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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 18:24

On s’apprête à célébrer la bonne année, une nouvelle année au pouvoir et une continuité sur la marche de la gloire. Cette fois-ci, on pointe le doigt sur le Moyen-Orient ; Dubaï plus exactement. Une destination de rêve dont la possibilité de s’y rendre n’est pas une tâche aisée. Un visa à Dubaï est un peu le synonyme d’une carte verte aux États-Unis. Le chemin est moins semé d’embarras pour le monde diplomatique, notamment les passeports violets tunisiens. Dans la grande discrétion usuelle, la famille impériale se rend à Dubaï pour célébrer l’arrivée du nouvel an et assister au grand feu d’artifice. Le président ne compte pas louper l’évènement et assiste sa famille. La villégiature secrète va de pair avec un blackout médiatique coutumier. La chaine mauve Tunis 7 démontre des anciennes activités officielles, un président en train de gesticuler sans jamais faire entendre sa voix. À brule-pourpoint, un embêtant coup de téléphone vient de surgir. On apprend à monsieur le président qu’un vendeur ambulant de légumes s’est immolé par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid. « Qu’il crève », telle était sa réponse dans la grande froideur de l’insouciance. Quelques jours après, on annonce au président que quelques citoyens se sont rassemblés pour manifester contre la négligence. « Dispersez-les, a répondu le président, par des coups de matraque ». Le jour d’après, on lui fait savoir que les manifestations se sont propagées pour gagner les zones d’à-côté. Vexé jusqu’aux ongles, il décide de rentrer en Tunisie et prendre les choses en main tandis que la famille est restée à Dubaï. Dès son arrivée, il a débité un discours qui, au lieu d’adoucir la situation, a alourdi la peine. Le président s’empresse de mater le soulèvement populaire de Sidi Bouzid. Il a donné l’injonction aux forces de l’ordre d’assiéger le gouvernorat : personne ne sort, personne ne rentre. L’insurrection a migré, comme des métastases entêtées, à des nouveaux foyers. Le gouvernement commence à perdre les pédales. L’armée refuse de tirer sur la foule. La décision arrive sur la langue du général Rachid Ammar qui a rejeté l’injonction du Chef suprême des forces armées. Du coup, le général indocile est limogé et assigné à résidence. « Ce n’est pas le moment de le lyncher. Je m’occuperai de lui plus tard », a pensé Ben Ali. L’hyper-président de la Tunisie qui a passé le plus clair de sa carrière dans les deux ministères de l’ordre – l’Intérieur et la Défense – opte pour la solution sécuritaire et réprime violemment les indignés. Du gaz lacrymogène périmé jusqu’aux balles réelles, il faut éradiquer les émeutes à tout prix. Tant de gens ont été arrêtés, quelques-uns ont rendu le dernier soupir. Ben Ali réprime violemment la révolution. Tant pis pour ceux qui en feront les frais, quelques victimes de temps en temps sont insignifiantes par rapport à la pérennité du régime. Ben Ali et ses loyalistes usent de tous leurs moyens pour mettre fin au cauchemar. Les jeunes s’indignent et affrontent la police. Les pillards occasionnels profitent du chaos pour s’attaquer aux locaux publics et privés, saccagent et