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Blog Personnel d'Achref Snoussi
Articles récents

Nouvelle — Le dernier téléchargement

14 Novembre 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En février 2009, Simon travaillait dans une petite société informatique de Clermont.

Il réparait des serveurs, récupérait des disques durs et expliquait à des gens qui avaient oublié leur mot de passe pourquoi il ne fallait pas utiliser leur date de naissance.

Personne ne lui demandait jamais son avis sur autre chose.

Cela lui convenait moins qu'il ne voulait l'admettre.

Le soir, il rentrait dans un appartement silencieux et continuait à travailler sur son ordinateur.

Il aimait les machines parce qu'elles ne prétendaient pas comprendre.

Un vendredi, alors qu'il cherchait un ancien logiciel devenu introuvable, il arriva sur un forum dont l'adresse ne figurait dans aucun moteur de recherche.

Le site était presque laid.

Fond noir.

Texte blanc.

Pseudonymes.

Des phrases courtes.

Des fichiers dont les noms ne signifiaient rien.

Il s'inscrivit sous le nom de Kern.

Personne ne lui demanda qui il était.

C'était précisément ce qui lui plut.

Pendant plusieurs semaines, il ne fit rien.

Il lisait.

Les membres parlaient de logiciels, de bases de données, de documents volés, de comptes piratés.

Certains exagéraient.

Simon le savait.

Il se sentait supérieur à eux.

Il reconnaissait les mensonges techniques, les faux experts, les débutants qui utilisaient des mots qu'ils ne comprenaient pas.

Un soir, il corrigea une erreur dans une discussion.

Quelqu'un lui répondit :

Kern sait de quoi il parle.

Il relut la phrase.

Puis une autre apparut.

Laisse-le parler.

Simon sourit.

Il n'avait pas reçu beaucoup de compliments dans sa vie.

Celui-ci venait d'inconnus.

Il avait donc plus de valeur.

Quelques jours plus tard, un utilisateur appelé Morrow lui écrivit en privé.

Tu sembles sérieux.

Simon répondit :

Je connais mon domaine.

Ça se voit.

Morrow lui expliqua qu'un groupe partageait des fichiers récupérés sur des serveurs abandonnés.

Il ne lui demanda rien.

Simon posa pourtant des questions.

Par curiosité.

Puis par intérêt.

Puis parce qu'il voulait savoir jusqu'où cela allait.

Morrow lui envoya un fichier.

— Rien d'illégal à regarder, écrivit-il. Juste une archive technique.

Simon la téléchargea.

Il passa deux heures à l'étudier.

Le lendemain, Morrow lui demanda :

Tu peux vérifier quelque chose ?

Simon ouvrit le fichier.

Il trouva une erreur.

Il la corrigea.

Il renvoya l'archive.

Parfait.

C'était tout.

Mais Simon ressentit quelque chose qu'il ne connaissait pas.

Il avait été utile à des gens qu'il ne connaissait pas.

Quelques jours plus tard, Morrow lui confia une autre tâche.

Puis une autre.

Toujours petite.

Toujours technique.

Renommer des fichiers.

Vérifier des doublons.

Repérer des incohérences.

Déplacer une archive.

Rien qui ressemblait à un crime.

Simon se disait qu'il ne faisait que maintenir un système.

Il ne voulait pas savoir ce qu'il y avait derrière les fichiers.

Un soir, Morrow lui écrivit :

On a besoin d'un nom de confiance.

Simon répondit :

Pourquoi moi ?

Parce que tu ne parles pas beaucoup.

Il resta longtemps devant l'écran.

Cette phrase lui plut davantage que toutes les autres.

Sur le forum, son pseudonyme commença à apparaître.

Kern — fiable.

Kern — vérifié.

Demandez à Kern.

Sa réputation grandissait.

Il ne connaissait toujours personne.

Pourtant, il commençait à tenir à leur opinion.

Au travail, il réparait des ordinateurs.

Le soir, il devenait Kern.

Il avait l'impression d'avoir deux vies.

La première était petite.

La seconde était secrète.

Et, dans la seconde, les autres semblaient enfin comprendre sa valeur.

Un dimanche, Morrow lui demanda quelque chose de différent.

Il faut tester une procédure de paiement.

Simon répondit :

Quel paiement ?

Rien de compliqué. On vérifie juste que le système fonctionne.

Morrow lui envoya un compte et une somme modeste.

Simon hésita.

— C'est légal ?

Trois points apparurent.

Puis :

Si tu veux arrêter, arrête.

Simon regarda la phrase.

Il aurait préféré qu'on lui dise que tout était légal.

Mais personne ne lui demandait de croire.

Seulement de choisir.

Il fit le test.

Le paiement passa.

Morrow répondit :

Parfait.

Puis :

Tu vois ? Personne ne t'a demandé de faire quoi que ce soit.

Simon sourit.

Il ne remarqua pas immédiatement le piège contenu dans la phrase.

Les semaines suivantes, il participa davantage.

Il ne vendait rien.

Il ne volait rien.

Il facilitait.

Il corrigeait.

Il vérifiait.

Il était devenu indispensable sans jamais avoir pris une décision qu'il jugeait grave.

Puis, un soir, Morrow lui demanda :

Tu peux aider une nouvelle personne ?

Simon accepta.

Un homme nommé Dane entra dans le groupe.

Il disait vouloir acheter un fichier.

Simon devait simplement confirmer que le paiement avait été reçu.

Il le fit.

Le lendemain, Dane affirma que le fichier n'était jamais arrivé.

Morrow demanda à Simon de vérifier.

Il vérifia.

Le fichier avait bien été envoyé.

Dane produisit une capture d'écran prouvant le contraire.

Simon trouva la falsification en moins de cinq minutes.

— Il ment.

Morrow répondit :

Je sais.

Puis :

On veut le laisser parler.

Simon ne comprit pas.

Quelques heures plus tard, d'autres personnes apparurent.

Des comptes nouveaux.

Des questions.

Des accusations.

Dane disait avoir été escroqué.

Il expliquait qu'il avait perdu de l'argent.

Il publiait des preuves.

Simon reconnut certaines de ses propres vérifications dans les captures d'écran.

Il sentit le froid lui gagner les mains.

Qu'est-ce que vous faites ?

Morrow répondit :

Rien.

Il faut retirer ça.

Pourquoi ?

Simon ne répondit pas.

Il comprit alors.

Dane n'était pas une victime.

C'était un personnage.

Son accusation attirait d'autres personnes.

Des acheteurs.

Des curieux.

Des méfiants.

Ils entraient dans le groupe pour comprendre.

Et le groupe les observait.

Simon avait participé à la mise en scène sans jamais avoir reçu l'ordre de commettre une escroquerie.

Il avait simplement validé des choses.

Une archive.

Un paiement.

Une identité.

Une capture.

Chaque geste, pris séparément, semblait insignifiant.

Ensemble, ils avaient construit un piège.

Simon voulut partir.

Il écrivit :

J'arrête.

La réponse fut immédiate.

Bien sûr.

Cette facilité lui fit plus peur qu'une menace.

Il ferma son ordinateur.

Le lendemain, au travail, son responsable l'appela dans son bureau.

— Tu connais ce nom ?

Il lui tendit une feuille.

Un pseudonyme.

Kern.

Simon sentit son visage se vider.

— Non.

Son responsable posa une seconde feuille.

Puis une troisième.

Des heures de connexion.

Des transferts.

Des fichiers.

Des échanges.

Tout n'était pas à lui.

Mais son pseudonyme apparaissait au milieu.

— On a reçu une demande officielle, dit son responsable.

Simon ne répondit pas.

