Nouvelle — Le Corps parfait
À six heures du matin, les portes de la salle s’ouvrirent.
Ils étaient douze.
Le premier à entrer était toujours Gabriel Voss.
Trente-quatre ans, tee-shirt noir, pantalon gris.
Il posait son sac, alignait les bouteilles d’eau contre le mur et écrivait au tableau :
DISCIPLINE — 6 h 00
Puis il attendait.
À six heures une, il fermait la porte.
— Ceux qui arrivent après restent dehors.
Personne ne discutait.
Le premier mois, personne ne se plaignit.
Gabriel avait une méthode.
Pas de sucre.
Pas d’alcool.
Pas de pain le soir.
Deux litres et demi d’eau par jour.
Cardio le matin.
Musculation le soir.
Dimanche : repos.
Le lundi, pesée.
Devant tout le monde.
— Le poids n’est pas une opinion, disait Gabriel.
Il avait commencé à publier des vidéos quelques mois plus tôt.
Ses séances étaient courtes.
Ses phrases aussi.
— Vous n’avez pas besoin de motivation.
— Vous avez besoin de règles.
— Votre corps ment.
— La balance, non.
Ses vidéos commencèrent à circuler.
Des centaines de personnes les regardaient.
Puis des milliers.
Sur son téléphone, Gabriel répondait aux commentaires.
Je commence lundi.
Comment tenir ?
Je veux votre programme.
Il ne répondait presque jamais.
Il avait créé une liste d’attente.
Nicolas fut l’un des premiers nouveaux.
Il avait trente-neuf ans et travaillait dans une compagnie d’assurances.
Le premier jour, Gabriel le regarda courir.
— Tu t’arrêtes pourquoi ?
Nicolas, essoufflé, posa les mains sur ses genoux.
— J’ai mal au côté.
— Tu peux continuer ?
— Je crois.
— Alors continue.
Nicolas repartit.
À la fin de la séance, il resta assis sur le sol.
Gabriel passa devant lui.
— Demain, tu fais dix minutes de plus.
Nicolas leva la tête.
— D’accord.
Il revint le lendemain.
Puis le surlendemain.
Au bout de trois semaines, Gabriel installa une balance au milieu de la salle.
Les douze membres se placèrent autour.
— À partir d’aujourd’hui, on se pèse ensemble.
Une femme demanda :
— Pourquoi devant tout le monde ?
Gabriel posa les bras sur sa poitrine.
— Parce que seul, on peut tricher.
Il appela les noms.
— Sophie.
Elle monta.
Gabriel regarda l’écran.
— Soixante-dix-huit virgule quatre.
Il écrivit le nombre au tableau.
— Plus deux kilos.
Sophie baissa les yeux.
— J’ai eu une semaine difficile.
— Le corps ne connaît pas les semaines difficiles.
Personne ne parla.
— Thomas.
Soixante-douze kilos.
— Moins trois.
Quelques applaudissements.
Thomas sourit.
Gabriel lui donna une tape sur l’épaule.
— Ça, c’est du travail.
La semaine suivante, Sophie avait perdu deux kilos.
Gabriel la fit monter sur une petite estrade.
— Regardez.
Elle sourit malgré elle.
— Voilà ce qui arrive quand on respecte les règles.
Les autres applaudirent.
Les règles commencèrent à changer.
Les repas devaient être photographiés avant d’être mangés.
Chaque membre devait envoyer son assiette à Gabriel.
Il répondait parfois :
Trop de sauce.
Ou :
Pourquoi deux fruits ?
Ou simplement :
NON.
Nicolas supprimait alors ce qu’il avait préparé.
Un soir, sa femme posa une assiette devant lui.
— J’ai fait du poulet.
Il prit une photo.
Son téléphone vibra.
Pas de pommes de terre.
Il repoussa l’assiette.
— Je ne peux pas.
— Tu ne peux pas quoi ?
— Manger ça.
Nicolas regarda l’écran.
— Il a dit non.
Sa femme resta silencieuse.
Les séances devinrent plus longues.
Gabriel ajouta des exercices.
Puis des sanctions.
Celui qui arrivait en retard devait courir vingt minutes supplémentaires.
Celui qui oubliait une photo de repas faisait cinquante pompes.
Celui qui dépassait son objectif de poids devait refaire le test devant tout le monde.
Un jeudi, Thomas arriva avec dix minutes de retard.
Gabriel l’attendait.
— Pourquoi ?
— Ma fille était malade.
— Et ?
Thomas hésita.
— Je suis désolé.
Gabriel se tourna vers les autres.
— Vous voyez ?
Personne ne répondit.
— Toujours une raison.
Thomas baissa la tête.
— Cinquante pompes.
Il s’allongea.
Au dixième, ses bras tremblaient.
Au vingtième, Gabriel comptait lentement.
— Dix-neuf...
Silence.
— Vingt.
Thomas continua.
Puis vint le jour où Nicolas posa une question.
Ils étaient dans la salle après l’entraînement.
— Gabriel ?
— Oui ?
— Le régime est vraiment nécessaire pour tout le monde ?
Gabriel se retourna.
— Explique.
— Ma sœur est nutritionniste. Elle dit que certaines règles sont...
— Ta sœur fait quoi ?
— Nutritionniste.
Gabriel sourit.
— Et elle a construit combien de transformations ?
Nicolas ne répondit pas.
— Combien ?
— Je ne sais pas.
— Voilà.
Le lendemain, le groupe reçut un message.
À partir de maintenant, aucun membre ne devra solliciter d’avis extérieur concernant le programme.
Puis un second :
La confusion est le premier obstacle au changement.
Nicolas relut les deux messages.
Il écrivit :
Je pense que c’est un peu excessif.
Gabriel répondit immédiatement.
Alors tu peux partir.
Nicolas fixa l'écran.
— Tu veux vraiment que je parte ?
Trois points apparurent.
Disparurent.
Réapparurent.
Je veux que tu choisisses.
Nicolas quitta le groupe.
Le lundi suivant, sa place était vide.
Personne ne demanda où il était.
Gabriel commença la pesée.
— Sophie.
Puis Thomas.
Puis les autres.
Quand il arriva à la dernière personne, il regarda l’estrade.
— Personne ne remplace ceux qui abandonnent.
Il prit la craie.
Sous les douze noms, il traça une ligne.
À côté du nom de Nicolas, il écrivit :
SORTI.
Quelques mois plus tard, les vidéos de Gabriel étaient devenues professionnelles.
Un photographe venait filmer les séances.
Une agence gérait ses contrats.
Il vendait désormais des programmes, des compléments alimentaires et des stages de transformation.
Les anciens membres apparaissaient dans ses vidéos.
Avant.
Après.
Avant.
Après.
Toujours le même tee-shirt noir.
Toujours la même phrase :
— Vous n’avez pas besoin d’être heureux. Vous avez besoin de devenir meilleurs.
Un soir, Gabriel réunit trente personnes dans une salle plus grande.
Au premier rang, Sophie applaudissait déjà.
Il monta sur scène.
— Combien d’entre vous ont été critiqués depuis qu’ils ont commencé ?
Des mains se levèrent.
— Combien d’entre vous ont perdu des amis ?
Davantage de mains.
— Combien ont entendu : « Tu vas trop loin » ?
Presque toutes.
Gabriel sourit.
— Voilà.
Il laissa passer quelques secondes.
— Ce soir, vous allez comprendre quelque chose.
Il descendit de scène et s’approcha de Sophie.
— Combien pèses-tu ?
— Soixante-deux kilos.
— Et avant ?
— Quatre-vingt-un.
Applaudissements.
— Et ta famille ?
Sophie hésita.
— Ils ne comprennent pas toujours.
Gabriel posa une main sur son épaule.
— Ils comprendront plus tard.
La salle applaudit encore.
Dans le fond, une femme ne bougeait pas.
Elle venait d’arriver.
Gabriel la remarqua.
— Première fois ?
— Oui.
— Bienvenue.
Il lui tendit une fiche.
En haut, une seule phrase :
À partir d’aujourd’hui, votre corps ne vous appartient plus tout à fait.
La femme releva les yeux.
— C’est-à-dire ?
Gabriel sourit.
Autour d’elle, trente personnes souriaient déjà.
— Vous verrez demain matin.
À six heures, les portes s’ouvrirent.
Et personne ne parla de ceux qui n’étaient plus là.
Lettre ouverte aux consulats du monde
Aux consuls généraux, aux conseillers des affaires étrangères et à toutes les autorités consulaires qui disposent d'un large pouvoir d'appréciation pour accorder ou refuser les visas.
Madame la Consule générale, Monsieur le Consul général,
Vous êtes de hauts dignitaires et vous formez une élite sociale qui a gravi à grandes foulées tous les échelons. Il ne fait aucun doute que vous êtes suffisamment compétents pour occuper de tels postes, où des décisions cruciales doivent être prises au quotidien. Je sais que vous êtes très occupés, que votre agenda est chargé et que vous n'avez guère le temps de lire ce message, qui a pour objectif de discuter du processus d'octroi des visas et d'envisager les choses sous différents angles.
Il est tout à fait légitime de vous fonder sur toute considération d'intérêt général avant de statuer sur chaque demande de visa. Il est de votre devoir de protéger vos frontières, l'intégrité territoriale et la souveraineté de votre pays. Votre mission implique la défense des intérêts supérieurs de votre patrie. Vous rendez un fier service à votre peuple.
Entrons maintenant dans le vif du sujet. Sans vouloir vous offusquer, je trouve un peu louche votre manière — votre procédure, votre démarche, appelez-la comme vous voulez — d'octroi des visas. Nous sommes tous d'accord qu'il faut suivre les démarches administratives, qui commencent par la préparation du dossier, la prise du rendez-vous, le paiement de la demande et l'attente du délai nécessaire pour étudier et traiter chaque dossier. Il n'est pas question de manquer de vigilance dans une affaire aussi délicate. Ce que je désapprouve, c'est le refus systématique et la stigmatisation d'une race, d'une nationalité ou même d'une tribu au nom de l'ordre public, de l'argument sanitaire ou du risque de dépassement de la durée de séjour autorisée. Derrière une nébuleuse de justificatifs vraisemblablement corrects se cachent parfois les vrais motifs de refus : bourdes et tensions diplomatiques, chantages, coups bas et règlements de comptes politiques, xénophobie et autres vérités qui dérangent et qui font mal si elles sont rendues publiques. Je juge injuste que l'on sanctionne tout un peuple à cause d'une bavure isolée de l'un de ses dirigeants politiques. Pour n'en citer qu'un exemple, des Tunisiens en situation régulière sont systématiquement retenus et malmenés, sans fondement juridique, par les autorités serbes à l'aéroport de Belgrade. Certains sont violentés par les forces de sécurité de l'aéroport pour avoir refusé de signer leur décision d'expulsion vers la Tunisie. Cette affaire survient sur fond de tension entre les deux pays, après que Belgrade a unilatéralement imposé un visa aux Tunisiens — une tension amplifiée par les récents flux de migrants tunisiens empruntant irrégulièrement la voie serbe pour gagner les pays de l'Union européenne par les Balkans. Le châtiment collectif ne mène nulle part et il faut s'attendre à un effet boomerang. Le durcissement de l'octroi des visas aux Maghrébins n'est pas sans conséquence.
