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Blog Personnel d'Achref Snoussi
Articles récents

Nouvelle — La Dernière Limite

24 Juillet 2011 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

À Londres, en juillet 2011, la rédaction du Daily Chronicle avait appris à reconnaître les journées dangereuses.

Celles où un téléphone ne cessait pas de sonner.

Celles où le rédacteur en chef marchait trop vite.

Celles où les journalistes ne quittaient pas leur écran pour déjeuner.

Depuis que l’affaire du News of the World avait éclaté, les mots « téléphone piraté » étaient devenus impossibles à prononcer sans faire baisser les voix.

Ce lundi matin, Thomas Vale reçut un message sur son portable.

J’ai quelque chose sur Helena Ward.

Il connaissait Helena.

Actrice, trente-deux ans, visage connu dans tout le pays.

Thomas regarda l'heure.

Puis répondit :

Quoi ?

Une minute plus tard, une photographie apparut.

Helena sortait d'une clinique privée.

Elle tenait la main d'un homme beaucoup plus âgé qu'elle.

Thomas agrandit l'image.

Il sentit immédiatement l'article.

Pas encore le titre.

Pas encore le scandale.

Mais quelque chose qui pouvait le devenir.

Son collègue Daniel passa derrière lui.

— C’est qui ?

Thomas referma l’écran.

— Rien.

Daniel sourit.

— Si tu dis rien, c’est rarement rien.

Thomas hésita.

Puis il lui montra la photographie.

Daniel siffla.

— Tu tiens ton papier.

— On ne sait pas pourquoi elle était là.

— On s'en fiche un peu, non ?

Thomas ne répondit pas.

Il savait qu'il devrait demander.

Il savait aussi que les autres journaux n'attendraient pas.

  •  

À midi, Thomas avait déjà appelé deux sources.

À quatorze heures, il savait que l'homme était le père d'Helena.

À quinze heures, il apprit qu'il était atteint d'une maladie grave.

Il posa son téléphone.

Il pouvait écrire une histoire sur la célébrité qui accompagnait son père malade.

Mais ce n'était pas celle que son rédacteur en chef voulait.

— Il faut quelque chose de plus fort, dit Richard Hale.

— Elle accompagne son père à l'hôpital.

— Ce n'est pas une révélation.

— C'est privé.

Richard leva les yeux.

— Depuis quand ça t'arrête ?

Thomas ne répondit pas.

Richard fit glisser la photographie vers lui.

— Regarde les ventes du site quand on publie Helena.

Thomas regarda les chiffres.

Ils montaient.

— Tu veux quoi exactement ?

— Ce que tout le monde cherche.

Richard se pencha.

— La raison pour laquelle elle cache quelque chose.

Thomas sortit du bureau. Dans le couloir, il croisa Daniel.

— Alors ?

— Rien de confirmé.

Daniel ricana.

— Donc tu vas attendre que quelqu'un d'autre le trouve ?

Thomas détestait cette phrase parce qu'elle fonctionnait.

  •  

Le lendemain, un paparazzi nommé Colin Reed entra dans la rédaction.

Il apportait trois nouvelles photographies.

Helena quittait la clinique.

Elle pleurait.

Son père marchait derrière elle.

Sur l'une des images, elle se retournait vers l'objectif.

— Combien ? demanda Richard.

Colin donna un prix.

Thomas le regarda.

— Tu sais qu'elle ne veut pas être photographiée.

Colin haussa les épaules.

— Personne ne veut l'être.

— Son père est malade.

— Justement. C'est pour ça que les gens vont regarder.

Thomas se tut.

Colin sourit.

— Je ne suis pas journaliste.

Il repartit avec son argent.

Thomas regarda les photos.

— Lui, au moins, il ne prétend pas faire ça pour informer.

Richard l'entendit.

— Et toi ?

Thomas se retourna.

— Moi, je dois expliquer pourquoi c'est important.

Richard posa la main sur le dossier.

— Alors explique.

  •  

Le premier article sortit le mercredi.

HELENA WARD : LE SECRET QUI LA CONDUIT À LA CLINIQUE

Le texte ne disait presque rien.

Mais les photographies suffisaient.

En quelques heures, le site battit son record de fréquentation.

Les commentaires se multiplièrent.

Elle nous doit des explications.

C'est une personnalité publique.

Pourquoi cacher ça ?

Thomas lut les messages jusqu'au soir.

Il ressentait une satisfaction difficile à nommer.

Puis une journaliste d'un autre quotidien publia un article affirmant que l'homme n'était pas le père d'Helena mais son ancien producteur.

Thomas comprit que l'histoire lui échappait.

Il appela sa source.

— Tu es sûr ?

— Oui.

— Tu peux me le prouver ?

— Pas encore.

Thomas raccrocha.

Une autre information arriva.

Helena aurait eu une relation avec lui.

Cette fois, Thomas resta longtemps devant l'écran.

C'était invérifiable.

Mais s'il attendait, un autre journal publierait.

Il écrivit :

« Selon plusieurs sources proches de l'actrice… »

Il s'arrêta.

Il savait exactement ce que cette formule permettait.

Il continua.

  •  

Le lendemain, Helena démentit.

— C'est mon père.

Thomas regarda la vidéo.

Elle tremblait.

Il ressentit quelque chose qui ressemblait à de la honte.

Puis son téléphone sonna.

Richard.

— Elle dément. Très bien.

— Très bien ?

— Maintenant, il faut savoir pourquoi elle ment.

Thomas ferma les yeux.

— Elle ne ment peut-être pas.

Silence.

— Tu veux encore travailler ici ?

Thomas ne répondit pas.

  •  

À dix-huit heures, Daniel entra dans son bureau.

— J'ai quelque chose.

Il posa une feuille sur la table.

— Un message vocal.

Thomas le regarda.

— Où tu l'as eu ?

— Un type connaît quelqu'un chez l'opérateur.

— C'est légal ?

Daniel eut un petit rire.

— Tu poses vraiment cette question maintenant ?

Thomas ne toucha pas la feuille.

— Qu'est-ce qu'il y a dessus ?

— Helena qui parle à son père.

— Une conversation privée.

— Oui.

— Et tu veux publier ça ?

Daniel haussa les épaules.

— Moi, non.

Thomas le regarda.

— Alors pourquoi tu me le montres ?

— Parce que tu vas le faire.

Il sortit.

Thomas resta seul.

Le fichier audio était là.

Il pouvait ne pas l'écouter.

Il l'écouta.

La voix d'Helena était basse.

— Papa, je ne peux plus faire semblant devant les journalistes.

Puis la voix de l'homme :

— Alors arrête.

Quelques secondes de silence.

— J'ai peur.

Thomas arrêta l'enregistrement.

Il ne savait toujours pas de quoi elle avait peur.

Mais il savait que les lecteurs voudraient le savoir.

  •  

Le soir même, Richard entra dans son bureau.

— Les concurrents ont le fichier.

Thomas releva la tête.

— Comment ?

— Peu importe.

— C'est une conversation privée.

— Je sais.

Richard posa un exemplaire imprimé du site concurrent devant lui.

Le titre était déjà préparé.

LA VOIX D'HELENA : CE QU'ELLE CACHE À SON PUBLIC

— Ils vont publier dans une heure, dit Richard. Nous avons trois possibilités : reprendre, attendre ou perdre.

Thomas regarda l'horloge.

Il pensa à Colin.

À Daniel.

À Richard.

À lui-même.

— Si on publie, on est aussi mauvais qu'eux.

Richard hocha lentement la tête.

— Peut-être.

Puis il ajouta :

— Mais si tu ne publies pas, eux auront raison.

Thomas prit le fichier.

  •  

À 22 h 07, l'article fut mis en ligne.

L'audio dura trente-sept secondes.

Les mots d'Helena furent repris partout.

À minuit, le titre était devenu une tendance.

À une heure, les chaînes d'information en parlaient.

À deux heures, les actions de la société qui produisait les films d'Helena avaient chuté.

À trois heures, le site du Chronicle affichait un chiffre que Thomas n'avait jamais vu.

Deux millions de visiteurs.

Richard entra dans la rédaction vide.

Il posa une enveloppe sur le bureau de Thomas.

— Prime exceptionnelle.

Thomas la regarda.

— Pour ça ?

Richard sourit.

— Pour avoir été le premier.

  •  

Le lendemain matin, Helena donna une dernière interview.

Elle ne parla ni du journal ni du scandale.

Elle parla de son père.

Elle expliqua qu'il avait demandé que sa maladie reste secrète.

Puis elle prononça une phrase qui passa presque inaperçue :

— Je pensais que les journalistes voulaient savoir la vérité.

Thomas regardait l'écran.

Daniel, derrière lui, murmura :

— Ils veulent surtout quelque chose que les autres n'ont pas.

Thomas ne répondit pas.

Sur son écran, une notification venait d'arriver.

NOUVELLE INFORMATION SUR HELENA WARD.

Il ouvrit le message.

Une photographie.

Puis un numéro de téléphone.

Puis une adresse.

Thomas fixa l'ensemble.

Quelques secondes plus tard, il transféra le message à Richard.

Pas parce qu'il avait décidé de publier.

Pas encore.

Mais parce qu'il savait déjà qu'il allait demander à quelqu'un d'autre de vérifier.

Et quelqu'un d'autre demanderait à quelqu'un d'autre.

La limite ne disparaissait jamais d'un coup.

Elle reculait simplement, chaque fois que quelqu'un trouvait une bonne raison de faire un pas de plus.

 

 

 

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Nouvelle — Les vingt-trois jours

21 Mai 2011 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Le 20 avril 2011, à 6 h 42, Yanis alluma sa console.

L’écran resta noir.

Il éteignit, ralluma.

Toujours rien.

Il vérifia le câble réseau, puis le routeur.