Il comprit qu'il n'avait pas été choisi parce qu'il était mauvais.

Il avait été choisi parce qu'il était curieux.

Parce qu'il voulait être reconnu.

Parce qu'il avait besoin que quelqu'un lui dise qu'il était plus intelligent que les autres.

Le soir, il ralluma son ordinateur.

Il voulait supprimer son compte.

Le forum avait disparu.

L'adresse ne fonctionnait plus.

Il resta assis dans le noir.

Puis son téléphone vibra.

Un message.

Morrow :

Tu as été excellent.

Simon fixa l'écran.

Un second message apparut.

Maintenant, il reste une dernière chose.

Une pièce jointe.

KERN_FINAL.zip

Simon ne bougea pas.

Il savait qu'il ne fallait pas l'ouvrir.

Il savait aussi qu'il allait l'ouvrir.

Son doigt resta quelques secondes au-dessus de la souris.

Puis il cliqua.

La barre de téléchargement apparut.

1 %.

7 %.

16 %.

Il regardait les chiffres monter.

Pour la première fois, il ne se demanda pas ce que contenait le fichier.

Il se demanda seulement pourquoi quelqu'un avait choisi de lui donner la possibilité de dire non.

À 100 %, l'écran resta noir.

Puis une phrase apparut :

Merci, Simon.

Il recula de sa chaise.

Personne n'avait jamais écrit son prénom sur ce forum.

Personne ne le connaissait.

Il regarda l'ordinateur.

Puis la porte de son appartement.

Et, pour la première fois depuis le début, il comprit qu'il n'avait peut-être jamais été un membre du réseau.

Seulement quelqu'un qu'on avait laissé croire qu'il en faisait partie.

 

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Nouvelle — La fille parfaite

20 Septembre 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En septembre 2009, Éva avait quinze ans et trouvait son visage différent selon les jours.

Le lundi, elle le trouvait trop rond.

Le mercredi, ses yeux lui semblaient petits.

Le vendredi, elle pouvait rester cinq minutes devant le miroir sans rien détester.

C'était le vendredi qu'elle avait commencé à prendre des photos.

L'appareil de son père était posé sur une étagère. Un petit appareil numérique noir, avec un objectif plus gros que celui de son téléphone. Il faisait des images tellement nettes qu'Éva avait découvert des choses qu'elle n'avait jamais vues dans un miroir : une rougeur près du nez, une mèche rebelle, une minuscule ombre sous l'œil.

Elle effaça les premières.

Puis elle en conserva une.

Elle la montra à Clara.

— Elle est bien ?

Clara regarda l'écran.

— Oui.

Éva attendit.

— Juste « oui » ?

Clara sourit.

— Tu veux que je dise quoi ?

— Rien.

Mais elle voulait autre chose.

Le soir même, elle plaça la photo sur sa page.

Elle ne s'attendait à rien.

Le lendemain, trois personnes avaient laissé un commentaire.

Une fille qu'elle connaissait à peine écrivit :

Trop belle.

Éva relut les deux mots plusieurs fois.

Elle ouvrit la page.

Puis la referma.

Puis la rouvrit.

Les trois réactions étaient toujours là.

Elle sourit.

À partir de ce jour, elle commença à regarder son visage autrement.

Pas dans le miroir.

Sur l'écran.

Clara comprit avant elle ce qui était en train de se passer.

Un mercredi, elles étaient assises sur un banc derrière le lycée.

— Tu postes quand ?

— Je sais pas.

— Pas maintenant.

Éva la regarda.

— Pourquoi ?

— Parce que ta lumière est mauvaise.

Clara prit l'appareil.

Elle se leva.

— Mets-toi là.

— Comme ça ?

— Non. Tourne-toi.

Elle plaça Éva près d'un mur clair.

— Ne souris pas.

— Pourquoi ?

— Parce que tu souris avec toute ta bouche.

Éva rit.

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire que tu fais trop fille heureuse.

Elle recommença.

Cette fois, Clara garda la photo.

— Celle-là.

Éva regarda l'écran.

Elle ne se reconnaissait pas complètement.

C'était précisément ce qui lui plaisait.

— Tu vois ? dit Clara. Il faut leur donner quelque chose à regarder.

Le mot resta.

Regarder.

Quelques jours plus tard, Clara lui expliqua qu'il fallait publier le soir.

Pas trop souvent.

Changer de fond.

Ne jamais mettre deux photos semblables.

Ne pas répondre immédiatement aux commentaires.

Éva suivit les conseils.

La première semaine, dix personnes réagirent.

La deuxième, vingt-huit.

Puis quarante-six.

Elle commença à connaître les chiffres sans les compter.

Quand elle rentrait du lycée, elle posait son sac, allumait l'ordinateur et attendait.

Elle pouvait avoir passé une mauvaise journée.

Cela n'avait plus d'importance.

Une bonne photo pouvait la réparer.

Un jour, elle avait pleuré dans les toilettes après une dispute avec une professeur.

Le soir, elle publia une photographie prise trois jours auparavant.

Elle souriait devant un mur blanc.

Soixante-trois réactions.

Elle regarda le nombre.

Ses yeux étaient encore gonflés.

Mais personne ne pouvait le savoir.

Elle comprit quelque chose qui lui fit peur et plaisir à la fois :

elle pouvait choisir quelle version d'elle-même les autres avaient le droit de connaître.

Alors elle commença à la fabriquer.

Ses vêtements changèrent.

Les couleurs devinrent plus sobres.

Puis plus élégantes.

Elle acheta une veste qu'elle n'aimait pas particulièrement parce qu'elle avait vu une fille très suivie la porter.

Elle commença à sortir avec des élèves qu'elle trouvait auparavant prétentieux.

Ils avaient de beaux téléphones.

Des parents qui voyageaient.

Des fêtes dans de grands appartements.

Avec eux, les photos semblaient naturellement meilleures.

Même les murs avaient l'air plus riches.

Un samedi, Clara lui dit :

— Tu devrais perdre deux ou trois kilos.

Éva posa son verre.

— Pourquoi ?

— Parce que ton visage ressortirait mieux.

Elle ne répondit pas.

Le lundi suivant, elle ne prit pas de dessert.

Personne ne remarqua.

Elle recommença le lendemain.

Puis le lendemain.

Son père trouva qu'elle mangeait moins.

— Tu n'as pas faim ?

— Si.

Elle sourit.

Il ne posa pas d'autre question.

Au printemps, Éva avait plus de deux mille personnes qui suivaient ses publications.

Elle ne connaissait pas la plupart des noms.

Certaines venaient d'autres villes.

D'autres d'autres pays.

Des garçons lui écrivaient.

Des filles lui demandaient où elle avait acheté ses vêtements.

Une inconnue lui demanda le nom de son coiffeur.

Une autre voulut savoir quel appareil elle utilisait.

Éva commença à regarder les marques.

Elle comprit qu'une robe n'était plus seulement une robe.

Une paire de chaussures n'était plus seulement une paire de chaussures.

Chaque objet pouvait devenir une preuve.

Une preuve de goût.

De beauté.

De réussite.

De quelque chose qu'elle ne savait pas encore nommer.

Un après-midi, une petite boutique lui proposa de lui offrir deux vêtements si elle acceptait de les photographier.

Elle lut le message trois fois.

— Tu vois ? dit Clara. Ça commence.

Éva sentit une chaleur lui monter au visage.

Elle n'était plus seulement regardée.

Elle devenait utile au regard des autres.

La boutique ne vendait pas beaucoup.

Mais la photographie, elle, circulait.

Éva apparut sur d'autres pages.

Puis sur celles d'autres filles.

Son visage se mit à voyager sans elle.