Nina Kacew, qui avait la France chevillée à l'âme, n'était pas française. Pourtant, elle a offert à la France ce qu'il y a de plus beau en elle : son fils bien-aimé, Romain Gary, devenu l'homme aux casquettes multiples. Il fut successivement aviateur, résistant, romancier, diplomate, scénariste et réalisateur. Décoré de la Croix de guerre, il reste l'unique écrivain à avoir obtenu deux fois le prix Goncourt. Pal Sarkozy, immigré hongrois passionné de peinture, n'a-t-il pas, lui aussi, offert à la France l'un des présidents qui ont le mieux incarné la droite ? Soyons clairs : quelle est la faute de celui qui désire embrasser votre culture et plonger dans l'histoire de votre pays ? N'a-t-il pas le droit de s'intéresser de près à votre civilisation, à votre mode de vie, à vos monuments et à votre patrimoine ? Comme l'écrit Jules de Gaultier, « Le monde est une scène à regarder et non un problème à résoudre. » Pourquoi compliquer la tâche de ceux qui sont épris de liberté, de ces citoyens du monde artisans de paix ? Pourquoi tournez-vous le dos à ceux qui saluent vos remarquables contributions à l'humanité ? L'attractivité de votre pays n'est-elle pas un titre de gloire ? Le charme et l'hospitalité de votre peuple ne sont-ils pas une source de fierté pour vous ? Présenter votre pays comme une « terre de chance » ne permettrait-il pas d'apaiser vos jeunes, en proie au doute quant à l'avenir de leur pays ? Chaque immigré rêve d'une vie meilleure. Il est le libérateur de son arbre généalogique. En voyageant, il essaie de concrétiser les désirs non réalisés, de relancer les rêves inachevés et d'exprimer les talents contrariés de ses ancêtres. Vous pouvez éteindre toute lueur d'espoir par une simple interdiction de visa. L'être humain est plus qu'un dossier administratif. À mon avis, le demandeur de visa devrait être tenu de se présenter en personne aux services consulaires. Au lieu de vous en tenir à un dossier muet, prenez la peine d'écouter celui qui désire s'installer dans votre pays. Accordez-lui un entretien. Laissez-lui l'occasion de faire ses preuves et de vous montrer ce dont il est capable. Regardez-le dans les yeux et vous trouverez les réponses à toutes vos questions. On peut maquiller un dossier ; on ne trompe pas aussi facilement un discours. Comme le dit Mustapha Radid, « Se trouve dans le fleuve ce qui est introuvable dans l'océan. » Un immigré peut apporter une touche singulière à votre pays et combler des vides sur le marché du travail. Il est injuste qu'un demandeur de visa se lève de bonne heure, se déplace jusqu'au consulat, dépose son dossier, paie les frais et attende plusieurs jours pour voir, en définitive, sa demande se heurter à un refus. Celui qui aspire à un visa de long séjour est déjà mal dans sa peau : il ne voit pas le bout du tunnel dans son pays, qui le pousse au pied du mur. Il ne lui reste alors qu'une possibilité : boucler sa valise et partir pour de bon. En cas de refus, la déception laisse des séquelles. Comme le dit un proverbe birman : « Si vous acculez un chien dans un coin et que vous le battez, le chien vous mordra. » L'enceinte de l'ambassade n'est pas à l'abri de ce ressentiment : elle peut être prise d'assaut, une attaque qui se solde parfois par la mort de diplomates. L'assassinat de l'ambassadeur américain à Benghazi illustre bien jusqu'où peuvent monter l'hostilité et la haine.
Vous avez peut-être oublié la loi de Goodhart, qui veut que « lorsqu'une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. » Plus vous renforcez vos frontières, plus votre pays connaît des vagues d'immigration clandestine : un effet cobra se produit. Il est vrai que la Tunisie tarde à délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires à la reconduite de ses ressortissants en situation irrégulière sur le territoire français. En retour, la France applique des contrôles renforcés et des délais de traitement allongés, ce qui aboutit à un taux de refus que la Tunisie ne connaissait pas auparavant. Les demandeurs de visa paient ainsi les frais des agissements de certains de leurs compatriotes en situation irrégulière. Dans bien des situations, pourtant, ce qu'accomplissent les sans-papiers tient du miracle. Un violent incendie s'est déclaré dans un immeuble d'Aubervilliers : deux Tunisiens en situation irrégulière sont entrés dans le bâtiment en flammes et ont risqué leur vie pour sauver celle d'autres habitants. Un Malien de confession musulmane, dépourvu de titre de séjour en règle, a sauvé la vie de clients juifs en les cachant dans la chambre froide de l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, lors de la prise d'otages sanglante orchestrée par Amedy Coulibaly — un citoyen français, mais hélas ennemi de la France. L'égalité des chances doit être votre devise : retirez la nationalité à ceux qui, nés sur votre territoire, portent atteinte à l'intégrité de votre pays, et accueillez à bras ouverts ceux qui rêvent de s'y installer pour le faire progresser.
Celui qui voit sa demande de visa acceptée doit mesurer la chance qu'il a. Il devient en quelque sorte l'ambassadeur de son pays : il est appelé à donner le bon exemple et à véhiculer une image positive de sa patrie. En tant qu'invité, il doit respecter son hôte en se soumettant de plein gré à ses lois et règlements. Il doit faire de son mieux pour s'adapter au mode de vie de la population locale. Réussir son intégration passe obligatoirement par l'obtention d'un emploi : il a intérêt à travailler avec assiduité dans le secteur formel.
Cela fait mal au cœur de voir de bonnes personnes essuyer un refus au lieu d'obtenir un visa. Il serait judicieux de lever les barrières et d'apaiser cette tension qui menace votre sécurité nationale. Tirez profit de ces nouveaux arrivants : ils peuvent aider à remédier à la pénurie de main-d'œuvre qualifiée, un sérieux problème pour vos entreprises à bout de souffle. Les travailleurs étrangers renforcent le tissu économique de votre pays en acceptant d'occuper les emplois subalternes et mal payés que vos concitoyens dédaignent. Comme le dit Jean-Luc Mélenchon, « Sans ses travailleurs immigrés, la France ne tournerait pas. » Les demandeurs de visa ne sont pas des mendiants. Optez pour un choix gagnant-gagnant : ayez plus de souplesse dans le traitement des dossiers de visa et soyez plus fermes avec les immigrés clandestins qui posent problème. Il y a de la place pour tout le monde, à condition de vouloir partager.
Nouvelle — L’Invitée
En 2015, les photos de Clara commencèrent à apparaître partout.
Un matin, elle était au bord d’une piscine à débordement.
Le lendemain, elle prenait un café sur une terrasse donnant sur la mer.
Puis vinrent les chambres blanches, les robes longues, les voitures noires et les dîners servis dans des assiettes trop grandes.
Sous les photos, les mêmes commentaires revenaient :
Quelle vie !
Tu as tellement de chance.
Comment tu fais ?
Clara répondait rarement.
Elle mettait un cœur.
Parfois deux.
Dans la réalité, elle vivait au quatrième étage d’un immeuble sans ascenseur, dans un studio de vingt-deux mètres carrés où le réfrigérateur faisait du bruit toute la nuit.
Son lit occupait presque toute la pièce.
Pour photographier ses chaussures, elle devait déplacer la table.
Pour filmer une vidéo, elle poussait les vêtements contre le mur.
Elle ne disait jamais où elle habitait.
Son premier hôtel fut celui d’une amie.
Maya travaillait à la réception d’un établissement quatre étoiles.
— Tu as besoin de quoi ?
— D’une chambre.
— Pour dormir ?
Clara sourit.
— Pour travailler.
Maya lui donna une chambre libre pendant deux heures.
Clara posa son sac sur le lit, ouvrit les rideaux et prit vingt-sept photos.
Elle changea de robe trois fois.
Une photo avec une tasse.
Une autre devant le miroir.
Une troisième, pieds nus, sur le balcon.
À chaque fois, elle déplaçait les objets qui pouvaient trahir la chambre.
Elle publia la première le soir même.
« Quelques jours pour respirer. »
En moins d’une heure, elle reçut plus de messages qu’en une semaine.
Une marque de lunettes lui proposa une paire gratuite.
Une boutique de vêtements lui écrivit.
Puis une agence.
Clara relut trois fois le message.
Elle s’assit sur son lit.
Son téléphone vibrait encore.
Elle venait de comprendre quelque chose.
On ne lui demandait pas qui elle était.
On lui demandait de montrer ce qu’elle était devenue.
Les vêtements arrivèrent ensuite.
Une boutique lui prêtait des robes contre deux publications.
Une autre lui demandait seulement de les rendre propres.
Clara apprit à reconnaître les endroits où les étiquettes pouvaient être cachées.
Elle ne gardait presque rien.
Un soir, elle photographia une robe rouge devant la fenêtre de son studio.
On aurait dit une suite d’hôtel.
Elle écrivit :
« Dîner improvisé. »
Elle reçut quatre-vingt-six commentaires.
Son téléphone chauffait dans sa main.
Elle regarda autour d’elle.
La robe rouge était suspendue à une poignée de porte.
Le lavabo débordait de vaisselle.
Elle éteignit la lumière.
Pour les voitures, ce fut plus compliqué.
Elle loua d’abord une petite décapotable.
Puis une berline allemande.
Puis un coupé noir.
Elle ne conduisait presque jamais.
Elle demandait au loueur de la laisser photographier la voiture avant de la rendre.
Un dimanche, elle s’assit au volant d’une voiture qui coûtait plus cher que son appartement.
Elle prit une photo.
« Sunday drive. »
Le téléphone sonna.
C’était sa banque.
— Madame Morel, votre compte est à découvert.
