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Blog Personnel d'Achref Snoussi
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Nouvelle — Le Confident

21 Janvier 2013 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Le cabinet de Claire Dumas donnait sur une rue calme de Nantes.

Au mois de janvier 2013, les arbres étaient nus et les fenêtres voisines restaient presque toujours fermées.

Thomas entra un mardi à dix-huit heures.

Il avait trente-neuf ans, un manteau bleu marine et cette manière de sourire qui donnait l'impression qu'il reconnaissait les gens avant de les avoir rencontrés.

— Docteur Dumas ?

— Oui.

— Merci de me recevoir.

Il ne s'assit qu'après qu'elle lui eut indiqué le fauteuil.

— Je ne sais pas très bien comment commencer.

Claire sourit.

— Commencez où vous voulez.

Thomas baissa les yeux.

— C'est ma femme.

Il marqua une pause.

— Enfin… mon ex-femme maintenant.

La première séance dura presque une heure.

Thomas raconta son mariage, les disputes, les crises de jalousie de Sophie, ses colères à elle, ses appels incessants, ses reproches.

L'histoire était précise.

Dates.

Lieux.

Phrases prononcées.

Même certaines erreurs qu'il reconnaissait chez lui.

— Je ne suis pas parfait, dit-il. J'ai mes défauts.

Claire nota la phrase.

Il continua.

— Mais je crois que j'ai passé trop longtemps à essayer de réparer quelqu'un qui ne voulait pas l'être.

À la fin, il resta quelques secondes devant la porte.

— Vous savez ce qui est étrange ?

Claire leva les yeux.

— Quoi ?

— Je viens de raconter tout ça à une inconnue et j'ai moins honte qu'en le racontant à mes proches.

Il sourit.

— C'est peut-être votre métier.

La semaine suivante, il arriva avec un café.

— Je vous en ai pris un. Je ne savais pas comment vous le buviez.

Claire refusa poliment.

Il haussa les épaules.

— J'aurai essayé.

Il ne recommença pas.

Les séances devinrent régulières.

Thomas parlait de Sophie, puis de son frère, puis de sa mère.

Toujours les mêmes personnes.

Toujours les mêmes problèmes.

Sophie était instable.

Son frère était jaloux.

Sa mère l'appelait pour se plaindre.

Son ancien associé cherchait à lui prendre son entreprise.

Un jour, Claire demanda :

— Est-ce que vous avez encore des amis ?

Thomas sourit.

— Quelques-uns.

— Lesquels ?

Il réfléchit.

— Peu importe.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens qui restent proches de vous finissent toujours par vouloir quelque chose.

Claire ne répondit pas.

Il ajouta :

— Je sais que ça peut sembler paranoïaque.

— Je n'ai pas dit ça.

— Non.

Il sourit.

— Vous êtes prudente.

Les semaines passèrent.

Claire commença à comprendre Thomas.

Il ne disait jamais qu'il était innocent.

Il disait qu'il avait essayé.

Il ne disait jamais que les autres étaient méchants.

Il racontait simplement ce qu'ils avaient fait.

Il ne demandait pas qu'on le croie.

Il posait des questions.

« Vous pensez que j'ai mal réagi ? »

« À votre avis, pourquoi elle fait ça ? »

« Est-ce que c'est normal de culpabiliser quand on n'a rien fait ? »

Claire répondait.

Parfois, Thomas restait silencieux.

Il regardait le tapis.

Il hochait doucement la tête.

Il semblait écouter avec une attention rare.

Un soir, Claire lui dit :

— Vous avez beaucoup parlé de Sophie. Très peu de vous.

Thomas sourit.

— Je pensais que vous me diriez ça.

Claire releva les yeux.

— Pourquoi ?

— Parce que vous l'avez déjà dit.

— Non.

— Pas exactement comme ça.

Il s'arrêta.

— Une autre fois, peut-être.

Claire passa à la question suivante.

Elle n'y pensa plus.

Jusqu'au mois de mai.

Ce jour-là, Thomas arriva plus tôt que d'habitude.

Il semblait contrarié.

— Sophie a encore appelé ma sœur.

— Qu'est-ce qu'elle lui a dit ?

— Que je la manipule.

Claire posa son stylo.

— Et qu'est-ce que vous lui avez répondu ?

— Rien.

— Pourquoi ?

Thomas regarda la fenêtre.

— Parce que je commence à comprendre quelque chose.

— Quoi ?

— Certaines personnes ont besoin que vous soyez le coupable pour pouvoir rester tranquilles.

Claire attendit.

— Vous voyez ce que je veux dire ?

— Je crois.

— Je savais que vous comprendriez.

Il sourit.

Quelques jours plus tard, Claire reçut un appel.

Une femme se présenta comme Sophie.

— Je ne veux pas savoir ce qu'il vous raconte, dit-elle. Je veux seulement vous dire une chose.

Claire se redressa.

— Je vous écoute.

— Thomas enregistre parfois les conversations.

— Lesquelles ?

— Les nôtres. Les miennes. Celles de mon frère. Il garde tout.

Claire resta silencieuse.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

La femme eut un rire bref.

— Parce qu'il fait ça avec tout le monde.

Claire prit quelques notes.

— Est-ce que vous avez des preuves ?

— Oui.

— Lesquelles ?

— Je ne sais pas comment vous les envoyer.

— Envoyez-moi simplement ce que vous pouvez.

La communication s'arrêta.

Claire resta devant son téléphone.

Le lendemain, Thomas arriva comme d'habitude.

— Vous avez l'air fatiguée.

Elle sourit.

— Mauvaise nuit.

— À cause de Sophie ?

Claire sentit son visage se figer.

— Pourquoi Sophie ?

Thomas posa son manteau.

— Elle vous a appelée, n'est-ce pas ?

Claire ne répondit pas.

Il la regarda.

— Elle vous a parlé de moi.

— Comment le savez-vous ?

Thomas eut un léger sourire.

— Parce qu'elle fait toujours ça.

— Ce n'est pas ce que je vous demande.

Le sourire disparut.

— Je connais Sophie.

— Vous ne savez pas ce qu'elle m'a dit.

Thomas s'assit.

— Non.

Un silence.

— Mais je peux deviner.

Claire ouvrit son dossier.

— Vous m'avez dit, il y a deux semaines, que votre sœur ne connaissait pas les détails de votre séparation.

— Oui.

— Sophie affirme lui avoir parlé plusieurs fois.

Thomas haussa les épaules.

— Elle ment.

— Peut-être.

Il la regarda.

Pour la première fois depuis plusieurs mois, il ne souriait pas.

— Vous doutez de moi ?

Claire ne répondit pas immédiatement.

— Je cherche à comprendre.

Thomas se pencha légèrement.

— Après tout ce que je vous ai raconté ?

La phrase resta entre eux.

Claire sentit quelque chose lui revenir.

La phrase du mois précédent.

« Je pensais que vous me diriez ça. »

Elle ouvrit son ordinateur.

Dans ses notes, elle retrouva le passage.

Thomas avait utilisé exactement les mêmes mots lors d'une séance avec un détail dont elle ne se souvenait plus.

Elle remonta dans le dossier.

Puis encore.

Chaque fois, ses propres formulations apparaissaient dans les réponses de Thomas.

Comme s'il connaissait déjà les questions avant qu'elle ne les pose.

Son téléphone vibra.

Un nouveau message.

Sophie.

Cette fois, il y avait une pièce jointe.

Claire hésita avant de l'ouvrir.

Un enregistrement audio.

Elle appuya sur lecture.

La voix de Thomas emplit le cabinet.

Claire reconnut immédiatement le ton.

Puis sa propre voix.

Sa question.

Une phrase qu'elle avait prononcée trois semaines auparavant.

Elle arrêta l'enregistrement.

Il y eut quelques secondes de silence.

Puis Thomas demanda :

— Qu'est-ce que c'est ?

Claire leva les yeux.

Il regardait son téléphone.

— Vous le savez.

Thomas ne répondit pas.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis quand quoi ?

Claire sentit son cœur battre plus vite.

— Depuis quand racontez-vous nos séances ?

Il la fixa.

Puis il sourit.

Pas son sourire habituel.

Un sourire plus petit.

Presque tendre.

— Je ne raconte pas vos séances.

Claire attendit.

— Je raconte ce que vous m'apportez.

Elle ne comprit pas immédiatement.

Thomas reprit son manteau.

— Les gens aiment savoir ce qu'un professionnel pense d'eux.

Il se dirigea vers la porte.

— Votre métier est intéressant, docteur.

Il posa la main sur la poignée.

— Vous écoutez les gens pendant qu'ils parlent de ceux qui ne sont pas là.

Il se retourna.

— Moi, je fais presque la même chose.

La porte se referma.

Claire resta seule.

Sur son écran, l'enregistrement était toujours ouvert.

Elle regarda le nom du fichier.

SEANCE_04

Puis un autre message arriva.

Cette fois, il n'était pas de Sophie.

Il venait d'une adresse inconnue.

Une seule phrase :

« Il vous a raconté notre séance de mardi dernier. »

Claire fixa l'écran.

Elle était certaine de n'avoir parlé de cette séance à personne.

Elle relut le message.

Puis regarda le fauteuil vide.

Pour la première fois, elle se demanda combien de personnes, quelque part, connaissaient déjà son cabinet.

Et combien d'entre elles attendaient maintenant de savoir ce qu'elle allait faire.

 

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Nouvelle — L’Image noire

18 Octobre 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Le 17 octobre 2012, à 18 h 42, une photographie apparut sur le téléphone de Julien.

Elle montrait une femme étendue sur le trottoir, devant une boulangerie de la rue des Carmes.

À quelques mètres, un homme en veste sombre s'éloignait.

Le visage était presque invisible.

La légende disait :

IL VIENT DE RENVERSER UNE FEMME ET PREND LA FUITE.

Julien regarda la photo.

Puis le visage de l'homme.

Il avait l'impression de l'avoir déjà vu.

À 18 h 47, quelqu'un ajouta :

Il travaille sûrement dans le quartier.

À 18 h 51 :

Je crois que c'est lui.

Une adresse apparut.

Puis un nom.

Marc Vial.

Julien connaissait ce nom.

Il avait été cité quelques mois auparavant dans une affaire de licenciement abusif qui avait fait parler dans la ville.

— Encore lui, murmura-t-il.

Il partagea la photographie.

Sans réfléchir davantage.

Dans les heures qui suivirent, elle circula partout.

Sur les réseaux sociaux.

Dans les groupes de quartier.

Sur les forums locaux.

Quelqu'un avait éclairci l'image.

Un autre avait agrandi la silhouette.

Un troisième avait entouré la tête en rouge.

Puis quelqu'un écrivit :

Regardez sa veste. Même veste que sur son profil.

Une ancienne photographie de Marc fut publiée.

La veste n'était pas la même.

Personne ne sembla le remarquer.

Julien, lui, remarqua surtout les commentaires.

Il faut le retrouver.

Il faut qu'il paie.

Si la police ne fait rien, on s'en chargera.

Le lendemain matin, la femme était toujours hospitalisée.

Elle avait une fracture au poignet et plusieurs contusions.

Son état n'était pas grave.

Mais personne ne le savait encore vraiment.

Ce que tout le monde savait, en revanche, c'était que Marc Vial était coupable.

Julien reçut un message d'un ami :

Tu as vu ? Ils ont son adresse.

Il ouvrit le lien.

Un portail gris.

Une maison.

Un numéro.

Quelqu'un avait même trouvé l'entreprise où Marc travaillait.

Julien hésita.

Puis il écrivit :

Il faut juste qu'il comprenne qu'on ne peut pas faire ça impunément.

Il ne pensait pas menacer.

Il pensait avertir.

Dans l'après-midi, les premières insultes arrivèrent sur la page professionnelle de Marc.

Des clients annulèrent des rendez-vous.

Un commentaire disait :

Je ne veux plus avoir affaire à un homme comme vous.

Marc répondit :

Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Sa réponse fut capturée.

Elle devint une nouvelle preuve.

Il nie.

Puis :

Les coupables n'avouent jamais.

Julien suivait tout.

Il ne connaissait pas Marc.

Il ne connaissait pas non plus la femme photographiée.

Mais il avait partagé l'image.

Cela lui donnait l'impression d'avoir participé à quelque chose.

Une justice collective.

Le troisième jour, quelqu'un publia une vidéo.

On y voyait la rue des Carmes.

Une voiture passait devant la boulangerie.

Une silhouette apparaissait quelques secondes.

La vidéo était floue.

Mais un commentaire disait :

C'est bien lui.

Julien regarda plusieurs fois.

Il ne voyait pas le visage.

Pourtant, après la cinquième fois, il commença à le reconnaître.

Le cerveau faisait le reste.

Le 21 octobre, Marc fut licencié.