incendient mais aussi spolient tout ce qui était à leur portée. Les opposants politiques exilés trouvent un terrain fertile pour lutter à distance à travers les plateaux télévisées et aussi par le biais de la toile. Les autres à l’intérieur du pays, se réduisent, en majorité, au silence. Les Tunisiens résidents à l’Occident manifestent devant les consulats de la Tunisie alors que les pays arabes, tel est l’exemple du Maroc, ont empêché les sit-in de soutien aux Tunisiens. La désinformation typique des médias officiels est contrebalancée par une présence cruciale du cyber-activisme et des médias alternatifs, notamment les réseaux sociaux Facebook et Twitter, dans la couverture des évènements. Sur le terrain, la guerre entre les deux camps est torride. Le premier camp regroupant des jeunes désarmés qui se battent pour hausser la voix de la liberté, dignité et droit au travail. Leurs adversaires, hoplites en uniforme, répondent à l’appel du devoir. Leur mission consiste à rétablir la soi-disant sûreté. En haut, l’effervescence politique se traduit par des remaniements ministériels à gogo et une substitution du gouverneur de Sidi Bouzid, étincelle de rupture promptement transformée en un terrible déclencheur de révolte. Sur le net, une guerre sans merci confronte les militants de la liberté aux agents de renseignement et de censure qui s’efforcent à étouffer la réalité. Ben Ali a voulu brouiller le signal d’Al-Jazeera, selon lui, principal carburant des émeutes. Il accuse cette chaine dans l’un de ses discours de manque de professionnalisme et de falsification de faits. Enfin, il s’est limité à expédier ses fidèles à quelques domiciles pour vérifier si les Tunisiens sont entichés ou pas à cette chaine très novice par rapport à ses extraordinaires médias violets. L’ordre public s’altère davantage. Les rapports de sécurité deviennent de plus en plus déplaisants. Le trouble grandissant, signe avant-coureur du déclin, est irrépressible. Le pronostic vital du régime agonisant est plus que jamais engagé. Il touche à sa fin. Les rebelles ne reculent devant rien. Ils ont saccagé les maisons de certains membres de la famille au pouvoir. Leurs ténors assourdissants clament vivement le départ du président dont les discours destinés au peuple étaient sans effet. Sous l’insistance insidieuse de son chef de sécurité Ali Seriati, qui a gonflé le péril, le président qui était aux abois a fini par lâcher du lest et consentir à l’idée de chercher l’exil. Un homme d’État – qui se targue de ses cinquante ans passés au service de la patrie – prend la fuite pour épargner égocentriquement sa peau et abandonne, lâchement comme il l’a toujours été, son peuple. L’Arabie Saoudite, réceptacle des dictateurs, était sa destination finale. Les admirateurs de la révolution du jasmin défendent l’idée que la révolte s’est déroulée sans heurt ni tension, avec le minimum de dégâts : un évènement historique, détonateur du printemps arabe, prémisse d’une nouvelle ère moins marquée de persécution, de corruption et d’injustice. Une autre frange de gens réfute l’hypothèse d’une révolte et affirme un bref soulèvement populaire qui a expulsé le dictateur sans vraiment faire l’ablation radicale du noyau dur de la dictature.