— Je sais.
— Vous avez également plusieurs paiements en attente.
— Je vais régulariser.
Elle raccrocha.
Son téléphone vibra aussitôt.
Un commentaire :
Ton mec doit être blindé !
Clara sourit.
Puis elle resta quelques secondes immobile.
Elle n’avait pas de mec.
Le soir même, elle demanda à Hugo de l’aider.
Hugo travaillait avec elle dans une agence de communication.
— Tu dois juste apparaître sur quelques photos.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es présentable.
Il éclata de rire.
— C’est tout ?
— C’est tout.
Ils commencèrent par un restaurant.
Une photo où il lui tenait la main.
Une autre où il regardait ailleurs.
Puis une voiture.
Puis un hôtel.
Clara écrivait :
« Lui et moi. Enfin quelques jours loin de tout. »
Les abonnés adorèrent.
Hugo reçut des messages de femmes qu’il ne connaissait pas.
Clara en reçut des dizaines.
Vous êtes magnifiques.
On veut voir sa tête !
Vous êtes ensemble depuis longtemps ?
Elle ne répondait pas.
Un soir, Hugo lui demanda :
— On arrête quand ?
— Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas ton copain.
Clara baissa les yeux.
— Je sais.
— Et eux ?
Elle regarda son téléphone.
— Eux, ils ne savent pas.
L’argent disparut rapidement.
Les locations coûtaient cher.
Les taxis aussi.
Elle achetait parfois un sac pour une photo, puis le revendait quelques jours plus tard.
Elle payait certaines factures avec d’autres factures.
Son découvert augmentait.
Mais son nombre d’abonnés aussi.
Un matin, elle reçut un message d’une grande marque.
Nous aimerions vous rencontrer.
Clara relut la phrase.
Elle se regarda dans le miroir.
Derrière elle, son studio semblait plus petit que d’habitude.
Elle ouvrit son armoire.
Il ne restait presque plus rien qu’elle puisse porter sans l’avoir emprunté.
Trois semaines plus tard, une enveloppe arriva.
Papier épais.
Logo doré.
Clara l’ouvrit debout dans sa cuisine.
Madame Morel,
Nous avons le plaisir de vous inviter au dîner privé organisé à la Villa Saint-Clair, à Deauville, le 18 septembre.
Seront présents plusieurs entrepreneurs, artistes et investisseurs.
Nous serions honorés de vous compter parmi nos invités.
Clara relut la lettre.
Puis elle appela Hugo.
— J’ai un problème.
— Encore ?
— Ils m’invitent quelque part.
— Où ?
— À une villa.
— Et ?
— Tout le monde là-bas va croire que je suis riche.
Hugo resta silencieux.
— Clara...
— Quoi ?
— C’est déjà ce qu’ils croient.
Elle raccrocha.
Le soir du dîner, elle arriva devant la Villa Saint-Clair dans une voiture louée pour quatre heures.
Elle portait une robe prêtée par une maison parisienne.
À son poignet, une montre empruntée.
Hugo devait venir avec elle.
Mais, une heure avant, il avait envoyé un message :
Désolé. Je ne peux plus faire semblant.
Clara avait répondu :
Je comprends.
Elle avait menti.
À l’entrée, un homme en costume consulta sa liste.
— Madame Morel ?
— Oui.
Il sourit immédiatement.
— Nous vous attendions.
Les portes s’ouvrirent.
Une femme qu’elle ne connaissait pas vint l’embrasser.
— Enfin ! On voulait absolument vous rencontrer.
Clara sourit.
— Moi aussi.
Dans le salon, plusieurs invités se retournèrent.
Un homme leva son verre.
— Clara ! Venez, nous parlions justement de vous.
Elle avança.
Sur une table, des brochures présentaient les entreprises présentes.
Une jeune femme lui tendit la main.
— Votre parcours est incroyable.
— Merci.
— Vous avez créé tout cela seule ?
Clara hésita.
Une seconde.
Pas davantage.
— Oui.
La jeune femme sourit, admirative.
— Alors il faut absolument que je vous présente quelqu’un.
Clara suivit son regard.
Au fond de la salle, trois hommes discutaient près d’une baie vitrée.
L’un d’eux venait vers elle.
— Vous êtes Clara Morel ?
— Oui.
Il lui tendit la main.
— Je suis Adrien Saint-Clair.
Elle regarda autour d’elle.
La villa.
Les lustres.
Les hommes qui attendaient de lui parler.
La voiture qui repartirait dans trois heures.
La robe qu’il faudrait rendre demain.
Son téléphone vibra dans son sac.
Votre paiement de location a été refusé.
Elle éteignit l’écran.
Adrien sourit.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous.
Clara lui rendit son sourire.
— En bien, j’espère.
— Évidemment.
Il lui montra la salle.
— Venez. J’aimerais vous présenter à nos partenaires.
Clara le suivit.
Pour la première fois, personne ne lui demandait de jouer à être riche.
Tout le monde avait déjà décidé qu’elle l’était.
Nouvelle — Le Cercle
En septembre 2014, Gabriel Lenoir loua une salle au-dessus d'un café, rue des Carmes, à Rouen.
Ils étaient douze autour de la table.
Des indépendants, deux patrons de petites entreprises, une graphiste, un restaurateur, un architecte.
Gabriel posa une pile de cartes de visite au milieu.
— On connaît tous quelqu'un qui peut nous aider.
Personne ne répondit.
— Le problème, c'est qu'on ne se connaît pas assez.
Il proposa une règle simple.
Chacun devait apporter une fois par mois quelque chose aux autres : un contact, une information, un client, une compétence.
Pas de cotisation.
Pas de publicité.
Pas de discours.
À la fin de la soirée, un restaurateur donna le numéro d'un fournisseur moins cher à la graphiste.
L'architecte recommanda le comptable de Gabriel à un jeune entrepreneur.
Deux semaines plus tard, Gabriel reçut un message.
« Merci pour le contact. J'ai signé. »
Il imprima le message.
Le mois suivant, ils étaient vingt-six.
Puis quarante.
Ils ouvrirent un groupe privé sur Internet.
Gabriel proposa un nom :
Le Réseau.
— C'est provisoire, dit-il.
Personne ne proposa mieux.
Les réunions devinrent plus grandes.
On apportait des dossiers.
On échangeait des conseils.
Un membre avait besoin d'un local : quelqu'un connaissait un propriétaire.
Une autre cherchait un graphiste : trois noms arrivèrent en quelques minutes.
Un artisan eut un problème avec sa banque.
Gabriel appela personnellement son conseiller.
Le problème fut réglé.
— C'est ça, le Réseau, dit-il.
Les gens applaudirent.
Au printemps suivant, Gabriel envoya un message.
« Pour notre prochaine rencontre, portez quelque chose de blanc. »
Certains trouvèrent la demande amusante.
D'autres demandèrent pourquoi.
Il répondit :
« Pour qu'on se reconnaisse. »
Le soir venu, presque tout le monde portait du blanc.
Ceux qui n'en avaient pas furent photographiés avec les autres.
La photo fut publiée dans le groupe.
Gabriel écrivit :
« Une équipe. »
Le mot resta.
Quelques mois plus tard, les nouveaux membres recevaient une chemise blanche avant leur première réunion.
Sur la manche, un petit cercle brodé.
— C'est juste notre signe, expliquait Gabriel.
Il disait toujours « notre ».
Les réunions changèrent également.
Elles eurent lieu dans des restaurants réservés.
Puis dans des bureaux après dix-neuf heures.
Puis dans un appartement qu'un membre prêtait gratuitement.
« Réservé aux membres confirmés. »
La formule apparut sur les invitations.
Un soir, Antoine, un avocat récemment arrivé, demanda :
— Pourquoi les réunions ne sont plus ouvertes ?
Gabriel sourit.
— Parce qu'on travaille mieux avec des gens qu'on connaît.
— Mais au début, n'importe qui pouvait venir.
— Au début, oui.
— Donc maintenant, il faut être recommandé ?
Gabriel posa son verre.
— Antoine, tu n'es pas obligé de rester.
La conversation continua.
Personne ne prit la défense d'Antoine.
Le lendemain, son accès au groupe avait disparu.
Il écrivit à Gabriel.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
La réponse arriva une heure plus tard.
« Rien de personnel. On protège simplement le fonctionnement du groupe. »
Antoine montra le message à sa femme.
— Ils m'ont viré.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai posé une question.
Elle regarda l'écran.
— Et tu vas faire quoi ?
Antoine resta silencieux.
Trois jours plus tard, il reçut un appel d'un client.
— On m'a conseillé quelqu'un d'autre.
— Qui ?
Le client hésita.
— Quelqu'un du Réseau.
Antoine comprit.
Il raccrocha.
Le mois suivant, Gabriel réunit les membres dans une ancienne manufacture transformée en espace de réception.
Il avait réservé toute la salle.
Sur les tables, des dossiers portant les noms des entreprises présentes.
— Nous sommes devenus trop nombreux pour fonctionner comme avant, dit-il.
Il annonça la création de trois niveaux.
Membres.
Partenaires.
Cercle.
Le dernier groupe ne comptait que quinze personnes.
Ils auraient accès aux informations confidentielles, aux investisseurs, aux appels d'offres et aux réunions privées.
Un homme leva la main.
— Comment devient-on membre du Cercle ?
Gabriel sourit.
— On ne le demande pas.
Quelques rires.
— On est invité.
Le lendemain, les quinze reçurent un message.
« Vous faites désormais partie du Cercle. »
Ils avaient une nouvelle chemise.
Noire.
Le petit cercle brodé était devenu doré.
Gabriel organisait maintenant des dîners auxquels certains membres n'étaient jamais conviés.
On y parlait de contrats avant leur publication.
De sociétés à racheter.
De terrains.
De fournisseurs.
Un soir, Lucie demanda :
— Pourquoi ne pas partager ça avec tout le monde ?
Gabriel posa sa fourchette.
— Parce que certaines informations demandent de la confiance.
— Mais on est tous dans le même réseau.
— Justement.
Elle comprit qu'il ne fallait pas insister.
Quelques semaines plus tard, son nom disparut d'une liste de fournisseurs recommandés.
Puis deux clients cessèrent de répondre.
Elle appela Gabriel.
— Est-ce que tu sais quelque chose ?
— Sur quoi ?
— Mes clients.
— Lucie, tu devrais peut-être te demander pourquoi ils partent.
Elle raccrocha.