Son employeur expliqua que son nom était devenu trop associé à l'affaire.

La nouvelle circula immédiatement.

Il a perdu son travail.

Les réactions furent triomphales.

Julien sentit quelque chose d'étrange.

Il aurait dû être satisfait.

Au lieu de cela, il resta devant l'écran.

Il repensa à la photographie.

L'homme portait une veste sombre.

Marc portait une veste sombre.

Cela semblait suffisant.

Le 24 octobre, Julien reçut un message privé.

Tu connais Marc Vial ?

Il répondit :

Non. Pourquoi ?

Parce que mon frère travaille avec lui.

Julien attendit.

Il était au travail au moment de l'accident.

Julien regarda le message sans répondre.

Quelques minutes plus tard, une autre personne écrivit dans le groupe :

Arrêtez de raconter n'importe quoi.

Elle fut immédiatement insultée.

Tu le défends ?

Tu es de sa famille ?

Tu fais partie de ses amis ?

Le message disparut bientôt.

Julien aurait pu faire la même chose.

Il aurait pu demander une preuve.

Il ne le fit pas.

Le 26 octobre, la femme agressée sortit de l'hôpital.

Un journaliste lui demanda si elle reconnaissait son agresseur.

Elle répondit :

— Je n'ai jamais vu son visage.

La phrase apparut sur Internet.

Elle fut partagée plusieurs centaines de fois.

Mais la plupart des commentaires portaient sur autre chose.

Elle a peut-être peur.

Elle ne veut pas l'accuser directement.

Il faut regarder la photo.

Julien relut la phrase.

Je n'ai jamais vu son visage.

Pour la première fois, il sentit un vide.

Le lendemain, une nouvelle photographie apparut.

Elle avait été prise par une caméra de surveillance située à l'intérieur de la boulangerie.

On y voyait la scène depuis un autre angle.

La femme traversait la rue.

Un homme la dépassait.

Puis une seconde silhouette arrivait derrière elle.

La femme trébuchait.

L'homme en veste sombre se retournait.

Il ne la poussait pas.

Il revenait vers elle.

Il était même le premier à appeler les secours.

Julien agrandit l'image.

L'homme n'était pas Marc.

Il ne connaissait pas son nom.

La photographie initiale avait simplement été prise au moment où l'homme repartait chercher de l'aide.

Tout le reste avait été ajouté par les regards.

Julien ouvrit le groupe.

Les messages continuaient.

On s'est trompés.

C'était pas évident avec cette photo.

Quelqu'un aurait dû vérifier.

De toute façon, il avait une tête bizarre.

Puis quelqu'un écrivit :

Marc mérite quand même ce qui lui arrive.

Julien resta longtemps devant cette phrase.

Il chercha son propre partage.

Il retrouva son commentaire :

Il faut juste qu'il comprenne qu'on ne peut pas faire ça impunément.

Il le supprima.

Mais la capture existait déjà.

Le soir, Julien alla chez Marc.

Il ne savait pas exactement pourquoi.

Peut-être pour s'excuser.

Peut-être pour vérifier qu'il était vraiment innocent.

La porte s'ouvrit après plusieurs coups.

Marc apparut.

Il avait le visage fermé.

Julien resta incapable de parler.

Marc demanda :

— C'est pour la photo ?

Julien baissa les yeux.

— Oui.

Marc eut un petit rire sans joie.

— Vous étiez nombreux.

Julien ne répondit pas.

— Très nombreux.

Il referma presque la porte.

Puis Julien demanda :

— Pourquoi vous n'avez pas répondu ?

Marc le regarda.

— À quoi ?

— Aux messages.

— Lesquels ?

Julien hésita.

— À ceux qui disaient que vous étiez coupable.

Marc regarda la rue derrière lui.

— Au début, je répondais.

— Et après ?

— Après, ils ne lisaient plus mes réponses.

Il referma la porte.

Julien resta seul sur le trottoir.

Le lendemain, la photographie originale circulait toujours.

Mais elle avait changé de légende.

LE VRAI COUPABLE EST ENCORE RECHERCHÉ.

Sous l'image, certains réclamaient des excuses.

D'autres accusaient encore Marc.

Quelques-uns disaient qu'ils avaient toujours eu des doutes.

Julien ouvrit la photographie une dernière fois.

Il comprit alors que l'image n'avait jamais menti.

Elle n'avait montré qu'un homme qui s'éloignait.

C'était eux qui avaient ajouté le reste.

Et lorsqu'ils avaient enfin découvert la vérité, ils n'avaient pas seulement perdu un coupable.

Ils avaient perdu le besoin d'en avoir un.

Trop tard.

 

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Nouvelle — La Promesse

20 Septembre 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En septembre 2012, Léa acheta son premier coffret pour 890 euros.

Elle avait trente-deux ans, un emploi à temps partiel dans une boutique de décoration et l'impression d'attendre quelque chose depuis plusieurs années.

Le coffret contenait des crèmes, des compléments alimentaires, des parfums et quelques produits dont elle ne connaissait pas l'utilité.

La femme qui lui avait présenté l'affaire s'appelait Sandra.

— Tu n'achètes pas des produits, lui avait-elle dit. Tu achètes une place.

Léa avait souri.

Dans la petite salle d'un hôtel, une trentaine de personnes applaudissaient.

Sur l'écran, des photographies de voitures, de voyages et de grandes maisons défilaient.

Puis une phrase apparut :

Et si votre salaire n'était plus votre limite ?

Léa avait pris le stylo.

Elle n'avait pas les 890 euros.

Sandra lui avait proposé de payer en trois fois.

— Les gens qui réussissent investissent avant de voir les résultats.

Léa avait pensé à son découvert.

Puis aux photographies.

Elle avait signé.

Les premières semaines, elle parla de son « activité ».

Elle invita sa meilleure amie, Sarah, à prendre un café.

— J'ai trouvé quelque chose.

— Un nouveau boulot ?

— Mieux.

Sarah rit.

Léa lui montra les produits.

— Tu dois entrer maintenant. Après, ce sera plus cher.

— Plus cher pourquoi ?

— Parce que tu montes de niveau.

Sarah regarda la brochure.

— Tu les vends ?

— Pas exactement.

— Alors tu fais quoi ?

Léa sourit.

— Je construis une équipe.

Sarah accepta finalement d'assister à une réunion.

Elle n'acheta rien.

Léa rentra chez elle contrariée.

Le lendemain, elle envoya un message :

Tu devrais au moins essayer.

Sarah répondit :

Je préfère attendre.

Léa fixa l'écran.

Sandra lui avait expliqué que les hésitations étaient normales.

— Ceux qui disent non aujourd'hui seront parfois les meilleurs partenaires demain.

Léa se sentit rassurée.

Elle continua.

Elle acheta un deuxième coffret pour atteindre le niveau supérieur.

Puis un troisième.

Les produits s'accumulèrent dans son appartement.

Dans le couloir, des cartons montaient jusqu'à la poignée de la porte.

Sa mère lui demanda :

— Tu comptes ouvrir un magasin ?

Léa éclata de rire.

— Non. C'est temporaire.

— Tu les vends ?

— Bien sûr.

— Tu en as vendu combien ?

Léa ouvrit la bouche.

Elle pensa aux trois crèmes offertes à une collègue, aux parfums gardés pour elle, aux produits échangés contre un service.

— Ça commence.

Sa mère hocha la tête.

— Fais attention.

Léa sourit.

— Tu verras.

En décembre, elle n'avait toujours pas gagné d'argent.

Elle avait cependant atteint un nouveau rang.

Sandra lui envoya une photographie de son badge.

Félicitations !

Léa la partagea avec ses proches.

Son père répondit simplement :

Et ça rapporte combien ?

Elle effaça le message.

En janvier, son compte bancaire passa dans le rouge.

Elle demanda une petite réserve d'argent à sa banque.

Le conseiller lui posa des questions.

— C'est pour votre activité professionnelle ?

— Oui.

— Vous avez des revenus réguliers ?

— Ça va venir.

Il la regarda.

— Vous en êtes sûre ?

Léa sentit son visage chauffer.

— Oui.

Elle signa.

Avec cet argent, elle acheta les produits nécessaires pour accéder au rang supérieur.

Cette fois, Sandra lui expliqua qu'elle était « à quelques ventes du décollage ».

Léa se remit au travail.

Elle fit des listes.

Appela d'anciennes camarades de lycée.

Envoya des messages à des cousins qu'elle n'avait pas vus depuis des années.

Certains ne répondirent pas.

D'autres refusèrent poliment.

Sarah finit par lui dire :

— Léa, arrête.

— Pourquoi ?

— Parce que tu ne parles plus de nous. Tu me parles de ton réseau.

— C'est mon travail.

— Non. C'est devenu toute ta vie.

Léa resta silencieuse.

Puis :

— Tu ne comprends pas.

Sarah soupira.

— Peut-être.

Léa raccrocha.

Le soir même, Sandra publia un message dans le groupe :

Les personnes qui vous aiment vraiment ne vous demanderont jamais d'abandonner vos rêves.

Léa le partagea.

Sarah le vit.

Elle ne répondit pas.

Au printemps, Léa avait une dette importante.

Elle cachait les relevés bancaires dans un tiroir.

Quand son père demandait comment allait son activité, elle répondait :

— Très bien.

Quand sa mère demandait si elle gagnait enfin de l'argent :

— Je réinvestis.

Elle avait appris ce mot.

Il permettait de transformer une perte en étape.

Un achat devenait un investissement.

Une dette devenait un effort.

Un refus devenait un futur client.

Un mois sans bénéfice devenait « le calme avant le décollage ».

Puis Sandra annonça une convention à Paris.

Trois jours.

Hôtel, formation, dîner avec les meilleurs vendeurs.

Le prix était élevé.

Léa hésita.

Elle avait déjà emprunté.

Mais elle avait investi tellement jusque-là.

Elle ne pouvait pas s'arrêter maintenant.

Elle paya.

Dans la salle de convention, cinq mille personnes applaudirent un homme qui venait de monter sur scène dans un costume blanc.

Il parlait de liberté.

Il racontait son ancienne vie.

Puis il demanda :

— Combien parmi vous ont décidé de changer leur vie cette année ?

Des milliers de mains se levèrent.

Léa leva la sienne.

À côté d'elle, une jeune femme pleurait.

Léa lui prit la main.

— Ça va marcher.

Elle le dit sans savoir pourquoi.

Après la convention, Sandra lui parla seule à seule.

— Tu es prête.

— Pour quoi ?

— Pour construire ton équipe.

Elle lui remit une liste de contacts.

— Tu n'es plus une cliente.

Léa regarda la feuille.

— Je suis quoi ?

Sandra sourit.

— Tu es une leader.

En juin, Léa organisa sa première réunion.

Douze personnes vinrent dans une salle louée au-dessus d'un restaurant.

Elle prépara des bouteilles d'eau et disposa les brochures.

Une jeune femme demanda :

— Combien je peux gagner ?

Léa sentit une vieille gêne revenir.

Elle aurait pu répondre précisément.

À la place, elle regarda la salle.

Les douze visages attendaient.

Elle pensa aux 890 euros.

Aux cartons.

À la banque.

À Sarah.

À toutes les fois où elle avait dit « bientôt ».

Puis elle sourit.

— Ça dépend de vous.

La jeune femme demanda :

— Et toi, tu gagnes combien ?

Léa marqua une pause.

— Je construis quelque chose.

Quelques personnes hochèrent la tête.

Elle continua.

— Au début, vous allez peut-être douter.

Elle connaissait cette phrase.

— Vous allez peut-être entendre des gens vous dire que ça ne marchera pas.

Elle pensa à son père.

— Mais ce sont souvent les gens qui ont peur de changer qui veulent vous convaincre de rester comme vous êtes.

Les douze personnes l'écoutaient.

Léa sentit leur attention se poser sur elle.

Pour la première fois, elle comprit pourquoi Sandra souriait toujours pendant les réunions.

Ce n'était pas l'argent.

Pas encore.

C'était autre chose.

Quelqu'un la regardait comme si elle savait où aller.

À la fin de la soirée, trois personnes signèrent.

Léa les félicita.

Elle leur serra la main.

Puis elle rentra chez elle.

Dans le couloir, les cartons étaient toujours là.

Sur la table, une lettre de la banque l'attendait.

Elle ne l'ouvrit pas.

Son téléphone vibra.

Un nouveau message du groupe :

Bienvenue aux nouveaux.

Léa regarda les trois noms qu'elle venait d'inscrire.

Elle pensa à Sarah.

Elle pensa à la première réunion où elle avait signé.

Puis elle répondit :

Bienvenue dans l'aventure.

Elle resta quelques secondes devant l'écran.

Elle aurait pu arrêter.

Elle aurait pu reconnaître qu'elle s'était trompée.

