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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 16:48

         Khazdadar 1

 

          Tout le monde connait ce type, connu sous le nom de Mustapha Khaznadar, déclassé dans les ordures de l’histoire, ce vaurien qui s’est accaparé de la cagnotte du pays et qui a instauré une politique financière déplorable imposant une fiscalité extrêmement dure, et déployant la main, comme un gueux, aux emprunts français. Tout le monde se souvient de sa lâcheté et ses méthodes infectes de mâter l’insurrection, résultat de son injustice et sa malversation. Nul ne serait disposé à pardonner le sang des Tunisiens qui a coulé dans le contexte de la résistance à l’envahissement français, dû principalement au saignement du budget de l’État. Un saignement financier était traduit en hécatombe sanglante au terme d’une complicité entre le Bey et cet acolyte mesquin.

          Comment se fait-il qu’un minable réfugié Grec décroche la timbale en Tunisie ? Un piètre esclave est devenu une grande légume, un notable qui mettait la main sur tous les appareils de l’État, allant de l’armée jusqu’à le poste imposant du grand vizir, passant par le ministère des Finances. Importantes nominations, titres de noblesse et majestueuses gratifications, méritait-il tous ces titres de gloire ?  Fils prodigue, un sournois, une scorie, il n’a jamais été aux yeux de ses concitoyens. Étant au ban de la société, il a passé ses vieux jours haï et isolé. La menace d’être assassiné était suspendue sur sa tête comme une épée de Damoclès. Offrir l’asile à un tel ingrat n’est que réchauffer un serpent dans son sein. Le laisser trépasser dans le massacre de Chios, à l'instar de son père, lui aurait été une équitable punition. Voyons maintenant à serrer d’un peu plus près les circonstances qui ont amené Khaznadar à la trésorerie de l’État.

          Son vrai nom est Giorgios Kalkias Stravelakis. Il était né en 1817 à Kardamila sur l’île grecque de Chios. Capturé avec son frère Yannis en 1821 alors que son père Stephanis Kalkias Stravelakis fut massacré, prélude au massacre de Chios de 1822, il était conduit à Izmir puis Constantinople où il était vendu comme esclave à un envoyé du bey de Tunis. Il avait le cul bordé de nouilles d’avoir échappé à la mort dans un premier temps et d’être ensuite racheté par la famille royale. Élevé dans la famille beylicale par Mustapha Bey, puis par son fils Ahmed Ier Bey alors que celui-ci était encore prince héritier, il parvenait à se hisser aux plus hauts postes de l’État tunisien. Comment ?

          Il était élevé dans la dévotion mielleuse au bey. De ce fait, il a ôté l’habit d’esclave, supplanté aussitôt par un solennel costume de prince. Il profitait des largesses du bey  et finissait par  dérocher un siège au sein de la nomenklatura. En 1837, ver est dans le fruit, Khaznadar était devenu, à l’âge de 20 printemps seulement, ministre des Finances d’Ahmed Ier Bey. Ce poste lui a ouvert la porte à deux battants pour mener une cataclysmique carrière politique. Pour son avidité et son irrésistible exaltation au pouvoir, il a joué l’amoureux par arrivisme, seule chance qui permet de gravir prématurément et sans mérite les échelons de la hiérarchie. La fin justifie les moyens. Ainsi, le jeune renard a épousé la princesse Lalla Kalthoum en 1839 et se voyait promu lieutenant-général de l’armée beylicale. En 1855, il occupait la fonction de grand vizir de Mohammed Bey. Dès lors, la Tunisie entamait une longue traversée du désert. Enfin, Khaznadar a monté à la présidence du Grand Conseil de 1862 à 1878.    

           À l’époque, le pouvoir était l’apanage du bey. Or, ce dernier était loin de se dévouer corps et âme au service de son peuple. Coquille vide, il laissait les affaires politiques au Grand Conseil et s’adonnait à sa vie végétative, aux plaisirs charnels, aux festins paradisiaques, à l’extase du pouvoir. Son régime corrompu était manipulé en grande partie par son Éminence grise Khaznadar. Le système financier, tributaire de subsides, plutôt de prêts d’argent étrangers, contractés à tort et à travers, était vulnérable et précaire. Avec la hausse des impôts et l’interférence étrangère dans l’économie, le pays a connu de graves difficultés financières. Tous ces facteurs contraignaient le gouvernement à déclarer la banqueroute en 1869 et à créer une commission financière internationale anglo-franco-italienne. La mauvaise gouvernance de Khaznadar, sous les auspices du bey, était derrière la faillite de l’État. Il était trésorier, un poste à prébendes, à qui incombe la tâche de financer les rouages du pays. Le vol, un vice très ancré, promoteur du faste et générateur des jouissances, lui a promu une vie aisée alors que l’écrasante majorité de la population crevait de faim et d’indigence. Ce maudit régent était apparu comme une hydre au pouvoir et a floué les caisses. Une concussion d’apparence modeste sans panache, mais poursuivie régulièrement a abouti finalement à la grande galère. Une si grande concussion mûrement menée sur trois décennies, des grosses sommes ingurgitées comme dans un repas de glouton générateur d’indigestions, avec le temps, fatales. En 1873, le général Kheireddine Pacha, faisant partie de la frange cultivée rare à cette époque, un réformiste ambitieux, homme bienveillant et chevalier vertueux, a présenté au souverain, dans une audience au palais du Bardo un rapport de contrôle financier accusant Khaznadar d'avoir détourné 2000 obligations représentant deux millions de francs. Les preuves contre Khaznadar étaient accablantes. D’emblée, le bey a renvoyé Khaznadar et l’a fait remplacer par Keireddine.