Le soir, elle écrivit dans le groupe :
« Je trouve qu'on commence à fonctionner comme une entreprise plutôt que comme une communauté. »
Personne ne répondit.
Le lendemain, Gabriel lui envoya un message privé.
« Tu sembles mal à l'aise avec la direction que nous prenons. »
Elle répondit :
« Oui. »
Trois points apparurent.
Puis disparurent.
Le message suivant arriva.
« Alors il vaut mieux prendre du recul. »
Lucie regarda l'écran.
Son accès au groupe venait d'être retiré.
Elle essaya le lendemain de contacter deux anciens amis du Réseau.
L'un ne répondit pas.
L'autre lui écrivit :
« Désolé. Je préfère ne pas me mêler de ça. »
Au même moment, Gabriel préparait une nouvelle réunion.
Ils étaient quinze autour d'une longue table.
Il avait fait imprimer de nouvelles cartes.
LE CERCLE — PARTENARIATS & OPPORTUNITÉS
— Nous devons maintenant penser plus grand, dit-il.
Un industriel proposa d'investir dans une société appartenant à l'un des membres.
Un autre connaissait un élu capable de faciliter un dossier.
Un troisième proposa de créer une société commune.
Gabriel ne parlait presque plus.
Il écoutait.
Les autres se regardaient avant de répondre.
À la fin, il leva son verre.
— À ceux qui savent sur qui compter.
Les verres se levèrent.
Dans le couloir, une jeune femme attendait.
Elle venait pour la première fois.
Elle portait une chemise blanche.
Gabriel s'approcha.
— Bienvenue.
Elle sourit.
— On m'a dit que vous pouviez m'aider à développer mon entreprise.
— Nous le pouvons.
Il lui tendit une carte noire.
Elle la prit.
— Il faut faire quoi pour entrer ?
Gabriel désigna la salle derrière lui.
— D'abord, comprendre comment ça fonctionne.
La jeune femme regarda les quinze personnes à l'intérieur.
Ils riaient ensemble.
Sur chaque manche noire brillait le même petit cercle doré.
Elle sourit.
Puis entra.
Gabriel referma la porte derrière elle.
Sur la table, son téléphone vibra.
Un ancien membre venait d'écrire sur Internet :
« Le Réseau n'existe plus. »
Gabriel lut le message.
Il le supprima du groupe.
Puis il posa son téléphone face contre table.
— On reprend ? demanda-t-il.
Personne ne demanda qui venait de partir.
Personne ne demanda qui pourrait être le prochain.
Ils avaient tous quelque chose à perdre.
Et, désormais, quelque chose à protéger.
Nouvelle — Le Prix
À neuf heures précises, les portes du Grand Hôtel s’ouvrirent.
Les vingt-quatre candidats entrèrent presque en même temps.
Dans le hall, une immense affiche annonçait :
PRIX ORIGINE — INVENTEZ DEMAIN.
La marque Oria remettait chaque année ce prix à une jeune entreprise dont l’idée devait, selon le règlement, « changer durablement les habitudes ».
Le vainqueur recevrait cent mille euros, une campagne publicitaire nationale et, surtout, le nom d’Oria derrière lui.
Léonie avait préparé son projet pendant onze mois.
Une petite machine capable de transformer les déchets alimentaires des restaurants en matériau d’emballage biodégradable.
Elle avait dormi sur des tableaux Excel, vendu sa voiture et emprunté de l’argent à sa sœur pour terminer le prototype.
Sur la scène, le directeur général d’Oria, Antoine Ravel, souriait devant les photographes.
— Cette année, nous avons voulu laisser toute sa place au mérite.
Quelques applaudissements.
À côté de lui se tenaient les cinq membres du jury.
Léonie reconnut immédiatement la présidente : Claire Montfort, ancienne ministre de l’Industrie, aujourd’hui consultante pour plusieurs grands groupes.
Quand elle passa devant elle, Léonie entendit Claire dire à Ravel :
— Tu me confirmes pour ce soir ?
Ravel répondit sans la regarder :
— Oui. Tout est réglé.
Léonie continua son chemin.
À onze heures, les candidats commencèrent leurs présentations.
Un homme en costume bleu présenta une application bancaire.
Une jeune femme proposa des vêtements fabriqués à partir de filets de pêche récupérés.
Un ingénieur montra un moteur électrique silencieux.
Puis ce fut au tour de Léonie.
Elle posa son prototype sur la table.
— Chaque soir, un restaurant jette en moyenne plusieurs kilos de matières organiques encore utilisables. Notre machine les sèche, les broie et les transforme en plaques...
Elle fit fonctionner l'appareil.
Un léger ronronnement remplit la salle.
Les cinq jurés regardèrent.
Claire Montfort prit quelques notes.
— Quel est votre chiffre d’affaires ?
— Pour l’instant, aucun. Nous sommes en phase pilote.
Un autre juré leva les yeux.
— Donc vous n’avez pas encore de marché.
— Pas encore.
Il se pencha vers son voisin.
Léonie termina sa présentation.
Personne n’applaudit immédiatement.
Puis quelqu’un au fond de la salle commença. Les autres suivirent.
En sortant, une assistante l’attendait.
— Madame Vasseur ?
— Oui ?
— Claire Montfort aimerait vous parler.
Léonie entra dans une petite salle.
Claire était seule.
— Votre projet est intéressant.
— Merci.
— Mais vous savez, ce prix récompense aussi la capacité à devenir une marque.
Léonie ne répondit pas.
— Vous avez une belle idée. Il faudrait simplement apprendre à la présenter autrement.
— Autrement ?
Claire sourit.
— Moins comme une ingénieure.
Elle se leva.
— Bonne chance.
À quatorze heures, les candidats reçurent un message.
Phase finale : sélection de huit projets.
Léonie chercha son nom.
Il y était.
Elle poussa un soupir.
Dans le couloir, les conversations avaient changé.
Un candidat, Thomas Vial, connaissait apparemment plusieurs personnes chez Oria.
— Le directeur marketing était à mon mariage, expliquait-il au téléphone.
Une autre candidate, Sarah, venait de recevoir un appel.
— Oui, je comprends... Non, aucun problème.
Elle raccrocha.
— Qu’est-ce qu’ils voulaient ? demanda Léonie.
Sarah hésita.
— Rien. Ils m’ont simplement conseillé de ne pas trop insister sur le coût de fabrication.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
Une heure plus tard, le jury demanda à Léonie de modifier une partie de sa présentation.
— Votre prototype est trop technique, dit l’un des jurés.
— C’est pourtant son intérêt.
— Justement.
On lui demanda aussi de réduire ses chiffres.
Puis de remplacer « déchets » par « ressources ».
Elle obéit.
À dix-huit heures, les huit finalistes furent annoncés.
Léonie était encore là.
Dans le salon privé du deuxième étage, les verres circulaient.
Les finalistes avaient été invités à « échanger librement ».
Antoine Ravel passa de groupe en groupe.
Il s’arrêta devant Léonie.
— Vous avez bien travaillé.
— Merci.
— Claire vous apprécie.
Léonie sourit.
— Je ne savais pas.
— Il y a des choses qu'on ne dit pas toujours.
Il posa une main sur son épaule.
— Demain, soyez naturelle.
Puis il partit.
Quelques minutes plus tard, Thomas vint s’asseoir à côté d’elle.
— Tu sais qui va gagner ?
— Non.
Il rit.
— Moi non plus.
Son téléphone vibra.
Il regarda l’écran, se leva et s’éloigna.
Léonie le vit rejoindre Claire Montfort près de la fenêtre.
Ils parlèrent quelques secondes.
Puis Claire lui serra la main.
Thomas revint.
— Tout va bien ?
— Très bien.
— Tu as l’air heureux.
— Je suis toujours heureux avant de gagner.
À vingt-deux heures trente, Léonie retourna dans sa chambre.
Une enveloppe était glissée sous la porte.
À l’intérieur, une feuille.
Conseil du comité : ne pas mentionner le financement public dans votre discours final.
Aucun nom.
Elle relut.
Puis son téléphone sonna.
Numéro inconnu.
— Allô ?
— Léonie ? C’est Sarah.
— Oui.
— Tu as reçu quelque chose ?
— Une feuille.
Silence.
— Moi aussi.
— Qu’est-ce qu’ils t’ont demandé ?
— De remercier Oria avant de parler de mon projet.
Léonie s’assit sur le bord du lit.
— Tu trouves ça normal ?
Sarah souffla.
— Je ne sais plus.
Le lendemain matin, les huit finalistes furent réunis dans une salle sans fenêtres.
Claire Montfort entra avec quatre membres du jury.
— Nous allons maintenant voter.
Les enveloppes furent distribuées.
Léonie regarda les bulletins blancs.
Pour la première fois depuis son arrivée, elle se sentit presque rassurée.
Claire prit le sien.
— À vos stylos.
Personne ne bougea immédiatement.
Puis les candidats commencèrent à écrire.
Le dépouillement eut lieu sur scène.
Le nom de Thomas revint plusieurs fois.
Puis celui de Sarah.
Puis celui d’un troisième candidat.
Léonie obtint deux voix.
Thomas gagna.
Applaudissements.
Confettis.
Antoine Ravel monta sur scène et lui remit le trophée.
— Votre parcours est exemplaire.
Thomas souriait devant les photographes.
Léonie applaudit elle aussi.
Elle quitta l’hôtel par l’entrée de service.
Dans la rue, elle aperçut Sarah.
— Tu savais ?
Sarah regarda autour d’elle.
— Savais quoi ?
Léonie sortit son téléphone.
— Regarde.
Elle lui montra une photographie prise la veille.
Thomas et Claire devant la fenêtre.
— Je les ai vus ensemble.
Sarah secoua la tête.
— Ça ne prouve rien.
— Non.
Léonie rangea son téléphone.
— Mais j’ai autre chose.
Elle ouvrit sa messagerie.
Un courriel reçu à 7 h 12.
Objet : Félicitations Thomas
L’expéditeur était le directeur marketing d’Oria.
Le message datait de la veille.
Il disait simplement :
« Nous sommes heureux de préparer avec vous la suite de cette aventure. »
Léonie regarda la date.
Le vote n’avait pas encore eu lieu.
Sarah pâlit.
— Tu vas faire quoi ?
Léonie ne répondit pas.
Derrière elles, les portes du Grand Hôtel s’ouvrirent.
Thomas sortit entouré de journalistes.
Claire Montfort lui serrait la main.
Antoine Ravel les rejoignit.
Ils posèrent tous les trois devant les photographes.
