Nouvelle — Le Bienfaiteur
En septembre 2019, Adrien Valmont avait trois millions d’abonnés.
Il ne vendait presque rien.
Il vendait surtout son visage.
On le voyait dans des hôpitaux, des écoles, des villages isolés. Il arrivait avec une caméra, une chemise blanche et cette façon de serrer les gens dans ses bras comme s’il les connaissait depuis toujours.
Sur son compte, une phrase revenait souvent :
« Tant qu’il restera quelqu’un à aider, nous continuerons. »
Un matin, il publia une vidéo tournée dans le quartier des Tilleuls, à l’autre bout de la ville.
Une petite fille, Lina, était assise devant une maison dont les fenêtres avaient été condamnées avec des planches.
Adrien s’accroupit devant elle.
— Tu voudrais quoi, si tu pouvais avoir n’importe quoi ?
La fillette réfléchit.
— Une chambre où il ne pleut pas.
Adrien resta silencieux.
La caméra se rapprocha.
Il posa une main sur son épaule.
— Alors on va lui construire une chambre.
La vidéo dura trois minutes quarante-deux.
À la fin, Adrien regardait l’objectif.
— Je ne vous demande pas de me faire confiance. Faites confiance à votre cœur.
En vingt-quatre heures, la vidéo fut vue neuf millions de fois.
Les dons commencèrent à tomber.
Dix euros.
Cinquante.
Deux cents.
Puis des entreprises proposèrent leur aide.
Une chaîne de magasins donna trente mille euros.
Une société de construction annonça qu’elle fournirait gratuitement les matériaux.
Une banque proposa de doubler les dons jusqu’à cent mille euros.
Adrien réunit tout le monde dans une salle de conférence.
Les journalistes étaient au premier rang.
Il portait un costume bleu nuit.
— Nous allons faire quelque chose de magnifique, dit-il.
Quelqu’un applaudit.
Il attendit.
Puis il ajouta :
— Mais ce n’est pas moi qui vais le faire. C’est nous.
Les caméras se tournèrent vers lui.
Il sourit.
Trois semaines plus tard, la maison avait changé.
Une équipe avait repeint les murs.
Un fabricant avait offert les fenêtres.
Un décorateur avait envoyé les meubles.
Adrien arriva dans une voiture noire.
Il descendit devant les caméras.
Lina courut vers lui.
Il s’agenouilla.
— Tu te souviens de moi ?
— Oui.
— Et ta chambre ?
La petite fille sourit.
— Elle est belle.
Adrien se releva.
— Alors ouvre.
Elle poussa la porte.
Une chambre rose apparut derrière elle.
Un lit neuf.
Un bureau.
Des livres.
Une lampe en forme de lune.
La mère de Lina pleurait.
Adrien la prit dans ses bras.
Les photographes crépitèrent.
Le soir, toutes les chaînes d’information montrèrent les images.
L’INFLUENCEUR QUI TRANSFORME LES DONS EN MAISONS.
Le lendemain, son nombre d’abonnés dépassa quatre millions.
Son téléphone ne cessait plus de vibrer.
Son attachée de presse entra dans son bureau.
— Les médias veulent une interview.
— Lesquels ?
Elle lui donna une feuille.
Il parcourut les noms.
— Tous.
— Oui.
Il posa la feuille.
— Alors dis-leur que je suis disponible.
En novembre, Adrien lança une nouvelle opération.
Cette fois, il voulait nourrir dix mille personnes pendant un mois.
Il appela l’opération Un repas, une dignité.
Une vidéo fut tournée dans un entrepôt.
Des bénévoles remplissaient des cartons.
Des palettes entières de nourriture s’empilaient derrière Adrien.
— Regardez ce que nous avons accompli ensemble, dit-il.
Il tapa dans ses mains.
Les bénévoles applaudirent.
La vidéo fut publiée le soir même.
Les dons dépassèrent rapidement cinq cent mille euros.
Adrien reçut des messages de partout.
Merci d’exister.
Vous êtes un exemple.
Enfin quelqu’un qui agit.
Il lisait les commentaires dans sa voiture.
Son chauffeur conduisait.
Adrien s’arrêta sur une phrase.
« Vous êtes la preuve qu’on peut être riche et rester humain. »
Il la relut.
Puis fit une capture d’écran.
— Celle-là, dit-il.
— Pour qui ?
— Pour moi.
Les opérations se multiplièrent.
Une école.
Puis un dispensaire.
Puis des repas.
Toujours des caméras.
Toujours des partenaires.
Toujours une foule.
Adrien ne demandait jamais à apparaître seul.
Il voulait les logos derrière lui.