Nous sommes soumis à la dictatoriale loi universelle du temps qui avance sans jamais faire même un pas en arrière. L’avancement  inexorable du temps n’empêche pas un retour sur le passé, de l’examiner et porter un jugement sur les éventuels scénarios qui auraient prendre place pour peu de choses. Un concours de circonstances extraordinaire a permis à la candide Tunisie d’atterrir sur la bonne piste. Sans l’une des conditions qui se sont enchainées pour acheminer le pays à l’exit de sécurité, la révolution aurait dû subir un retour de manivelle. Bien entendu, tout le monde, excepté les science-fictionnistes, admet que le temps ne revient jamais en arrière. Il ne nous reste du passé que l’histoire qui est la mémoire des nations. Mais le rembobinage du temps nous permet de nous arrêter sur des croisées où les chemins bifurquent. L’entame d’une autre voie aurait dû être fatale et personne ne pourrait jauger l’ampleur des conséquences.

Revenons aux premiers jours d’émeutes et rappelons que le chef de l’État était parti pour fêter un triomphal réveillon à Dubaï. De prime abord, il a manifesté la nonchalance quant à la tentative de suicide du jeune tunisien, ce qui a entrainé un notable retard de réponse vis-à-vis l’incident. Le 28 Décembre 2010, après onze jours de l’artéfact de stimulation, le président s’est rendu au chevet du jeune suicidaire placé en soins intensifs au Centre de traumatologie et des grands brûlés de Ben Arous. Les médias violets n’ont pas manqué l’évènement et ont diffusé, dans un coup médiatique minablement monté, l’image d’un père de nation bienveillant, ayant le cœur sur la main, partial aux questions de son peuple, s’enquérant soucieusement de l’évolution de l’état de santé du jeune au bloc de réanimation, et exprimant sa gratitude à l’équipe médicale dévouée. Par la même occasion, le président s’est adressé aux insurgés via une modique frivolité. Le temps de latence, jugé extrêmement long, a attisé davantage l’exaspération du public. Le soulèvement est devenu intraitable. En 2008, à cause du chômage, de la misère et la dégradation sociale, le bassin minier de Gafsa était le théâtre d’un énorme soulèvement populaire  qui a perduré des mois. En 2010, La région de Ben Gardane, sur la frontière libyenne, a été embrasée par une sédition qui a duré plusieurs jours suite à la mesure libyenne visant à mettre fin aux trafics frontaliers qui représentait le gagne-pain de l’essentiel de la population de cette région. Mieux encore, en Mars 2010, Abdessalem Trimech, jeune homme âgé de trente-et-un printemps, vendeur ambulant de friandises venait de mettre désespérément fin à sa vie par un acte d’immolation par le feu à l’intérieur du siège du gouvernorat de Monastir. L’incident n’a pas suscité de vives réactions de l’audience malgré l’apparition d’une page Facebook « Tous ensemble avec Abdessalem Trimech ». Tout s’explique. L’hypothèse la plus plausible de l’échec de Ben Ali à contrer la révolution de 17 Décembre 2010 est le retard de sa réaction face au fléau s’élançant à la conquête de tous les recoins du pays. Trimech avait plus de chance que Bouazizi d’allumer une insurrection pour son appartenance à une famille de sportifs de haut niveau. En effet, son frère Ahmed Trimech est basketteur et sa sœur Ibtissem Trimech est jeune rameuse médaillée d’or et d’argent aux Jeux africains d’Alger en 2007. Cependant, la prise au sérieux du suicide du jeune père de famille Trimech, l’anticipation préalable et la mise en place des dispositions sécuritaires fermes ont tué dans l’œuf l’ébauche d’une probable révolution. Ben Ali s’est empressé de rencontrer le père et le frère de la victime et a choisi les menaces de mort en guise de condoléances, s’ils s’avisaient de s’exprimer. À l’instant même de l’indicent, les forces de police ont quadrillé la ville, voitures blindées ratissaient les artères principales, policiers en civil patrouillant dans les sentiers et ruelles. La ville était dans le collimateur des autorités. Pendant les funérailles de Trimech, certains ont essayé de s’infiltrer à l’intérieur du bâtiment du gouvernorat de Monastir. D’autres ont arraché les plantes qui l’entourent. Le cordon de police renforcé diligemment par un régiment armé de Bop a mis la situation sous contrôle. L’inhumation de la victime est marquée par une très grande présence sécuritaire. Ben Ali et ses subalternes ont bien manigancé et la stratégie a apporté son fruit : L’information n’a pas circulé. Le régime vacillant a dû soupirer. De même pour le soulèvement populaire de la région du bassin minier et de Ben Gardane, la prise en charge précoce et la répression sauvage des insurgés, dont deux jeunes au moins ont été tués par la police et des dizaines étaient blessés, a étouffé la torche d’une rébellion avant qu’elle puisse incendier d’autres lieux. Les meneurs du mouvement, traduits en justice, ont été taxés d’une affligeante peine de prison. L’engourdissement du régime et son hésitation à « faire le nécessaire » en réponse à la tentative de suicide de Bouazizi, que les médias violets l’ont qualifiée de « cas isolé », a rendu la révolution incontournable. Le manque d’une riposte immédiate, d’un agissement prudent, d’un vaccin antiémeute de la part du président qui, à ce moment précis, se baladait dans les hôtels de luxe à la « ville de l’or », tous ces facteurs étaient déterminants du sort de la mutinerie et du peuple qui l’a fabriquée. Les vacances intempestives payées aux frais publics étaient une lacune meurtrière du régime. L’absence de Ben Ali est au soulèvement populaire ce qu’est au feu le vent ; il éteint le plus petit et attise le plus grand.