Puis un homme qu’elles n’avaient jamais vu apparut derrière eux.
Il embrassa Claire sur la joue.
Thomas lui tendit la main.
L’homme rit.
— Alors, notre prochain champion est là.
Antoine leva un sourcil.
— Pas si fort.
Ils éclatèrent de rire.
Les photographes continuèrent de crépiter.
Léonie regarda Sarah.
— Maintenant, on sait.
Sarah ne répondit pas.
Elle regardait simplement le trophée entre les mains de Thomas.
Sur le socle doré, une phrase était gravée :
LE MÉRITE FAIT LA DIFFÉRENCE.
Nouvelle — Le Couple parfait
En avril 2014, Clara et Hugo avaient quatre-vingt-sept abonnés.
Trente-deux étaient des amis.
Vingt-neuf, des anciens camarades d'école.
Les autres avaient probablement cliqué par erreur.
Ils vivaient dans un deux-pièces au troisième étage d'un immeuble sans ascenseur, à Lyon.
Clara travaillait dans une boutique de vêtements.
Hugo montait des vidéos pour de petites entreprises.
Le dimanche, ils prenaient leur petit déjeuner près de la fenêtre.
Un matin, Hugo posa son téléphone contre une tasse.
— Attends.
Clara leva les yeux.
— Quoi ?
— Ne bouge pas.
Il arrangea une mèche de ses cheveux, rapprocha l'assiette et prit trois photos.
— Celle-là.
Il lui montra l'écran.
Sur la photo, Clara souriait derrière une tasse de café.
La lumière du matin entrait par la fenêtre.
On ne voyait ni la vaisselle sale ni le radiateur cassé.
Hugo publia.
« Les dimanches comme on les aime. »
Le soir, ils avaient vingt-trois nouveaux abonnés.
Clara regarda les commentaires.
« Vous êtes magnifiques. »
« Couple goals. »
« On veut plus de vous deux. »
Elle sourit.
— Ils nous aiment bien.
Hugo regardait déjà les statistiques.
— Ils aiment surtout ça.
Il montra la photo.
— Nous deux.
La semaine suivante, ils recommencèrent.
Puis le dimanche d'après.
Ils apprirent rapidement.
Une photo prise au réveil devait être prise avant le réveil.
Les cafés devaient être chauds mais pas trop remplis.
Les disputes n'existaient pas.
Les vêtements posés sur le lit étaient choisis pour les couleurs.
Un mois plus tard, un hôtel de Annecy leur proposa une nuit gratuite.
« En échange de quelques publications. »
Clara relut le message.
— On est influenceurs ?
Hugo haussa les épaules.
— Apparemment.
Ils partirent vendredi soir.
La chambre était magnifique.
Ils photographièrent la baignoire.
Le lit.
La vue.
Le petit déjeuner.
Puis Hugo demanda :
— On fait la photo sur le balcon ?
— Il fait froid.
— Deux minutes.
Clara sortit.
Il passa un bras autour de sa taille.
— Souris.
— Je souris.
— Pas comme ça.
Elle recommença.
Le lendemain, leur publication fut partagée plusieurs centaines de fois.
L'hôtel proposa une deuxième nuit.
Puis un restaurant leur offrit un dîner.
Une marque de lunettes envoya deux paires.
Une boutique de bijoux leur proposa une montre pour Hugo et un bracelet pour Clara.
Les cadeaux arrivaient dans des cartons.
Ils les déballaient devant la caméra.
— Tu me gâtes, disait Clara.
— C'est toi que je gâte.
Ils recommençaient la prise lorsqu'ils riaient au mauvais moment.
Un soir, Clara demanda :
— On garde vraiment tout ?
— Pourquoi pas ?
— On n'a pas besoin de ça.
Hugo la regarda.
— Ce n'est pas pour nous.
Elle comprit.
Ils rangèrent les cadeaux dans un placard.
Ils en sortirent certains uniquement pour les photos.
À l'automne, ils avaient vingt mille abonnés.
Ils reçurent une proposition pour passer quatre jours à Lisbonne.
Vols compris.
Hôtel compris.
Restaurant compris.
Contre dix publications.
Dans l'avion, Clara regarda le programme.
— Dix ?
— Ça va.
— En quatre jours ?
— On peut en faire plusieurs par jour.
Ils arrivèrent le soir.
Le lendemain matin, Hugo installa l'appareil sur le trottoir.
Clara s'appuya contre lui.
— Regarde là-bas.
— Pourquoi ?
— Ça fait naturel.
Ils recommencèrent sept fois.
À la huitième, Clara ne souriait plus.
— J'en ai marre.
Hugo baissa l'appareil.
— De quoi ?
— De sourire quand tu me dis de sourire.
— Alors ne souris pas.
— Très drôle.
Il rangea l'appareil.
— On doit travailler.
— On est en vacances.
— Non.
Il regretta le mot dès qu'il le prononça.
Clara le regarda.
— Quoi ?
Hugo soupira.
— Rien.
Le soir, ils se disputèrent dans la chambre.
Une vraie dispute.
À propos de l'argent.
Du temps.
Des photos.
De la manière dont Hugo regardait son téléphone même au restaurant.
Clara finit par prendre son sac.
— J'ai besoin d'air.
Elle ouvrit la porte.
Hugo resta seul.
Il regarda l'appareil posé sur le lit.
Puis la porte.
Il pensa à l'hôtel.
Aux publications prévues.
Aux vingt mille personnes qui attendaient leur prochaine photo.
Il prit son téléphone.
Il écrivit :
« Même les couples parfaits se disputent. ❤️ »
Il hésita.
Puis ajouta :
« Mais on finit toujours par se retrouver. »
Il photographia la chambre vide.
Publia.
Dix minutes plus tard, les commentaires commencèrent.
« On vous aime encore plus. »
« Votre sincérité est incroyable. »
« Couple réel, couple fort. »
Clara revint vingt minutes après.
Elle vit l'écran.
— Tu as publié ?
Hugo acquiesça.
— Les gens adorent.
Elle resta silencieuse.
Puis elle prit le téléphone.
Le post avait déjà été partagé deux cents fois.
— Pourquoi tu as écrit ça ?
— Parce que c'est vrai.
— Quelle partie ?
Il la regarda.
Elle ne souriait pas.
— On s'est disputés.
— Oui.
— On s'est retrouvés.
— Je suis revenue dans une chambre d'hôtel, Hugo.
Il baissa les yeux.
Le lendemain, ils tournèrent une vidéo.
Elle s'appelait :
« Notre petite dispute de couple »
Ils racontèrent qu'ils avaient appris à mieux communiquer.
Ils se prirent dans les bras.
À la fin, Hugo lui embrassa le front.
— Coupez, dit Clara.
La caméra continua quelques secondes.
— Pourquoi tu ne coupes pas ?
— J'ai oublié.
Ils regardèrent ensuite la vidéo.
Hugo sourit.
— C'est bien.
Clara ne répondit pas.
En décembre, leur chaîne dépassa cent mille abonnés.
Une agence leur proposa un contrat.
Ils devaient désormais publier régulièrement.
Photos de couple.
Voyages.
Cadeaux.
Moments intimes.
Même leurs disputes pouvaient être intéressantes.
— On peut gagner beaucoup, dit Hugo.
Clara regardait le contrat.
— Et si on arrête ?
— Pourquoi on arrêterait ?
Elle leva les yeux.
— Je ne sais pas.
Quelques semaines plus tard, ils étaient à Prague.
Un hôtel leur avait prêté une suite.
Ils venaient de terminer une séance photo.
Hugo posa l'appareil.
Clara s'assit sur le bord du lit.
— Tu m'aimes ?
Il se retourna.
— Quoi ?
— Je te demande si tu m'aimes.
Il sourit.
— Bien sûr.
— Pourquoi ?
Il resta silencieux.
Clara attendit.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Je ne sais pas.
Il s'approcha.
— Tu m'aimes, toi ?
Elle ouvrit la bouche.
Rien ne sortit.
Son téléphone vibra.
Une notification.
+3 482 nouveaux abonnés.
Hugo regarda l'écran.
Clara aussi.
Il prit l'appareil photo.
— On fait une dernière ?
Elle le regarda.
— Pour quoi ?
— Pour eux.
Il plaça l'appareil face au miroir.
Ils se rapprochèrent.
Il passa son bras autour de sa taille.
Elle posa la tête contre son épaule.
Le retardateur commença.
Dix.
Neuf.
Huit.
Clara regarda leur reflet.
Sept.
Six.
Hugo souriait déjà.
Cinq.
Quatre.
Elle sourit à son tour.
Trois.
Deux.
Une.
L'appareil prit la photo.
Ils restèrent immobiles.
Puis Hugo demanda :
— Tu veux qu'on mette quoi comme légende ?
Clara regarda leur reflet.
Elle ne savait plus si elle avait envie de répondre à Hugo.
Ou au téléphone.
— Écris ce que tu veux.
Il réfléchit.
Puis tapa :
« Toujours nous. »
Il publia.
Quelques secondes plus tard, les cœurs commencèrent à apparaître.
Clara regarda Hugo.
Hugo regarda l'écran.
Et pendant un long moment, aucun des deux ne sut lequel des deux regards attendait encore quelque chose de l'autre.
Nouvelle — Après l'image
La première fois que Léa vit la photographie, elle était assise dans un bus.
Il était 7 h 42.
Elle avait encore les cheveux mouillés et tenait son téléphone d'une main.
Un message venait d'arriver.
« C'est toi ? »
Elle ouvrit la pièce jointe.
Le bus continua d'avancer.
Pendant quelques secondes, elle ne comprit pas.
Puis elle reconnut la chambre.
Le mur blanc.
La lampe près du lit.
Et son propre corps.
La photographie avait été prise six mois auparavant.
Elle ne savait pas qu'elle existait.
En dessous, quelqu'un avait écrit :
« Ça circule déjà. »
Léa descendit deux arrêts plus tôt.
Elle entra dans un café, commanda un verre d'eau et resta debout près du comptoir.
Son téléphone vibrait sans arrêt.
Un deuxième message.
Puis un troisième.
« Désolé, je crois que tout le lycée l'a. »
Elle bloqua le numéro.
Puis un autre arriva.
Une capture d'écran.
La photo.
Son prénom.
Des commentaires.
Elle éteignit son téléphone.
Pendant vingt minutes, elle regarda les voitures passer derrière la vitre.
Quand elle ralluma l'appareil, il y avait quarante-sept notifications.
Elle ne lut pas les commentaires.
Elle les devinait.