Les journalistes devant lui.
Les enfants autour de lui.
Et, chaque fois, la même phrase :
— Nous ne faisons pas cela pour être vus.
Il la disait précisément au moment où les caméras s’allumaient.
Un soir de décembre, une journaliste nommée Clara Meunier reçut un dossier.
Il ne contenait qu'une adresse, trois noms de sociétés et une phrase manuscrite :
« Regardez les comptes. »
Elle commença par l’association d’Adrien.
Les chiffres semblaient ordinaires.
Puis elle suivit les virements.
Une partie des dons arrivait sur une société appelée Valmont Communication.
Une autre passait par une agence événementielle.
Une troisième était facturée en « production audiovisuelle ».
Clara ouvrit plusieurs factures.
Vidéo humanitaire : 48 000 €.
Événement caritatif : 31 500 €.
Gestion de campagne : 27 000 €.
Elle resta devant l’écran.
Puis elle imprima les documents.
Le lendemain, elle appela Adrien.
— J’aimerais vous parler des comptes de l’association.
Silence.
— Quels comptes ?
— Ceux qui concernent les dernières opérations.
— Vous avez une question précise ?
— Oui.
Elle ouvrit son dossier.
— Pourquoi votre société facture-t-elle à l’association la production des vidéos ?
— Parce qu’elle les produit.
— Pour quarante-huit mille euros ?
— Il y a des équipes.
— Et pourquoi l’agence événementielle vous appartient-elle également ?
Cette fois, Adrien ne répondit pas immédiatement.
— Vous insinuez quelque chose ?
— Je vous pose une question.
— Vous devriez plutôt parler de ce que nous avons réalisé.
Clara regarda par la fenêtre.
— Justement. J’essaie de comprendre combien a réellement été donné.
— Tout est légal.
— Je n’ai pas parlé de légalité.
Il raccrocha.
Trois jours plus tard, Clara publia son article.
Elle y détaillait les montants.
Sur cinq cent mille euros recueillis pour une opération, moins de deux cent mille avaient financé directement l’aide annoncée.
Le reste avait été absorbé par les sociétés liées à Adrien et par différents frais de communication.
L’article circula rapidement.
Les partenaires demandèrent des explications.
Une entreprise suspendit sa collaboration.
Une chaîne de télévision annula une interview.
Sur les réseaux, les commentaires se divisèrent.
Il vole les pauvres.
Tout est légal, laissez-le travailler.
Regardez les preuves.
C’est un héros.
Adrien ne répondit pas tout de suite.
Il attendit le soir.
Puis il publia une vidéo.
Il était assis seul dans une pièce sombre.
Aucun décor.
Aucun partenaire.
Aucun enfant.
— Depuis trois ans, dit-il, je consacre ma vie aux autres.
Il marqua une pause.
— Aujourd’hui, certains voudraient transformer mon engagement en procès.
Ses yeux brillèrent.
— Je continuerai malgré tout.
La vidéo fut vue douze millions de fois.
Le lendemain matin, Adrien entra dans son bureau.
Son attachée de presse était déjà là.
— Les dons ont repris.
Il posa son téléphone sur la table.
— Combien ?
— Cent vingt mille depuis hier soir.
Adrien sourit.
— Tu vois ?
Elle ne répondit pas.
Sur l'écran, une nouvelle notification apparut.
« Adrien Valmont : 5 millions d’abonnés. »
Il prit une photo de l’écran.
Puis il ouvrit son calendrier.
Une opération était prévue le vendredi suivant.
Distribution de repas — 8 h 30.
À côté, quelqu’un avait écrit :
Présence presse confirmée.
Adrien prit un stylo.
Il ajouta simplement :
Prévoir plus de caméras.
Nouvelle — Le Silence de Clara
Le mardi 14 mai 2019, à 8 h 12, Clara Veyrac publia une photographie de son café.
Une tasse blanche.
Une fenêtre ouverte.
Trois mots :
« Besoin de calme. »
À 8 h 17, elle répondit à un commentaire.
À 8 h 23, elle regarda son téléphone.
À 8 h 24, elle le posa sur la table.
Elle ne le reprit pas.
À midi, son amie Nora lui envoya un message.
Tu déjeunes avec nous ?
Pas de réponse.
À 13 h 40 :
Clara ?
À 15 h 06 :
Tout va bien ?
Toujours rien.
À 17 heures, Nora appela.
Le téléphone de Clara était éteint.
Elle appela une deuxième fois.
Puis une troisième.
À 18 h 15, elle publia sur son propre compte :
« Quelqu’un a des nouvelles de Clara ? »
Une heure plus tard, le message avait été partagé deux mille fois.