Ces deux millions de francs dérobés ont fait de ce Khaznadar le prévaricateur tunisien le plus vil et l’escroc le plus cupide du 19ème siècle. Il a impitoyablement  engouffré la quasi-totalité du budget du pays d’une manière effrontée, arrogante et humiliante pour se procurer d’une charmante rente viagère.

           Tandis que les réserves se réduisaient comme une peau de chagrin, le bey isolé dans sa tour d’ivoire, se regardait le nombril et buvait du petit lait.

Le pillage excessif a confectionné une épaisse récession. À son pic, la famine expédiait aux cimetières des centaines de besogneux. Les plus chanceux parvenaient à survivre et mener une vie de Patachon. Le bey a astreint le peuple à un dédoublement d’impôts. L’ordre était  tombé sur les citoyens comme l’avalanche. Les tribus, refusant de travailler pour le roi de Prusse, ont annoncé la dissidence. Les taxes jugées exorbitants, l’extorsion pure et dure, ont fomenté une révolution qui a gagné vélocement les trois quarts du pays.

Touchés par les réformes introduites à l’image du modèle européen, la nouvelle organisation de l’administration et du pouvoir judiciaire, les citoyens ont ressenti les prémices d’un projet qui visait la destruction de l’identité arabo-musulmane du pays. Toutefois, l’augmentation de l’imposition représentait le motif principal de l’indignation populaire pesant sur les tribus patraques et affamées. Alors que les mamelouks du bey s’en prennaient à toutes les tribus pour collecter les taxes, le chef tribal Ali Ben Ghedhahem a ordonné la désobéissance fiscale et se verrait contraint de se réfugier dans les montagnes près d'Oueslatia et Bargou et d'organiser la résistance. D'autres tribus se ralliaient à son mouvement. En Avril 1864, Ben Ghedhahem et ses alliés déclaraient la révolution des tribus. L’insurrection éclatait et gagnait les trois-quarts de la population, n’épargnant que la capitale et la région du cap Bon. Elle venait cogner, par un coup de boutoir, la quiétude du bey qui s’est posé des questions sur l’éventuelle tombée de la capitale dans la main des insurgés, ce qui mettrait le holà à son règne. Le machiavélique Khaznadar a chargé le général Ahmed Zarrouk de réprimer l’insurrection tandis qu’il semait le doute et la discorde entre les unités tribales éparses. Il a réussi à susciter des scissions et des luttes intestines dans leurs rangs. Grâce à ses mille et un stratagèmes, il a réussi à éparpiller les alliés et coincer les rebelles. Ben Ghedhahem, considéré comme un héros populaire, fut capturé. Il a passé le reste de sa vie dans les oubliettes du bey et a subi les plus douloureuses tortures avant d’être diaboliquement empoisonné.

           Kheireddine Pacha était arrivé comme les carabiniers. Ses tentatives de sauver le pays ont vainement apporté le fruit. Il s’est acharné pour épargner le pays du grand déluge et a fourni des puissants efforts sans lendemain. En tout bien tout honneur, il a combattu la corruption et a essayé d’assécher sa principale source, Khaznadar sans doute. Le mouvement réformiste de Kheireddine était inédit et glorieux. Il a proposé une Constitution, la première du monde arabe, propre à conduire le pays dans une nouvelle voie de modernisation.

           Le Bey qui appréciait la Constitution préconisée par Kheireddine, amorçait le projet et finissait par rentrer dans le rang quand les émeutes ont jailli.

Convaincu que Khaznadar a détruit le pays de fond en comble, Kheireddine a mis Khaznadar sur la sellette. Le traitre s’en prenait pour son grade.  Intimidé jusqu’à la moelle, il a avoué sa concussion et s’est retrouvé viré, tout de go, par le bey. Toutefois, au lieu d’être sévèrement sévi et lapidé, cet escroc a fini sa vie libre, affranchi de tout délit, mais détesté par tout le monde. D’ores et déjà, Il est voué aux gémonies par la progéniture tunisienne.  

Khaznadar, le trésorier ripou, a exposé le pays aux intempéries de l’immixtion étrangère. Il l’a laissé non protégé aux morsures des prédateurs opportunistes. D'ores et déjà, il a éclaboussé l’histoire par une tâche noire, tenace dans l’esprit des Tunisiens comme une tâche de goudron.

           Le 19ème siècle était une ère de vicissitude continuelle où les épisodes de crise aveugles étaient couronnés de la colonisation étrangère. Aujourd’hui, on fait des gorges chaudes aux Tunisiens de cette époque. On les taxe de naïveté due à l’ignorance et la bêtise. On condamne les erreurs de la veille. Or, nous commettons au goût du jour des erreurs abominables dont le prix n'est pas moins lancinant.

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Published by Achref Snoussi - dans critique politique
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