Le soir, elle ne rentra pas chez elle avant vingt-trois heures.
Sa mère l'attendait dans le salon.
— Tu étais où ?
— Chez Sarah.
— Elle t'a appelée ?
— Non.
Sa mère la regarda.
— Léa ?
— Je suis fatiguée.
Elle monta dans sa chambre.
Elle ouvrit son ordinateur.
La photo avait déjà été publiée sur trois sites.
Elle signala chaque page.
Une heure plus tard, deux avaient disparu.
Elle respira.
Puis une nouvelle notification apparut.
« Nouvelle publication. »
Cette fois, quelqu'un avait ajouté son nom de famille.
Le lendemain, Léa n'alla pas en cours.
Puis pas le lendemain non plus.
Sarah vint chez elle.
— Tu dois sortir.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ne peux pas rester ici.
Léa regardait la fenêtre.
— Tout le monde l'a vue.
— Non.
— Tu l'as vue.
Sarah ne répondit pas.
— Voilà.
Elle resta encore quelques minutes.
Avant de partir, elle posa son téléphone sur la table.
— Il y a quelque chose que tu devrais savoir.
Léa regarda l'écran.
Un compte anonyme venait de publier :
« Elle fait semblant d'être victime. »
Léa ferma les yeux.
— Qui fait ça ?
— Je ne sais pas.
Mais Sarah savait.
Léa aussi commençait à le comprendre.
Mathieu.
Son ancien petit ami.
Ils étaient restés ensemble huit mois.
Après leur rupture, il lui avait envoyé plusieurs messages.
« Tu reviendras. »
Puis :
« Personne ne te connaît comme moi. »
Elle n'avait pas répondu.
Trois jours après la première diffusion, elle reçut un nouveau message.
« Tu vois ce que ça fait quand on m'ignore ? »
Elle resta immobile.
Elle ne répondit pas.
Elle fit une capture d'écran.
Puis une autre.
Sa mère entra.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Léa retourna le téléphone.
— Rien.
Les jours suivants, les photographies disparurent progressivement.
Les plateformes supprimèrent les publications.
Certains comptes furent fermés.
L'école fit circuler un message demandant de ne pas partager le contenu.
Léa retourna en cours.
Personne ne lui parla de la photo.
Ce fut pire.
Dans les couloirs, les conversations s'arrêtaient lorsqu'elle approchait.
Au déjeuner, une fille changea de table.
Léa commença à porter des vêtements amples.
Elle ne regardait plus les gens dans les yeux.
Puis, un lundi matin, la photo réapparut.
Plus sombre.
Recadrée.
Avec une phrase :
« Vous pensiez qu'elle avait disparu ? »
Cette fois, Léa ne pleura pas.
Elle resta devant l'écran.
Puis elle ouvrit un dossier.
Elle avait gardé toutes les captures.
Les heures.
Les noms.
Les comptes.
Les messages.
Elle retrouva celui de Mathieu.
Elle chercha son adresse électronique.
Puis son numéro.
Elle créa un faux compte.
Une heure plus tard, elle lui écrivit :
« Je sais où trouver la photo originale. »
La réponse arriva presque immédiatement.
« Qui es-tu ? »
« Quelqu'un qui peut te l'envoyer. »
Il demanda une preuve.
Léa lui envoya une image recadrée.
« Je peux t'en donner davantage. »
Il répondit :
« Combien ? »
Elle resta quelques secondes devant le mot.
Puis écrivit :
« Rendez-vous demain, 18 h. »
Le lendemain, elle se rendit au rendez-vous avec un petit enregistreur dans la poche.
Mathieu arriva seul.
— Où est la photo ?
— Tu la veux vraiment ?
— Tu as dit que tu l'avais.
— Pourquoi ?
Il la regarda.
— Parce que je veux savoir qui l'a diffusée.
Léa sentit ses mains trembler.
— Tu sais très bien.
Mathieu secoua la tête.
— Tu crois vraiment que j'ai fait ça ?
Elle sortit son téléphone.
— Alors pourquoi tu m'as écrit que personne ne me connaissait comme toi ?
Il pâlit.
— Ça ne veut rien dire.
— Et les messages ?
— Je voulais te faire peur.
— Pourquoi ?
Il regarda autour de lui.
— Parce que tu ne répondais plus.
Elle attendit.
— Tu avais encore les photos ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Il haussa les épaules.
— Parce que tu me les avais envoyées.
— Je te les avais envoyées à toi.
Il ne répondit pas.
Léa sortit l'enregistreur.
— Merci.
Elle se leva.
Mathieu comprit.
— Attends.
Elle partit.
Deux jours plus tard, elle donna les captures et l'enregistrement à la police.
L'enquête remonta les premiers comptes.
Puis les suivants.
Certains avaient simplement partagé.
D'autres avaient modifié les images.
Un compte avait publié le nom de Léa.
Un autre avait donné son adresse.
Le premier compte, lui, avait été créé avec une adresse électronique appartenant à Mathieu.
Il nia.
Puis son ordinateur fut saisi.
Dans un dossier caché, les enquêteurs retrouvèrent les photographies originales.
Et quelque chose d'autre.
Un fichier contenant les conversations avec Léa.
Des mois de messages.
Des dizaines de phrases.
Parmi elles, une revenait plusieurs fois :
« Si tu ne veux plus être avec moi, personne ne doit pouvoir t'avoir. »
Lorsque l'enquête fut terminée, la photo n'avait pas complètement disparu.
Elle existait encore quelque part.
Sur un téléphone oublié.
Dans une sauvegarde.
Dans une boîte mail.
Dans une conversation privée.
Léa changea de numéro.
Supprima ses comptes.
Quitta son école.
Elle recommença ailleurs.
Un soir, plusieurs mois plus tard, elle reçut un appel de la police.
— Nous avons retrouvé une dernière copie.
Elle resta silencieuse.
— Vous voulez qu'on vous dise où ?
Léa regarda son téléphone.
Puis la fenêtre.
— Non.
Elle raccrocha.
Sur l'écran, une notification venait d'apparaître.
Un souvenir automatique.
Une photographie prise exactement un an auparavant.
Léa l'ouvrit.
Ce n'était pas la photo volée.
C'était une image banale.
Elle riait avec Sarah, devant une vitrine.
Elle regarda longtemps son propre visage.
Puis elle supprima la notification.
Cette fois, elle n'essaya pas de vérifier si quelqu'un d'autre avait gardé l'image.
Elle posa le téléphone face contre la table.
Et, pour la première fois depuis des mois, elle sortit sans lui.
Nouvelle — La Voix
À vingt-six ans, Samuel Varenne chantait dans les bars de Montreuil pour cent euros la soirée.
Il écrivait ses chansons dans un studio de quinze mètres carrés, au fond de l'appartement qu'il partageait avec son frère.
Il avait une guitare rayée, trois chemises correctes et une voix qui faisait parfois taire les conversations.
Le reste, il le faisait lui-même.
Un soir de novembre 2013, après un concert devant quarante personnes, une femme l'attendit près de la sortie.
— Vous êtes Samuel ?
— Oui.
— Je travaille chez Orphée Records.
Elle lui tendit une carte.
Samuel la prit sans regarder le nom.
Il regardait déjà son propre visage dans la vitre du bar.
Il avait transpiré sous les projecteurs.
Ses cheveux étaient en désordre.
Il trouva soudain que cela lui allait bien.
— On aimerait vous rencontrer, dit-elle.
Trois jours plus tard, Samuel entra dans les bureaux d'Orphée.
On lui fit écouter une maquette.
— Votre voix est intéressante, dit le directeur artistique. Mais vos chansons sont trop... personnelles.
Samuel fronça les sourcils.
— C'est-à-dire ?
— Elles parlent de choses que les gens ne comprennent pas immédiatement.
— C'est justement ce que j'aime.
Le directeur sourit.
— Nous aussi.
Il marqua une pause.
— Mais nous pensons pouvoir vous aider.
La première modification concernait ses vêtements.
On lui retira ses chemises.
On lui donna des jeans noirs, des bottes, une veste en cuir.
Puis ses cheveux.
— Plus court.
— Comme ça ?
— Non. Plus court.
Devant le miroir, Samuel se regarda.
— Ça me ressemble moins.
La styliste sourit.
— Ça vous ressemble mieux.
Il rit.
Il signa.
La deuxième modification concernait ses chansons.
Une semaine plus tard, il retrouva ses textes sur une table.
Certains couplets avaient disparu.
— Pourquoi ?
— Trop longs.
— Mais c'est l'histoire.
— On garde l'émotion. Pas l'histoire.
On lui proposa trois nouveaux refrains.
Le premier parlait de solitude.
Le deuxième de désir.
Le troisième d'une nuit qu'on ne voulait pas oublier.
Samuel choisit le deuxième.
— Celui-là, dit-il.
— Bien.
Il n'avait pas écrit une seule ligne.
Son nom apparut ensuite sur une affiche.
SAM VANE
Samuel regarda longtemps.
— Pourquoi pas Samuel Varenne ?
— Trop long.
— Mais c'est mon nom.
— Sam Vane, c'est votre nom maintenant.
Il sourit malgré lui.
La première interview eut lieu dans une petite radio.
L'animateur avait préparé ses questions.
— Tu as toujours été un rebelle ?
Samuel hésita.
— Je ne sais pas.
Dans la régie, une femme leva trois doigts.
Trois secondes.
Samuel comprit.
— Oui, répondit-il.
L'animateur sourit.
— Ton père te soutenait ?
Samuel pensa à son père, chauffeur de bus, qui venait parfois l'écouter.
— Il ne comprenait pas vraiment.
La femme derrière la vitre secoua la tête.
Samuel recommença.
— Il voulait surtout que je trouve ma voie.
Cette phrase fut reprise le lendemain sur les réseaux.
« SAM VANE : MON PÈRE NE COMPRENAIT PAS MON RÊVE. »
Samuel la lut plusieurs fois.
Il n'avait jamais parlé de rêve.
Mais cela sonnait bien.
Le single sortit en février.
Il entra dans les classements.
Pas très haut.
Puis une vidéo apparut.
Samuel y était filmé quittant une soirée.
Un photographe criait :
— Sam ! Sam ! Pourquoi tu refuses de parler aux journalistes ?
Samuel s'était retourné ce soir-là parce qu'on lui avait demandé de regarder l'objectif.
La vidéo fut publiée sans explication.
Le lendemain, les commentaires s'accumulèrent.