Elle avait parfois l'impression étrange de croiser quelqu'un qui lui ressemblait.

Une fille avec ses cheveux.

Sa veste.

Sa manière de regarder l'objectif.

Puis elle comprenait que c'était elle.

Une photographie pouvait être copiée, recadrée, éclaircie, agrandie.

Son visage existait désormais en plusieurs versions.

Certaines étaient plus minces.

D'autres plus pâles.

D'autres avaient des yeux plus grands.

Elle commença à corriger elle-même les images.

Au début, seulement la lumière.

Puis la peau.

Puis la taille du visage.

Puis la silhouette.

Elle savait exactement ce qu'elle avait changé.

Ce qu'elle ne savait plus, c'était ce qu'elle n'avait pas changé.

Un dimanche, sa mère trouva dans l'appareil une photographie prise quelques jours auparavant.

Éva était assise dans la cuisine.

Cheveux attachés.

Pull trop large.

Une tartine à la main.

Elle regardait quelque chose hors champ.

Sa mère souriait.

— Celle-là, je l'aime beaucoup.

Éva lui arracha presque l'appareil.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle est mauvaise.

— Tu es jolie dessus.

Éva regarda la photographie.

Elle ne voyait rien de joli.

Elle voyait un visage qu'elle n'avait pas préparé.

Une joue trop ronde.

Une bouche entrouverte.

Un regard absent.

Elle effaça l'image.

Cette nuit-là, elle resta longtemps devant son ordinateur.

Elle ouvrit ses anciennes photographies.

Elle ne se souvenait plus de certaines journées.

Mais elle se souvenait parfaitement des photos.

Elle regarda une robe.

Elle ne se rappelait pas l'avoir portée.

Elle regarda une fête.

Elle ne se rappelait presque personne.

Elle regarda une plage.

Elle ne se rappelait pas avoir été heureuse.

Elle ne savait plus si elle avait choisi les souvenirs ou si les souvenirs avaient fini par choisir pour elle.

À quinze ans, Éva avait appris à ne jamais publier deux fois la même fille.

Mais il y avait quelque chose qu'elle ne savait pas encore faire.

Reconnaître la sienne.

Un soir de juin, son ordinateur signala un nouveau message.

Pas de commentaire.

Pas de demande.

Pas de nom qu'elle connaissait.

Seulement une photographie en pièce jointe.

Elle l'ouvrit.

Son visage apparut.

Éva resta immobile.

La photographie avait été prise dans la cour du lycée.

Elle était assise seule sur un muret.

Elle mangeait un morceau de pain.

Ses cheveux étaient attachés n'importe comment.

Son uniforme était froissé.

Elle regardait ailleurs.

Elle ne souriait pas.

Elle ne savait pas qu'on la photographiait.

Elle agrandit l'image.

Aucun filtre.

Aucune retouche.

Aucune pose.

Elle se rapprocha de l'écran.

Dans le coin inférieur, quelqu'un avait écrit :

Je préfère celle-ci.

Éva sentit son cœur battre plus vite.

Elle relut la phrase.

Puis regarda encore la photographie.

Pour la première fois depuis des mois, elle ne chercha pas le défaut.

Elle chercha le moment.

Elle ne se souvenait pas de cette journée.

Elle se souvenait seulement qu'à cette heure-là, elle devait être en cours.

Elle regarda la fenêtre.

Puis l'écran.

Puis son propre visage.

Quelqu'un avait vu une fille qu'elle-même avait cessé de regarder.

Et cette fille-là n'avait jamais demandé à être parfaite.

 

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Nouvelle — Le Compte de trop

25 Août 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

En juin 2009, Sami découvrit Twitter par hasard.

Il avait vingt-quatre ans, un diplôme dont personne ne savait quoi faire et un emploi où personne ne remarquait quand il était absent.

Le soir, il rentrait dans son petit appartement, allumait son ordinateur et regardait le monde défiler.

Ce soir-là, ce furent les images venues d’Iran.

Des rues noires de monde. Des visages jeunes. Des slogans. Des téléphones levés au-dessus des foules. Puis des messages courts, parfois mal écrits, qui circulaient plus vite que les journaux.

Sami créa un compte.

Il ne mit pas son nom.

@Nadir_17.

Il ne savait pas encore pourquoi.

Peut-être parce qu'un pseudonyme permettait de parler sans avoir à répondre de ce qu'on disait.

Son premier message obtint trois réactions.

Le deuxième, aucune.

Le troisième fut repris par quelqu'un qu'il ne connaissait pas.

Sami regarda son écran pendant plusieurs secondes.

Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose qu'il avait écrit avait continué sa route sans lui.

Il recommença le lendemain.

Puis le lendemain.

Il traduisait des dépêches, comparait des horaires, cherchait des vidéos, recoupait des témoignages. Il apprit rapidement que l'information n'était pas seulement ce qu'on savait.

C'était ce qu'on arrivait à faire croire que l'on savait.

À minuit, il écrivait encore.

À deux heures, il corrigeait ses propres messages.

À trois heures, il regardait le compteur de ses abonnés.

Il passa de vingt-sept à cent quatorze.

Puis à trois cent deux.

Un matin, un message privé apparut.

Tu cherches bien. Mais tu travailles trop seul.

Sami relut la phrase.

L'expéditeur s'appelait Arman.

Pas de photo. Pas de biographie. Quelques centaines d'abonnés.

Sami répondit :

Qui es-tu ?

La réponse arriva vingt minutes plus tard.

Quelqu'un qui préfère les informations vérifiées aux informations rapides.

Sami sourit.

Il avait attendu exactement ce genre de reconnaissance.

Il demanda :

Tu peux m'aider ?

Trois petits points apparurent.

Puis disparurent.

Puis revinrent.

Je peux t'aider à être plus utile.

Le mot resta longtemps sur l'écran.

Utile.

Sami n'aurait jamais dit à personne que c'était ce qu'il cherchait.

Arman commença modestement.

Une adresse.

Un nom.

Une vidéo.

Parfois seulement une correction.

Ne publie pas encore.

Ou :

Attends vingt minutes.

Et, presque toujours, Arman avait raison.

Sami se mit à lui faire confiance.

Quand une manifestation éclata à Téhéran, il resta dix-sept heures devant son écran. Les informations se contredisaient. Des vidéos anciennes circulaient comme si elles venaient d'être filmées.

À quatre heures du matin, il cherchait depuis près de trois heures la confirmation d'une arrestation.

Il avait ouvert des dizaines de pages.

Rien.

Il posa son front contre sa main.

Puis un message privé apparut.

Arrestation confirmée. Nom : Reza K. Intervention vers 22 h 40, près de la place Enghelab. Source locale.

Sami se redressa.

Il vérifia.

Le nom apparaissait dans deux messages différents.

Il chercha davantage.

Une heure plus tard, il publia l'information.

En quelques minutes, elle fut reprise par des dizaines de comptes.

Sami regarda son propre message grimper.

Cent reprises.

Deux cents.

Puis cinq cents.

Il se leva.

Il marcha dans son salon sans savoir quoi faire de son corps.

Quelqu'un, quelque part, venait de lui donner l'information qu'il n'avait pas réussi à trouver.

Après trois heures de recherches.

Il retourna au message.

Source locale.

Il écrivit :

Comment savais-tu ?

La réponse arriva presque immédiatement.

Tu poses trop de questions quand tu es fatigué.

Sami rit.

Il aurait dû trouver cela étrange.

Il ne le trouva qu'impressionnant.

À partir de ce jour-là, Arman devint indispensable.

Les informations arrivaient avant les événements.

Une manifestation allait commencer.

Un journaliste avait été arrêté.