Mais cela aurait donné un autre sens à chaque billet dépensé, chaque mensonge raconté, chaque ami perdu.

Alors elle se leva.

Elle prit la brochure.

Et commença à préparer la réunion du lendemain.

 

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L’ÉTERNELLE JEUNESSE : L’art de bien vieillir

2 Avril 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique scientifique

Rares sont les chercheurs qui troquent la pipette pour la plume afin de raconter leurs histoires. Les avancées de la science sont publiées dans des revues spécialisées destinées aux scientifiques, d'où la nécessité de créer un lien entre le laboratoire et le grand public. La vulgarisation scientifique recrée des liens entre deux mondes, la science et la littérature, qui ont rompu leurs amarres depuis bien des lustres. Le proverbe africain dit que « le jeune marche plus vite, mais le vieux connaît le chemin ». Ici, le jeune et le vétéran se complètent : leur synergie a porté ses fruits. L'un a fourni une information scientifique de qualité, l'autre a ajouté une touche poétique à l'ouvrage. Dans « L'Éternelle jeunesse : l'art de bien vieillir », l'ambition rencontre l'expérience. La littérature raconte la science. Le livre est pluriel et transfrontalier, passant indifféremment du domaine de la physiologie à celui de la psychologie : c'est une traversée des frontières spatiales qui séparent les aires culturelles, où l'Occident et l'Orient se succèdent.

Certes, bien vieillir est un art qui se cultive tout au long de la vie. Depuis toujours, bonheur et santé sont liés : il n'est guère possible d'être heureux tout en étant malade. Le capital santé est même plus important que le capital financier — comme le rappelle, à sa manière, le destin de Peter Lawrence Smedley, riche homme d'affaires australien atteint de la maladie du neurone moteur, qui a choisi de recourir au suicide assisté. Dans l'École du Jardin fondée par Épicure, la vie heureuse est une association d'aponie et d'ataraxie : l'aponie est l'absence de troubles physiques, l'ataraxie, la tranquillité de l'âme. Rien n'illustre mieux la couverture de l'ouvrage que l'image du fabuleux phénix, oiseau de feu noble et sacré qui, doué d'une longévité exceptionnelle, vit dans un monde parfait, exempt de maux. Sa perfection est telle qu'il n'en existe qu'un seul, sans congénère ni descendant. Il est indépendant et ne se laisse jamais apprivoiser ; son principal pouvoir consiste à renaître de ses cendres. Tel un phénix, chacun de nous doit, à chaque étape de sa vie, apprendre à se reconstruire en valorisant ses propres ressources.

Le livre détaille les mécanismes génétiques, cellulaires et psychosociologiques du vieillissement et explique les facteurs susceptibles de nous faire basculer un jour dans la dépendance. En effet, le corps humain est une merveille complexe de la nature : il est le siège d'une destruction et d'un renouvellement permanents des cellules qui le constituent. Bichat définissait la vie comme « l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». L'être vivant déroule son existence en fonction de son inéluctable fin, et il ne peut la retarder qu'au prix d'une lutte permanente. La structure et la fonction de l'organisme sont ainsi le fruit de multiples équilibres qui évoluent dans le temps. L'organisme s'inscrit au carrefour de trois processus biologiques intimement liés. Le premier trouve sa source à l'origine même de la vie, par l'émergence de molécules puis de cellules qui détiennent le capital génétique et ses potentialités. Le deuxième traduit et spécifie le message génétique pour construire un être vivant par une succession d'étapes de différenciation, caractéristiques de l'espèce et de l'individu. Le troisième résulte des interactions que l'être vivant établit avec son environnement ; ces interactions créent le registre des relations dont il dispose pour s'inscrire et communiquer dans le temps écologique et socioculturel de son milieu. La vie est la résultante de ces trois processus, réalisés selon des échelles de temps différentes. De leur dynamique naît le caractère individuel et original de chaque être vivant et de son vieillissement. Gagner ou perdre le pari d'un « vieillissement réussi » dépend de notre compréhension de ces trois processus, comme si nous disposions, à notre naissance, d'un capital dont la bonne ou mauvaise gestion pouvait allonger ou raccourcir notre existence, nous faisant bénéficier d'intérêts ou nous accablant de dettes.

« L'Éternelle jeunesse : l'art de bien vieillir » est à la fois un ouvrage d'information et un guide pratique. Il déchiffre le jargon médico-scientifique et met en lumière les dernières avancées de la recherche sur le vieillissement. L'ouvrage ouvre également des perspectives sur le phénomène du vieillissement démographique et son poids grandissant sur les assurances, le système de retraite et une économie qui souffre encore des séquelles de la crise. Il ne s'adresse pas seulement à un public averti, mais aussi au grand public avide de savoir.

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L'Arbre des possibles de la révolution du jasmin

25 Mars 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique politique

En cercle restreint, la Tunisie d'en haut s'apprête à célébrer les fêtes de fin d'année 2010. Une nouvelle année au pouvoir n'a rien d'inconstitutionnel pour un président qui a été réélu avec 89 % des voix en 2009, un score sans appel mais pour la première fois en dessous de la barre des 90 %. Cette fois-ci, la destination vedette est Dubaï, l'escapade de luxe parfaite pour une famille qui ne regarde pas à la dépense. Se rendre à Dubaï est une tâche fort ardue pour les Tunisiens d'en bas, mais l'accès est beaucoup plus facile pour la sphère diplomatique à passeports violets. À l'abri des regards indiscrets, le clan Ben Ali débarque à Dubaï pour s'adonner à une séance de shopping haut de gamme et assister à un spectacle grandiose de feux d'artifice. Le président ne compte pas louper les festivités : il accompagne sa famille. La presse ne couvre pas l'évènement ; sous silence des médias locaux, la villégiature se passe dans un black-out total. La chaîne mauve « Tunis 7 » diffuse d'anciennes activités officielles, un président en train de gesticuler sans jamais faire entendre sa voix.

À brûle-pourpoint, un embêtant coup de téléphone vient perturber les belles vacances du président. On lui apprend qu'un vendeur ambulant de légumes s'est immolé par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid. « Qu'il crève ! », telle fut la réaction du régent de Carthage, qui ne juge pas l'évènement suffisamment grave pour annuler ses vacances. Le lendemain du sinistre, on annonce au président, qui a des yeux partout, que quelques manifestants se sont rassemblés dans la région de Sidi Bouzid pour protester contre le chômage et la précarité sociale. « Dispersez-les, répond le président, à coups de matraque. » Le jour suivant, on lui fait savoir que le mouvement populaire s'est élargi à plusieurs localités de Sidi Bouzid. Fou furieux, il décide de rentrer en Tunisie et de prendre les choses en main, tandis que sa famille reste à Dubaï. Dès son arrivée, il prononce un premier discours dénonçant les protestations, qu'il impute à une ingérence étrangère. Décevant, le discours ne parvient pas à contenir l'indignation populaire. Monsieur le président tente de réprimer la mobilisation par la force : il donne aux forces de l'ordre les directives pour assiéger le gouvernorat — plus personne ne sort, plus personne ne rentre. Le mouvement prend de l'ampleur ; il gagne les localités de Thala et Feriana, dans la région de Kasserine, avec la reprise scolaire. Chamboulé, l'hyper-président appelle l'armée à la rescousse pour mater l'insurrection populaire dans les villes de Kasserine, Thala et Sidi Bouzid. Mais Rachid Ammar, le chef d'état-major de l'armée de terre, refuse de tirer sur la foule — une décision qui n'est pas du goût de Ben Ali, lequel limoge le général séance tenante et l'assigne à résidence. « Je m'en occuperai plus tard, j'ai d'autres chats à fouetter maintenant », songe Ben Ali. L'impitoyable sécurocratie, qui a fait le plus clair de sa carrière dans des ministères régaliens — l'Intérieur et la Défense —, recourt à des tactiques brutales contre les émeutiers. Ses hommes font usage de gaz lacrymogène périmé et procèdent à des arrestations de masse ; ils tirent même à balles réelles pour disperser les manifestants. On déplore plusieurs dizaines de morts. Comme le dit Jean-Paul Sartre, « Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces. » Ben Ali cherche à étouffer toute velléité de révolution : le régime doit tenir le coup, quitte à sacrifier quelques âmes au passage. Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti quasi unique au pouvoir, s'affaire dans les coulisses. Le 14 janvier, alors que l'avenue Habib-Bourguiba est pleine à craquer, une foule d'au moins six cents personnes, armée de quelques bâtons et d'autres produits d'artisanat, se rassemble devant le siège du RCD, avenue Mohamed-V. Elle attend le feu vert pour prêter main-forte à la police dans sa lutte contre-subversive.

Le chaos gagne les rues. Les protestataires jettent des pierres sur les forces anti-émeutes. Les pillards profitent du couvre-feu pour piller ; ils sèment la terreur dans tout le pays — pillages, destructions, incendies. Les opposants politiques exilés surfent sur la vague des manifestations pour porter le coup de grâce au régime ; ils luttent depuis l'étranger, à travers les plateaux télévisés et les réseaux sociaux, afin de tourner la situation à leur profit. Les militants locaux sont, en majorité, réduits au silence. Devant les consulats de Tunisie à l'étranger, les ressortissants tunisiens manifestent en solidarité avec la contestation populaire, alors que d'autres pays arabes, tels que le Maroc, par peur de contagion, ont empêché les sit-in de soutien aux Tunisiens. À l'intérieur du pays, la répression policière s'intensifie et le bilan humain s'alourdit. Isolé dans son palais, le président commence à perdre pied. Il enchaîne les remaniements ministériels et les remplacements de gouverneurs. Sur la Toile, une cyberguerre oppose les militants de la liberté et la cyberpolice de Ben Ali ; l'État policier cherche par tous les moyens à museler la critique et l'information alternative en ligne. Dès le 6 janvier, il avait déjà procédé, par un coup de filet, à une vague d'arrestations de jeunes blogueurs et militants bien connus pour leur engagement. Internet, et en particulier le réseau social Facebook, a été très largement utilisé par les Tunisiens pour contourner la censure et la propagande qui dominaient dans les médias du régime. Ben Ali a même voulu brouiller le signal d'Al Jazeera qui, en braquant sa caméra dès les premières heures sur les mouvements populaires, fut le fer de lance de la révolution tunisienne. Il condamne le recours de cette chaîne à l'amplification et à la déformation des faits dans sa couverture d'évènements sociaux légitimes et pacifiques, et l'accuse d'amateurisme puisque, à son sens, elle ne fait pas le poids face à ses propres médias.

Dans le palais, les nouvelles qui tombent ne sont pas rassurantes pour le président, qui suit minutieusement les évènements : ses jours à la tête de la Tunisie sont comptés. Sur le terrain, la mobilisation s'accroît et s'étend à tout le pays, grandes villes comme communes rurales. Les milliers de Tunisiens qui ont envahi la rue répètent à tue-tête le même slogan, la même revendication : le départ de Ben Ali. Dans la capitale, Tunis, la démonstration de force met un terme à tout espoir pour le dictateur ; des dizaines de milliers de Tunisois bravent les forces de l'ordre devant le ministère de l'Intérieur afin de réclamer son départ. Les insurgés se vengent de la famille honnie : ils font sortir les habitants des villas des Trabelsi et des Ben Ali, pillent, saccagent, puis mettent le feu. Le président prononce un autre discours ; il multiplie les engagements et les concessions dans une ultime tentative de calmer la colère de la rue tunisienne, à qui il promet la liberté. Hélas, le discours ne convainc pas les Tunisiens, qui estiment que les mesures annoncées par Ben Ali sont importantes, mais arrivent trop tard. Ali Seriati, le directeur général chargé de la sécurité présidentielle, contraint Ben Ali à quitter le pays pour quelques heures, afin que les services compétents puissent déjouer le complot et garantir sa protection. L'homme se veut rassurant : le départ du président est provisoire, le temps que la situation se décante et s'apaise. « La révolution du jasmin » est un moment magique pour la plupart des Tunisiens, qui respirent à pleins poumons, pour la première fois, le parfum de la liberté. D'autres, plus sceptiques, évoquent un complot qui, selon eux, se solde seulement par la destitution de la tête du régime, la révolution n'apportant pas les changements souhaités.

Le temps s'écoule sans jamais revenir en arrière. Cette inexorable fuite du temps n'empêche pas un retour sur le passé afin d'imaginer les scénarios qui auraient pu se produire. Par un heureux concours de circonstances, le destin de la Tunisie bascule. Il faut que toutes les conditions soient réunies pour que la révolution réussisse ; que l'une d'elles fasse défaut, et le dénouement heureux n'est plus assuré. La Tunisie, le « bon élève » de la transition démocratique dans le monde arabe, est à la croisée des chemins : le moindre faux pas peut plonger le pays dans le chaos.