Dans le salon, son père cria :

— Tu vas être en retard au lycée.

— Deux minutes.

Yanis retourna devant l’écran.

Un message apparut enfin.

Maintenance du réseau en cours.

Il haussa les épaules.

Cela arrivait.

À 7 h 13, son téléphone vibra.

Un message de Sami, son meilleur ami.

« Chez toi aussi ? »

Yanis répondit :

« Ouais. Ils doivent réparer. »

Il ne savait pas encore que, ce matin-là, quelque chose venait de disparaître.

Pas sa console.

Pas ses jeux.

La place qu’il occupait parmi les autres.

  •  

Au lycée, la nouvelle circulait déjà.

— C’est mort.

— Ils se sont fait hacker.

— Non, c’est les serveurs.

— Mon frère dit qu’ils ont volé les cartes bancaires.

— Soixante-dix millions de comptes.

Yanis ne participa pas à la discussion.

Il attendait simplement que le réseau revienne.

Le soir, il essaya encore.

Puis à minuit.

Puis à deux heures.

Le lendemain, il recommença.

Son compte s’appelait Raven_91.

Il l’avait créé quatre ans plus tôt.

Au début, ce n’était qu’un pseudo.

Puis les autres avaient commencé à l'appeler Raven.

Il avait gagné des tournois sous ce nom.

Des inconnus connaissaient son niveau.

Certains lui demandaient conseil.

Un garçon de Madrid lui avait envoyé une photo de son trophée.

Un autre, en Belgique, l’avait invité dans son équipe.

Yanis n’avait jamais rencontré aucun d’eux.

Mais lorsqu’il ouvrait le réseau le soir, il n’était plus le garçon silencieux du lycée.

Il était Raven.

Rapide.

Reconnu.

Attendu.

Le troisième jour, Sami lui demanda :

— Tu viens ce soir ?

— Où ?

— Chez moi.

Yanis secoua la tête.

— Je reste.

— Pour quoi ?

Yanis regarda son téléphone.

— Ça va revenir.

Sami soupira.

— Tu peux jouer à autre chose.

— C’est pas pareil.

  •  

Les jours passèrent.

Le réseau ne revenait pas.

Sur les forums, la colère grossissait.

Des captures d’écran circulaient.

Des listes de prétendues données volées.

Des adresses.

Des noms.

Des théories.

Quelqu’un affirma que les pirates appartenaient à un groupe connu.

Un autre disait qu’un employé avait vendu les accès.

Puis quelqu’un publia :

« J’ai la preuve. »

La preuve était une photographie floue d’un écran.

Personne ne savait ce qu’elle montrait.

Tout le monde la partagea.

Yanis commença à suivre les discussions plusieurs heures par jour.

Il ne jouait plus.

Il lisait.

Il cherchait son pseudo.

Raven_91

Au début, il ne trouva rien.

Puis un soir, quelqu’un écrivit :

« Les comptes qui ont aidé les hackers vont être supprimés. »

Un autre répondit :

« J’en connais un. »

Yanis passa au message suivant.

Le nom était là.

Raven_91.

Il resta immobile.

Quelqu’un avait posté une ancienne capture d’écran où Raven apparaissait dans un classement.

Sous la photo :

« Voilà pourquoi il a disparu. »

Les réponses arrivèrent rapidement.

« Je savais qu’il était louche. »

« Toujours trop fort pour être normal. »

« Il a dû avoir accès à quelque chose. »

Yanis écrivit :

« Vous êtes sérieux ? »

La réponse apparut trente secondes plus tard.

« Défends-le si tu veux. »

Il ne répondit pas.

  •  

Le lendemain, son téléphone ne sonna pas au lycée.

Personne ne lui demanda rien.

Mais à la récréation, deux garçons de sa classe parlaient près de lui.

— C’est lui.

— Le type du réseau ?

— Oui.

Yanis continua de marcher.

— Ça se trouve c’est vraiment lui.

Il se retourna.

— C’est pas moi.

Les deux garçons se turent.

L’un d’eux haussa les épaules.

— On a juste dit que ça se trouve.

Yanis rentra chez lui plus tôt.

Il ferma la porte de sa chambre.

Son père frappa.

— Tu as un problème ?

— Non.

— Alors ouvre.

Yanis ne bougea pas.

Son père attendit quelques secondes, puis partit.

Yanis s'assit devant son ordinateur.

Le fil de discussion comptait maintenant plusieurs centaines de messages.

Un utilisateur avait retrouvé d’anciens commentaires de Raven.

Un autre avait découvert qu’il jouait souvent très tard.

Un troisième avait calculé qu’il était absent du réseau exactement les jours où certaines attaques auraient eu lieu.

C’était faux.

Mais chaque nouvelle affirmation rendait la précédente plus crédible.

Yanis tenta de se défendre.

Il écrivit :

« Je suis au lycée. J’ai quinze ans. Comment je pourrais faire ça ? »

Quelqu’un répondit :

« Justement. Personne ne soupçonne les gosses. »

Puis :

« Arrête de mentir. »

Puis :

« On sait que c’est toi. »

Yanis ferma l’ordinateur.

Il resta quelques minutes sans bouger.

Puis il le rouvrit.

Le fil avait encore grandi.

  •  

Au dixième jour, Sami vint chez lui.

— Pourquoi tu réponds plus ?

— Je réponds.

— Pas à moi.

Yanis regarda la fenêtre.

— Ils pensent que c’est moi.

Sami resta silencieux.

— Je sais.

Yanis releva la tête.

— Tu sais quoi ?

— Rien.

— Alors pourquoi tu dis ça ?

Sami s’assit sur le bord du lit.

— Parce que tout le monde le dit.

Cette phrase fit plus mal que les autres.

Yanis comprit qu'il n'avait pas seulement perdu un compte.

Il avait perdu l'endroit où quelqu'un pouvait encore le reconnaître sans explication.

— Tu me crois ?

Sami baissa les yeux.

— Je sais pas.

Il partit vingt minutes plus tard.

Yanis ne le retint pas.

  •  

Au quinzième jour, une nouvelle rumeur apparut.

« Raven aurait utilisé plusieurs comptes pour masquer son identité. »

Le lendemain :

« Un ancien membre de son équipe affirme qu’il parlait souvent de piratage. »

Yanis ne connaissait pas cet homme.

Personne ne semblait le connaître.

Mais son témoignage était accompagné d'une phrase :

« Je préfère rester anonyme. »

Elle rendait tout plus sérieux.

Puis quelqu’un retrouva une ancienne vidéo de Yanis.

On le voyait jouer.

À la fin, il disait en riant :

— Les gars, un jour je vais tout casser.

C'était une blague.

Personne ne regarda la vidéo jusqu'au bout.

  •  

Le dix-neuvième jour, Yanis reçut un message privé.

« Avoue. »

Il ne répondit pas.

Une minute plus tard :

« Si tu avoues, ça s'arrêtera. »

Il fixa l'écran.

Puis tapa :

« Je n'ai rien fait. »

La réponse arriva immédiatement.

« Alors pourquoi tu as peur ? »

Yanis posa le téléphone.

Pour la première fois, il se demanda si les autres avaient raison.

Non pas sur le piratage.

Sur lui.

Peut-être qu’il avait toujours aimé être Raven parce que Yanis ne suffisait pas.

Il éteignit son ordinateur.

  •  

Le vingt-troisième jour, le réseau revint.

À 9 h 18.

Yanis était seul dans sa chambre.

Il entra son identifiant.

Raven_91

Mot de passe.

Connexion.

L’écran s’ouvrit.

Ses trophées étaient là.

Ses jeux.

Ses statistiques.

Ses amis.

Pendant quelques secondes, il sourit.

Puis il regarda la liste.

Personne n'était connecté.

Il actualisa.

Toujours personne.

Un message apparut.

« Vous avez été exclu de votre équipe. »

Puis un autre :

« Votre réputation a été suspendue dans plusieurs communautés. »

Yanis resta devant l’écran.

Il venait de retrouver son compte.

Mais personne ne semblait avoir retrouvé Raven.

  •  

Quelques semaines plus tard, l’enquête officielle confirma que les accusations visant Yanis étaient sans fondement.

Le message fut publié sur le forum.

Il resta en ligne moins d'une journée.

Entre-temps, un nouveau nom circulait déjà.

Un autre joueur.

Un autre coupable.

Yanis ne répondit pas.

Il ne retourna jamais dans son ancienne équipe.

Sami continua de lui parler, mais autrement.

Un soir, Yanis ralluma la console.

Son ancien profil s'afficha.

Raven_91

Il resta quelques secondes devant son nom.

Puis il choisit :

Supprimer le compte.

Une fenêtre demanda :

« Êtes-vous certain ? Cette action est irréversible. »

Yanis regarda longtemps le bouton.

Il pensa aux tournois.

Aux messages.

À Madrid.

À Sami.

Aux inconnus qui avaient autrefois prononcé son nom sans connaître son visage.

Il valida.

L’écran devint vide.

Cette fois, personne ne l’avait piraté.

Personne ne l’avait accusé.

Personne ne l’avait chassé.

C’était lui qui venait de faire disparaître Raven.

Et pendant quelques secondes, devant ce vide, Yanis eut peur de ne plus savoir qui devait rester.

 

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Nouvelle — Ce qu’il reste

16 Mars 2011 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Le 14 mars 2011, Émilie reçut une demande d’amitié d’un homme qu’elle ne connaissait pas.

Son prénom était Gabriel.

Sa photo montrait un visage banal, légèrement flou, devant un paysage de montagne.

Elle faillit supprimer la demande.

Puis elle vit le message.

Je crois que j’ai connu ton frère.

Émilie resta quelques secondes devant l'écran.

Son frère s'appelait Adrien.