Une connexion Internet venait d'être coupée dans un quartier.

Un groupe préparait quelque chose.

Sami publiait.

Les autres reprenaient.

Certains le remerciaient.

D'autres le citaient.

Une journaliste étrangère lui demanda même une interview.

Il refusa.

Il commençait à croire qu'il était devenu plus important que cela.

Son compte dépassa dix mille abonnés.

Puis vingt mille.

Un soir, il regarda son reflet dans la vitre noire de l'écran.

Il n'était plus le garçon qui rentrait seul dans un appartement silencieux.

Il était devenu une voix.

Une voix sans visage.

Une voix que personne ne pouvait vraiment atteindre.

Arman lui écrivit :

Maintenant, il faut aller plus loin.

Le message contenait un lien.

Puis une liste de comptes.

Des anonymes.

Des militants.

Des journalistes.

Des étudiants.

Des personnes qui partageaient régulièrement ses publications.

Ils te suivent déjà, écrivit Arman. Parle-leur.

Sami demanda :

Pour quoi faire ?

Pour qu'ils parlent à leur tour.

Cela lui sembla évident.

Il commença à répondre directement à certains comptes.

À poser des questions.

À demander des noms.

À proposer des informations.

Peu à peu, des inconnus lui envoyèrent leurs propres coordonnées.

Des captures d'écran.

Des horaires.

Des lieux de rendez-vous.

Certains lui demandèrent même comment vérifier certaines informations.

Sami les orientait vers Arman.

Il ne voyait plus le piège.

Il croyait construire une communauté.

Un vendredi soir, Arman lui demanda :

Combien de personnes te font confiance ?

Sami regarda son compteur.

Puis répondit :

Beaucoup.

Ce n'est pas une réponse.

Il hésita.

Plusieurs milliers.

La réponse fut :

Alors tu as enfin une utilité.

Sami resta immobile.

Il relut la phrase.

Pour la première fois, le mot qui lui avait plu lui fit peur.

Le lendemain, son compte fut suspendu pendant quelques heures.

Quand il revint en ligne, plusieurs de ses messages avaient disparu.

Arman ne répondit pas.

Sami lui écrivit quatre fois.

Puis dix.

Rien.

Il attendit toute la nuit.

À huit heures du matin, un nouveau message apparut.

Pas d'Arman.

D'un compte qu'il ne connaissait pas.

Tu devrais arrêter de parler aux gens qui t'écrivent.

Sami sentit son ventre se contracter.

Il ouvrit le profil.

Compte créé la veille.

Aucune photo.

Aucune publication.

Il répondit :

Qui êtes-vous ?

La réponse arriva.

Quelqu'un qui sait ce que tu as fait.

Sami ferma l'ordinateur.

Il resta assis dans le silence.

Une heure plus tard, quelqu'un frappa à sa porte.

Trois coups.

Il ne bougea pas.

Trois autres.

Puis une voix :

— Monsieur Sami Haddad ?

Il sentit son cœur accélérer.

Il ne répondit pas.

La voix reprit :

— Nous devons vous poser quelques questions.

Sami regarda l'ordinateur.

Sur l'écran, son compte était encore ouvert.

Vingt-trois mille abonnés.

Des milliers de messages.

Des dizaines de conversations.

Il pensa à Arman.

À la première phrase.

Tu cherches bien. Mais tu travailles trop seul.

La porte s'ouvrit.

Deux hommes entrèrent.

L'un d'eux posa une feuille sur la table.

Sami reconnut immédiatement plusieurs noms.

Ceux des personnes avec lesquelles il avait parlé.

Celles auxquelles il avait demandé des informations.

Celles qu'il avait encouragées à communiquer.

Il leva les yeux.

— Je ne comprends pas.

L'homme ne répondit pas.

Il retourna la feuille.

Au dos se trouvait une photographie.

Un homme devant un ordinateur.

Sami ne le connaissait pas.

Pourtant, sous la photographie, un nom était inscrit.

Arman.

— C'est lui qui m'envoyait les informations, murmura Sami.

— Nous savons.

— Alors vous savez que je n'ai rien fait.

L'homme le regarda.

— Ce n'est pas exactement ce que nous savons.

Sami sentit quelque chose se briser en lui.

Il comprit alors.

Les informations n'avaient jamais été destinées à son compte.

Son compte avait été construit pour les recevoir.

Les inconnus n'étaient pas venus parce qu'il était devenu influent.

Ils étaient venus parce que quelqu'un avait appris à leur faire croire qu'il l'était.

Son nombre d'abonnés.

Ses messages.

Ses conversations.

Ses questions.

Tout ce qu'il avait pris pour une ascension avait servi à dessiner une carte.

Et lui était au milieu.

L'homme ramassa la feuille.

— Vous pensiez informer les autres.

Sami ne répondit pas.

— En réalité, vous nous avez aidés à les trouver.

Après leur départ, il resta seul devant l'écran.

Son compteur continuait de monter.

23 417.

23 418.

23 419.

Il regarda les chiffres défiler.

Puis il comprit la chose la plus simple.

Pour être influent, il avait seulement fallu qu'il croie que quelqu'un l'écoutait.

Il n'avait jamais demandé à savoir qui.

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Le pays des richesses pillées : portrait du plus grand concussionnaire du XIXe siècle

12 Mai 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique politique

         Khazdadar 1

Tout le monde connaît cet homme, Mustapha Khaznadar, que l'Histoire a définitivement déclassé : ce vaurien qui s'est approprié les caisses du pays, qui a instauré une politique financière déplorable en imposant une fiscalité impitoyable, et qui, tel un mendiant, a tendu la main aux emprunts français. Tout le monde se souvient de sa lâcheté et de ses méthodes ignobles pour mater l'insurrection populaire, conséquence directe de son injustice et de ses malversations. Nul ne saurait pardonner le sang tunisien versé lors de la révolte de 1864, provoquée au premier chef par le saignement méthodique du budget de l'État. Un saignement financier se traduisit ainsi en hécatombe humaine, fruit d'une complicité tenace entre le bey et son sinistre acolyte.

Comment un obscur réfugié grec parvint-il à s'élever jusqu'aux plus hauts sommets de l'État tunisien ? De simple esclave, il devint l'un des personnages les plus puissants du royaume, un notable qui tenait entre ses mains tous les rouages de l'État, de l'armée jusqu'au poste éminent de grand vizir, en passant par le ministère des Finances. Nominations prestigieuses, titres de noblesse, gratifications princières : méritait-il pareille reconnaissance ? Il ne fut jamais, aux yeux de ses concitoyens, qu'un homme sournois, une scorie de l'Histoire. Mis au ban de la société, il passa ses vieux jours haï et isolé, la menace d'un assassinat suspendue sur sa tête comme une épée de Damoclès. Offrir l'asile à un tel ingrat revenait à réchauffer un serpent dans son sein ; le laisser périr dans le massacre de Chios, comme son père, eût sans doute été un châtiment plus juste. Examinons d'un peu plus près les circonstances qui menèrent Khaznadar à la tête du Trésor tunisien.

Son véritable nom était Giorgios Kalkias Stravelakis. Il naquit en 1817 à Kardamyla, sur l'île grecque de Chios. Capturé avec son frère Yannis en 1821, tandis que son père, Stéphanos Kalkias Stravelakis, était massacré — prélude au massacre de Chios de 1822 —, il fut conduit à Izmir puis à Constantinople, où il fut vendu comme esclave à un envoyé du bey de Tunis. Il eut la chance d'échapper à la mort, puis d'être racheté par la famille beylicale. Élevé au sein de cette famille par Mustapha Bey, puis par son fils, le futur Ahmed Ier Bey, alors encore prince héritier, il parvint à se hisser jusqu'aux plus hauts postes de l'État tunisien. Comment expliquer une telle ascension ?