Revenons aux premiers jours d'émeutes et rappelons que le chef d'État était alors parti fêter un réveillon mémorable à Dubaï. Au début, il n'a pas prêté attention au suicide du jeune Tunisien. Il était loin, très loin, de penser que ce fait divers sonnerait le glas de ses vingt-trois années de règne sans partage. Ce n'est que le 28 décembre 2010, onze jours après l'incident, que Ben Ali, à l'occasion d'une première allocution télévisée, s'engage enfin à répondre aux revendications des manifestants. Il se rend dans la foulée au chevet de Mohamed Bouazizi, alors entre la vie et la mort. La photographie soigneusement orchestrée par le service de presse de la Présidence tunisienne aura des effets contraires à ceux qui étaient escomptés : c'est un face-à-face dérisoire, obscène, cynique, celui d'un tyran singeant la compassion devant le lit de celui qui sera à l'origine de sa perte. Point ultime du mensonge d'État et paroxysme de la comédie de la compassion, le grand spectacle de l'humanité feinte est ainsi perverti par une mise en scène cruelle, un truquage délibéré qui ne fonctionne plus, tant la personne du président est discréditée. Sa réaction apparaît tardive et décalée : le vendeur ambulant, déjà condamné par ses blessures, n'est pour Ben Ali que le figurant d'une rencontre ratée.

Pendant près de six mois à partir de janvier 2008, de graves troubles sociaux ont secoué le bassin minier, une région du sud-ouest tunisien particulièrement touchée par le chômage, le dénuement et la marginalisation. En août 2010, des affrontements entre Tunisiens et forces de l'ordre ont fait des blessés dans la région de Ben Guerdane, dans le sud de la Tunisie, à une trentaine de kilomètres de la Libye, après la fermeture, imposée par les autorités libyennes, du seul point de passage frontalier entre la Tunisie et la Libye aux habitants de Ben Guerdane voulant introduire des produits importés. En mars 2010, Abdessalem Trimech, un jeune homme âgé de trente et un ans, vendeur ambulant de friandises, a mis fin à sa vie en s'aspergeant d'essence puis en se transformant en torche humaine, à l'intérieur du siège du gouvernorat de Monastir. L'incident n'a pas suscité de vives réactions, malgré l'apparition d'une page Facebook à son nom : « Tous ensemble avec Abdessalem Trimech ».

L'acte d'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi aurait pu tomber dans les oubliettes comme ses prédécesseurs. La cause la plus probable de l'échec de Ben Ali à réprimer la révolution du 17 décembre 2010 est le manque de réactivité, le retard d'une réponse qui a traîné face au fléau s'élançant à la conquête de tous les recoins du pays. Trimech avait plus de chance que Bouazizi d'allumer une insurrection, en raison de son appartenance à une famille de sportifs de haut niveau : son frère Ahmed Trimech est basketteur, et sa sœur Ibtissem Trimech est une jeune rameuse médaillée d'or et d'argent aux Jeux africains d'Alger en 2007. Cependant, la prise au sérieux du suicide du jeune père de famille Trimech, l'anticipation et la mise en place de dispositions sécuritaires fermes ont tué dans l'œuf l'ébauche d'une probable révolution. Ben Ali s'est empressé de rencontrer le père et le frère de la victime, menaçant les proches de mort en guise de condoléances s'ils s'avisaient de s'exprimer. Dès l'incident, les forces de police ont quadrillé la ville : voitures blindées ratissant les artères principales, policiers en civil patrouillant dans les sentiers et ruelles. La ville était dans le collimateur des autorités. Pendant les funérailles de Trimech, certains ont tenté de pénétrer à l'intérieur du bâtiment du gouvernorat de Monastir ; d'autres ont arraché les plantes qui l'entourent. Le cordon de police, renforcé diligemment par un régiment de l'ordre public, a repris la situation en main. L'inhumation de la victime est marquée par une très grande présence sécuritaire. Ben Ali et ses subalternes ont bien manigancé, et la stratégie a porté ses fruits : l'information n'a pas circulé, et le régime vacillant a pu souffler. De même, pour le soulèvement populaire de la région du bassin minier et de Ben Guerdane, la prise en charge précoce et la répression sauvage des insurgés — dont deux jeunes au moins ont été tués par la police et des dizaines ont été blessées — ont étouffé la torche d'une rébellion avant qu'elle ne puisse embraser d'autres lieux. Les meneurs du mouvement, traduits en justice, ont écopé d'une lourde peine de prison. L'engourdissement du régime et son hésitation à « faire le nécessaire » face à la tentative de suicide de Bouazizi, qu'ont qualifiée de « cas isolé » les médias violets, ont rendu la révolution incontournable. Le manque d'une riposte immédiate, d'un agissement prudent, d'un vaccin antiémeute, de la part d'un président qui, à ce moment précis, se prélassait dans les hôtels de luxe de la « ville de l'or » — tous ces facteurs ont été déterminants dans le sort de la mutinerie et du peuple qui l'a fabriquée. Ces vacances intempestives payées sur les deniers publics furent une faille meurtrière du régime. L'absence de Ben Ali est au soulèvement populaire ce qu'est au feu le vent : il éteint le plus petit et attise le plus grand.

Un autre facteur limitant, sans lequel la révolution n'aurait pas pu avoir lieu, est assurément la contagiosité de l'acte révolutionnaire. Si les autres régions n'avaient pas fait preuve de solidarité et n'avaient pas couru au secours de Sidi Bouzid, les premiers récalcitrants auraient suffoqué, et la lueur du changement n'aurait jamais pu apparaître. En effet, plusieurs unités policières et militaires ont cerné la zone pour transformer Sidi Bouzid en véritable camp retranché. Le poids des gardiens de la paix était suffisant pour écraser les mutins, dont le slogan a progressé de la revendication de droits sociaux au changement politique intégral. Les Tunisiens ont prêté l'oreille à l'appel de détresse de Sidi Bouzid et ont amplifié la clameur des émeutes pour donner du fil à retordre aux forces de l'ordre. Le 24 décembre 2010, déjà avant la première allocution officielle du dictateur, la révolution s'est étendue à Menzel Bouzaïane, banlieue de la ville de Sidi Bouzid. À partir du 3 janvier 2011, la mutinerie a gagné tout le centre-ouest du pays : Thala, Regueb, Kasserine… La police, ébranlée, tirait anarchiquement à balles réelles. Le ton était donné : la désobéissance civile s'est métamorphosée en révolution au sens plein du mot. Quelques jours après, la rébellion a recueilli de nouvelles recrues dans tout le pays. Désorienté, sans repères, accablé par l'idée d'une cession du pouvoir si chèrement acquis grâce à un coup d'État audacieusement accompli au risque de perdre la vie, notre Ben Ali n'a pas pu renouer avec son glorieux passé, avec son palmarès exceptionnel dans l'assujettissement des velléités de contestation publique. En 1984, Mohamed Mzali, Premier ministre de l'époque, a convoqué Ben Ali, alors ambassadeur à Varsovie, à la suite des émeutes sanglantes du pain, pour le désigner directeur de la Sûreté nationale. Il voyait en lui un répresseur par excellence, unique en son genre. Ses qualités en la matière lui ont permis d'être promu ministre de l'Intérieur, puis d'être « élu » président de la République.

La solidarité révolutionnaire des compatriotes envers les habitants de Sidi Bouzid est allée de pair avec l'accessibilité des moyens de communication, notamment le téléphone portable et la Toile. Nul n'ose minimiser le rôle joué par les outils de transmission dans la narration de l'évènement, qui a atteint une audience mondiale. Le monde entier était tout yeux, tout oreilles, pour l'évènement tunisien.

Imaginons que Ben Ali, le benêt, ait eu l'inspiration de couper tous les moyens de communication disponibles, à l'instar de Kadhafi qui, pendant la révolution libyenne, coupa Internet, rendit impossibles les communications téléphoniques avec l'étranger et brouilla la chaîne Al Jazeera. Imaginons que Ben Ali, le sot, ait eu l'éclair de génie d'assécher toutes les ressources du pays — eau, électricité et communications téléphoniques —, à l'image de la violente réplique d'Al-Assad aux séditieux syriens. Si les réseaux de communication, efficace alternative à la désinformation officielle et procédé capital de rassemblement et de coordination entre les insurgés, avaient été cavalièrement rompus, le soulèvement populaire aurait été anéanti. Toute voix discordante aurait été bâillonnée.

« C'est l'armée qui a lâché Ben Ali quand elle s'est refusée — à l'inverse de la police du régime — à faire tirer sur la foule », a déclaré l'ex-chef d'état-major et ex-ambassadeur en Tunisie, l'amiral Jacques Lanxade. Nul n'ose omettre le rôle héroïque joué par la grande muette, notamment la décision courageuse de Rachid Ammar, chef d'état-major de l'armée de terre, l'homme fort de la révolution, qui a eu l'audace de s'opposer à Ben Ali, alors courroucé et incrédule. Ben Ali avait appelé l'armée à la rescousse pour dompter la rébellion, jusque-là fomentée seulement dans les régions intérieures du pays. Le général a accepté de poster des soldats afin de tempérer les ardeurs, mais il a rappelé à son supérieur, le chef suprême des forces armées, que l'armée est là pour défendre l'État des agressions extérieures, chasser les intrus et les terroristes — mais qu'ouvrir le feu sur les citoyens est totalement inadmissible. La non-intervention de l'armée a évité une horrible hécatombe. Personne ne peut oublier l'odieux « Jeudi noir » du 26 janvier 1978, où des manifestations pacifiques se sont transformées en un drame sanglant : la police, peu habituée à affronter un tel tumulte populaire, s'est effacée devant l'armée, qui a pris la relève pour reprendre le contrôle des lieux. Le bilan en pertes humaines était lourd, si écrasant qu'on ne comptait pas moins de mille deux cents victimes. L'armée est également intervenue avec des blindés lors des émeutes du pain, en 1984 ; le rétablissement de l'ordre public s'est fait au prix de plus de cent cinquante morts et de centaines de blessés. Imaginons que l'armée ait intégralement traduit en actes les ukases de Ben Ali, déterminé à faire bombarder les révoltés du quartier de Kasserine par l'armée de l'air tunisienne. Imaginons que les soldats aient reçu l'ordre d'abattre tout ce qui bouge dans les rues. Quel aurait été le prix de la révolution ? Aurait-elle connu la fin heureuse que nous lui connaissons aujourd'hui ? Le pays aurait-il été affranchi de la persécution dont Ben Ali était la figure emblématique ? On est tenté de répondre par la négative.

Pendant les évènements, lorsque l'agitation a culminé à un niveau irréversible, les services de renseignement se sont trouvés perplexes, inaptes à démêler le vrai du faux, tandis que la rumeur venait s'ajouter funestement à la vérité. Entre rumeur et tumeur, une seule lettre diffère : la rumeur est un cancer de la parole. Le on-dit, circulant de manière incontrôlable, a fait métastaser l'insurrection. Le terrain étant confus, la salle d'opérations était désemparée, impuissante à mener de minutieuses opérations coup-de-poing, à réagir stratégiquement et à contrer l'assaut populaire. La confusion régnait, et aucun appareil de l'État ne pouvait prétendre que la situation était sous son contrôle. Très haut dans la sphère de l'État, la confusion a grimpé jusqu'au délire. La mauvaise lecture et interprétation de ce qui se déroulait, l'appréhension et le surmenage ont conduit le chef de la garde présidentielle à raconter à son patron des histoires sans fondement. L'une des plus invraisemblables de ces histoires, le 14 janvier 2011, est celle de l'hélicoptère planant au-dessus du palais, à bord duquel se trouveraient des militaires cagoulés chargés d'abattre le président. Crédule envers les bobards de son officier, Ben Ali a appelé Ridha Grira, ex-ministre de la Défense, pour lui faire part de ses inquiétudes concernant cet hélicoptère. Ce dernier a démenti l'information, rappelant que seul le président de la République peut autoriser, par écrit, le décollage d'hélicoptères militaires. Ali Seriati a affolé Ben Ali en lui racontant qu'il y avait soixante mille manifestants devant le ministère de l'Intérieur, alors qu'ils étaient dix fois moins nombreux. Il lui a annoncé la mutinerie de la brigade antiterroriste et l'arrestation de quelques membres de sa famille et de sa belle-famille à l'aéroport. En exploitant la crainte de son patron, l'officier « sécurocrate » du palais de Carthage a brandi un véritable épouvantail aux yeux de Ben Ali, contraint de se dissocier du pouvoir. L'arrestation hâtive de Seriati a voilé ses véritables intentions et a tué la poule aux œufs d'or ; ses vrais motifs seront connus à l'issue de l'enquête judiciaire en cours. Lors d'une des audiences au tribunal militaire, Ali Seriati a déclaré en substance : « L'ancien président Zine El Abidine Ben Ali n'a jamais voulu s'enfuir et quitter la Tunisie. C'est moi qui l'ai forcé et poussé dans l'avion pour partir le 14 janvier 2011. » Selon lui, avoir forcé Ben Ali à quitter le pays a permis d'éviter « un bain de sang » à la Tunisie. Admettons cette hypothèse, qui semble prévaloir sur les autres causes avancées pour expliquer l'évasion du dictateur : si Ben Ali s'était entiché de son fauteuil présidentiel et avait décliné toute proposition de renoncer au pouvoir, que se serait-il passé ? La placide Tunisie aurait sombré dans le sang, le vandalisme et l'anarchie. Rappelons le paradigme libyen, où l'opiniâtreté de Kadhafi a fait glisser le pays dans les gouffres d'une guerre civile sans merci, aggravée par une ingérence militaire internationale. Heureusement pour la Tunisie, son ex-président était, à l'inverse de Kadhafi, peu enclin à l'affrontement. L'attachement de Ben Ali au trône aurait entraîné son pays dans une dépression sans pareille, une récession qui aurait fait saliver les forces impérialistes convoitant intensément « la perle de la Méditerranée ». La France n'aurait pas hésité à imposer un second protectorat à ce « pays-esclave », qui se vante d'avoir décroché sa « pseudo-indépendance » depuis le milieu du XXe siècle. Quant aux États-Unis, il s'en est fallu d'un cheveu qu'ils concrétisent le rêve d'instaurer une base militaire en Tunisie.