« Quel prétentieux. »
« Il se prend pour qui ? »
« J'adore. »
La maison de production ne fit aucun commentaire.
À midi, son directeur l'appela.
— Tu as vu ?
— Oui.
— Ça prend.
— Mais c'est faux.
— Peut-être.
— Peut-être ?
— On s'en fiche. Les gens parlent de toi.
Deux semaines plus tard, son nombre d'abonnés avait triplé.
On l'invita à la télévision.
La présentatrice demanda :
— Vous êtes devenu célèbre très vite. Comment vivez-vous cette nouvelle vie ?
Samuel ouvrit la bouche.
Une phrase lui vint :
« Je ne sais pas encore si je la mérite. »
Il regarda la caméra.
Il vit le voyant rouge.
Puis il entendit dans son oreillette la voix de son attachée de presse :
— Dis que tu as toujours su que tu y arriverais.
Samuel sourit.
— J'ai toujours su que j'y arriverais.
Le public applaudit.
Après l'émission, il retourna dans sa loge.
Son frère l'attendait.
— Tu n'as jamais dit ça.
Samuel enleva sa veste.
— Quoi ?
— Que tu savais.
— C'était une interview.
— Et alors ?
Samuel ne répondit pas.
Son frère regarda la veste en cuir.
— Tu ne portais jamais ça.
— Maintenant si.
— Et tes chansons ?
Samuel se retourna.
— Qu'est-ce qu'elles ont ?
— Elles ne parlent plus de toi.
Le silence dura quelques secondes.
Samuel prit son téléphone.
Des dizaines de notifications.
Des messages.
Des invitations.
Des chiffres.
Il sourit.
— Tu ne comprends pas.
Son frère baissa les yeux.
— Peut-être.
Le deuxième album fut un succès.
On annonça une tournée.
Samuel signa des affiches.
Posa devant des photographes.
Répondit aux mêmes questions.
« Pourquoi ce look ? »
« Quel est votre secret ? »
« Êtes-vous vraiment aussi mystérieux ? »
Il connaissait maintenant les réponses.
Il connaissait aussi les silences.
Il savait quand sourire.
Quand regarder ailleurs.
Quand laisser croire qu'une question l'avait blessé.
Un soir, dans un hôtel, il reçut un mail de son ancienne maison de disques.
Un message d'un ami du studio.
« J'ai retrouvé tes premières démos. Tu veux les écouter ? »
Samuel ouvrit le fichier.
Une guitare.
Une chaise qui grinçait.
Sa voix sans correction.
Il ferma les yeux.
Pendant quelques secondes, il entendit quelqu'un qu'il reconnaissait.
Puis il arrêta l'enregistrement.
Le lendemain, il devait enregistrer un nouveau titre.
Le producteur lui donna le texte.
Samuel lut le refrain.
— Je ne comprends pas.
— Pas besoin.
— Ça parle de quoi ?
— De toi.
Samuel releva la tête.
Dans la vitre du studio, il aperçut son reflet.
Cheveux courts.
Veste noire.
Visage travaillé.
Il chercha quelque chose derrière ce visage.
Le producteur appuya sur le bouton.
La musique commença.
Samuel chanta.
Sa voix était parfaite.
À la fin, tout le monde applaudit.
— Magnifique, dit quelqu'un.
Samuel retira son casque.
— On la garde ?
Le producteur sourit.
— Évidemment.
Dans la cabine vide, Samuel resta quelques secondes.
Puis il demanda :
— Vous pensez qu'ils m'aiment vraiment ?
Personne ne répondit tout de suite.
Le producteur regarda la vitre.
— Ils aiment Sam Vane.
Samuel hocha la tête.
Il sortit du studio.
Dans le couloir, une affiche annonçait sa prochaine tournée.
Son visage occupait presque tout le mur.
Sous la photo, on pouvait lire :
SAM VANE — LA VOIX D'UNE GÉNÉRATION
Samuel s'arrêta.
Il regarda le visage.
Puis son nom.
Il attendit un instant.
Il aurait voulu se reconnaître.
Il n'y arriva pas.
Alors il continua son chemin.
Derrière lui, l'affiche resta parfaitement immobile.
Nouvelle — Le Profil
En octobre 2013, dans une tour de verre du quartier de La Défense, une entreprise de recrutement occupait le dix-septième étage.
Sur la porte, une plaque indiquait :
NEXUS TALENTS
À l’intérieur, les bureaux étaient blancs, les écrans larges, les voix basses.
Élise Martin travaillait depuis six ans dans le recrutement.
Elle n'aimait pas les surprises.
Chaque matin, avant d'ouvrir ses mails, elle regardait le tableau des recrutements en cours.
Poste.
Budget.
Nombre de candidats.
Risque.
Elle avait ajouté elle-même la dernière colonne.
Ce matin-là, le poste était celui de responsable commercial pour une entreprise industrielle.
Cent vingt candidatures.
Élise en avait retenu huit.
Puis trois.
Puis un.
Julien Morel.
Trente-deux ans.
École de commerce.
Sept ans d'expérience.
Anglais courant.
Deux promotions.
Mobilité nationale.
Aucune période d'inactivité.
Sur son écran, tout était vert.
Élise sourit.
— Celui-là, dit-elle à son collègue Marc.
Il regarda le dossier.
— Il a l'air pas mal.
— Pas « pas mal ». Il est exactement dans la cible.
Elle ouvrit un autre onglet.
Facebook.
Le profil de Julien était public.
Photos de vacances.
Une course à pied.
Quelques repas entre amis.
Une photo prise dans un stade.
Un commentaire : « Enfin une victoire ! »
Élise descendit.
Twitter.
Des messages sur le travail.
Une plaisanterie sur son patron actuel.
Une autre sur les réunions du lundi.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Quoi ? demanda Marc.
— Rien.
Elle nota quelque chose.
Puis LinkedIn.
Recommandations.
Anciennes fonctions.
Contacts.
Elle ouvrit également les profils de trois personnes qui travaillaient avec lui.
L'une avait écrit :
« Julien est quelqu'un de fiable, mais parfois trop exigeant. »
Élise s'arrêta.
Elle copia la phrase dans son logiciel.
À côté, une case apparut :
Tempérament : à vérifier.
L'entretien fut fixé au jeudi.
Julien arriva vingt minutes en avance.
Il avait repassé sa chemise le matin même.
Dans le métro, il avait relu son CV sur son téléphone.
Il avait supprimé, la veille, deux anciennes photos de son profil Facebook.
Une soirée trop arrosée.
Un déguisement ridicule.
Il avait hésité à supprimer la photo du stade.
Il l'avait finalement gardée.
Elle n'était pas compromettante.
Dans la salle d'attente, il regarda son reflet dans la vitre.
Il remit sa cravate en place.
Puis encore une fois.
Une assistante sortit.
— Monsieur Morel ?
— Oui.
— Élise Martin.
Elle lui serra la main.
— Vous avez trouvé facilement ?
— Très facilement.
— Tant mieux.
Ils s'assirent.
Élise posa son dossier devant elle.
— Vous avez quitté votre première entreprise après trois ans.
— Oui.
— Pourquoi ?
Julien avait préparé cette question.
— J'avais envie d'évoluer.
— Et votre deuxième poste ?
— Une opportunité.
Elle nota quelque chose.
Il le vit.
— C'est un problème ?
— Non, non.
Elle sourit.
— Parlez-moi de vous.
Il commença.
Son parcours.
Ses résultats.
Ses responsabilités.
Il parlait vite.
Trop vite.
Il le sentit.
Il ralentit.
— Vous dites dans votre CV que vous aimez travailler en équipe.
— Oui.
— Pourtant, votre ancien directeur parle de vous comme de quelqu'un de très autonome.
Julien resta silencieux une seconde.
— Je pense que les deux sont compatibles.
Élise le regarda.
— Vous pensez ?
— Oui.
Il regretta immédiatement le mot.
Elle sourit.
— Bien sûr.
L'entretien continua.
À la fin, elle lui demanda :
— Quel est votre principal défaut ?
Il connaissait la question.
— Je peux être perfectionniste.
Il eut presque honte en le disant.
Élise ne sourit pas.
— Et sous pression ?
— Je garde mon calme.
Elle baissa les yeux vers son dossier.
— Toujours ?
— J'essaie.
Cette fois, elle nota quelque chose.
Il sortit de la tour quarante minutes plus tard.
Dans la rue, il prit son téléphone.
Il ouvrit LinkedIn.
Son profil.
Tout semblait normal.
Le soir, il raconta l'entretien à sa compagne.
— Je crois que ça s'est bien passé.
— Tu crois ?
— Oui.
— Alors ça va.
Il sourit.
— J'ai peut-être parlé un peu trop.
— Tu parles toujours trop quand tu veux bien faire.
Il rit.
Puis il regarda son téléphone.
Il retourna sur Facebook.
Il supprima finalement la photo du stade.
Puis une photo où l'on voyait une bouteille de vin.
Puis un commentaire ancien.
Il resta quelques secondes devant une autre publication.
« Les entreprises veulent des robots. »
Il l'avait écrite trois ans auparavant.
Il la supprima.
Le lendemain, il reçut un mail.
Objet : Votre candidature
Il l'ouvrit dans le métro.
« Nous avons le regret de vous informer que votre candidature n'a pas été retenue. »
Il relut.
Aucune explication.
Il descendit à sa station.
Il resta sur le quai quelques secondes après que les portes se furent refermées.
Chez lui, il imprima son CV.
Il reprit chaque ligne.
Diplôme.
Expérience.
Résultats.
Certifications.
Il ne trouvait rien.
Le poste correspondait exactement à son parcours.
Il appela Élise.
Elle ne décrocha pas.
Une heure plus tard, elle lui envoya un message.
« Je suis désolée. La décision n'était pas simple. »
Julien fixa l'écran.
La phrase ne lui disait rien.
Il répondit :
« Pourriez-vous m'indiquer ce qui a motivé le choix ? Cela m'aiderait pour la suite. »
Pas de réponse.
Trois jours passèrent.
Puis une semaine.
Entre-temps, Julien recommença à modifier son profil.
Il vérifia ses abonnements.
Ses photos.
Ses commentaires.
Il se demanda qui avait pu lui nuire.
Un ancien collègue ?
Son patron ?
Une personne avec qui il avait eu un désaccord ?
Un soir, il reçut un message d'un ami informaticien.
« Tu connais Nexus ? »
« Oui. Pourquoi ? »
« Ils utilisent un logiciel assez particulier. »
Il lui envoya une capture d'écran.