On l'éleva dans une dévotion mielleuse envers le bey. Il troqua bientôt l'habit d'esclave contre le costume solennel des princes, sut tirer profit des largesses beylicales et finit par décrocher un siège au sein de l'élite dirigeante. En 1837, le ver était déjà dans le fruit : à peine âgé de vingt ans, Khaznadar devenait ministre des Finances d'Ahmed Ier Bey. Ce poste lui ouvrit grand les portes d'une carrière politique aussi fulgurante que funeste. Rongé par l'avidité et une irrésistible soif de pouvoir, il joua la carte du mariage par pur arrivisme, seul moyen de gravir, prématurément et sans mérite, les échelons de la hiérarchie — la fin justifiait les moyens. Ainsi le jeune renard épousa-t-il, en 1839, la princesse Lalla Kalthoum, avant d'être promu lieutenant-général de l'armée beylicale. En 1855, il devint grand vizir de Mohammed Bey ; dès lors, la Tunisie entama une longue traversée du désert. Enfin, de 1862 à 1878, Khaznadar présida le Grand Conseil.

À l'époque, le pouvoir était l'apanage du bey. Or celui-ci était loin de se dévouer corps et âme au service de son peuple : simple potiche, il abandonnait les affaires politiques au Grand Conseil et se consacrait à une existence oisive, entre plaisirs charnels et festins fastueux. Son régime corrompu était, pour l'essentiel, entre les mains de son éminence grise, Khaznadar. Le système financier, tributaire d'emprunts étrangers contractés sans discernement, demeurait précaire et vulnérable. Avec la hausse des impôts et l'ingérence étrangère dans l'économie, le pays connut de graves difficultés financières. Tous ces facteurs contraignirent le gouvernement à déclarer la banqueroute en 1869 et à accepter la création d'une commission financière internationale anglo-franco-italienne — plaçant de facto les finances tunisiennes sous tutelle étrangère et ouvrant, quelques années plus tard, la voie au protectorat français de 1881. La faillite de l'État tint tout entière à la mauvaise gouvernance de Khaznadar, couverte par les auspices du bey. Trésorier — poste à prébendes s'il en fut —, il avait pour charge de financer les rouages de l'État ; le détournement de fonds, vice profondément ancré chez lui, lui assura au contraire une vie fastueuse, tandis que l'écrasante majorité de la population mourait de faim et de misère. Ce ministre maudit se comporta comme une hydre au pouvoir et vida les caisses publiques. Une concussion d'abord modeste, menée sans éclat mais avec constance, finit par précipiter le pays dans le naufrage. Mûrie sur trois décennies, elle engloutit des sommes considérables — un festin de glouton dont l'indigestion, à terme, se révéla fatale pour tout un pays.

En 1873, le général Kheireddine Pacha — figure rare de l'élite cultivée de l'époque, réformiste ambitieux et homme d'une intégrité reconnue — présenta au souverain, lors d'une audience au palais du Bardo, un rapport de contrôle financier accusant Khaznadar d'avoir détourné deux mille obligations, soit deux millions de francs. Les preuves étaient accablantes : le bey renvoya aussitôt Khaznadar et le remplaça par Kheireddine.

Ces deux millions de francs dérobés firent de Khaznadar le prévaricateur le plus vil et l'escroc le plus cupide de la Tunisie du XIXe siècle. Il engloutit sans vergogne la quasi-totalité du budget national, avec une arrogance humiliante, pour s'assurer une confortable rente viagère. Tandis que les réserves du Trésor fondaient comme peau de chagrin, le bey, retranché dans sa tour d'ivoire, se complaisait dans son aveuglement.

Le pillage excessif engendra une grave récession. À son paroxysme, la famine envoya au cimetière des centaines de miséreux ; les plus chanceux parvenaient tout juste à survivre, dans le plus grand dénuement. Le bey astreignit le peuple à un doublement de l'impôt. Cette décision s'abattit sur les citoyens comme une avalanche. Refusant de s'épuiser au seul profit du pouvoir, les tribus entrèrent en dissidence. Ces taxes jugées exorbitantes, cette extorsion sans détour, déclenchèrent une révolte qui gagna rapidement les trois quarts du pays.

Déstabilisés par des réformes calquées sur le modèle européen — nouvelle organisation de l'administration et du pouvoir judiciaire —, les citoyens perçurent les prémices d'un projet menaçant l'identité arabo-musulmane du pays. Toutefois, c'est l'augmentation de la fiscalité qui demeurait le principal motif de l'indignation populaire, pesant sur des tribus exsangues et affamées. Alors que les mamelouks du bey s'en prenaient à toutes les tribus pour collecter l'impôt, le chef tribal Ali Ben Ghedhahem appela à la désobéissance fiscale, avant de se réfugier dans les montagnes proches d'Oueslatia et de Bargou pour y organiser la résistance. D'autres tribus se rallièrent bientôt à son mouvement. En avril 1864, Ben Ghedhahem et ses alliés proclamèrent la révolte des tribus. L'insurrection embrasa les trois quarts du pays, n'épargnant que la capitale et la région du Cap Bon. Elle vint frapper de plein fouet la quiétude du bey, hanté par la crainte de voir la capitale tomber aux mains des insurgés et son règne s'achever. Le machiavélique Khaznadar chargea le général Ahmed Zarrouk de réprimer l'insurrection, tandis que lui-même semait le doute et la discorde parmi les tribus dispersées. Il réussit à susciter des scissions et des luttes intestines dans leurs rangs et, grâce à mille stratagèmes, parvint à disperser les alliés et à acculer les rebelles. Ben Ghedhahem, considéré comme un héros populaire, fut capturé. Il passa le reste de sa vie dans les geôles du bey, y subit les pires tortures, avant d'être empoisonné.

Kheireddine Pacha arriva sur le devant de la scène alors que le mal était déjà profondément enraciné. Ses tentatives pour sauver le pays restèrent en grande partie vaines. Il s'acharna à épargner au pays le naufrage et déploya des efforts considérables, hélas sans lendemain. Animé d'une intégrité rare, il combattit la corruption et s'employa à en tarir la source principale : Khaznadar. Le mouvement réformiste de Kheireddine fut audacieux et glorieux : il proposa une Constitution — la première du monde arabe — destinée à engager le pays sur la voie de la modernisation.

Le bey, séduit un temps par la Constitution que préconisait Kheireddine, amorça le projet avant de rentrer dans le rang dès que les émeutes éclatèrent. Convaincu que Khaznadar avait ruiné le pays de fond en comble, Kheireddine le mit sur la sellette. Le traître en prit pour son grade : intimidé jusqu'à la moelle, il finit par avouer sa concussion et fut destitué sur-le-champ par le bey. Toutefois, au lieu d'être sévèrement puni, cet escroc finit sa vie libre, tenu quitte de tout délit, mais universellement détesté. Il demeure, aujourd'hui encore, voué aux gémonies par la postérité tunisienne.

Khaznadar, trésorier corrompu, exposa le pays aux intempéries de l'ingérence étrangère ; il le laissa sans défense face aux morsures des prédateurs opportunistes. Il a durablement éclaboussé l'Histoire d'une tache noire, aussi tenace dans la mémoire tunisienne qu'une tache de goudron.

Le XIXe siècle fut, pour la Tunisie, une ère de vicissitudes continuelles, où des crises à répétition finirent par se couronner de la colonisation étrangère. Aujourd'hui, on fait volontiers des gorges chaudes des Tunisiens de cette époque : on les taxe de naïveté, d'ignorance, voire de bêtise ; on condamne les erreurs de la veille. Pourtant, nous commettons à notre tour des erreurs tout aussi abominables, dont le prix n'est pas moins cuisant.