Le colonel Sami Sik Salem a dû attendre une année pour que l'État reconnaisse sa bravoure, liée à la décision judicieuse et téméraire qu'il a prise dans la nuit du 14 janvier, juste après l'escapade du despote. Alors que le chaos était maître de la situation, le colonel s'est affairé à combler le vide politique en choisissant d'appliquer la procédure constitutionnelle en cas de vacance du pouvoir. Il a convoqué Mohamed Ghannouchi, ex-Premier ministre, Fouad Mebazaa, ex-président du Parlement, et Abdallah Kallel, ex-président de la Chambre des conseillers, pour diffuser un discours télévisé annonçant que Mohamed Ghannouchi assurerait provisoirement les fonctions de président de la République. Le lendemain, le peuple tunisien, mécontent, a revendiqué l'application de l'article 57 de la Constitution pour écarter définitivement tout retour possible de Ben Ali au pouvoir. Ainsi, Fouad Mebazaa est devenu président par intérim.

À l'inverse de Samir Tarhouni, « superman du 14 janvier », pompeusement médiatisé pour avoir orchestré l'arrestation de certains proches de Ben Ali à l'aéroport, Sami Sik Salem, taciturne, a refusé de se répandre en anecdotes sur son geste patriotique. Au lieu d'être promu et gratifié, Sami Sik Salem a été arrêté pendant seize jours, sans savoir pourquoi, avant d'être libéré. Ce n'est qu'en janvier 2012 que le président Moncef Marzouki a annoncé qu'il avait élevé le colonel Sami Sik Salem au grade de colonel-major et l'avait nommé conseiller auprès du président de la République, chargé de la sécurité du chef de l'État et des personnalités officielles.

Imaginons que le colonel Sami Sik Salem n'ait pas pris cette mesure courageuse : que se serait-il passé ? Son supérieur, Ali Seriati, guettait le pouvoir. La Tunisie était livrée aux pillages et à la destruction. Usines, kiosques, ministères, postes de police, tribunaux, magasins, entrepôts… tous ont subi des incursions, quand ils n'ont pas été réduits en flammes. Qui a donné l'ordre à l'armée de sécuriser les quartiers et de répondre aux appels de détresse des citoyens agressés, sinon Mohamed Ghannouchi ? Qui a permis à la Tunisie de sortir la tête de l'eau, alors qu'elle était dévastée par une agitation sanglante, sinon la solidité des rouages de l'État et le respect de la Constitution ? Jetons un coup d'œil sur le putsch du Mali du 22 mars 2012. Regardons comment la suspension de la Constitution par la junte militaire qui s'est emparée du palais présidentiel de Bamako a plongé le pays dans le désordre, la déprédation et l'insécurité. La fermeture des frontières a asphyxié l'économie malienne, et la diplomatie internationale a manifesté son mécontentement et son refus de coopérer avec les putschistes.

Les Tunisiens n'ont pas oublié les jours de braise qui ont suivi la fuite de Ben Ali. Les voyous, auxquels s'ajoutaient les criminels libérés par le directeur de la prison de Mahdia le 15 janvier 2011, vagabondaient dans les rues. Les milices du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), la police politique, des mercenaires, des tireurs d'élite et des alliés encore fidèles à Ben Ali et à sa famille circulaient librement dans les artères du pays, terrorisant les citoyens en massacrant froidement des âmes candides. Beaucoup d'armes à feu ont été volées dans les postes de police attaqués et pillés. L'atmosphère était empreinte d'une panique si intense qu'on en avait le souffle coupé. Slim Chiboub, le gendre de Ben Ali, a affirmé que huit cents voitures bourrées d'explosifs avaient été disséminées à travers tout le pays, principalement à Tunis, par les dirigeants de la police tunisienne. Ayant pris l'aveu au sérieux, l'armée a passé la capitale au peigne fin. Devant cette situation cauchemardesque, des comités de quartier se sont formés en seulement vingt-quatre heures, partout dans le pays. La population civile, à bout de nerfs, a elle-même érigé un système de sécurité d'une fiabilité sans faille. Des barrages ont été dressés à l'entrée des quartiers ; chaque véhicule était obligé de s'arrêter pour la fouille. Les jeunes, armés de bâtons, de couteaux et de fusils de chasse, se tenaient en faction et coordonnaient harmonieusement avec l'armée, seule institution légitime en ces moments.

Les comités de quartier, constitués à l'improviste, ont vaillamment fait échouer, contre toute attente, un complot qui se tramait dans l'ombre pour maintenir le pays dans le chaos. La vigilance et la solidarité des Tunisiens sont venues compromettre ce projet pernicieux. Certaines milices ont été arrêtées par les comités de quartier, et bien d'autres ont renoncé à mener à bien la conspiration visant la sûreté de l'État. Si ces comités ne s'étaient pas formés, la révolution n'aurait jamais connu son élan pacifique, qui a stupéfié le monde.

Et pour finir, un dernier élément, pas moins important que les autres, a joué en faveur de la révolution tunisienne. Lequel ? La révolution libyenne, sans doute : elle aurait évité un scénario crûment sanglant en Tunisie. Comment ?

Après avoir renoncé au pouvoir, Ben Ali a trouvé asile en Arabie saoudite. Il s'est adonné à la lecture et à la prière, menant la vie paisible d'un homme vieillissant qui attend la fin de ses jours. Quant à son épouse Leïla, elle avait du mal à accepter la situation : elle, qui avait de tout temps songé à prendre la relève de son mari, n'a pas accepté l'amère réalité de devoir quitter le palais aussi précocement. La confiscation du pouvoir par le peuple tunisien, difficile à digérer, et la capture des êtres qui lui étaient chers ont incité l'ex-reine de Carthage à prendre sa revanche sur ses ennemis. Dès la fuite de son époux, le 14 janvier, elle s'est mise très vite en cheville avec Kadhafi pour reconquérir la Tunisie. Début février 2011, le dictateur libyen avait déjà formé une armée de trente mille mercenaires venus du Tchad, du Niger, de Somalie et de Serbie pour marcher sur Tunis. Kadhafi, qui enviait la Tunisie depuis son coup d'État contre le roi Idris, ne s'était jamais lassé de poursuivre son aspiration profonde, tantôt par la voie diplomatique, tantôt par la voie militaire. Le 12 janvier 1974, Kadhafi et Bourguiba avaient signé à Djerba, sur un simple papier sans en-tête, l'union mort-née de la Tunisie et de la Libye. Hédi Nouira, Premier ministre de l'époque, avait émis des réserves, ou plutôt s'était énergiquement opposé à l'union projetée. Les évènements de Gafsa, en 1980 — une action commando menée par la Libye dans la ville de Gafsa —, témoignent de l'irrésistible envie de rattacher la Tunisie à la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Pour le colonel Kadhafi, l'échappée de Ben Ali s'est avérée un terrain propice à l'éclosion de son vieux rêve. La grande muette tunisienne, forte de seulement trente-six mille gendarmes, ne résisterait guère à l'assaut. Kadhafi avait promis à Leïla de vandaliser la Tunisie, de la transformer en un champ de ruines qui dérouleraient un tapis rouge à la reine pour recouvrer le pouvoir. Malheureusement pour elle, Kadhafi s'est servi de ses trente mille mercenaires pour organiser sa propre défense contre l'insurrection libyenne. Au terme de la guerre, il a fini par être tué.

La sédition libyenne, une grâce tombée du ciel au bon moment, a réduit à néant le plan qui avait allié Leïla à Mouammar. Sans quoi, un malheur sans pitié se serait abattu sur la chanceuse Tunisie, échappant de justesse à un désastre effroyable.

Sans que la liste soit exhaustive, ces quelques éventualités auraient pu faire basculer la révolution du jasmin dans un détour infernal, semé d'embûches, bien différent de ce que nous connaissons aujourd'hui.

 

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Nouvelle — Les Incandescents

25 Février 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Le premier séminaire eut lieu un samedi de février 2012, dans une salle des fêtes louée à l'écart de la ville.

Sur l'affiche, le visage de Victor Sorel occupait presque toute la page.

Costume noir. Chemise blanche. Sourire parfait.

En dessous, trois mots :

DÉPASSEZ VOS LIMITES.

Ils étaient quarante-deux ce matin-là.

Certains avaient payé pour retrouver confiance.

D'autres pour réussir professionnellement.

Claire, trente-six ans, était venue parce qu'elle ne savait plus très bien ce qu'elle attendait de sa vie.

Victor entra sans musique.

Il posa son micro.

— Vous êtes venus chercher une solution.

Personne ne bougea.

— Je vais vous décevoir. Je ne vais pas vous donner une solution.

Il marqua une pause.

— Je vais vous montrer pourquoi vous n'en avez jamais trouvé.

Cette fois, plusieurs sourirent.

À midi, ils étaient debout depuis trois heures.

Ils avaient crié leur prénom.

Répété des phrases.

Couru dans la salle.

Victor circulait entre eux comme s'il connaissait chacun depuis longtemps.

— Plus fort !

Les voix montèrent.

— Encore !

Claire cria jusqu'à avoir mal à la gorge.

Victor sourit.

— Vous voyez ? Votre corps vient de comprendre avant votre tête.

Le soir, il les fit sortir dans le froid.

Une ligne de braises attendait au milieu de la cour.

Un silence passa.

— Ceux qui veulent rester prisonniers peuvent rentrer chez eux.

Personne ne bougea.

— Les autres avancent.

Un homme fit un pas.

Puis un deuxième.

Claire sentit la chaleur sur ses jambes.

— Ne réfléchis pas, lui dit Victor.

Elle traversa.

Ses pieds brûlèrent.

Elle arriva de l'autre côté.

Victor l'attendait.

— Tu vois ?

Elle regarda ses semelles.

Rien.

Elle rit.

Elle pleura presque.

Les applaudissements éclatèrent.

Le lundi, Claire raconta l'expérience à sa sœur.

— J'ai marché sur des braises.

Sa sœur posa sa tasse.

— Pourquoi ?

— Pour voir si j'étais capable.

— Et alors ?

Claire sourit.

— Je l'ai fait.

Elle ne raconta pas les ampoules.

Le mois suivant, Victor annonça un programme plus fermé.

Le Cercle.

Vingt personnes seulement.

Il disait que les transformations profondes ne pouvaient pas se faire avec des spectateurs.

Claire fut choisie.

Elle en fut fière.

Dans le groupe, ils commencèrent à employer des mots qu'ils n'utilisaient nulle part ailleurs.

La vie ordinaire était le Bruit.

Les proches qui décourageaient étaient les Freins.

Les anciens comportements étaient le Vieux Moi.

Victor était simplement appelé Le Guide.

Il n'interdisait jamais explicitement de voir sa famille.

Il posait seulement des questions.

— Qui vous rappelle constamment qui vous étiez ?

— Ma mère, répondit Claire.

— Et quand vous lui parlez, qui redevenez-vous ?

Elle ne répondit pas.

— Voilà.

Le mot resta.

Voilà.

Bientôt, chaque difficulté avait son explication.

Si quelqu'un échouait, c'était une résistance.

S'il doutait, c'était une résistance.

S'il trouvait la méthode excessive, c'était encore une résistance.

Lors d'une séance, Victor demanda à chacun de monter sur une chaise et de raconter son plus grand échec.