Il avait disparu deux ans auparavant, au mois de juin.

Pas de corps.

Pas de témoin.

Une voiture retrouvée près d'une gare.

Quelques vêtements.

Et depuis, cette phrase que les policiers répétaient avec une prudence qui l'exaspérait :

— Tant qu'on n'a rien retrouvé, il faut garder toutes les hypothèses ouvertes.

Émilie avait cessé d'attendre.

Elle n'avait jamais cessé d'espérer.

Elle accepta la demande.

Qui es-tu ?

La réponse arriva moins d'une minute plus tard.

Quelqu'un qui aurait dû te contacter avant.

Elle attendit.

J'ai travaillé avec Adrien pendant quelques mois. Je ne savais pas qu'il avait disparu.

Émilie sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine.

Elle écrivit :

Où ?

Gabriel donna le nom d'une société de maintenance située à Lyon.

C'était vrai.

Adrien y avait travaillé pendant presque un an.

Émilie le savait.

Elle ne répondit plus ce soir-là.

Le lendemain, Gabriel écrivit simplement :

Il parlait souvent de toi.

Elle relut la phrase trois fois.

Puis :

Qu'est-ce qu'il disait ?

La réponse fut longue.

Adrien détestait le café trop sucré.

Il mettait toujours deux réveils.

Il avait peur des chiens depuis qu'un berger allemand l'avait mordu enfant.

Émilie connaissait ces détails.

Mais elle les connaissait aussi par les photos et les anciennes conversations de son frère.

Elle posa pourtant son téléphone sur la table avec précaution.

Comme si elle venait de retrouver quelque chose de fragile.

Les jours suivants, ils parlèrent presque chaque soir.

Gabriel ne disait jamais beaucoup.

Il laissait Émilie raconter.

Elle parla de la disparition.

De la chambre d'Adrien qu'elle n'avait pas réussi à vider.

De leur dernière dispute.

Ils s'étaient disputés pour une raison ridicule : Adrien voulait vendre la vieille moto de leur père. Émilie lui avait reproché de vouloir se débarrasser de tout.

— Je lui ai dit des choses horribles, écrivit-elle.

Gabriel répondit :

Il ne t'en voulait pas.

Elle ferma les yeux.

Comment tu peux le savoir ?

Quelques secondes.

Parce qu'il m'a parlé de toi après.

À partir de ce jour, Émilie commença à attendre les messages de Gabriel.

Elle consultait son téléphone au réveil.

Le regardait au travail.

Souriait parfois avant même d'avoir lu.

Un soir, elle demanda :

Tu sais où il voulait aller ?

Gabriel répondit :

Il parlait d'un endroit près de la mer.

Émilie sentit son cœur accélérer.

— La mer ?

Elle tapa :

Quelle mer ?

Gabriel ne répondit que le lendemain.

Il n'a jamais précisé.

Elle fut déçue.

Puis elle se reprocha immédiatement de l'être.

Elle avait passé deux ans à construire des histoires avec presque rien.

Un silence devenait un indice.

Une voiture devenait un départ.

Une absence devenait peut-être une nouvelle vie.

Gabriel, lui, ne semblait jamais vouloir conclure.

C'était Émilie qui posait les questions.

Lui fournissait seulement des morceaux.

En avril, il lui annonça qu'il avait retrouvé quelque chose.

Un ancien ordinateur professionnel.

Il contenait, disait-il, des fichiers qu'Adrien lui avait envoyés avant de quitter l'entreprise.

Mais l'ordinateur était chez son ancien employeur.

Il fallait payer les frais de récupération et d'envoi.

Gabriel ajouta aussitôt :

Je ne te demande rien.

Émilie fixa le message.

Puis elle demanda :

Combien ?

Il répondit.

La somme n'était pas énorme.

Elle effectua le virement.

Le lendemain, Gabriel écrivit :

Je te rembourserai.

Elle répondit :

Ce n'est pas important.

Il fallut attendre huit jours.

Puis douze.

Puis quinze.

Chaque fois qu'Émilie demandait des nouvelles, Gabriel avait une raison.

Un problème administratif.

Une personne absente.

Un disque dur illisible.

Puis, un soir :

J'ai trouvé quelque chose.

Émilie se redressa sur son lit.

Quoi ?

Long silence.

Une vidéo.

Elle sentit ses mains devenir froides.

De lui ?

Oui.

Elle attendit.

Il parle de toi.

Émilie ne dormit presque pas.

Le lendemain, Gabriel lui envoya un fichier.

Elle resta longtemps avant de l'ouvrir.

Une image tremblante apparut.

Adrien était assis dans une pièce qu'elle ne reconnaissait pas.

Il souriait.

La vidéo était courte.

Il disait seulement :

— Si Émilie voit ça un jour… dis-lui que je n'ai jamais voulu lui faire de mal.

Puis l'image s'arrêta.

Émilie porta une main à sa bouche.

Elle pleura longtemps.

Pas parce qu'elle avait retrouvé son frère.

Parce qu'elle venait enfin d'obtenir ce qu'elle attendait depuis deux ans.

Une phrase.

Une seule.

Quelqu'un lui disait qu'Adrien ne lui en voulait pas.

Elle écrivit à Gabriel :

Merci.

Il répondit :

Il aurait voulu que tu sois heureuse.

Quelques jours plus tard, Émilie regarda de nouveau la vidéo.

Quelque chose la dérangeait.

Pas le visage.

Pas la voix.

Le fond.

Une étagère.

Elle agrandit l'image.

Sur une boîte posée derrière Adrien, on distinguait une petite voiture rouge.

Elle se leva brusquement.

Dans le placard du couloir, elle retrouva une vieille photographie prise quinze ans plus tôt.

Elle et Adrien, enfants, devant la maison de leurs grands-parents.

Entre eux, la même voiture rouge.

Un jouet disparu depuis longtemps.

Émilie retourna à la vidéo.

Puis à la photographie.

La boîte.

La voiture.

La couleur.

Elle chercha l'original de la photo sur son ordinateur.

L'arrière-plan apparut plus nettement.

Sur la droite, derrière les enfants, on distinguait une armoire blanche.

Émilie connaissait cette armoire.

Elle appartenait à la maison de ses grands-parents.

Elle avait été vendue douze ans auparavant.

Elle envoya immédiatement un message à Gabriel.

Où as-tu filmé ça ?

Pas de réponse.

Elle attendit une heure.

Puis deux.

Elle appela.

Numéro désactivé.

Le profil avait disparu.

Émilie regarda encore la vidéo.

Cette fois, elle remarqua autre chose.

Adrien ne disait jamais son prénom.

Il disait seulement :

— Si Émilie voit ça un jour…

La phrase avait été coupée avant la suite.

Elle ouvrit les propriétés du fichier.

La date de création apparut.

Mars 2011.

Trois semaines après la disparition d'Adrien.

Émilie resta immobile.

Elle appela les policiers.

Le fichier fut examiné.

La vidéo était authentique.

Mais Adrien n'était pas dans la maison de leurs grands-parents.

L'image avait été construite à partir d'anciennes photographies et d'un enregistrement sonore.

Sa voix avait été remontée.

Certains mots avaient été déplacés.

Quelqu'un avait fabriqué ce qu'elle voulait entendre.

Quelques semaines plus tard, l'enquête identifia Gabriel.

Il n'avait jamais travaillé avec Adrien.

Il avait récupéré des informations sur lui dans d'anciens forums, sur les réseaux sociaux, auprès d'anciens collègues.

Le compte, les messages, la vidéo : tout avait été préparé.

L'argent n'était presque rien.

Ce n'était pas lui qui avait coûté le plus cher.

C'était le mensonge.

Émilie garda pourtant la vidéo.

Un soir, longtemps après, elle la regarda une dernière fois.

Le visage d'Adrien apparut.

Il souriait.

Elle connaissait désormais chaque coupure, chaque mot ajouté, chaque silence fabriqué.

Et pourtant, lorsqu'il dit :

— Je n'ai jamais voulu te faire de mal…

elle pleura encore.

Elle comprit alors ce qui rendait le mensonge si solide.

Gabriel n'avait pas eu besoin de lui apprendre à croire.

Il avait seulement trouvé, en elle, l'endroit exact où croire était déjà prêt.

 

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Nouvelle — Les retrouvailles

19 Octobre 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En octobre 2010, Marc reçut une invitation qu'il n'attendait pas.

Il travaillait depuis huit ans dans la même entreprise, habitait le même appartement depuis quatre ans et avait une fille de trois ans.

Sa vie était devenue régulière sans être malheureuse.

C'était peut-être justement le problème.

Ce soir-là, il ouvrit sa page sur son ordinateur.

Une photographie apparut dans une petite fenêtre.

Vous connaissez peut-être Claire Morel.

Marc resta immobile.

Le visage avait changé.

Les cheveux étaient plus courts. Le sourire moins large.

Mais il la reconnut immédiatement.

Claire avait été dans sa classe en seconde.

Elle s'asseyait deux rangs devant lui.

À dix-sept ans, Marc avait été amoureux d'elle pendant six mois sans jamais lui dire.

Il avait oublié cette histoire.

Ou il croyait l'avoir oubliée.

Il cliqua.

Claire accepta son invitation le lendemain.

Ça alors ! Marc !

Il sourit.

Il répondit.

Ils parlèrent de l'école.

Puis des professeurs.

Puis des gens qu'ils avaient perdus de vue.

Puis de ce qu'ils étaient devenus.

Marc regarda l'heure.

Il était une heure du matin.

Sa femme dormait déjà.

Le lendemain, la plateforme lui proposa la photographie d'un ancien camarade.

Puis d'une autre.

Puis d'un professeur.

Marc ne s'était jamais demandé comment elle savait.

Elle savait simplement.