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Le pays des richesses pillées : chronique d'une spoliation millénaire

8 Mai 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique historique

La Tunisie, petit pays juché à la pointe septentrionale de l'Afrique, est bordée au nord et à l'est par la Méditerranée — cette mer clémente dont la faible salinité, à peine 37 grammes par litre, favorise la prolifération d'une multitude de trésors comestibles, à l'inverse de la mer Morte qui, avec ses 300 grammes de sel par litre, n'autorise aucune forme de vie. Cette même mer, en offrant au pays 1 300 kilomètres de côtes, en fait une destination balnéaire prisée, source de recettes considérables durant la saison touristique. Au sud, les dunes dissimulent non seulement des nappes phréatiques encore inexploitées, mais aussi un gisement de pétrole doux — c'est-à-dire à faible teneur en soufre —, ce qui permet d'éviter les coûteuses opérations de raffinage liées à sa désulfuration. À l'ouest enfin, le sous-sol regorge de réserves de fer et de phosphate qui, dès le XIXe siècle, aiguisèrent l'appétit des Français : ceux-ci profitèrent de la politique ruineuse du Bey, accablant d'impôts exorbitants un peuple laborieux, pour imposer une colonisation funeste, maquillée en « protectorat salvateur ».

La Tunisie, ce sont aussi ces terres généreuses du Nord-Ouest où les pluies tombent en abondance, et ces plaines côtières riches en humus, propices aux cultures. Fort de trois mille ans de civilisation, ce pays a traversé les âges en demeurant, tout au long de son histoire, la proie convoitée de puissances avides, mues par l'appât du gain, l'intérêt stratégique ou la volonté d'étendre leur emprise. Sa position privilégiée au cœur de la Méditerranée, l'alternance de ses quatre saisons, sa vocation de carrefour commercial et culturel : tout a séduit, tour à tour, les peuples les plus divers. D'Elissa, princesse phénicienne qui fuit Tyr et son frère Pygmalion pour fonder, sur une simple peau de bœuf habilement découpée en fines lanières afin d'enclore le plus de terrain possible, « la Ville neuve » — Carthage —, jusqu'à la colonisation française qui dépouilla le pays de ses richesses au nom de sa protection, en passant par les conquêtes musulmanes qui firent de la Tunisie une base de rayonnement de l'islam vers l'Europe : la liste, sans être exhaustive, illustre une constante. L'Empire romain, l'Empire byzantin, l'Empire ottoman, mais aussi les Arabes et les Espagnols y déployèrent tour à tour leurs troupes pour s'approprier les richesses de cette terre que l'Antiquité appelait Ifriqiya. Que ce soit pour des raisons économiques, religieuses ou militaires, chacun s'acharna à la presser comme un citron.

Aujourd'hui pourtant, ce sont les enfants du pays eux-mêmes qui spolient ses ressources. Qui paiera la dette ? Il revient à un peuple pacifique de subir les fourches caudines de sa propre léthargie. Un Eldorado, une véritable mine d'or, s'est mué en un ghetto méprisé, qui refoule vers la mer une jeunesse désespérée — laquelle n'hésite pas à braver des vagues scélérates dans l'espoir d'atteindre des rives italiennes de plus en plus hostiles et inaccessibles. Les Tunisiens semblent avoir perdu la mémoire longue : ils oublient que les Italiens, jadis, coururent un risque tout aussi suicidaire pour aborder ce sol carthaginois, alors réputé « maudit ». Le projet de colonie romaine que Caius Gracchus voulut établir sur les ruines de Carthage coûta à son instigateur la vie même.

C'est que la plus grande spoliation que la Tunisie ait connue remonte précisément à l'ère des guerres puniques, cet antagonisme d'intérêts qui opposa Carthage à Rome, laquelle convoitait irrésistiblement la Sicile, alors possession de la métropole carthaginoise. Au terme de la première guerre punique, en 241 av. J.-C., l'île fut cédée à Rome et lui échappa pour toujours. Un siècle plus tard, à l'issue de la troisième guerre punique — marquée par des exactions commises par les légions romaines jusque dans les cités alliées de Syracuse et de Locres, y compris pendant les trêves —, Carthage elle-même fut rasée et la flotte de Scipion Émilien, chargée de butin, regagna Rome. En un peu moins d'un siècle, la Tunisie antique perdit ainsi, coup sur coup, son île la plus riche, puis sa capitale : la plus grande confiscation territoriale de son histoire.

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Nouvelle — La Maison témoin

11 Avril 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En Mars 2009, Claire et Mathieu visitaient des appartements qu’ils n’avaient pas les moyens d’acheter.

Ils le savaient tous les deux.

Ils avaient simplement cessé de le dire.

Depuis quelques mois, les banques prêtaient moins facilement, les journaux parlaient de crise, de faillites et de marchés qui s’effondraient. Dans leur entourage, certains avaient reporté leur achat.

Eux continuaient.

Le dimanche matin, ils regardaient les annonces.

Trois pièces.

Quatre pièces.

Terrasse.

Parking.

Puis ils appelaient.

— Celui-ci est encore disponible ?

Presque toujours, la réponse était oui.

Jusqu’au jour où une annonce attira Mathieu.

DERNIÈRE OPPORTUNITÉ — RÉSIDENCE LES JARDINS D’OR

Appartement de quatre-vingt-douze mètres carrés.

Terrasse plein sud.

Dernier étage.

Prix exceptionnel.

Il appela.

— Oui, il est toujours disponible, répondit une voix d’homme. Mais je préfère être transparent avec vous : nous avons plusieurs demandes.

Mathieu nota le rendez-vous.

— Vous pouvez le visiter aujourd’hui ?

— Aujourd’hui, oui. Après, je ne peux rien vous garantir.

La phrase resta dans sa tête toute la journée.

Claire trouva cela normal.

— C’est sûrement commercial.

— Oui.

Mais il ne dit pas qu’il avait déjà commencé à imaginer les meubles.

La résidence se trouvait à vingt minutes du centre-ville, derrière une ancienne zone industrielle en pleine transformation.

Le commercial les attendait devant le portail.

Costume gris.

Trente-cinq ans environ.

Il s’appelait Laurent.

Il ne leur parla pas du prix.

Il ouvrit simplement la porte.

— Je vous laisse regarder.

L'appartement était vide.

Cela donnait aux pièces une grandeur inhabituelle.

Claire entra dans le salon.

— C’est beaucoup plus grand que sur les photos.

Mathieu ouvrit la porte-fenêtre.

La terrasse donnait sur des arbres encore jeunes.

— Plein sud, dit Laurent.

Il ne sourit pas.

Il ne commenta pas.

Il les laissa parler.

— On pourrait mettre la table ici, dit Claire.

— Et le canapé là.

— La chambre du bébé...

Elle s’arrêta.

Ils n’avaient pas encore d’enfant.

Laurent regarda ailleurs.

Au bout de quelques minutes, il leur montra la cuisine.

Puis le parking.

Puis la cave.

Enfin, il consulta sa montre.

— J’ai une autre visite dans quarante minutes.

Mathieu releva la tête.

— Aujourd’hui ?

— Oui.

Il sortit son téléphone.

— Je vais simplement prévenir les autres que vous êtes venus.

Dans la voiture, Claire resta silencieuse.

Mathieu conduisait.

— Alors ?

— Je ne sais pas.

— Tu l’aimes ?

— Oui.

— Moi aussi.

Un feu passa au rouge.