Quand vint le tour de Paul, il resta silencieux.

— Je n'ai rien à dire.

Victor sourit.

— Tu viens de nous dire pourquoi tu es ici.

Quelques rires.

Paul descendit de la chaise.

Le lendemain, il écrivit sur le groupe :

Je crois que j'ai mal vécu la séance.

Trois réponses arrivèrent.

C'est ta résistance.

Le Guide t'a touché au bon endroit.

Ne fuis pas maintenant.

Paul ne revint pas.

Victor annonça qu'il n'avait pas été « prêt ».

Claire ne se demanda pas pourquoi personne ne pouvait simplement dire qu'une séance avait été mauvaise.

Elle commença à employer les mots du groupe avec sa famille.

— Tu es dans le Bruit.

Sa sœur la regarda.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Tu ne peux pas comprendre.

— Comprendre quoi ?

Claire se leva.

— Voilà.

Elle partit.

Au travail, elle parlait de discipline, d'énergie, de passage à l'action.

Elle avait changé sa photo de profil pour une image prise pendant le séminaire.

On la voyait sourire devant les braises.

Elle écrivait :

On devient quelqu'un le jour où l'on cesse de négocier avec ses limites.

Les membres du Cercle partageaient ses publications.

Victor les félicitait.

Puis, en privé, il envoyait parfois un message.

Tu peux aller plus loin.

Claire attendait ces quatre mots.

Un soir, Victor annonça le dernier exercice.

Chacun devait choisir une personne de son entourage et lui dire ce qu'il n'avait jamais osé lui dire.

Le lendemain, Claire appela sa sœur.

— Je t'en veux.

— Pourquoi ?

— Parce que tu me tires toujours vers le bas.

— Claire…

— Tu ne crois jamais en moi.

— Je t'ai toujours soutenue.

— C'est faux.

Sa sœur resta silencieuse.

Claire sentit quelque chose se briser.

Mais lorsqu'elle raconta la conversation au groupe, les messages furent enthousiastes.

Libération.

Bravo.

Tu as choisi ton évolution.

Elle dormit cette nuit-là avec une étrange sensation de victoire.

Trois semaines plus tard, Victor réunit le Cercle.

Il annonça une nouvelle étape.

— Vous avez appris à vous libérer des autres. Maintenant, vous allez apprendre à vous libérer de vous-mêmes.

Un homme demanda :

— Ça veut dire quoi ?

Victor sourit.

— Tu viens de commencer.

Il leur demanda de remettre leur téléphone pendant vingt-quatre heures, de ne parler à personne qui ne faisait pas partie du groupe et d'effectuer une série d'exercices qu'il ne détailla qu'au dernier moment.

Claire obéit.

Le soir, sa sœur vint chez elle.

— Ouvre.

Claire resta derrière la porte.

— Je suis désolée, mais je ne peux pas.

— Tu me fais peur.

Claire ferma les yeux.

Cette phrase la traversa.

Elle faillit ouvrir.

Son téléphone vibra.

Un message du groupe :

Quand les Freins paniquent, c'est que vous avancez.

Claire regarda la porte.

— Va-t'en.

Sa sœur pleura dans l'escalier.

Claire attendit qu'elle parte.

Puis elle retourna s'asseoir devant son téléphone.

Le lendemain, Victor entra dans la salle.

Tous étaient épuisés.

Il les regarda.

— Qui a douté de moi cette nuit ?

Personne ne répondit.

Victor attendit.

Puis Claire leva lentement la main.

Il sourit.

— Bien.

Elle baissa les yeux.

— Je me suis demandé si tout ça n'était pas…

Elle n'acheva pas.

Victor s'approcha.

— N'était pas quoi ?

— Trop.

Il la regarda quelques secondes.

— Et tu es quand même revenue.

Claire hocha la tête.

— Oui.

— Alors ton doute vient de confirmer que tu es au bon endroit.

Personne ne rit.

Personne ne protesta.

Victor se retourna vers les autres.

— Le doute n'est pas toujours un avertissement.

Il posa une main sur la chaise.

— Parfois, c'est la dernière porte avant la liberté.

Les applaudissements commencèrent doucement.

Puis plus fort.

Claire applaudit aussi.

Elle ne savait plus exactement pourquoi.

Mais autour d'elle, quarante personnes faisaient le même geste.

Et cette fois, personne n'avait besoin de Victor pour leur dire ce que cela signifiait.

 

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Nouvelle — Le Dernier Niveau

7 Janvier 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En janvier 2012, Mathieu avait quinze ans et jouait à Empire of Ashes depuis trois mois.

Au début, il y jouait une heure après les cours.

Son personnage était un archer sans importance, équipé d'une armure grise.

Il avançait lentement.

Puis il découvrit les récompenses quotidiennes.

Chaque jour, à dix-neuf heures, une boîte virtuelle apparaissait.

BONUS DE CONNEXION : JOUR 7.

Il fallait seulement se connecter.

Le huitième jour, il oublia.

Le lendemain, il recommença à zéro.

Cette fois, il mit une alarme.

À dix-neuf heures.

Puis à minuit.

Puis à six heures du matin, parce qu'une mission spéciale ne durait que quelques heures.

Sa mère entendait parfois son téléphone vibrer dans la nuit.

— Mathieu, dors.

— J'arrive.

Il ne venait pas.

Un mois plus tard, il avait rejoint un clan.

Les Veilleurs.

Ils étaient vingt-sept.

Le chef s'appelait Korr.

Il avait un personnage immense, couvert d'or.

Mathieu admirait son équipement.

Un soir, Korr écrivit :

On cherche des joueurs sérieux.

Mathieu répondit immédiatement.

Moi.

Korr lui demanda son niveau.

Mathieu donna le chiffre.

Quelques secondes plus tard :

Encore trop bas.

Il sentit une chaleur lui monter au visage.

Il joua jusqu'à deux heures du matin.

Le lendemain, il arriva au lycée les yeux rouges.

En mathématiques, il s'endormit pendant un contrôle.

Sa copie fut rendue avec une note entourée en rouge.

7/20.

Son père la posa sur la table du dîner.

— Tu peux m'expliquer ?

— J'ai eu un mauvais jour.

— Tu as eu combien ?

Mathieu ne répondit pas.

— Sept.

Sa mère regarda son assiette.

— Il faut que tu travailles davantage.

Mathieu haussa les épaules.

— Je sais.

Dans sa chambre, une notification apparut.

Korr : Raid ce soir. Présence obligatoire.

Mathieu sourit.

Le contrôle était déjà oublié.

Le clan, lui, l'attendait.

Les semaines suivantes, son personnage progressa rapidement.

Il obtint une nouvelle armure.

Puis une monture.

Puis une arme rare.

À chaque récompense, les autres joueurs réagissaient.

GG Mathieu.

Belle pièce.

Tu montes vite.

Son prénom apparaissait dans le classement.

Pour la première fois, il avait quelque chose que les autres pouvaient mesurer.

Au lycée, personne ne lui demandait son niveau.

Dans le jeu, tout le monde le savait.

En mars, il était devenu l'un des meilleurs joueurs des Veilleurs.

Korr lui donna un nouveau rôle.

Officier.

Mathieu fit une capture d'écran.

Il l'envoya à son père.

— Regarde.

Son père regarda le téléphone.

— C'est quoi ?

— Je suis officier.

— Dans quoi ?

Mathieu soupira.

— Laisse tomber.

Le soir même, Korr écrivit :

Les officiers doivent montrer l'exemple.

Mathieu resta connecté jusqu'à cinq heures du matin.

À sept heures, sa mère ouvrit la porte.

— Tu es malade ?

— Non.

— Pourquoi tu n'es pas couché ?

— J'ai pas sommeil.

Il mentait.

Ses yeux brûlaient.

Au lycée, il manqua le premier cours.

Puis le deuxième.

Quand il arriva, le professeur lui demanda :

— Tout va bien ?

— Oui.

— Tu es sûr ?

— Oui.

Il alla s'asseoir au fond.

Son téléphone vibra dans sa poche.

Il ne le regarda pas.

Il savait déjà.

Un raid.

Une mission.

Une récompense.

Une urgence.

Il attendit la récréation.

Korr : où es-tu ?

Mathieu répondit :

En cours.

La réponse fut immédiate.

On ne quitte pas une équipe au milieu d'une bataille.

Mathieu fixa l'écran.

Il sentit une culpabilité qu'il ne connaissait pas avec ses professeurs.

Le soir, il se connecta.

— Désolé.

Korr répondit :

Prouve-le.

Mathieu joua jusqu'au matin.

En avril, ses résultats s'effondrèrent.

9 en français.

6 en histoire.

5 en sciences.

Son père coupa Internet.

Mathieu resta immobile devant le routeur.

— Tu le rallumes.

— Non.

— J'ai un raid.

— Tu as quinze ans.

— Ils comptent sur moi.

Son père se retourna.

— Qui ?

Mathieu ne répondit pas.

— Des inconnus ?

— Ce sont mes amis.

— Tu ne les connais même pas.

Mathieu claqua la porte.

Dans sa chambre, il regarda son ordinateur éteint.

Il ne savait pas quoi faire de ses mains.

Pour la première fois depuis des mois, personne ne lui demandait rien.

Cette absence lui fit plus mal qu'une punition.

À vingt-deux heures, il sortit de sa chambre.

— Papa ?

Aucune réponse.

Il descendit.

Le routeur était toujours éteint.

Il retourna dans sa chambre.

Son téléphone contenait vingt-trois messages.

Le clan avait gagné sans lui.

Korr avait écrit :

Tu nous as abandonnés.

Puis :

On ne peut pas compter sur toi.

Mathieu relut les phrases.

Le lendemain, il récupéra le mot de passe du réseau familial et se reconnecta.

Il n'avait pas réfléchi.

Il avait simplement besoin de voir son personnage debout.

Les jours suivants, il trouva d'autres moyens.

Connexion au lycée.

Téléphone d'un camarade.

Wi-Fi d'un café.

Il jouait dès qu'il pouvait.

Ses notes continuèrent de baisser.

Sa mère entra un soir dans sa chambre.

Les volets étaient fermés.

Des emballages traînaient sur le bureau.

Mathieu jouait dans le noir.

— Tu ne viens plus manger.

— J'arrive.

— Tu dis toujours ça.

Il continua à jouer.

— Mathieu.

— Quoi ?

— Regarde-moi.

Il retira son casque.

Sa mère resta devant lui.

— Je ne te reconnais plus.

Mathieu baissa les yeux.

— C'est temporaire.

— Depuis combien de temps tu dis ça ?

Il ne répondit pas.

Elle repartit.

Quelques secondes plus tard, il remit son casque.

Une voix surgit dans le jeu.

— Mathieu ?

C'était Korr.

— Ouais.

— On a besoin de toi.

Mathieu ferma les yeux.

Puis il sourit.

— J'arrive.

En juin, le conseil de classe annonça qu'il redoublerait.

Son père resta silencieux lorsqu'il l'apprit.

Sa mère pleura dans la cuisine.

Mathieu monta dans sa chambre.

Il ouvrit son compte.

Une notification l'attendait.

ÉVÉNEMENT EXCLUSIF — SAISON FINALE.

Une récompense exceptionnelle serait attribuée aux joueurs présents chaque jour pendant trente jours.

Mathieu regarda le compteur.

Jour 1.

Il pensa au redoublement.

À ses parents.

À ses amis qu'il ne voyait plus.

Puis au clan.

Korr venait d'écrire :

Cette fois, on va jusqu'au bout.

Mathieu posa son doigt sur l'écran.

Il aurait pu fermer la fenêtre.

Il aurait pu descendre.

Il resta pourtant assis.

La musique du jeu commença.

Son personnage apparut au milieu d'une forteresse.

Autour de lui, vingt-six silhouettes attendaient.

— T'es là, dit Korr.

Mathieu regarda l'écran.

— Oui.

Dans le couloir, son père passa devant sa porte.

Il s'arrêta.

La porte était entrouverte.

Il entendit son fils rire.

Un rire qu'il n'avait pas entendu depuis longtemps.

Il resta quelques secondes.

Puis continua son chemin.

À l'écran, la forteresse s'ouvrit.

MISSION COMMENCÉE.

Mathieu remit son casque.

Dehors, il faisait jour.

Il ne le vit pas.

 

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Nouvelle — Les Seize Millions

3 Décembre 2011 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Le premier message arriva un mardi matin de septembre 2011.

Marc Legrand était assis dans le train qui le conduisait à son travail lorsque son téléphone vibra.

L'expéditeur s'appelait :

The Law Office of Clinton Consultancy

Le message était en anglais, mais suffisamment simple pour qu'il en comprenne l'essentiel.

Un homme nommé Fanu Désiré était mort au Bénin.

Il n'avait pas d'héritier direct.

Son nom apparaissait dans un ancien dossier familial.