Il retrouva quinze personnes en trois semaines.

Certaines n'avaient presque rien à lui dire.

D'autres avaient changé de métier, de ville, de visage.

Claire, elle, écrivait presque tous les jours.

Pas beaucoup.

Juste assez.

Tu te souviens de Mme Bernard ?

Tu avais toujours ton sac rouge.

On avait ri pendant le voyage scolaire.

Marc ne se souvenait pas du sac.

Il fit semblant.

Il aimait cette version de lui-même.

Le garçon qu'il avait été semblait plus léger que l'homme qu'il était devenu.

Un samedi, Claire écrivit :

Tu as encore des nouvelles de Thomas ?

Marc chercha son nom.

La plateforme lui suggéra immédiatement son profil.

Il le retrouva.

Puis deux autres.

Il eut l'impression que quelqu'un lui rendait une partie de sa vie.

À la maison, sa femme remarqua qu'il regardait davantage son téléphone.

— Tu travailles ?

— Non.

— Alors ?

— Rien.

Elle haussa les épaules.

Le dimanche suivant, Marc et Claire échangèrent pendant près de deux heures.

Ils ne parlaient de rien d'important.

C'était justement ce qui lui plaisait.

Avec Claire, Marc n'était pas obligé de raconter sa journée.

Il pouvait raconter celle qu'il avait eue quinze ans plus tôt.

Pendant ce temps, les publicités changèrent.

Marc le remarqua un matin.

Il avait parlé avec Claire d'un voyage scolaire en Bretagne.

Quelques heures plus tard, une publicité lui proposait une maison d'hôtes en Bretagne.

Il avait écrit à Thomas qu'il cherchait une nouvelle voiture.

Des offres automobiles apparurent.

Il avait envoyé à Claire la photographie d'une ancienne rue où ils avaient grandi.

Le lendemain, on lui proposait des billets de train pour cette ville.

Il pensa d'abord à une coïncidence.

Puis il remarqua les détails.

Les mêmes endroits.

Les mêmes objets.

Les mêmes envies.

Il montra une publicité à sa femme.

— Regarde.

Elle haussa les épaules.

— Tu as sûrement cherché quelque chose.

— Non.

— Alors tu as cliqué quelque part.

Elle retourna à son livre.

Marc referma son ordinateur.

Quelques minutes plus tard, une publicité apparut pour un restaurant qu'il avait mentionné à Claire la veille.

Cette fois, il ne sourit pas.

Il commença à faire attention.

Les publicités n'arrivaient pas seulement après ses recherches.

Elles arrivaient après ses conversations.

Après ses photographies.

Après ses déplacements.

Après ses messages.

Il découvrit que la plateforme enregistrait bien plus que ce qu'il pensait lui donner.

Ses goûts.

Ses amis.

Ses horaires.

Les personnes avec lesquelles il parlait le plus.

Ce qu'il regardait longtemps.

Ce qu'il ignorait immédiatement.

Il ferma la page.

Puis la rouvrit.

Il voulait comprendre.

Mais une nouvelle notification apparut.

Claire a publié une nouvelle photo.

Il cliqua.

Il oublia pourquoi il était revenu.

Les semaines passèrent.

Claire devint la personne avec laquelle il échangeait le plus.

Ils ne se racontaient rien de secret.

C'était peut-être ce qui rendait les choses difficiles à expliquer.

Ils parlaient du passé.

De leurs parents.

De leurs enfants.

De leurs métiers.

De la pluie.

De tout ce qui ne semblait pas devoir menacer un mariage.

Un soir, sa femme entra dans la pièce.

Marc ferma trop vite l'écran.

Elle le regarda.

— C'était qui ?

— Claire.

— Claire ?

— Une ancienne camarade.

Elle resta silencieuse.

— Celle dont tu parles tous les jours ?

Marc sentit immédiatement qu'il n'avait pas de bonne réponse.

— On se connaît depuis longtemps.

— Moi aussi, je te connais depuis longtemps.

Il voulut rire.

Elle ne riait pas.

— Vous parlez de quoi ?

— De rien.

— Alors pourquoi tous les jours ?

Marc se leva.

— Parce que ça me fait du bien.

La phrase lui échappa.

Sa femme détourna les yeux.

— D'accord.

Elle partit dans la chambre.

Marc resta devant l'ordinateur.

Il regarda la conversation avec Claire.

Il aurait voulu trouver quelque chose de compromettant.

Il n'y avait rien.

C'était pire.

Il n'y avait rien, mais il y avait beaucoup.

Des centaines de petites phrases.

Des habitudes.

Une attente.

Une présence.

Il comprit que le problème n'était pas Claire.

Il regarda le nombre de jours depuis leur première conversation.

Quarante-sept.

Quarante-sept jours pendant lesquels il avait pensé à quelqu'un qui n'était pas là.

Le lendemain, il retrouva une vieille photographie.

Lui et Claire, à dix-sept ans.

Il était au bord de l'image.

Elle regardait ailleurs.

Ils n'étaient même pas ensemble.

Marc resta longtemps devant la photo.

Il comprit alors ce qui lui avait échappé.

Il n'avait pas retrouvé Claire.

Il avait retrouvé l'homme qu'il avait été lorsqu'il la regardait.

Et cette version-là de lui-même lui manquait.

La plateforme, elle, n'avait pas besoin de comprendre pourquoi.

Elle avait seulement remarqué qu'après chaque message de Claire, Marc restait plus longtemps.

Qu'il revenait plus souvent.

Qu'il regardait davantage de publicités.

Qu'il cliquait sur davantage de souvenirs.

Elle avait découvert quelque chose que Marc ignorait encore :

la nostalgie était une excellente manière de retenir quelqu'un.

Quelques jours plus tard, Marc annonça à sa femme qu'il voulait supprimer son compte.

Elle ne répondit pas immédiatement.

— Fais-le si tu veux.

Il ouvrit la page.

Le bouton était là.

Supprimer mon compte.

Il cliqua.

Une fenêtre apparut.

Êtes-vous certain ?

Il confirma.

Puis une seconde fenêtre.

Vous allez perdre vos souvenirs.

Il hésita.

Des photographies.

Des conversations.

Des anniversaires.

Des personnes retrouvées.

Claire.

Il annula.

Ce soir-là, sa femme dormit dans la chambre de leur fille.

Marc resta seul dans le salon.

L'ordinateur était ouvert.

Une notification apparut.

Vous avez peut-être envie de retrouver quelqu'un d'autre.

Une photographie s'afficha.

Une femme qu'il avait connue à l'université.

Il ne se souvenait même plus de son nom.

Marc regarda son visage.

Puis le bouton :

Ajouter comme ami.

Il ne bougea pas.

Derrière lui, l'appartement était silencieux.

Devant lui, la machine lui proposait déjà une nouvelle porte.

Il comprit enfin qu'elle ne connaissait pas ses amis.

Elle connaissait les endroits où il était seul.

Et elle savait exactement quelle personne lui montrer quand elle voulait qu'il reste.

 

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Nouvelle — La Seconde Vie

13 Juin 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En Juin 2010, dans la petite ville de Saint-Aubin-sur-Loire, les nuits commençaient tôt.

À vingt-trois heures, les rues étaient presque vides. Les commerces avaient fermé, les volets descendaient un à un et, dans les appartements, les télévisions éclairaient les murs.

Chez Thomas, seule la chambre restait allumée.

Il avait dix-neuf ans et jouait presque chaque soir à Frontline, un jeu de tir en réseau où des équipes s'affrontaient sur des cartes de guerre.

Son personnage s'appelait Viper.

Thomas avait choisi une veste noire, un masque, une cicatrice sur la joue.

Au début, ce n'était qu'un personnage.

Puis les autres joueurs avaient commencé à le reconnaître.

— Viper est là.

— Faites attention au toit.

— Il joue bien, celui-là.

Thomas souriait devant son écran.

Son père lui avait demandé plusieurs fois pourquoi il parlait à des inconnus.

— Parce qu'ils sont bons.

— Tu les connais ?

— Non.

— Alors comment tu sais qu'ils sont bons ?

Thomas avait haussé les épaules.

Il n'avait pas trouvé la question intéressante.

Un soir, un nouveau joueur apparut sur le serveur.

Pseudo : Razor91.

Il jouait seul, sans clan, et semblait toujours savoir où Thomas se trouvait.

La première fois, Viper tomba en quelques secondes.

La deuxième aussi.

À la troisième partie, Razor écrivit dans le chat :

Trop lent.

Thomas fixa les mots.

Puis il relança une partie.

Il ne parla à personne.

Les semaines suivantes, les deux joueurs se croisèrent presque tous les soirs.

Razor gagnait souvent.

Quand il tuait Viper, il ne se contentait pas de tirer. Il s'approchait du corps numérique, attendait quelques secondes et faisait une animation de victoire.

Un soir, après avoir éliminé Thomas à bout portant, il resta devant son avatar.

Puis il sortit un couteau virtuel.

Thomas regarda la lame descendre.

L'écran devint rouge.

VOUS ÊTES MORT.

Il retira brusquement sa main de la souris.

Sa paume était humide.

— Connard…

Il se leva.

Dans le couloir, sa mère entendit le bruit.

— Thomas ?

— Rien.

Il revint devant l'écran.

Razor avait écrit :

Encore ?

Thomas répondit :

Oui.

Il joua jusqu'à trois heures du matin.

Le lendemain, il avait mal dormi.

Au lycée, il posa son sac sous la table et regarda son téléphone.

Une notification.

Razor91 était connecté.

Thomas ouvrit le jeu.

La partie commença.

Il mourut deux fois.

Puis trois.

À chaque fois, le même couteau.

À midi, Thomas mangea à peine.

Son ami Lucas lui demanda :

— Tu fais quoi ?