Mathieu freina.

— On devrait peut-être réfléchir.

Claire regarda par la fenêtre.

— Il y avait d’autres visiteurs.

— Oui.

— Et si quelqu’un le prend ?

Mathieu ne répondit pas.

Le soir, Laurent les appela.

— Je voulais juste vous tenir au courant. Le couple qui devait venir après vous a confirmé sa visite.

Claire, qui était assise à côté de Mathieu, fit signe de mettre le haut-parleur.

— Ils sont intéressés ?

— Je ne peux pas parler à leur place.

La réponse aurait dû les rassurer.

Elle les inquiéta davantage.

Deux jours plus tard, Laurent leur proposa une seconde visite.

Cette fois, une femme était déjà dans le hall.

— Vous êtes aussi là pour le 4B ? demanda-t-elle.

Claire sourit.

— Oui.

— Nous hésitons beaucoup.

La femme s’appelait Sophie.

Elle venait avec son mari.

Ils parlèrent cinq minutes.

Puis Sophie dit :

— Nous, ce qui nous plaît, c’est qu’il n’y a presque plus rien de disponible dans le quartier.

Laurent ne répondit pas.

Il regarda simplement Mathieu.

Plus tard, dans l’appartement, Sophie demanda :

— Vous pensez vraiment l’acheter ?

Mathieu hésita.

— On ne sait pas encore.

— Nous non plus.

Ils rirent.

Cette hésitation commune produisit quelque chose d’étrange.

Elle leur donna l’impression d’être raisonnables.

Comme si deux couples capables d’hésiter ensemble ne pouvaient pas se tromper.

En sortant, Laurent leur montra le local à vélos.

Un homme âgé les attendait près de l’entrée.

— Vous habitez ici ? demanda Claire.

— Depuis six mois.

Il s’appelait M. Vidal.

— Alors, vous êtes contents ? demanda Mathieu.

Le vieil homme haussa les épaules.

— Très calme. Les murs sont épais. Ma femme aime beaucoup.

Puis il ajouta :

— Et vous êtes bien placés. Dans deux ou trois ans, ce secteur ne sera plus le même.

Il partit.

Laurent n’avait pas parlé.

Dans la voiture, Claire dit :

— Tu as entendu ?

— Oui.

— Il habite vraiment ici.

Mathieu regardait la résidence dans le rétroviseur.

— Ça devient sérieux.

Cette nuit-là, ils calculèrent.

Leur apport.

Le crédit.

Les mensualités.

Les travaux.

Ils dépassaient leur budget.

De beaucoup.

— On peut réduire les vacances, dit Claire.

— Et changer de voiture plus tard.

— On peut aussi louer la chambre si nécessaire.

Mathieu regarda le chiffre affiché sur l’écran.

Il avait mal au ventre.

Mais il pensait à autre chose.

Si nous renonçons et que quelqu’un l’achète demain ?

Le lendemain matin, Laurent appela.

— Je préfère vous prévenir. J’ai reçu une offre.

Silence.

— Au prix ?

— Presque.

Claire prit le téléphone.

— Mais vous nous aviez dit que nous avions le temps.

— Vous avez le temps. Je ne peux simplement pas empêcher les autres d’acheter.

Cette phrase les accompagna toute la journée.

À dix-huit heures, Mathieu rappela.

— Nous voulons faire une proposition.

Laurent ne manifesta aucune joie.

— Très bien. Je vous envoie les documents.

Ils signèrent trois jours plus tard.

Le crédit fut accepté.

La banque leur demanda quelques justificatifs supplémentaires.

Mathieu eut un moment d’hésitation.

Claire posa sa main sur la sienne.

— C’est maintenant.

Il signa.

Ils reçurent les clés en février.

Le premier soir, ils apportèrent deux chaises pliantes et une bouteille de vin.

Ils s’assirent sur la terrasse.

— On l’a fait, dit Claire.

Mathieu sourit.

Il regarda les fenêtres des autres appartements.

Certaines étaient éclairées.

D’autres non.

— Tu crois qu’on a eu de la chance ?

Claire posa sa tête sur son épaule.

— Je crois qu’on a bien fait.

Trois mois plus tard, Mathieu reçut une lettre du syndic.

Une réunion extraordinaire était prévue.

Il y alla seul.

Il y avait six propriétaires.

Pas vingt.

Pas trente.

Six.

Le syndic expliqua que plusieurs appartements n’avaient toujours pas été vendus.

— Combien ? demanda Mathieu.

— Douze.

Mathieu resta silencieux.

— Douze ?

— Oui.

— Mais Laurent nous avait dit...

Il s'arrêta.

Le syndic le regarda.

— Laurent ?

— Le commercial.

— Ah.

Il parcourut ses papiers.

— Les appartements étaient commercialisés par plusieurs agences.

Mathieu sentit quelque chose se déplacer en lui.

— Il y avait vraiment une offre sur le nôtre ?

Le syndic releva les yeux.

— Je ne sais pas.

Le soir, Mathieu raconta tout à Claire.

Elle resta longtemps sans parler.

Puis elle demanda :

— Tu crois qu’il nous a menti ?

Mathieu réfléchit.

— Je ne sais pas.

Ils ressortirent les documents.

Aucune phrase n’était fausse.

Le prix était bien exceptionnel.

L’appartement était bien plein sud.

Il y avait bien eu une visite après la leur.

Sophie avait bien hésité.

M. Vidal habitait bien la résidence.

Laurent n’avait jamais affirmé qu’il n’y avait plus d’appartements disponibles.

Il avait seulement laissé les autres le croire.

Claire posa les papiers sur la table.

— Alors, il ne nous a pas forcés.

Mathieu secoua la tête.

— Non.

Il regarda la terrasse.

Pour la première fois, elle lui sembla plus petite.

— On s’est convaincus tout seuls.

À cet instant, son téléphone sonna.

Un message de Laurent.

Bonjour Mathieu. J’espère que vous êtes toujours aussi satisfait de votre acquisition. Nous avons justement deux nouveaux visiteurs samedi. Si vous êtes disponible, pourriez-vous leur parler de la résidence ?

Mathieu fixa l’écran.

Claire lut le message par-dessus son épaule.

Aucun des deux ne répondit.

Le lendemain, une voiture s’arrêta devant l’immeuble.

Un couple en descendit.

Ils regardèrent la façade.

Puis Laurent apparut.

Il leur serra la main.

Quelques minutes plus tard, il ouvrit la porte du 4B.

Mathieu les observait depuis sa fenêtre.

Le jeune homme entra le premier.

La femme le suivit.

Elle leva les yeux vers la terrasse.

Mathieu entendit sa voix malgré la vitre fermée :

— C’est beaucoup plus grand que sur les photos.

Laurent sourit.

Il ne répondit pas.

Et Mathieu comprit enfin ce qu’il avait acheté avec son appartement.

Pas seulement quatre-vingt-douze mètres carrés.

Une histoire que quelqu’un d’autre avait appris à faire raconter par les autres.

 

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Nouvelle — Coup de poignard

7 Février 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

 

Je m'appelle Jean-Marc Dupont. J'ai trente-quatre ans et je dirige le service de biologie de la reproduction de l'hôpital Jean-Verdier. Marié, père de famille, je menais une existence paisible — jusqu'au jour où la sérénité a déserté mon esprit pour laisser place à une inquiétude tenace.

Tout a commencé trois mois plus tôt, quand Antoine Blanc a resurgi dans ma vie. C'était un ami d'enfance que je n'avais pas revu depuis des années : nous avions grandi ensemble, partagé les mêmes bancs d'école et la même insouciance, avant que nos routes ne se séparent. Je suis devenu biologiste ; lui a choisi la mode, et son talent de styliste l'a mené d'un atelier à l'autre, à créer des vêtements d'une élégance rare.