 Un autre facteur limitant, sans lequel la révolution ne pourrait pas avoir lieu, serait assurément la contagiosité de l’acte révolutionnaire. Si les autres régions n’avaient pas fait preuve de solidarité et n’ont pas couru au secours de Sidi Bouzid, les premiers récalcitrants auraient suffoqué et la lueur du changement n’aurait jamais apparaitre. En effet, plusieurs unités policières ainsi que militaires ont cerné la zone brûlante pour faire de Sidi Bouzid un terrible camp de concentration. Le poids des gardiens de la paix était suffisant pour écraser les mutins dont le slogan a progressé de  la revendication de droits sociaux au changement politique intégral. Les Tunisiens ont prêté l’oreille à l’appel de détresse de Sidi Bouzid, ont amplifié la clameur des émeutes pour donner du fil à retordre aux forces de l’ordre. À 24 décembre 2010, déjà avant la première manifestation officielle du dictateur, la révolution s’est étendue à Menzel Bouzaïane, banlieue de la ville de Sidi Bouzid. À partir de 3 janvier 2011, la mutinerie a migré à tout le centre-ouest du pays ; Thala, Regueb, Kasserine... La police ébranlée tirait anarchiquement à balles réelles. Le ton est donné : la désobéissance civile s’est métamorphosée en une révolution au sens sémantique du mot. Quelques jours après, la rébellion a recueilli des nouvelles recrues du pays entier. Le voilà désorienté, sans repères, accablé par l’idée d’une cession du pouvoir, si chèrement acquis grâce à un coup d’État audacieusement accompli au risque de perdre la vie, notre Ben Ali n’a pas pu renouer avec son glorieux passé, son palmarès exceptionnel en l’assujettissement des velléités de contestation publique. En 1984, Mohamed Mzali, Premier ministre de l’époque a convoqué Ben Ali, qui était ambassadeur à Varsovie, suite aux émeutes sanglantes du pain pour le désigner comme Directeur de la Sûreté nationale. Il voyait en lui un répresseur par excellence, unique en son genre. Ses qualités en la matière lui ont permis d’être promu ministre de l’Intérieur puis d’être « élu » président de la République.

La solidarité révolutionnaire des compatriotes aux habitants de Sidi Bouzid est allée de pair avec l’accessibilité des moyens de communication, notamment téléphone portable et toile. Nul n’ose rapetisser le rôle joué par les outils de transmission dans la narration de l’évènement qui a atteint une audience mondiale. Le monde entier était tout yeux tout oreilles à l’évènement tunisien.

Imaginons si Ben Ali, le benêt, a eu l’inspiration de briser tous les moyens de communication disponibles à l’instar de Khadhafi qui, pendant la révolution libyenne, a coupé l’internet, a rendu impossible les communications téléphoniques avec l’étranger et a brouillé la chaîne Al-Jazeera. Imaginons si Ben Ali, le sot, avait l’éclair de génie d’assécher toutes les sources du pays ; eau, électricité et communications téléphoniques, à l’image de la violente réplique d’al-Assad aux séditieux syriens. Si les réseaux de communication, efficiente alternative à la désinformation officielle, procédé capital de rassemblement et de coordination entre les insurgés, étaient cavalièrement rompus, le soulèvement populaire aurait été anéanti. Toute voix discordante aurait été bâillonnée.

« C’est l’armée qui a lâché Ben Ali quand elle s’est refusée – à l’inverse de la police du régime – à faire tirer sur la foule », a déclaré l’ex-chef d’état-major et ex-ambassadeur en Tunisie, l’amiral Jacques Lanxade. Nul n’ose omettre le rôle héroïque joué par la grande muette notamment la décision courageuse de Rachid Ammar, Chef d’état-major de l’armée de terre, l’homme fort de la révolution, qui a eu l’audace de s’opposer à Ben Ali, alors courroux et incompréhensif. Ben Ali a appelé l’armée à la rescousse pour dompter la rébellion jusque-là fomentée dans seulement les régions intérieures du pays. Le général a accepté de poster des soldats afin de tempérer les ardeurs. Il a rappelé son supérieur, le Chef suprême des forces armées, que l’armée est là pour défendre l’État des agressions extérieures, chasser les intrus et terroristes, mais ouvrir le feu sur les citoyens est complètement inadmissible. La non-intervention de l’armée a évité une horrible hécatombe. Personne ne peut oublier l’odieux « Jeudi noir » de 26 janvier 1978 où les manifestations pacifiques se sont transformées  en un drame sanglant. La police, inhabitée à affronter un tel tumulte populaire, s’est effacée devant l’armée qui a pris la relève pour rincer les lieux. Le bilan en pertes humaines était lourd, si écrasant qu’on ne comptait pas moins de mille deux cents victimes. Aussi, l’armée est intervenue avec des blindés lors des émeutes de pain en 1984. La récupération de l’ordre public était aux dépens de plus que cent cinquante morts et des centaines de blessés. Imaginons que l’armée a intégralement traduit en actes les ukases de Ben Ali qui était déterminé à bombarder les révoltés du quartier de Kasserine par les forces de l’Armée de l’air Tunisienne. Imaginons que les soldats ont reçu l’ordre d’estourbir tout ce qui bouge dans les rues. Quel serait le prix de la révolution ? Cette dernière, aurait-elle sa fin heureuse telle que nous la connaissons aujourd’hui ? Le pays, serait-il affranchi de la persécution, dont sa figure emblématique Ben Ali ? On est tenté de répondre par la négative.