Seize millions d'euros.

Marc relut la phrase.

Puis il regarda autour de lui.

Personne ne faisait attention à lui.

Il sourit.

— Ça, c'est pour quelqu'un d'autre.

Il allait supprimer le message lorsqu'une seconde notification apparut.

Mr Legrand, please answer urgently.

Il répondit.

D'abord par curiosité.

Puis par jeu.

Trois jours plus tard, il ne jouait plus.

Un certain Maître Clinton lui expliqua que le dossier était délicat, que plusieurs héritiers potentiels avaient déjà tenté de réclamer la fortune et que sa discrétion était indispensable.

Marc posa des questions.

Au début.

Il demanda comment un homme qu'il ne connaissait pas pouvait lui laisser seize millions.

On lui envoya des documents.

Certains portaient des cachets, des signatures, des numéros de dossier.

Il y avait des lettres officielles, des photographies d'immeubles administratifs, des copies de passeports.

Marc ne comprenait pas tout.

Mais justement.

Les choses compliquées lui paraissaient plus sérieuses que les choses simples.

— Tu te rends compte ? dit-il à sa sœur au téléphone.

— De quoi ?

— J'ai peut-être un héritage.

Elle éclata de rire.

Marc ne rit pas.

— Je suis sérieux.

— Un héritage de qui ?

— Un monsieur qui s'appelait Fanu Désiré.

— Et tu le connaissais ?

— Non.

— Alors pourquoi il te donne seize millions ?

Marc resta silencieux.

Il aurait fallu répondre : Je ne sais pas.

À la place, il dit :

— Ils ont retrouvé mon nom dans les archives.

Sa sœur soupira.

— Marc…

— Attends de voir.

Il ne lui parla plus du dossier.

Les messages, eux, continuèrent.

Chaque problème en faisait apparaître un autre.

Il fallait régler des frais administratifs.

Puis une taxe inattendue.

Puis une formalité bancaire.

Marc commença à envoyer de petites sommes.

Chaque paiement était suivi d'un message rassurant.

Your file is progressing.

Il imprimait les courriels et les classait dans une chemise bleue.

Un soir, il posa la chemise sur la table de sa cuisine.

Sa collègue Claire, venue prendre un café, regarda les papiers.

— C'est quoi ?

— Mon héritage.

Elle sourit.

— Tu as gagné au loto ?

— Mieux.

Il lui raconta tout.

Claire parcourut quelques pages.

— Tu connais cet homme ?

— Non.

— Tu as rencontré l'avocat ?

— Pas encore.

— Tu as parlé à une banque ?

— Ils s'en occupent.

Claire leva les yeux.

— Et tu as déjà payé ?

Marc se renfrogna.

— Des frais normaux.

— Pour recevoir seize millions ?

Il reprit immédiatement les documents.

— Tu ne comprends pas.

C'était devenu sa phrase préférée.

Chaque objection trouvait la même réponse.

Tu ne comprends pas.

Un matin, Maître Clinton lui annonça une complication majeure.

Le transfert ne pourrait pas être effectué depuis l'Europe.

Marc devait venir au Bénin pour signer les derniers documents.

Le voyage était présenté comme une formalité.

Quelques jours.

Une signature.

Puis le virement.

Marc sentit son cœur battre plus vite.

Il ouvrit une carte sur Internet.

Cotonou.

Il regarda les billets d'avion.

Pour la première fois, les seize millions avaient une adresse.

Il annonça son départ à sa sœur.

— Tu ne vas pas faire ça.

— Pourquoi ?

— Parce que ça n'a aucun sens.

— Justement. Si c'était une arnaque, ils ne me feraient pas venir.

Elle le regarda longuement.

— Marc, tu viens de dire exactement l'inverse de ce qu'il faudrait.

Il se leva.

— Ils ont des bureaux.

— Tu les as vus ?

— J'ai des photos.

— Marc…

— J'ai les documents.

— Des documents qu'ils t'ont envoyés.

Il attrapa sa chemise bleue.

— Tu sais combien ça fait, seize millions ?

— Oui.

— Non. Tu ne sais pas.

Il ouvrit son ordinateur et calcula.

Avec cette somme, il pouvait quitter son travail.

Acheter une maison.

Aider sa sœur.

Rembourser les dettes de ses parents.

Il imagina même une fondation portant son nom.

Tout cela existait déjà dans sa tête.

Il ne possédait encore rien.

Mais il avait commencé à dépenser l'argent.

Le jeudi soir, il fit sa valise.

Passeport.

Chemises.

Ordinateur.

Chemise bleue.

Et une enveloppe contenant ses derniers euros.

Il dormit mal.

À quatre heures du matin, son téléphone vibra.

URGENT.

Maître Clinton annonçait une dernière difficulté.

Une somme importante devait être disponible à l'arrivée.

Marc relut le message.

Il ne lui restait presque plus d'argent.

Une solution lui vint immédiatement.

Il pouvait emprunter.

Il ouvrit son carnet d'adresses.

Puis s'arrêta.

Pour la première fois depuis des semaines, il ne pensa pas aux seize millions.

Il pensa à quelque chose de beaucoup plus petit.

Un détail.

Une phrase.

Il avait reçu, deux jours auparavant, un document dans lequel le nom de Fanu Désiré était écrit avec un accent différent de celui utilisé dans le premier.

Il avait remarqué la faute.

Puis l'avait oubliée.

Marc se leva.

Il chercha les deux fichiers.

Les noms n'étaient pas identiques.

Il appela Claire.

Elle décrocha après plusieurs sonneries.

— Marc ?

— Tu dors ?

— Oui.

— Regarde tes mails.

Il lui transféra les documents.

Quelques minutes passèrent.

Puis Claire répondit :

— Tu vois quelque chose ?

— Le nom.

— Oui.

— Tu avais raison.

Elle ne dit rien.

Marc s'assit sur le bord du lit.

Sa valise était ouverte devant lui.

— Je pars demain, murmura-t-il.

— Non.

— Je sais.

Il regarda son billet posé sur la table.

Il avait payé le voyage.

Il avait déjà donné de l'argent.

Il avait menti à sa sœur.

Il avait presque quitté son travail dans sa tête.

Tout cela parce qu'il avait voulu croire.

Claire lui demanda :

— Marc, est-ce que tu sais seulement qui est ce Fanu Désiré ?

Il ne répondit pas.

— Est-ce que tu sais pourquoi il t'aurait choisi ?

Toujours rien.

— Est-ce que tu sais pourquoi tu dois payer pour recevoir son argent ?

Marc ferma les yeux.

La question resta dans la chambre.

Pas de document.

Pas de cachet.

Pas de signature.

Une simple question.

Il annula son billet au matin.

Puis il appela la banque.

Puis il changea ses mots de passe.

Enfin, il supprima les messages.

Avant de fermer l'ordinateur, il ouvrit une dernière fois le premier courriel.

Seize millions d'euros.

Il regarda longtemps le chiffre.

Ce qui lui faisait le plus honte n'était pas d'avoir été trompé.

C'était d'avoir déjà vécu cette fortune.

Il avait choisi sa maison.

Son avenir.

La vie de sa famille.

Tout avait existé pendant plusieurs semaines dans un monde où il suffisait qu'un inconnu écrive une somme pour que tout devienne possible.

Marc ferma l'écran.

Dans la pièce sombre, son reflet disparut.

Il resta quelques secondes immobile.

Puis il prit la chemise bleue.

Il ne la brûla pas.

Il ne la déchira pas.

Il la rangea simplement dans un tiroir.

À côté des papiers dont il savait désormais qu'ils ne valaient rien.

Et, pendant longtemps, il ne parvint pas à décider ce qui avait été le plus dangereux :

les mensonges qu'on lui avait racontés,

ou tout ce qu'il avait inventé lui-même pour pouvoir y croire.

 

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Nouvelle — Les Élus

26 Novembre 2011 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Quand Julien annonça qu'il allait changer de vie, personne ne remarqua que sa vie n'avait jamais vraiment commencé.

Il avait trente-deux ans, un découvert permanent et un emploi qu'il appelait provisoire depuis six ans.

Il vivait dans un deux-pièces au-dessus d'une boulangerie.

Le matin, il descendait acheter un café.

Le soir, il remontait avec la même impression : quelque chose devait arriver.

Mais rien n'arrivait.

Un mardi de novembre 2011, il quitta son travail.

Son patron lui demanda :

— Tu as trouvé autre chose ?

Julien répondit :

— J'ai trouvé mieux.

Il n'avait rien trouvé.

Il avait simplement compris une chose.

Les gens n'achetaient pas seulement des produits.

Ils achetaient des explications.

Il loua une petite salle dans un hôtel de banlieue.

Il imprima cent prospectus.

Sur l'affiche, il n'était pas question d'argent.

Ni de richesse.

Ni de réussite financière.

Seulement trois mots :

DEVENEZ QUELQU'UN.

En dessous :

Une journée pour comprendre pourquoi votre vie ne ressemble pas encore à celle que vous méritez.

Le premier séminaire réunit dix-sept personnes.

Une caissière.

Deux chômeurs.

Un chauffeur-livreur.

Une secrétaire.

Un homme qui avait fermé son entreprise.

Une femme qui venait de divorcer.

Et plusieurs autres qui ne parlaient presque pas.

Julien entra dans la salle à neuf heures précises.

Il ne commença pas par se présenter.

Il regarda les dix-sept personnes.

Longtemps.

Puis il dit :

— Combien parmi vous ont déjà eu l'impression d'être faits pour autre chose ?

Douze mains se levèrent.

Il attendit.

Puis :

— Et combien ont fini par croire que le problème venait d'eux ?

Toutes les mains se levèrent.

Julien sourit.

Il venait de trouver son métier.

Pendant trois heures, il ne leur apprit presque rien.

Il leur demanda de parler.

De raconter leur travail.

Leurs échecs.

Leurs regrets.

Ce qu'ils auraient voulu devenir.

Il appelait chacun par son prénom.

Il écoutait avec une attention presque douloureuse.

Quand quelqu'un pleurait, il ne se précipitait pas.

Il attendait.

Puis il disait :

— Vous n'êtes pas faible. Vous avez simplement vécu trop longtemps dans un environnement qui vous a appris à penser petit.

La phrase fonctionnait.

À la fin de la journée, il proposa un programme de trois mois.

Le prix était de 1 200 euros.

Une femme leva la main.

— Je suis au chômage.

Julien la regarda.

— Alors vous êtes probablement la personne qui en a le plus besoin.

Elle baissa les yeux.

— Je ne peux pas me le permettre.

— Je ne vous ai pas demandé si vous pouviez vous le permettre.

Il marqua une pause.

— Je vous demande combien vous êtes prête à perdre pour rester exactement où vous êtes.

Personne ne parla.

La femme signa le soir même.

Elle n'avait pas 1 200 euros.

Elle utilisa sa réserve.

Julien, lui, rentra chez lui avec 17 400 euros de promesses.

Il ne compta pas l'argent.

Il compta les personnes.

Dix-sept.

C'était plus important.

Les semaines suivantes, il perfectionna son personnage.

Il acheta des chemises sobres.

Une montre.

Un ordinateur.

Il loua un bureau qu'il n'utilisait presque jamais.

Il fit photographier ses séminaires.

Les salles semblaient toujours pleines.

Les photographies ne montraient jamais les chaises vides.

Sur son site apparurent des témoignages.

« Julien m'a permis de comprendre qui j'étais. »

« J'ai enfin repris le contrôle de ma vie. »

« Je ne me reconnais plus. »

Certains témoignages étaient réels.

D'autres avaient été réécrits.

Quelques-uns n'avaient jamais été prononcés.

Julien ne considérait pas cela comme un mensonge.

Il appelait ça donner aux gens les mots qu'ils n'avaient pas encore trouvés.

Son entreprise grandit.

Il changea le nom des formations.

Révélation.

Identité Supérieure.

L'Ascension.

Puis il lança un programme réservé à ceux qui avaient « compris le premier niveau ».

Le prix monta.

2 500 euros.

Puis 4 000.

Il ne disait jamais :

Vous allez devenir riche.

Il disait :

— Vous allez devenir quelqu'un.

Cette phrase était son invention la plus rentable.

Parce que personne ne savait exactement ce qu'elle signifiait.

Un jour, après une conférence, un homme l'attendit dans le couloir.

Il avait cinquante ans.

Il s'appelait Michel.

— J'ai fait votre programme, dit-il.

— Et ?

Michel hésita.

— Je suis toujours au chômage.

Julien resta silencieux.

— Mais je pense différemment.

Julien sourit.

— Alors le programme fonctionne.

Michel baissa les yeux.

— J'ai emprunté pour le payer.

Le sourire de Julien disparut.

— Vous avez investi en vous.

— Ma femme veut que je rembourse.