— Je cherche quelqu'un.

— Qui ?

— Razor.

Lucas rit.

— Tu vas lui envoyer une lettre ?

Thomas ne sourit pas.

— Je vais le battre.

À partir de là, il changea sa manière de jouer.

Il ne cherchait plus seulement à gagner.

Il cherchait Razor.

Il notait les heures auxquelles celui-ci se connectait. Les cartes qu'il choisissait. Les armes qu'il utilisait. Les mots qu'il employait.

Il remarqua un détail.

Razor parlait parfois d'une ville.

Montferrand.

Thomas chercha la ville sur Internet.

Elle se trouvait à quarante kilomètres.

Un soir, Razor écrivit dans le chat :

Tu crois vraiment que je te dois quelque chose parce que tu perds ?

Thomas resta immobile.

Il relut la phrase.

Puis il tapa :

Tu verras.

Il ne savait pas encore ce que signifiait ce « tu verras ».

Pendant trois semaines, il chercha.

Il trouva finalement un profil sur un ancien forum de joueurs. Une photo. Un prénom. Maxime.

Il ne ressemblait pas à Razor.

C'était justement ce qui troubla Thomas.

Sur la photo, Maxime avait dix-sept ans, des lunettes et un sourire embarrassé.

Thomas agrandit l'image.

Il regarda longtemps le visage.

Puis il murmura :

— C'est toi.

Le lendemain, il retrouva une adresse.

Le vendredi soir, il prit sa voiture.

Il avait mis dans la boîte à gants une vieille veste sombre.

Il ne savait pas pourquoi.

Il s'arrêta devant une maison de lotissement.

Il vérifia l'adresse.

C'était bien là.

Une lumière était allumée à l'étage.

Thomas resta quelques secondes derrière le volant.

Son téléphone vibra.

Razor91 vient de se connecter.

Thomas regarda la maison.

Puis l'écran.

Puis la maison.

Il sortit.

Maxime ouvrit après la deuxième sonnerie.

Il portait un tee-shirt gris et tenait encore une manette dans la main.

Il reconnut immédiatement Thomas.

Pas comme on reconnaît un voisin.

Comme on reconnaît un adversaire.

— Viper ?

Thomas ne répondit pas.

Maxime eut un petit rire nerveux.

— Attends… c'est une blague ?

— Tu m'as tué.

Le sourire disparut.

— Quoi ?

— Tu m'as tué.

Maxime regarda derrière Thomas, vers la rue.

— C'est un jeu.

Thomas baissa les yeux vers la manette.

— Tu faisais ça à chaque fois.

— Mais…

— Le couteau.

Maxime comprit.

— C'était dans le jeu.

Thomas leva les yeux.

— Moi, je le sentais.

Maxime resta silencieux.

Dans la maison, une voix appela :

— Maxime ?

— Rien, maman !

Thomas fit un pas.

Maxime recula.

— Écoute, je suis désolé si…

Thomas sortit le couteau.

Maxime fixa la lame.

Pendant une seconde, aucun des deux ne bougea.

— Range ça, dit Maxime.

Thomas avait les doigts crispés.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est pas le jeu.

Thomas regarda le couteau.

Il avait imaginé cette scène plusieurs fois.

Dans son imagination, Maxime était Razor.

Un ennemi.

Une silhouette derrière un écran.

Mais devant lui, il y avait un garçon maigre, pieds nus, avec une manette dans la main.

Thomas hésita.

Maxime tendit brusquement le bras pour lui fermer la porte.

Thomas fit le même mouvement qu'il aurait fait dans une partie.

Il frappa.

Maxime poussa un cri.

Le couteau entra sous les côtes.

Thomas lâcha immédiatement l'arme.

Maxime tomba contre le mur.

— Merde…

Thomas recula.

— Je voulais pas.

Maxime porta ses mains à son flanc.

Du sang apparut entre ses doigts.

Thomas le regarda comme s'il venait de voir une erreur sur son écran.

— Lève-toi.

Maxime ne répondit pas.

— Allez.

Thomas s'accroupit.

— On recommence.

La mère de Maxime arriva dans le couloir.

Elle cria.

Une porte claqua chez le voisin.

Puis une fenêtre s'ouvrit.

Thomas se releva et regarda ses propres mains.

Il n'avait jamais voulu faire mal à quelqu'un.

Il voulait seulement que Razor comprenne.

À l'hôpital, Maxime survécut.

La lame avait traversé sans toucher les organes vitaux.

Thomas fut arrêté dans la rue, quelques minutes plus tard.

Pendant l'interrogatoire, l'inspecteur posa la question plusieurs fois.

— Pourquoi êtes-vous allé chez lui ?

Thomas regardait la table.

— Il m'avait provoqué.

— Dans un jeu vidéo ?

— Oui.

— Et vous l'avez poignardé.

Thomas releva la tête.

— Je voulais juste qu'il arrête.

— De faire quoi ?

Thomas hésita.

— De me tuer.

L'inspecteur resta silencieux.

Plus tard, dans sa chambre, l'ordinateur de Thomas fut saisi.

Le serveur Frontline continuait pourtant de fonctionner.

Les joueurs parlaient déjà de Viper.

Certains disaient qu'il avait été banni.

D'autres inventaient une histoire.

Un nouveau joueur demanda :

Quelqu'un sait ce qui s'est passé avec Viper et Razor ?

Une réponse apparut :

Razor l'a eu.

Puis une autre :

Non. Viper l'a retrouvé.

Thomas ne les vit jamais.

Quelques jours plus tard, dans la chambre de Maxime, la manette était toujours posée près de l'ordinateur.

L'écran affichait le menu du jeu.

Le personnage de Razor attendait.

Debout.

Intact.

À côté de lui, dans le monde réel, Maxime respirait difficilement.

Pour la première fois, quelqu'un avait réussi à faire la différence entre les deux.

Il était trop tard pour Thomas.

 

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Nouvelle — La Marque qui sait

16 Février 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En janvier 2010, l’agence Vecteur occupait le troisième étage d’un immeuble gris, au-dessus d’un magasin de moquettes et d’un cabinet dentaire.

Sauf les écrans, rien n’y était remarquable.

Ils étaient partout, sur les bureaux, contre les murs, jusque dans la petite salle de réunion où les cadres venaient manger des sandwichs en regardant les chiffres monter.

Depuis quelques mois, Vecteur testait quelque chose que le directeur appelait simplement « la connaissance ».

— Les gens ne disent pas ce qu’ils veulent, disait-il. Ils le montrent.

Son nom était Victor Deschamps.

Il avait quarante-sept ans, des chemises impeccables et une manière de regarder les gens comme s’il attendait qu’ils deviennent utiles.

Ce matin-là, son équipe lui présenta le projet Orphée, une nouvelle marque de voitures familiales.

Sur l’écran apparut une femme.

Trente-quatre ans.

Deux enfants.

Cadre intermédiaire.

Achète principalement le soir.

Consulte des forums automobiles sans jamais y participer.

Clique davantage lorsqu'une publicité contient le mot « sécurité ».

Victor ne regarda pas la photographie.

Il regarda la colonne de droite.

— Et son mari ?

— Même foyer.

— Non. Je demande ce qu’il regarde.

La jeune analyste fit défiler les données.

— Sport. Comparatifs de prix. Actualités économiques. Vidéos de bricolage.

Victor sourit légèrement.

— Donc il croit choisir avec sa raison.

Personne ne rit.

Il passa à la fiche suivante.

Un homme de vingt-six ans.

Puis une mère célibataire.

Puis un retraité.

Puis un étudiant.

À chaque fois, l’écran affichait des habitudes, des recherches, des achats, des mots employés dans les formulaires.

En 2010, le procédé avait encore quelque chose d’artisanal.

Les informations venaient de cartes de fidélité, de questionnaires, de forums, de cookies et de bases commerciales achetées à des sociétés qui ne posaient pas beaucoup de questions.

Vecteur n’avait pas besoin de connaître quelqu’un entièrement.

Il lui suffisait de connaître trois ou quatre choses justes.

Le reste, le cerveau s’en chargeait.

La première campagne fut testée dans trois villes.

Même voiture.

Même prix.

Même photographie.

Mais le texte changeait.

Pour les prudents :

« Vous protégez déjà ce qui compte. Voici comment aller plus loin. »

Pour les ambitieux :

« Vous avez travaillé pour arriver jusque-là. Conduisez comme quelqu’un qui l’a compris. »

Pour les familles :

« Ils grandissent vite. Ne laissez pas le hasard décider pour eux. »

Pour les autres, rien de tout cela.

Le système choisissait.

Les résultats dépassèrent les prévisions.

Les personnes à qui l’on parlait de réussite se souvenaient de leurs années de travail.

Celles à qui l’on parlait de protection pensaient à leurs enfants.

Celles à qui l’on parlait de liberté se rappelaient les fois où elles s’étaient senties enfermées.

La publicité ne leur apprenait rien.

Elle leur fournissait une phrase dans laquelle ils pouvaient se reconnaître.

Victor regardait les graphiques.

— Pourquoi ça marche ? demanda un stagiaire.

— Parce que les gens préfèrent avoir raison à se découvrir.

Il retourna dans son bureau.

  •  

Parmi les profils sélectionnés pour la phase suivante se trouvait celui de Mathieu Varenne.

Trente-neuf ans.

Responsable logistique.

Marié depuis onze ans.

Une fille de huit ans, Zoé.

Un garçon de cinq ans, Paul.

Mathieu avait rempli quelques semaines plus tôt un questionnaire pour obtenir une réduction sur des billets de cinéma.

Il avait coché :

« J’aime prévoir. »

Il avait également indiqué qu’il regardait régulièrement les annonces immobilières.

Il ne cherchait pas réellement à déménager.

Il aimait seulement regarder.