Pendant les évènements, lorsque l’agitation a culminé à un niveau irréversible, les services de renseignement se sont trouvés perplexes, inaptes à démêler le vrai du faux quand la rumeur venait de s’ajouter funestement à la vérité. Entre rumeur et tumeur, une seule lettre diffère. La rumeur est un cancer de la parole. L’on-dit circulant d’une manière incontrôlable a métastasé l’insurrection. Le terrain étant pêle-mêle, la salle d’opérations était désemparée et impuissante à mener des minutieuses opérations coup-de-poing, à réagir stratégiquement et contrer l’assaut populaire. La confusion régnait et aucun appareil de l’État ne pouvait prétendre que la situation était sous son contrôle. Très haut dans la sphère de l’État, la confusion a grimpé jusqu’au délire pur et dur. La mauvaise lecture et interprétation de ce qui se déroule, l’hallucination chevillée à la raison, l’appréhension et le surmenage ont conduit le Chef de la garde présidentielle à raconter à son patron des salades. L’une des histoires les plus impensables de 14 janvier 2011 est celle de l’hélicoptère planant au-dessus du palais, muni de militaires cagoulés chargés de descendre le président. Ben Ali, crédule aux bobards de son officier, a appelé Ridha Grira, ex-ministre de la Défense, pour lui faire part de ses inquiétudes concernant cet hélicoptère. Ce dernier a démenti l’information en rappelant que seul le président de la République peut autoriser, par écrit, le décollage des hélicoptères militaires. Ali Seriati a affolé Ben Ali en lui racontant qu’il y avait soixante mille manifestants devant le ministère de l’Intérieur alors qu’il y en avait dix fois moins. Il lui a annoncé le regimbement de la brigade anti-terroriste et l’arrestation de quelques membres de sa famille et de sa belle-famille à l’aéroport. En exploitant la crainte de son patron, l’officier « sécurocrate » du Palais de Carthage a jeté un véritable épouvantail aux yeux de Ben Ali, contraint à se dissocier du pouvoir. L’arrestation hâtive de Seriati a voilé ses véritables intentions et a tué la poule aux œufs d’or. Ses vrais motifs seront connus à l’issue de l’enquête judiciaire en cours. Lors d’une des audiences au tribunal militaire, Ali Seriati a déclaré en substance : « L’ancien président Zine El Abidine Ben Ali n’a jamais voulu s’enfuir et quitter la Tunisie. C’est moi qui l’ai forcé et poussé dans l’avion pour partir le 14 janvier 2011 ». Selon lui, avoir forcé Ben Ali à quitter le pays a permis d’éviter « un bain de sang » à la Tunisie. Admettons cette hypothèse qui semble prévaloir sur les autres causes qui ont confectionné l’évasion du dictateur. Si Ben Ali s’est entiché au fauteuil présidentiel et a décliné toute proposition de renoncer au pouvoir, que se passerait-il ? La placide Tunisie aurait sombré dans le sang, le vandalisme et l’anarchie. Rappelons le paradigme libyen où l’opiniâtreté de Kadhafi a glissé le pays dans les gouffres d’une guerre civile sans merci, aggravée par une ingérence militaire internationale. Heureusement pour la Tunisie que son ex-président était, à l’inverse de Kadhafi, froussard. L’attachement de Ben Ali au trône aurait entrainé son pays dans une dépression sans pareille, une récession qui donnerait l’eau à la bouche aux forces impérialistes convoitant intensément « la perle de la méditerranée ». La France n’hésiterait pas à imposer un deuxième protectorat au « pays-esclave » qui se vante d’avoir décroché sa «  pseudo-indépendance » depuis la moitié du XXe siècle. Quant aux États-Unis, il s’en est fallu d’un cheveu qu’ils concrétisent le rêve d’instaurer une base militaire en Tunisie.