Son épouse, Camille, institutrice, est aussi remarquable par son physique que par son caractère. Le couple a un fils, Julien, un petit garçon au regard vif, dont les cheveux sombres tranchent curieusement avec la blondeur de ses deux parents — un hasard génétique auquel, sur le moment, je n'ai pas prêté attention. L'enfant est choyé, aimé, entouré — et pourtant un manque le ronge : il n'a ni frère ni sœur, personne à qui raconter ses histoires. Ce vide, il le réclame sans relâche, convaincu qu'un frère s'achète comme un jouet. Sa mère refuse qu'il fréquente les enfants du quartier, qu'elle juge de mauvaise influence, préférant le tenir à l'écart jusqu'à ce qu'il soit plus grand.

Donner un second enfant à Julien était depuis longtemps le vœu d'Antoine. Mais malgré leurs efforts, rien n'aboutissait. L'échec rongeait mon ami, sans éteindre pour autant son espoir. C'est ainsi que son inquiétude l'a conduit jusqu'à mon service.

Nos retrouvailles auraient dû être une joie sans mélange ; le souci qui l'habitait en a terni l'éclat. Le gynécologue du couple avait diagnostiqué une infertilité secondaire et prescrit un bilan complet, sans savoir encore si la cause venait de Camille ou d'Antoine. Après un long interrogatoire resté sans réponse tranchée, il avait avancé l'hypothèse d'un dérèglement hormonal, conséquence probable d'un usage prolongé de la pilule contraceptive — mais il tenait à ce que les deux époux soient examinés, pour lever tout doute.

Antoine et Camille sont donc venus me voir, une ordonnance à la main, l'angoisse à peine dissimulée. J'ai tenté de rassurer mon ami : la médecine progresse, et si le traitement échouait, l'adoption resterait une voie possible. Il m'a alors parlé de son amour pour Camille, de tout ce qu'elle lui avait apporté, de cette femme qu'il jugeait sans défaut. Le destin, disait-il, s'acharnait sur lui sans raison. Il fallait pourtant faire face.

J'ai demandé à mon équipe de réaliser les examens dans les meilleures conditions. Mais quand les résultats sont arrivés, j'ai douté de leur exactitude — j'ai même préféré les tenir secrets, le temps de vérifier. Mes techniciens sont pourtant des professionnels aguerris, et mettre en doute leur travail heurtait mes principes. J'ai néanmoins choisi la prudence : plutôt que de risquer une erreur qui engagerait la vie d'un couple, j'ai discrètement demandé à Antoine de refaire les tests, prétextant un problème technique de mon côté. Surpris, il n'a pas protesté — mais j'ai senti l'inquiétude le gagner : il connaît ma rigueur, et ce contretemps ne pouvait, à ses yeux, être anodin.

J'ai supervisé moi-même la seconde série d'analyses, avec une attention redoublée, décidé à ne laisser aucune place au doute. Cette fois, plus d'ambiguïté possible. Le dosage hormonal a confirmé que le cycle de Camille était parfaitement régulier, et l'échographie n'a révélé aucune anomalie : rien, chez elle, ne s'opposait à une grossesse. Le problème venait d'Antoine. Le spermogramme a révélé une oligo-asthéno-tératospermie sévère — une atteinte si profonde qu'elle rendait toute paternité biologique impossible. Non pas une infertilité secondaire, comme on l'avait cru, mais une infertilité primaire : mon ami n'avait jamais pu, à aucun moment de sa vie, concevoir d'enfant.

La nouvelle m'a frappé comme un coup de poignard. Si Antoine n'avait jamais pu procréer, alors Julien n'était pas son fils.

J'ai relu les résultats, encore et encore, cherchant une erreur qui n'existait pas. Mes techniciens ne s'étaient pas trompés la première fois ; mes soupçons les avaient injustement trahis. Restait une vérité autrement plus lourde à porter : quelque part, un jour, Camille avait conçu cet enfant avec un autre homme. Un simple égarement, peut-être, une faute isolée qu'elle avait ensuite enfouie — ou peut-être ignorait-elle elle-même la vérité, persuadée depuis toujours que Julien était bien le fils de son mari. Qui étais-je pour trancher ? Je ne savais rien de ses raisons, rien de ce qu'elle avait traversé. Une chose, en tout cas, me semblait probable : elle-même croyait sans doute Antoine père de son fils, et découvrirait, en même temps que lui, une vérité qu'elle n'avait peut-être jamais soupçonnée.

Je connais Antoine mieux que je ne me connais moi-même. Cette nouvelle, je le savais, allait le briser. Lui qui affichait toujours une sérénité presque monacale se transformerait, je le craignais, en un homme méconnaissable. Il pardonnerait peut-être l'infidélité — s'il y en avait eu une, consciente — mais jamais l'idée d'avoir élevé, aimé, façonné un enfant qui n'était pas le sien sans qu'on le lui ait dit. Il exigerait un test de paternité, qui ne ferait que confirmer ce que je savais déjà. Et alors, rien ne pourrait plus être comme avant.

Restait ma responsabilité : en tant que médecin, je devais transmettre les résultats au gynécologue, sans les altérer ni les taire. C'était mon métier, mon devoir, et je n'avais personnellement rien à y perdre. Mais le secret médical m'obligeait aussi à une prudence extrême : révéler une telle vérité, c'était risquer de briser un couple, une famille, l'équilibre d'un enfant qui n'avait rien demandé. Le code de déontologie me protégeait juridiquement ; il ne me dispensait en rien du poids moral de la décision.

Car c'est Julien qui, au fond, payerait le plus cher. S'il apprenait un jour qu'il n'était pas le fils biologique d'Antoine, quel goût aurait pour lui l'enfance qu'il venait de vivre ? Grandir dans une famille fissurée par un secret, même involontaire, laisse des traces que rien ne répare tout à fait. Et Camille, institutrice respectée, chargée d'enseigner aux enfants les valeurs mêmes qu'un tel scandale mettrait en doute, ne serait pas épargnée non plus si la vérité s'ébruitait.

Alors, par amitié, par loyauté envers Antoine — cette amitié forgée dans l'insouciance de notre enfance —, j'ai songé à me taire, ou du moins à retarder l'échéance. Mais je savais aussi que le silence, à la longue, ne fait que différer la douleur, jamais l'effacer. Antoine, tôt ou tard, découvrirait la vérité — par un autre examen, par un doute qui s'insinue, par n'importe quel biais. Et le jour où il apprendrait que j'avais su et m'étais tu, notre amitié n'y survivrait sans doute pas non plus.

Ces dernières années, j'ai reçu bien des couples frappés d'infertilité. Ils arrivent porteurs d'un espoir fragile, repartent souvent plus inquiets qu'ils ne sont venus. Notre travail, je le sais, ne réjouit pas toujours ceux qui le sollicitent. Mais jamais je n'avais eu à porter un secret d'une telle gravité.

Le gynécologue réclame maintenant le dossier des Blanc, et son impatience grandit de jour en jour. Je garde ce secret enfermé en moi, sans savoir jusqu'à quand je pourrai le taire. Mes nuits sont devenues courtes, rongées par une question sans réponse simple : dois-je parler, et si oui, comment, à qui, et quand ?

Je n'ai trouvé, pour l'instant, aucune échappatoire à la responsabilité qui m'échoit. Peut-être me faut-il simplement, avant d'agir, prendre le temps de réfléchir — car la précipitation, dans une affaire pareille, ne mène jamais qu'aux regrets.

 

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