Le système, lui, ne connaissait pas cette nuance.

Il avait associé les deux informations.

Mathieu voulait changer de vie.

Du moins, les données le disaient.

Un soir, en attendant sa femme devant une boulangerie, son téléphone afficha une publicité.

Une maison.

Pas luxueuse.

Une maison claire, avec une terrasse donnant sur des arbres.

Sous la photographie :

« Certains projets commencent longtemps avant qu’on ose les nommer. »

Mathieu resta immobile.

Il regarda la maison.

Puis la rue.

Il sourit.

Il n’avait jamais parlé de ce projet à personne.

Pas même à sa femme.

Enfin, il le croyait.

Il appuya.

Le lendemain, il reçut une deuxième annonce.

« Vous savez déjà ce que vous voulez. »

Il se sentit compris.

La semaine suivante, une troisième apparut.

« À votre âge, attendre n’est plus une stratégie. »

Cette fois, Mathieu acheta un magazine immobilier.

Il commença à consulter des maisons pendant sa pause déjeuner.

Quand sa femme, Claire, lui demanda pourquoi il regardait autant son téléphone, il répondit :

— Rien. Des trucs.

Elle haussa les épaules.

— Tu fais ça depuis quelques jours.

— Je sais.

— Tu cherches quelque chose ?

Mathieu hésita.

— Non.

Puis, après quelques secondes :

— Peut-être.

Claire sourit.

— Une maison ?

Il leva les yeux.

— Comment tu sais ?

Elle continua de couper les légumes.

— Parce que tu regardes toujours les mêmes annonces depuis trois ans.

Mathieu ne répondit pas.

La publicité, elle, avait réussi en huit jours ce que Claire n’avait jamais fait en onze ans : lui donner l’impression qu’il venait de découvrir quelque chose sur lui-même.

  •  

Vecteur élargit le test.

Une femme reçut des publicités sur les voyages.

Un homme sur une montre.

Une jeune mère sur l’éducation privée.

Chaque fois, les textes étaient ajustés aux fragilités détectées.

Le groupe test recevait parfois deux versions.

La première disait :

« Vous méritez mieux. »

La seconde :

« Vous avez déjà prouvé votre valeur. »

La seconde fonctionnait presque toujours mieux.

Victor le nota.

— Pourquoi ?

L’analyste répondit :

— Parce que la première demande de croire. La deuxième confirme.

Victor acquiesça.

— Gardez-la.

Il ne demandait jamais ce que ces phrases produisaient après l’achat.

Seulement avant.

  •  

En juin, Orphée lança sa campagne nationale.

Mathieu reçut alors une publicité différente.

Une photographie de voiture devant une maison.

Deux enfants couraient dans le jardin.

Le slogan était simple :

« Il est temps de penser à la suite. »

Mathieu regarda l’image longtemps.

Il pensa à Zoé.

À Paul.

À la maison.

À tout ce qu’il n’avait pas encore fait.

Le soir, il dit à Claire :

— Il faudrait peut-être qu’on déménage.

Elle posa son verre.

— Pourquoi ?

— Pour les enfants.

— Ils vont très bien ici.

— Justement.

— Je ne comprends pas.

Il se leva.

— Moi non plus.

C’était vrai.

Il avait l’impression d’avoir une conviction sans en connaître l’origine.

Quelques jours plus tard, Claire trouva dans la boîte aux lettres une brochure Orphée.

Elle la feuilleta.

Au milieu, une photographie montrait une famille assise dans une voiture.

Le père ressemblait vaguement à Mathieu.

La mère ne ressemblait pas à Claire.

Mais les enfants avaient presque le même âge que Zoé et Paul.

Au dos, une phrase :

« Vous ne voulez pas seulement leur offrir une voiture. Vous voulez leur offrir une vie différente. »

Claire resta immobile.

Le soir, elle demanda :

— Tu leur as parlé de nous ?

Mathieu fronça les sourcils.

— À qui ?

— À la publicité.

Il rit.

Elle ne rit pas.

— Tu veux vraiment déménager ?

— Oui.

— Pourquoi maintenant ?

Il répondit trop vite :

— Parce que je ne veux pas que les enfants deviennent comme nous.

Le silence tomba.

Claire pâlit.

— Comme nous ?

Mathieu comprit trop tard.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Mais elle avait déjà entendu autre chose.

Elle passa la nuit dans la chambre de Zoé.

Le lendemain, elle appela sa sœur, puis leur mère.

En trois jours, une phrase publicitaire devint une histoire familiale : Mathieu regrettait sa vie, Mathieu voulait partir, Mathieu préparait quelque chose.

Personne ne demanda d’où venait réellement cette idée.

  •  

La catastrophe arriva un dimanche matin.

Claire avait découvert, sur l’ordinateur familial, une série de recherches immobilières.

Elle pensa qu’il préparait leur départ.

Mathieu pensa qu’elle fouillait ses affaires.

Ils se disputèrent.

Zoé entendit son père dire :

— J’ai besoin d’une autre vie.

Elle alla chercher sa petite valise.

Quand Mathieu la vit descendre l’escalier, il s’arrêta.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je vais chez mamie.

— Pourquoi ?

Elle pleurait.

— Parce que maman a dit que tu voulais partir.

Claire apparut derrière elle.

— Je n’ai jamais dit ça.

Mathieu regarda sa femme.

Puis sa fille.

Il comprit soudain qu’une phrase qu’il croyait avoir choisie avait traversé leur maison comme une lame.

À cet instant, son téléphone vibra.

Une nouvelle publicité.

Une voiture noire avançant seule sur une route.

« Parfois, il faut avoir le courage de tourner la page. »

Mathieu fixa l’écran.

Puis il le posa face contre table.

  •  

Le lundi matin, chez Vecteur, Victor regarda les chiffres de la campagne.

Les ventes étaient excellentes.

La direction générale félicita l’agence.

On parla de croissance, de précision, de fidélisation.

Une analyste entra dans son bureau avec un dossier.

— On a reçu une plainte.

Victor leva les yeux.

— Une plainte de qui ?

— Une famille.

Il parcourut rapidement le document.

— Quel est le problème ?

— Ils disent que notre publicité a détruit leur couple.

Victor reposa la feuille.

— Une publicité ne détruit pas un couple.

La jeune femme ne répondit pas.

Victor se tourna vers l’écran.

Le profil de Mathieu apparut.

Puis celui de Claire.

Puis ceux des enfants.

Quelques lignes seulement.

Il les parcourut.

Claire n’avait jamais cherché de maison.

Elle n’avait jamais parlé de déménagement.

Elle avait seulement recherché, trois mois auparavant, des recettes pour une fête d’école.

Le système avait conclu qu’elle était satisfaite de sa vie familiale.

Mathieu, lui, avait recherché des maisons.

Il était donc insatisfait.

La conclusion était parfaite.

Elle était fausse.

Victor sourit.

— Le modèle apprend ?

— Oui.

— Alors qu’il apprenne.

Il passa au profil suivant.

Sur l’écran, une femme venait de cliquer sur une publicité.

Elle venait de lire :

« Vous savez ce que les autres ne voient pas encore. »

Elle sourit.

Et, pendant quelques secondes, elle eut exactement la même sensation que Mathieu quelques mois plus tôt.

Quelqu’un la connaissait.

 

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Le Point de Caramel

5 Février 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

I. Le sirop clair

105°C — le sucre et l'eau se marient sans se troubler. Le sirop est limpide, sans mémoire, sans couleur : on l'appelle le nappé.

« Je te tiens ! » soupira Charles d'un air badin, le regard brillant, lui qui réussissait à chaque fois à arracher un rire à la frimousse d'Emmanuelle. Elle avait seize printemps quand elle succomba au charme de cette aventure aussi tumultueuse que légère, lorsque Charles, un camarade de classe, l'entraîna dans son sillage comme on hisse une voile, sans bien savoir vers quel rivage on vogue.

Ils n'arrêtaient pas de courir l'un après l'autre à la sortie des cours qu'ils jugeaient trop longs. Le soir, quand la nuit les séparait, d'interminables échanges de SMS venaient achever ce qu'ils n'avaient pas eu le temps de se dire dans la journée — des riens, dits et redits, qui suffisaient à les combler.

C'était un amour chaste, un amour de sucre : blanc, sans grain, sans ombre. Ils couraient derrière les papillons, s'attardaient au chant des oiseaux, trouvaient dans chaque promenade un plaisir qu'ils croyaient inépuisable. Charles avait ce visage qu'on regarde deux fois sans savoir pourquoi — des yeux sombres de loin, mais loin d'être sombres, un sourire désarmant qui captivait les plus indifférents. Emmanuelle, svelte, les cheveux châtains et le regard azur, avait cette grâce qui n'a pas besoin d'être cherchée pour être vue.

Ils se croyaient faits l'un pour l'autre. Dans les couloirs du lycée, on les remarquait ; on chuchotait aussi. Ceux qu'ils appelaient leurs amis se mirent, sans grande surprise, à inventer des histoires — l'envie a toujours su se déguiser en amitié. Même les professeurs avaient noté cette intimité naissante et semaient, eux aussi, de petites embûches sur leur chemin. Rien n'y fit : les remontrances ne faisaient que resserrer ce qui, pour l'heure, n'était encore qu'un sirop clair — pur, transparent, et qui ignorait tout de sa propre transformation à venir.

II. Le grand boulé

120°C — le sirop épaissit. Il commence à résister, à faire de petites bulles fermes qui filent entre les doigts sans se briser. C'est l'étape où le sucre, s'il n'est pas surveillé, peut tourner : trop de feu, et il grène ; trop peu, et il stagne.

Les années de lycée passèrent, puis vinrent les premières années de faculté, chacun dans une ville différente. La distance ne refroidit rien : elle fit, au contraire, monter le feu.