Le colonel Sami Sik Salem a dû attendre une année pour que l’État puisse reconnaitre son bravoure  lié à la décision judicieuse et téméraire qu’il a entrepris, la nuit de 14 janvier, juste après l’escapade du despote. Alors que le chaos était le maitre de la situation, Le colonel s’est affairé à combler le vide politique en choisissant d’appliquer la procédure constitutionnelle en cas de vacance du pouvoir et a convoqué Mohamed Ghannouchi, ex-Premier ministre, Fouad Mebazaa ex-président du parlement, Abdallah Kallel, ex-président de la chambre des conseillers pour diffuser un discours télévisé mentionnant que Mohamed Ghannouchi assurera provisoirement les fonctions du président de la République. Le lendemain, le peuple tunisien mécontent a revendiqué l’application de l’article 57 de la Constitution pour rayer définitivement le possible retour de Ben Ali au pouvoir. Ainsi, Fouad Mebazaa est devenu président par intérim.

À l’inverse de Samir Tarhouni, « superman de 14 janvier », pompeusement médiatisé pour avoir orchestré l’arrestation de certains proches de Ben Ali à l’aéroport, Sami Sik Salem était taciturne et a refusé de déballer des balivernes concernant son agissement patriotique. 

Au lieu d’être promu et gratifié, Sami Sik Salem était arrêté pour seize jours, sans savoir pourquoi, avant d’être libéré. Seulement en janvier 2012, le président Moncef Marzouki a annoncé qu’il a alloué au colonel Sami Sik Salem le grade de colonel major et l’a nommé conseiller auprès du président de la République chargé de la direction générale de la sécurité du chef de l’État et des personnalités officielles.

Imaginons que le colonel Sami Sik Salem n’a pas pris cette mesure courageuse, que se passerait-il ? Son supérieur Ali Seriati guettait le pouvoir. La Tunisie était livrée aux pillages et à la destruction. Manufactures, kiosques, palais de finance, office de police, tribunaux, magasins, entrepôts,… tous ont subi des incursions si ce n’est qu’en flammes qu’ils étaient réduits. Qui a donné l’ordre à l’armée de sécuriser les quartiers et répondre aux appels de détresse des citoyens agressés, si ce n’était que Mohamed Ghannouchi ? Qui a permis à la Tunisie de sortir la tête de l’eau, alors dévastée d’une fermentation ensanglantée, si ce n’était que la durabilité des rouages de l’État et le respect de la constitution ? Jetons un coup d’œil sur le putsch de Mali de 22 mars 2012. Regardons comment la suspension de la Constitution par la junte militaire qui a squatté le palais présidentiel de Bamako a noyé le pays dans le désordre, la déprédation et l’insécurité. La fermeture des frontières a asphyxié l’économie malienne. La diplomatie internationale a arboré son déplaisir et son refus de coopérer avec les putschistes. L’Afrique arriérée continue à offrir au monde l’image peu reluisante d’un archaïsme et d’un anachronisme propice à une recolonisation impérialiste. La franc-maçonnerie du nouvel ordre mondial œuvre consciencieusement sur cette affaire. Aiguisant l’appétit, les richesses de l’Afrique font l’objet d’un projet secret connu sous le nom du « projet Camelot ». Après avoir exterminé les Africains, le continent serait partagé entre les héritiers occidentaux. Déjà, l’Afrique est proie à un interventionnisme accru.

Les Tunisiens n’ont pas oublié les jours de braise qui se sont ensuivis de la fuite de Ben Ali. Les voyous, à qui s’additionnent les criminels libérés par le directeur de la prison de Mahdia le 15 janvier 2011, vagabondaient dans les rues. Les milices du rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), la police politique, mercenaires, tireurs d’élite et alliés encore fidèles à Ben Ali et sa famille circulaient librement dans les artères du pays, terrorisaient les citoyens en massacrant froidement des âmes candides. Beaucoup d’armes à feu ont été volées des postes de police attaqués et pillés.  L’atmosphère était peinte d’une panique intense qu’on en avait le souffle coupé. Slim Chiboub, le gendre de Ben Ali, a affirmé que huit cent voitures bourrées d’explosifs ont été disséminées à travers tout le pays, principalement à Tunis, par les dirigeants de la police tunisienne. Ayant pris l’aveu au sérieux, l’armée a passé la capitale au peigne fin. Devant cette situation cauchemardesque, des comités de quartiers se sont formés, en seulement vingt-quatre heures, partout dans le pays. La population civile était à bout de nerfs. Elle a elle-même érigé un système de sécurité d’une fiabilité sans faille. Des barrages ont été étalés à l’entrée des quartiers. Chaque véhicule est obligé de s’arrêter pour la fouille. Les jeunes, armés de bâtons, de couteaux et de fusils de chasse, se sont tenus en faction et coordonnaient harmonieusement avec l’armée, seule institution légitime dans ces moments.  