Julien agrandit l'image.
Une interface.
Des noms.
Des pourcentages.
COHÉRENCE PROFESSIONNELLE : 94 %
STABILITÉ : 88 %
EXPOSITION SOCIALE : 71 %
Puis :
RÉACTION À LA PRESSION : 43 %
Julien fronça les sourcils.
Plus bas, une liste de mots.
« perfectionnisme ».
« conflit hiérarchique ».
« besoin de reconnaissance ».
Il regarda la date.
Les données provenaient de plusieurs sites.
Certaines phrases avaient été publiées des années auparavant.
Il ouvrit son ordinateur.
Son ancien commentaire apparut.
« Les entreprises veulent des robots. »
Il sentit son ventre se nouer.
Il appela immédiatement son ami.
— Ils ont ça sur moi ?
— Apparemment.
— Mais ce n'est pas un test.
— Non.
— Alors comment ils savent ?
Son ami ne répondit pas tout de suite.
— Ils ne savent pas.
— Quoi ?
— Ils calculent.
Julien resta silencieux.
Le lundi suivant, Élise ouvrit son tableau de recrutement.
Le candidat suivant venait d'apparaître.
Elle regarda les indicateurs.
Tout était vert.
Elle ouvrit son profil.
Aucune photo gênante.
Aucun commentaire agressif.
Pas de trou dans le parcours.
Activité régulière.
Réseau cohérent.
Compatibilité : 97 %.
Marc passa derrière elle.
— C'est lui ?
Élise hocha la tête.
— Oui.
— Tu le connais ?
Elle secoua la tête.
— Non.
Elle regarda encore l'écran.
Le candidat venait d'écrire, trois jours auparavant :
« Je recherche un environnement où l'humain reste au centre. »
Élise sourit.
Elle plaça son nom dans la colonne Entretien.
Puis elle ouvrit la fiche.
Une nouvelle ligne venait de s'afficher automatiquement :
Probabilité de départ dans les douze prochains mois : 6 %.
Élise ne toucha pas au chiffre.
Elle imprima la fiche.
À l'étage inférieur, une imprimante se mit à fonctionner.
Une page sortit.
Puis une autre.
Puis une troisième.
Sur chacune figurait un nom.
Et sous chaque nom, quelques chiffres suffisaient désormais à décider de la suite.
Nouvelle — Les Yeux ouverts
En juin 2013, la société occupait quatre étages d’un immeuble gris, près de la gare de Lyon.
Au service administratif, on ne parlait presque jamais de surveillance.
On parlait de badges, de sauvegardes, de mots de passe expirés, de contrats à classer.
Thomas travaillait là depuis huit ans.
Son bureau était au fond du couloir, entre les archives et la petite salle où l’on imprimait les factures.
Un lundi matin, sa responsable lui demanda de préparer le dossier médical d’un salarié qui devait être transféré dans une autre agence.
— Tu me l’envoies directement. Pas de copie.
Thomas hocha la tête.
Le dossier contenait un certificat, des arrêts de travail et quelques échanges avec le médecin du travail.
Il créa un dossier sur le serveur, lui donna un nom banal et ajouta une restriction d’accès.
« Ressources humaines uniquement. »
Il vérifia deux fois.
Puis il referma la fenêtre.
À midi, il déjeuna avec Karim, du service informatique.
— J’ai mis un document sensible sur le serveur, dit Thomas. Tu confirmes que personne d’autre ne peut le voir ?
Karim haussa les épaules.
— Si tu as mis les bons droits, non.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que tu ne devrais pas t’inquiéter.
Thomas sourit.
Il n’était pas inquiet.
Il aimait simplement que les choses soient faites correctement.
Deux jours plus tard, il reçut un message de sa responsable.
« Peux-tu me renvoyer le document de Martin ? »
Thomas répondit qu’il était déjà dans le dossier partagé.
Quelques minutes après, elle revint.
« Je ne le vois pas. »
Thomas se leva et alla vérifier.
Le fichier était là.
Il cliqua sur les propriétés.
« Utilisateurs autorisés : RH. »
Il appela Karim.
Cette fois, celui-ci resta quelques secondes silencieux.
— Attends.
— Quoi ?
— Je regarde.
Thomas entendit le clavier.
— C’est bon, dit Karim. C’était un problème d’affichage.
— Donc personne n’a pu l’ouvrir ?
— Non.
La réponse était immédiate.
Trop immédiate peut-être.
Mais Thomas retourna à son bureau.
Le soir même, chez lui, il alluma la télévision.
Les images montraient un jeune homme aux lunettes, assis devant des journalistes.
Un nom revenait partout : Snowden.
On parlait de programmes de surveillance, de collecte de données, d’agences capables d’accéder à des informations privées.
Thomas regarda quelques minutes.
Sa femme passa derrière lui.
— Encore cette histoire ?
— Apparemment, ils surveillent tout le monde.
Elle rit.
— Tout le monde ? Même toi ?
— Je ne sais pas.
— Tu n’as rien à cacher.
Thomas sourit.
— Ce n’est pas la question.
Mais lorsqu’il se coucha, il pensa au dossier de Martin.
Le lendemain, il en parla à Karim.
— Tu as vu les révélations ?
— Oui.
— Ça ne t’étonne pas ?
Karim continua de taper.
— Quoi ?
— Qu’on puisse accéder à des choses qu’on croit privées.
Karim se retourna enfin.
— Thomas, tu regardes trop la télévision.
— Je te parle du principe.
— Le principe, c’est que si quelqu’un avait accès à nos fichiers, on le saurait.
— Comment ?
Karim eut un petit rire.
— Parce qu’il y aurait des traces.
Thomas ne répondit pas.
Quelques jours plus tard, une nouvelle circula dans l’entreprise.
La direction informatique allait renforcer les contrôles.
Nouveaux mots de passe.
Nouvelles règles.
Journalisation des connexions.
Personne ne protesta vraiment.
À la machine à café, quelqu’un plaisanta :
— Ils veulent savoir quand on va aux toilettes maintenant.
On rit.
Thomas aussi.
Le même jour, il découvrit quelque chose.
Il cherchait un ancien contrat dans un répertoire auquel son service n’était normalement pas destiné.
Une liste apparut.
Des noms.
Des identifiants.
Des dates.
Il reconnut le sien.
À côté de son nom figuraient plusieurs lignes.
« Connexion : 08 h 12. »
« Consultation : 08 h 14. »
« Fichier ouvert : Dossier Martin. »
Thomas resta immobile.
Il fit défiler.
Une autre ligne.
« Requête effectuée par : administration. »
Il regarda son écran.
Il n’avait jamais ouvert le dossier Martin ce matin-là.
Quelqu’un l’avait fait avec son compte.
Il appela Karim.
— Tu peux venir ?
Karim arriva quelques minutes plus tard.
Thomas lui montra l’écran.
— C’est quoi ça ?
Karim se pencha.
— Les journaux.
— Pourquoi mon nom apparaît ici ?
— Parce que c’est ton compte.
— Je n’ai pas consulté ce fichier.
Karim fixa les lignes.
— Tu as peut-être oublié.
Thomas le regarda.
— Non.
— Alors quelqu’un a utilisé ton identifiant.
— Donc quelqu’un peut utiliser mon identifiant ?
— Techniquement…
Karim s’arrêta.
— Oui ?
— Rien.
Il prit la souris.
— Je vais vérifier.
Le soir, Thomas reçut un appel du directeur administratif.
— Tu as consulté le dossier Martin ?
— Non.
Un silence.
— Pourtant, le système indique ton compte.
— Je sais.
— Bon. Ce n’est pas grave. Il faut simplement faire attention.
Thomas sentit quelque chose se déplacer en lui.
— Qui peut voir ces journaux ?
Le directeur hésita.
— L’informatique.
— Qui, exactement ?
— Les personnes habilitées.
— Combien ?
Un nouveau silence.
— Je ne vois pas pourquoi tu t’inquiètes.
La conversation s’arrêta là.
Le lendemain, Thomas trouva un message de Karim.
« On a corrigé le problème. Ton compte était resté ouvert sur un poste de la salle de réunion. »
Thomas relut le message.
Il connaissait cette salle.
Il n’y avait pas travaillé depuis trois semaines.
Il ne répondit pas.
À midi, il retourna devant son ordinateur.
Il ouvrit le répertoire des journaux.
Il chercha son nom.
Il y avait des centaines de lignes.
Des heures de connexion.
Des fichiers ouverts.
Des recherches.
Il descendit lentement.
Il découvrit qu’une semaine auparavant, quelqu’un avait consulté un document personnel qu’il avait déposé par erreur sur le serveur.
Une note qu’il avait écrite pour demander une augmentation.
Puis un autre fichier.
Un échange avec sa femme, qu’il avait imprimé au travail.
Puis son dossier de congés.
Puis les relevés de ses connexions.
Thomas repoussa son fauteuil.
Autour de lui, les autres employés travaillaient.
Téléphones.
Claviers.
Imprimantes.
Une femme plaisantait avec son voisin.
Quelqu’un se servait un café.
Rien n’avait changé.
À dix-huit heures, Karim passa devant son bureau.
— Tu viens ?
Thomas leva les yeux.
— Oui.
Il éteignit son écran.
Dans l’ascenseur, Karim demanda :
— Ça va ?
Thomas regarda les chiffres rouges défiler.
— Oui.
— Tu as l’air bizarre.
Thomas sourit.
— Je pensais juste à cette histoire de Snowden.
Karim soupira.
— Tu vas encore recommencer ?
— Non.
Les portes s’ouvrirent.
Ils sortirent dans la rue.
Thomas marcha quelques mètres, puis s’arrêta.
— Karim ?
— Quoi ?
— Si quelqu’un pouvait lire tout ce qu’on fait ici… tu voudrais le savoir ?
Karim haussa les épaules.
— Franchement ? Je préfère ne pas savoir.
Il repartit.
Thomas resta derrière lui.
Son téléphone vibra dans sa poche.
Un message professionnel.
« Votre session a été fermée à distance. »
Il regarda l'écran.
Puis l'immeuble.
À l'intérieur, derrière les fenêtres éclairées, des centaines de petites vies continuaient leur travail.
Pour la première fois, Thomas ne regarda pas les fenêtres.
Il regarda les caméras.
Il y en avait une au-dessus de la porte.
Il ne l'avait jamais remarquée.
Ou peut-être qu'il l'avait toujours vue sans vraiment la regarder.
Il rangea son téléphone.
Puis il entra de nouveau dans l'immeuble.