Ce fut d'abord une jalousie sans objet précis — un nom cité une fois de trop, un silence au téléphone qui durait un peu longtemps. Emmanuelle avait de nouveaux amis, un rire qu'elle partageait avec d'autres ; Charles apprit à en avoir mal sans se l'avouer. Il ne s'agissait encore que de sucre qui frémit : rien de grave, mais rien d'anodin non plus. Les rumeurs, qui les avaient suivis depuis le lycée, ne s'étaient pas éteintes ; elles avaient seulement changé de bouches. On disait qu'ils ne dureraient pas, que la distance avait toujours raison des amours de jeunesse. À force d'être répétée, la prophétie faillit se réaliser d'elle-même.

Leur première vraie crise survint un soir d'hiver, pour une broutille — un rendez-vous manqué, une parole mal reçue — qui n'était en réalité que le prétexte d'un an de doutes accumulés. Ils se dirent des choses qu'ils ne pensaient qu'à moitié, raccrochèrent sans un mot de plus, et passèrent chacun de leur côté une semaine à réapprendre à respirer sans l'autre. C'est là, précisément, que le sucre aurait pu grener — se figer en cristaux durs, cassants, sans retour possible.

Il ne grena pas. Charles reprit le premier son téléphone, un soir, sans savoir quoi dire d'autre que « tu me manques » — et cela suffit. Ils se retrouvèrent avec la gaucherie de ceux qui ont eu peur de se perdre, et cette peur elle-même, curieusement, les lia plus fort qu'aucune promenade d'adolescents ne l'avait fait. La pression sociale, la distance, la jalousie n'avaient pas éteint le feu sous la casserole : elles l'avaient, sans qu'ils s'en aperçoivent, entretenu.

Quelque chose, pourtant, avait changé — quelque chose que ni l'un ni l'autre n'aurait su nommer encore. L'amour n'avait plus tout à fait la légèreté du sirop clair. Il avait pris de la consistance, une couleur à peine dorée, comme un sucre qu'on approche du feu sans le brusquer. Ce n'était pas encore du désir — c'était son ombre portée, longue devant lui sur le chemin.

III. Le caramel

170°C — le sucre change de nature. Il n'est plus blanc ; il est brun, dense, odorant. On ne revient plus en arrière : ce qui était sirop est devenu autre chose.

Ils se revirent l'été de leurs vingt ans, après des mois passés loin l'un de l'autre. Charles vint la chercher à la gare, et ce qu'il vit en descendant les marches du quai ne fut plus tout à fait Emmanuelle telle qu'il l'avait quittée. C'était elle, pourtant — le même regard azur, le même rire — mais portée par un corps qui avait pris, en un an, l'assurance tranquille de l'âge adulte. Il la trouva belle comme il l'avait toujours trouvée. Il la désira comme il ne l'avait encore jamais fait.

Ce fut d'abord un trouble qu'il ne sut pas nommer : un regard qui s'attardait une seconde de trop sur une nuque, un silence gêné là où, enfants, ils n'en connaissaient aucun. Le sucre blanc de leur adolescence ne suffisait plus à décrire ce qu'il sentait naître en lui. Ce n'était plus seulement l'envie de la faire rire, de courir derrière elle dans un jardin — c'était une faim plus sourde, plus grave, qu'il ne parvenait pas tout à fait à dompter et dont il n'était pas certain, d'abord, d'avoir le droit.

Emmanuelle le sentit avant qu'il ne le dise. Elle aussi avait changé de regard sur lui, sans oser se l'avouer davantage. Ils passèrent cet été-là à tourner autour de ce qu'ils devenaient l'un pour l'autre — deux enfants qui avaient grandi sans prévenir l'amour qu'ils s'étaient promis dans l'innocence, et qui devaient à présent le réapprendre dans un corps neuf.

La nuit où ils cessèrent enfin de se retenir ne fut racontée par aucun des deux — ni à leurs amis, ni entre eux, comme si les mots auraient abîmé ce qui venait de se produire. On sut seulement, au matin, que quelque chose s'était refermé derrière eux, une porte qu'on ne rouvre jamais tout à fait sur l'enfance. Le sirop clair de leurs seize ans avait fini par prendre couleur, par épaissir, par devenir cette chose brune, dense et entêtante qu'aucun sucre blanc n'égale.

Et ce goût-là, une fois connu, ils ne surent plus s'en passer.


Car il en va de l'amour comme du sucre sur le feu : on croit le connaître tant qu'il reste blanc et sage. Mais laissé au temps, à la chaleur des jours et des épreuves, il finit toujours par se découvrir une autre couleur — plus sombre, plus riche, et infiniment meilleure que celle qu'on croyait la seule possible.

 

 

                              

 

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La place de l'Homme dans l'univers

3 Février 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique historique

Deux points de vue divergents ne signifient pas systématiquement que l'un est juste et l'autre aberrant : ils peuvent aussi désigner les deux faces d'une même vérité, trop vaste pour tenir dans un seul regard. Nulle question n'illustre mieux ce paradoxe que celle de la place de l'Homme dans l'univers. Faut-il voir en lui une créature dérisoire, égarée sur un grain de poussière cosmique, ou bien le sommet — voulu ou accidentel — de toute la création ? Les deux réponses, aussi contraires soient-elles, méritent d'être entendues avant d'être tranchées.

Le principe anthropique avance que l'univers aurait été agencé, dans ses constantes les plus fines, pour permettre l'apparition de la vie et, avec elle, de l'Homme. Reste à savoir qui, ou quoi, a présidé à cet agencement. Les croyants y voient la main de Dieu ; les athées, le jeu du hasard et des lois de la nature. Le débat, vieux comme la philosophie elle-même, ne sera pas tranché ici — mais il pose d'emblée les termes du problème : sommes-nous les destinataires d'un dessein, ou les produits fortuits d'un univers indifférent à notre existence ?

Une première réponse s'impose par l'évidence : l'Homme est un être frêle. Il suffit d'un tremblement de terre, d'une tempête ou d'une pandémie pour rappeler à quel point sa domination sur la nature reste précaire — le séisme haïtien de 2010, qui fit plus de deux cent mille morts en quelques secondes, en est un exemple aussi brutal qu'éloquent. Mais l'Homme n'est pas seulement vulnérable face à la nature : il l'est aussi face à lui-même. L'histoire regorge d'erreurs, de défaillances et d'injustices qui témoignent des limites de sa raison. Il suffit de revenir un siècle en arrière pour mesurer la cruauté dont il est capable : deux guerres mondiales, au cours desquelles il s'est servi des armes les plus dévastatrices jamais conçues, ont causé plus de morts que n'importe quelle catastrophe naturelle. L'expansion industrielle continue, aujourd'hui encore, de nuire gravement à l'environnement — les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima en portent des traces toujours visibles. Sans oublier la course effrénée à l'enrichissement, le racisme ou la pollution, qui étouffent, à des degrés divers, tous les coins du globe.

Et pourtant, l'autre face de la médaille est tout aussi réelle. Il suffit de considérer les progrès accomplis en quelques décennies à peine : la médecine a doublé l'espérance de vie humaine en un siècle ; les télécommunications ont aboli les distances et rendu le savoir accessible à quiconque possède un simple téléphone ; l'espace, longtemps domaine réservé aux dieux, est devenu un terrain d'exploration. Cette ascension fulgurante, entamée dans la seconde moitié du vingtième siècle, laisse pantois devant tout ce que l'Homme est parvenu à accomplir depuis son apparition sur terre, il y a environ deux millions d'années. Seule créature du règne vivant douée de raison et de conscience réflexive, il s'est fait, de fait, le maître de la planète — non par la force, comme les grands prédateurs, mais par l'intelligence.

Faut-il alors choisir entre ces deux Hommes, le frêle et le grandiose ? Peut-être pas. Peut-être l'Homme n'est-il grand que parce qu'il est fragile, et conscient de l'être : c'est cette conscience même, écrivait un philosophe du dix-septième siècle, qui fait toute sa dignité — l'Homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais un roseau qui pense. Les musulmans, pour leur part, voient dans cette position privilégiée un dépôt confié par Dieu à l'Homme, afin qu'il honore son créateur sur terre par la responsabilité plutôt que par l'orgueil. Croyant ou non, on peut faire sienne cette exigence : que l'Homme, conscient à la fois de sa grandeur et de sa fragilité, renonce à la jactance pour assumer, avec humilité, la responsabilité qui accompagne sa position unique dans l'univers.

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La sublimation de l'être humain

28 Janvier 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique historique

Depuis l'Antiquité, l'Homme a toujours été cette créature à part, distincte des autres. Il a été privilégié par rapport aux autres êtres vivants. Parmi les avantages exclusifs dont il jouissait, on peut mentionner la possession de la raison. Cette faculté a été indispensable pour donner naissance à des savants, des philosophes, des travailleurs, des inventeurs… Ils ont tous contribué à construire la civilisation, à corriger les erreurs du passé, à faciliter les tâches du quotidien.

L'Homme possède un corps, comme tous les autres animaux. Cependant, les bêtes se servent de leur organisme uniquement pour satisfaire leurs besoins biologiques : instinctivement, elles cherchent à se procurer de la nourriture, à se reproduire… L'Homme, lui, emploie son corps délibérément, non seulement pour assurer sa pérennité, mais aussi pour pousser le monde vers un avenir meilleur. Ainsi, l'Homme est doué d'une âme — un mot bien modeste pour désigner une réalité si vaste. En fait, l'âme a poussé l'Homme à éprouver des sentiments, à s'engager dans des croyances. Ces deux caractéristiques ont installé l'Homme sur le trône du pouvoir, pour gouverner le monde et le détourner à son profit.