Les comités de quartiers, constitués à l’improviste, ont vaillamment avorté, contre toute attente, un complot qui s’est tramé dans l’ombre pour maintenir le pays dans le chaos. La vigilance et la solidarité des Tunisiens venaient compromettre ce projet pernicieux. Certaines milices ont été arrêtées par les comités de quartiers et tant d’autres ont abandonné l’acheminement de la conspiration visant la sûreté de l’État. Si ces comités ne se sont pas formés, la révolution ne connaîtrait jamais son élan pacifique qui a ahuri le monde.

Et pour finir, un dernier élément, pas moins important que les autres, a joué en faveur de la révolution tunisienne. Lequel ? C’est la révolution libyenne, sans doute. Elle aurait évité un scénario crument sanglant en Tunisie. Comment ?

Après la renonciation au pouvoir, Ben Ali a trouvé un asile magnanime à l’Arabie Saoudite. Il s’est adonné à la lecture et la prière, une vie paisible d’un vieillissant qui attend la fin de ses jours. Quant à son épouse Leïla, elle avait du mal à avaler la pilule. Elle, qui a songé depuis toujours à prendre le relève à son mari, n’a pas accepté l’amère réalité de déguerpir du palais aussi précocement. L’indigestibilité de la confiscation du pouvoir par le peuple tunisien et la capture des êtres qui lui sont chers ont incité l’ex-reine de Carthage à prendre sa revanche sur ses ennemis. Dès la fuite de son époux le 14 janvier, elle s’est mise très vite en cheville avec Kadhafi pour reconquérir la Tunisie. Début février 2011, le dictateur libyen avait déjà formé une armée de trente mille mercenaires du Tchad, Niger, Somalie, Serbie,… pour ramper sur Tunis. Kadhafi, enviant la Tunisie depuis son coup d’État contre l’émir Snoussi, ne s’est pas lassé de pourchasser son aspiration profonde, tantôt diplomatiquement, tantôt militairement. Le 12 janvier 1974, Kadhafi et Bourguiba ont signé à Djerba sur un papier sans en-tête de l’Ulysse Palace l’union mort-née de la Tunisie et de la Libye. Hédi Nouira, Premier ministre de l’époque, a émis des réserves, ou plutôt a opposé énergiquement son veto à l’union projetée. Les évènements de Gafsa en 1980, action commando menée par la Libye dans la ville de Gafsa, témoignent l’irrésistible envie de joindre la Tunisie à la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Pour le colonel Kadhafi, l’échappée de Ben Ali s’est avéré un terrain propice à l’éclosion de son vieux rêve. La grande muette tunisienne constituée de seulement trente-six mille gendarmes ne résisterait point à l’assaut. Kadhafi a promis Leïla de vandaliser la Tunisie, la transformer en  un champ de ruine qui ferait un tapis rouge à la reine pour recouvrer le pouvoir. Malheureusement pour elle, Kadhafi s’est servi de ses trente mille mercenaires pour organiser sa défense contre l’insurrection libyenne. Au terme de la guerre, il a fini par être enseveli dans un linceul.

La sédition libyenne, une grâce tombant du ciel, survenant au bon moment, a aboli le plan machiavélique qui a allié Leïla à Mouammar. À faute de quoi, un malheur sans pitié s’abattrait sur la chanceuse Tunisie, s’échappant de justesse d’un désastre effroyable.

Sans que la liste soit exhaustive, ces quelques éventualités auraient été susceptibles de basculer la révolution de jasmin dans un détour infernal, semé de mines, très dissemblable à ce qu’on contemple à l’occurrence.

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Published by Achref Snoussi - dans critique politique
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