— Votre femme a peur.

Michel releva la tête.

— Et si vous aviez tort ?

Pour la première fois, Julien sembla surpris.

Il répondit doucement :

— Vous voyez ? Vous recommencez à penser comme avant.

Michel partit.

Julien le regarda s'éloigner.

Puis il demanda à son assistante :

— Le prochain témoignage vidéo est prêt ?

— Oui.

— Celui de la femme qui avait perdu son emploi ?

— Elle a dit qu'elle ne voulait plus témoigner.

Julien réfléchit.

— Trouvez quelqu'un d'autre.

Quelques mois plus tard, Julien était devenu une petite célébrité.

Des magazines l'interviewaient.

Des photographies de lui circulaient sur Internet.

Il parlait de liberté, de courage et de responsabilité personnelle.

Il avait appris à regarder les caméras sans cligner des yeux.

On l'appelait parfois « le vendeur de bonheur ».

Il corrigeait toujours.

— Je ne vends pas du bonheur.

Puis il souriait.

— Je vends une décision.

Les salles étaient désormais remplies de centaines de personnes.

Certaines avaient fait six heures de route.

Une femme avait posé trois jours de congé.

Un homme avait emprunté l'argent à son frère.

Un autre avait vendu sa voiture.

Ils arrivaient avec leurs vêtements ordinaires et leurs visages fatigués.

Ils repartaient avec des cahiers couverts de phrases.

Je mérite davantage.

Je ne suis pas comme les autres.

Ma vie commence aujourd'hui.

Julien les regardait écrire.

Il éprouvait parfois une émotion étrange.

Pas de la compassion.

Quelque chose de plus proche de la puissance.

Ils étaient venus chercher une direction.

Et c'était lui qui la leur donnait.

Un soir, après un séminaire, une jeune femme resta seule dans la salle.

Elle s'appelait Nadia.

Elle avait vingt-six ans.

— Monsieur Delmas ?

— Oui ?

— Je voulais vous remercier.

— Pourquoi ?

Elle sourit.

— Parce que j'ai enfin compris pourquoi ma vie était comme ça.

Julien attendit.

— Pourquoi ?

Elle répondit :

— Parce que je ne suis personne.

Julien sentit une satisfaction profonde lui traverser le corps.

Il aurait pu la corriger.

Il ne le fit pas.

Il posa simplement une main sur son épaule.

— Maintenant, vous pouvez devenir quelqu'un.

Elle pleura.

Il la laissa pleurer.

Puis lui tendit le formulaire d'inscription au niveau supérieur.

Cette nuit-là, Julien rentra tard.

Il traversa son appartement devenu luxueux.

Sur son bureau, une enveloppe l'attendait.

Il l'ouvrit.

Une lettre.

Pas d'insulte.

Pas de menace.

Seulement quelques lignes.

Un ancien participant écrivait qu'il avait perdu son emploi après avoir quitté son travail sur les conseils d'un séminaire.

Qu'il avait contracté deux crédits.

Que son couple était terminé.

Qu'il ne savait plus quoi faire.

À la fin, une phrase :

Je croyais que vous alliez m'apprendre à devenir quelqu'un.

Julien resta longtemps devant la lettre.

Puis il la plia.

Il ne la jeta pas.

Il la rangea dans un tiroir.

Le lendemain matin, il devait parler devant huit cents personnes.

Dans les coulisses, son assistante lui demanda :

— Vous êtes prêt ?

Julien ajusta ses manches.

— Toujours.

Les lumières s'allumèrent.

Huit cents visages le regardèrent.

Il avança jusqu'au centre de la scène.

Silence.

Puis il posa son micro.

— Je ne vais pas vous apprendre à devenir riches.

Quelques personnes sourirent.

— Je ne vais même pas vous promettre que votre vie sera meilleure.

La salle devint silencieuse.

Julien regarda les visages devant lui.

Des chômeurs.

Des employés.

Des endettés.

Des hommes qui avaient honte de leur salaire.

Des femmes qui avaient cessé de croire à leurs propres projets.

Des gens qui avaient payé pour ne plus se sentir ordinaires.

Il dit :

— Je vais simplement vous poser une question.

Il attendit.

— Combien êtes-vous prêts à payer pour ne plus être personne ?

Personne ne bougea.

Puis, au fond de la salle, quelqu'un commença à applaudir.

Un deuxième le suivit.

Puis dix.

Puis toute la salle.

Julien resta immobile au milieu des applaudissements.

Il regarda les huit cents personnes debout.

Et, pendant quelques secondes, il eut enfin l'impression d'être devenu quelqu'un.

Il ne vit pas que, derrière les portes de la salle, plusieurs participants faisaient déjà la queue pour demander comment obtenir un remboursement.

 

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Nouvelle — Les Nôtres

10 Septembre 2011 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Le soir du 3 septembre 2011, Julien regardait le match seul dans son appartement.

Son club, le Racing de Valmont, recevait son voisin historique, l'Union de Saint-Roch.

À la vingt-deuxième minute, Valmont marqua.

Julien se leva d'un bond.

— Allez !

Il envoya un message sur le forum des supporters.

On les tient.

Quelqu'un répondit :

Comme toujours.

Julien sourit.

Il ne connaissait pas cet homme.

Il ne connaissait presque personne sur le forum.

Pourtant, depuis quelques mois, il y venait chaque soir.

On y parlait des joueurs, de l'arbitre, des anciens matchs, des blessures.

Surtout, on y parlait de Saint-Roch.

Au début, Julien lisait.

Puis il commenta.

Puis il corrigea.

Un soir, quelqu'un écrivit :

Valmont n'a jamais eu de grands joueurs.

Julien répondit :

Tu ne peux pas dire ça si tu ne connais pas l'histoire du club.

Il relut son message avant de l'envoyer.

Il avait écrit « notre histoire ».

Il ne corrigea pas.

  •  

La saison avançait.

Sur le forum, les deux camps se répondaient de plus en plus.

Une photo de supporter devenait une provocation.

Une chanson devenait une insulte.

Une faute d'arbitrage prouvait que l'autre équipe était protégée.

Julien commença à reconnaître les pseudonymes de ceux d'en face.

Il ne disait plus :

« ce supporter ».

Il disait :

« eux ».

Un soir, son ami Karim lui demanda :

— Tu les connais ?

— Qui ?

— Les types du forum.

Julien haussa les épaules.

— Pas personnellement.

— Alors pourquoi tu t'énerves ?

Julien réfléchit.

— Parce qu'ils parlent de nous.

Karim sourit.

— Ils parlent d'un club.

Julien ne répondit pas.

  •  

En novembre, Valmont perdit à Saint-Roch.

Deux à zéro.

À la fin du match, une vidéo apparut sur le forum.

On y voyait Julien.

Quelqu'un l'avait filmé dans les tribunes.

Après le deuxième but, il avait crié quelque chose à l'arbitre.

L'image était mauvaise.

Le son presque inaudible.

Mais un supporter de Saint-Roch avait ajouté une légende :

Le grand connaisseur de Valmont.

La vidéo circula.

Des centaines de commentaires arrivèrent.

Certains se moquaient de sa voix.

D'autres de son visage.

Un montage le montrait en train de pleurer.

Julien ne regarda pas la fin.

Il ferma son ordinateur.

Puis le ralluma.

La vidéo avait déjà été vue plus de dix mille fois.

Le lendemain, au travail, un collègue lui lança :

— Alors, la star ?

Julien comprit.

Quelqu'un avait envoyé la vidéo.

Il sentit son visage chauffer.

— C'était pas drôle.

— Je plaisantais.

Julien partit sans répondre.

Le soir, il écrivit sur le forum :

Ils ont dépassé les limites.

Un autre membre répondit :

On ne va pas laisser passer ça.

Julien fixa la phrase.

Pour la première fois, il eut l'impression que quelqu'un parlait exactement à sa place.

  •  

Quelques semaines plus tard, un groupe de supporters de Valmont créa une messagerie privée.

Pas pour se battre.

Pour « éviter les provocations inutiles ».

Julien fut ajouté.

On y échangeait les horaires des déplacements, les endroits où boire un verre, les informations sur les joueurs.

Un soir, quelqu'un écrivit :

Samedi, ils seront devant le stade avant le match.

Une réponse :

On y sera aussi.

Julien demanda :

Pourquoi ?

On lui répondit :

Pour ne pas les laisser faire ce qu'ils veulent.

Cela lui parut raisonnable.

Il répondit :

D'accord.

  •  

Le samedi suivant, Julien retrouva une trentaine de supporters près d'un café.

Ils parlaient fort.

Certains chantaient.

Personne ne parlait de violence.

On parlait de respect.

Un homme distribua des écharpes.

— On reste ensemble, dit-il. Pas de conneries.

Julien hocha la tête.

De l'autre côté de la rue apparut un groupe de Saint-Roch.

Ils étaient presque aussi nombreux.

Pendant quelques secondes, personne ne bougea.

Puis un homme de Saint-Roch cria :

— Vous êtes venus nombreux pour perdre ?

Quelques rires.

Quelqu'un derrière Julien répondit :

— Regarde déjà ton équipe.

Un autre ajouta une insulte.

Les voix montèrent.

Julien sentit les épaules des hommes autour de lui se rapprocher.

Il ne savait plus exactement qui avait commencé.

Mais il savait que quelqu'un devait reculer.

Et personne ne voulait être celui-là.

Un supporter de Saint-Roch traversa la rue.

— Tu veux quoi ?

— Rien.

— Alors pourquoi tu viens ?

— Je viens parler.

— Avec ton poing ?

L'homme avait souri en disant cela.

Julien vit seulement son sourire.

Il pensa à la vidéo.

À son visage.

À tous les messages.

À ceux qui avaient ri.

L'homme poussa légèrement un supporter de Valmont.

— Hé !

Un autre intervint.

Puis un troisième.

Julien attrapa le bras d'un homme de Saint-Roch.

— Laisse-le.

L'homme se retourna.

— Me touche pas.

Il repoussa Julien.

Julien recula.

Quelqu'un cria :

— Ils nous attaquent !

Alors tout se mit à bouger.

Un coup partit.

Puis un autre.

Une table tomba.

Une bouteille se brisa.

Julien ne vit jamais qui avait frappé le premier.

Il vit seulement Karim, arrivé quelques secondes plus tôt, tomber contre une voiture.

Julien courut vers lui.

Un supporter de Saint-Roch lui barra le passage.

Julien le repoussa.

— Laisse mon frère !

L'homme répondit :

— C'est pas ton frère.

Julien le frappa.

  •  

Plus tard, il ne se souvint pas du coup.

Seulement du silence qui suivit.

Karim avait le nez en sang.

L'autre homme était assis contre un mur.

Quelqu'un appelait une ambulance.

La police arriva.

Julien regarda ses mains.

Elles tremblaient.

Un policier lui demanda :

— Vous avez frappé cet homme ?

Julien regarda autour de lui.

— Il avait touché mon ami.

— Je vous demande si vous l'avez frappé.

Julien baissa les yeux.

— Oui.

Le policier nota quelque chose.

À quelques mètres, un autre supporter expliquait déjà :

— C'est eux qui ont commencé.

Julien entendit un homme de Saint-Roch dire exactement la même chose.

  •  

Le lendemain, le forum était rempli de photographies.

Chacun avait sa version.

Sur une image, un supporter de Valmont semblait frapper.

Sur une autre, un homme de Saint-Roch semblait charger la foule.

Les commentaires étaient divisés.

Ils nous ont attaqués.

Non, c'est eux.

Il fallait se défendre.

Julien resta devant son écran.

Quelqu'un publia une photo de lui.

On le voyait frapper.

Le titre disait :

LE VIOLENT DE VALMONT.

Julien sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.

Il écrivit :

Vous ne savez pas ce qui s'est passé.

Une réponse apparut :

On sait ce que tu as fait.

Julien allait répondre lorsqu'un autre message s'afficha.

Un supporter de Saint-Roch venait de publier une photo de l'homme qu'il avait frappé.

Regardez ce que vos héros font.

Les deux camps se mirent à commenter.

Puis à s'insulter.

Puis à promettre de ne plus se laisser faire.

Julien ferma l'ordinateur.

Son téléphone vibra.

Un message du groupe privé :

Prochain match à domicile. On sera là.

Puis un second :

Cette fois, personne ne nous humiliera.

Julien regarda longtemps l'écran.

Il aurait pu quitter le groupe.

Il aurait pu ne pas répondre.

À la place, il écrivit :

Je serai là.

Il posa ensuite le téléphone sur la table.

Dans la rue, une voiture passa en klaxonnant.

Julien se leva pour regarder par la fenêtre.

Il ne savait pas encore qui elle transportait.

Mais il savait déjà de quel côté il serait.

Et, pour lui, cela suffisait.

 

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