L'Homme est devenu multidimensionnel. Il a politisé la vie en créant des règles, des préceptes pour encadrer la société, afin que chacun connaisse ses droits et ses devoirs. Les hommes se sont répandus sur la terre, un globe aux caractéristiques physiques variées. Dans la douce dureté de cette planète, l'Homme s'est accoutumé aux conditions du milieu en apprivoisant son environnement avec la subtilité dont il a été doté. Ainsi, les hommes ne sont pas tous nés dans le même cadre spatio-temporel ; ils n'ont vécu ni les mêmes circonstances, ni les mêmes expériences. Chacun s'est trouvé dans un lieu différent, une famille différente, une société différente. Cela a donné à chacun son propre point de vue : chacun a ses propres opinions, sa propre pensée, ses propres principes, sa propre croyance.

Pourtant, les gens issus d'une même société, d'un même entourage, se ressemblent dans leur mode de vie, dans leurs réflexions. Plus encore, les personnes issues d'une même famille ont une forte affinité, puisqu'elles partagent le même entourage — mais il y a toujours de petites dissemblances. Même les frères jumeaux, qui ont une ressemblance physique frappante, ont des avis divergents. Cet écart entre les idéologies enrichit la vie en lui donnant un aspect diversifié. Malgré tout cela, on arrive toujours à se comprendre, à communiquer et à se rassembler pour défendre les mêmes causes.

On a toujours envie de fréquenter les autres, de choisir des amis, pour partager les joies et les chagrins. Quoiqu'on ait toujours besoin de l'autre pour s'entraider et pour bénéficier de son appui, on désire aussi se rapprocher de quelqu'un pour lui confier ses secrets, pour lui raconter des histoires, pour s'amuser ensemble. Cela nous permet d'atteindre l'équilibre moral en satisfaisant les besoins de l'âme.

Néanmoins, le destin semble parfois se liguer contre nous. On se retrouve souvent sur la mauvaise piste, on marche à contre-courant. Le chemin est long, si long qu'il s'étend à perte de vue, et il présente tant d'obstacles. Parfois on arrive à les franchir, parfois on échoue. Certes, les échecs sont plus nombreux que les succès.

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Nouvelle — Le Gardien

7 Janvier 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En janvier 2010, Élodie acheta son premier smartphone.

Elle avait trente et un ans et trouvait encore étrange de pouvoir recevoir ses courriels dans la rue.

Le vendeur lui expliqua comment consulter Internet, prendre des photographies, envoyer des messages.

— Vous verrez, vous ne pourrez plus vous en passer.

Elle avait ri.

Elle ne savait pas encore à quel point il avait raison.

Le premier SMS arriva un mardi.

N'oublie pas le dossier bleu.

Élodie était dans sa voiture.

Elle regarda le siège passager.

Le dossier bleu était posé dessus.

Elle pensa à une erreur.

Elle répondit :

Qui êtes-vous ?

Aucune réponse.

Elle appela son frère.

— Tu m'as envoyé un message ?

— Non.

— Tu es sûr ?

— Oui. Pourquoi ?

— Rien.

Elle raccrocha.

Le soir, elle oublia presque l'incident.

Le lendemain, à 18 h 42, un nouveau message arriva.

Tu devrais rentrer directement ce soir.

Élodie s'arrêta au milieu du trottoir.

Elle regarda autour d'elle.

Personne.

Elle écrivit :

Arrête.

La réponse arriva immédiatement.

Je te protège.

Elle bloqua le numéro.

Elle rentra chez elle plus vite que d'habitude.

Son appartement était exactement comme elle l'avait laissé.

Elle vérifia la porte.

Les fenêtres.

La salle de bains.

Le placard.

Elle se sentit ridicule.

Puis elle pensa au dossier bleu.

À 22 h 17, son téléphone vibra.

Numéro inconnu.

Tu as vérifié trois fois la porte.

Elle lâcha presque l'appareil.

Cette fois, elle ne répondit pas.

Elle resta assise sur son lit.

Son premier réflexe fut d'appeler Thomas.

Son compagnon.

Il répondit immédiatement.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

Elle lui raconta.

Il vint chez elle vingt minutes plus tard.

Il regarda le téléphone.

— Tu as une idée de qui ça peut être ?

— Non.

— Quelqu'un qui te connaît.

La phrase ne la rassura pas.

Elle regarda Thomas.

— Tu penses à qui ?

— Personne.

Il posa une main sur son épaule.

— Ça va aller.

Élodie se sentit mieux.

Thomas avait toujours été celui qui savait quoi faire.

Quand elle avait perdu son emploi, il avait organisé ses démarches.

Quand elle avait eu des problèmes avec sa voiture, il s'en était occupé.

Quand elle paniquait, il lui disait quoi vérifier.

Elle avait toujours aimé cette capacité chez lui.

Ce soir-là, pourtant, quelque chose lui déplut.

Il avait demandé immédiatement :

Tu as vérifié la porte ?

Elle ne lui avait pas encore dit.

Elle ne dormit presque pas.

Le lendemain matin, un message l'attendait.

Tu ne devrais pas porter cette robe aujourd'hui.

Élodie était devant son miroir.

Elle portait une robe noire.

Elle la retira.

À midi :

Tu as parlé de moi à ta collègue.

Elle ne savait plus quoi penser.

Elle alla voir sa collègue.

— Tu as raconté quelque chose à quelqu'un ?

— Quoi ?

— Rien.

Elle retourna à son bureau.

Elle commença à observer les gens.

Le gardien de l'immeuble.

Le voisin du troisième.

Son frère.

Sa collègue.

Thomas.

Tous avaient accès à une partie de sa vie.

Mais personne à tout.

Personne sauf elle.

Elle changea ses habitudes.

Elle n'annonça plus ses déplacements.

Elle coupa les notifications.

Elle désactiva certaines applications.

Elle cessa même de parler de certaines choses.

Pourtant, les messages continuèrent.

Tu es au café de la rue Victor-Hugo.

Élodie regarda autour d'elle.

Tu es seule.

Elle se leva.

Puis :

Ne pars pas.

Elle resta figée.

Une femme à la table voisine leva les yeux.

Élodie partit en courant.

Dans la rue, elle appela Thomas.

— Viens me chercher.

— Où es-tu ?

Elle lui donna l'adresse.

Il arriva dix minutes plus tard.

Elle monta dans sa voiture.

— Je n'en peux plus.

Thomas lui prit la main.

— On va trouver qui c'est.

— Comment ?

— Je vais t'aider.

Elle ferma les yeux.

Il conduisit en silence.

Elle remarqua alors quelque chose.

Il ne lui demanda pas ce qui s'était passé.

Il savait déjà.

Elle ouvrit les yeux.

— Comment tu sais que je suis au café ?

Thomas regarda la route.

— Tu me l'as dit.

— Non.

Il ne répondit pas.

Élodie sentit son cœur battre.

— Thomas.

— Quoi ?

— Tu savais où j'étais.

Il soupira.

— Tu m'as appelée.

— Après.

Silence.

Il gara la voiture devant l'immeuble.

— Tu es fatiguée.

— Réponds-moi.

Il la regarda.

— Tu veux vraiment savoir ?

Elle sentit quelque chose se fermer dans sa poitrine.

— Oui.

Il sortit son téléphone.

— Depuis que tu as acheté ton appareil, tu m'as donné accès à ton compte.

Élodie ne comprit pas.

— Quel compte ?

— Celui qui synchronise tes messages, tes déplacements, tes photos.

Elle le regarda.

— Pourquoi ?

— Parce que tu m'as demandé de t'aider à l'installer.

Elle se souvenait.

La boutique.

Thomas à côté d'elle.

Les mots qu'elle n'avait pas lus.

Les autorisations qu'elle avait acceptées.

Elle sentit ses mains devenir froides.

— Les SMS...

Thomas resta silencieux.

— C'est toi ?

Il regarda devant lui.

— Je voulais que tu arrêtes de prendre des risques.

Élodie eut un rire bref.

— Alors c'est toi qui m'écris ?

— Au début.

— Au début ?

Il ne répondit pas.

— Qui écrit maintenant ?

Thomas serra les mâchoires.

— Je ne voulais pas te faire peur.

Elle ouvrit la portière.

— Tu m'as fait peur pendant des semaines.

— Parce que tu ne m'écoutais pas.

Elle sortit de la voiture.

Il la suivit.

— Élodie !

Elle se retourna.

— Pourquoi tu faisais ça ?

Il hésita.

Puis il répondit :

— Parce que tu ne me faisais plus confiance.

Elle le regarda longtemps.

Il avait dit cela comme une évidence.

Comme si la surveillance était née de son manque de confiance à elle.

Elle rentra dans l'immeuble.

Dans son appartement, elle posa le téléphone sur la table.

L'écran s'alluma.

Un nouveau message.

Je suis désolé.

Elle fixa les mots.

Puis un second.

Je voulais seulement te protéger.

Elle leva les yeux vers la porte.

Thomas était encore dans le couloir.

Elle comprit alors que le plus terrible n'était pas qu'il sache où elle était.

Ni ce qu'elle faisait.

Ni ce qu'elle disait.

C'était qu'il avait réussi à transformer sa peur en preuve d'amour.

Elle regarda une dernière fois le téléphone.

Un troisième message apparut.

Tu vois ? Tu peux encore compter sur moi.

Élodie ne répondit pas.

Pour la première fois depuis qu'elle avait acheté ce téléphone, elle l'éteignit.

Puis elle resta dans le silence.

Quelques secondes plus tard, quelqu'un frappa à la porte.

Elle ne bougea pas.

Le téléphone noir posé sur la table semblait toujours attendre.

Et, dans le silence de l'appartement, elle se demanda combien de temps il faudrait avant que le gardien cesse de croire qu'il avait les clés.

 

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