À 21 heures, le nom de Clara circulait déjà sur plusieurs comptes.
Quelqu’un écrivit :
« Elle a disparu. »
Un autre ajouta :
« Depuis ce matin. »
Puis apparut le premier hashtag :
#OuEstClara
Nora regarda son écran.
Elle ne savait pas où était son amie.
Mais elle savait maintenant que des milliers de personnes cherchaient avec elle.
À 22 h 30, quelqu’un publia :
« Dernière fois vue près de la gare centrale. »
Nora appela immédiatement.
— Tu l'as vue ?
— Non.
— Alors pourquoi tu as écrit ça ?
— Je l'ai lu quelque part.
— Où ?
Un silence.
— Je ne sais plus.
Le lendemain matin, un compte anonyme publia une photographie floue.
On y voyait une femme blonde près d'un quai.
« Je crois que c'est Clara. »
La photo fut partagée vingt mille fois.
Une chaîne locale demanda à Nora de témoigner.
— Quand avez-vous compris qu'il lui était arrivé quelque chose ?
Nora hésita.
— Hier soir.
— Vous pensez à un enlèvement ?
Elle regarda la caméra.
— Je ne sais pas.
Le soir même, un extrait de l'interview circulait avec un titre :
« SON AMIE CRAINT LE PIRE »
Nora appela la chaîne.
— Je n'ai jamais dit ça.
— C'est le titre.
— Mais ce n'est pas ce que j'ai dit.
— Nous avons repris l'essentiel.
Elle raccrocha.
Sur son téléphone, les notifications continuaient.
À midi, une nouvelle histoire apparut.
Un homme prétendait avoir parlé à Clara dans un café.
Selon lui, elle avait l'air bouleversée.
Une autre femme affirma qu'elle avait vu Clara monter dans une voiture noire.
Un étudiant écrivit qu'il l'avait croisée la veille et qu'elle lui avait dit :
« Je vais partir quelque temps. »
Le message fut repris par plusieurs médias.
Personne ne demanda à l'étudiant où il l'avait rencontrée.
Personne ne lui demanda de preuve.
À 16 heures, une vidéo circulait déjà.
On y voyait une voiture noire quittant un parking.
Le commentaire disait :
« Est-ce Clara ? »
Des milliers de personnes répondirent oui.
D'autres répondirent non.
Certains agrandirent l'image.
Un homme dessina une flèche autour d'une silhouette.
Une femme compara la veste avec une ancienne photographie de Clara.
Un autre écrivit :
« Regardez la main gauche. C'est forcément elle. »
À minuit, quelqu'un avait créé une carte interactive des « dernières apparitions ».
Le troisième jour, le hashtag dépassa cent mille publications.
Des inconnus racontaient leur propre théorie.
Clara avait fui.
Clara avait été kidnappée.
Clara avait quitté le pays.
Clara était victime de son compagnon.
Clara avait voulu recommencer sa vie.
Clara avait préparé sa disparition depuis des mois.
Une vidéo affirma même qu'elle avait laissé « des signes » dans ses anciennes publications.
On y voyait une photographie prise six mois plus tôt.
Clara portait une robe bleue.
Sur une étagère, derrière elle, un livre était légèrement incliné.
Le vidéaste fit une pause.
— Ce n'est probablement pas un hasard.
Les commentaires explosèrent.
« Elle préparait quelque chose. »
« C'était un appel à l'aide. »
« Tout était là depuis le début. »
Nora regarda la vidéo jusqu'à la fin.
Puis elle ouvrit la photographie originale.
Elle connaissait le livre.
Clara l'avait acheté la veille.
Nora écrivit un commentaire :
« Vous inventez. »
Elle hésita.
Puis elle effaça son commentaire.
Quelques secondes plus tard, elle partagea la vidéo.
Le quatrième jour, la police demanda publiquement de ne pas diffuser de fausses informations.
Le message fut partagé par des milliers de personnes.
Il fut suivi de milliers de commentaires.
Certains accusaient la police de cacher quelque chose.
D'autres affirmaient qu'elle avait retrouvé Clara mais refusait de le dire.
Une photographie prétendument prise dans un commissariat apparut sur un forum.
On y voyait une silhouette assise derrière une vitre.
« C'est elle. »
Le message fut repris par un site d'actualité.
Puis par une radio.
Puis par un compte suivi par un million de personnes.
À 14 h 20, la photographie avait été vue trois millions de fois.
À 15 h 10, son auteur admit qu'il s'agissait d'une image ancienne.
Personne ne la supprima.
Elle continuait de circuler.
Le cinquième jour, Nora reçut un message.
Je sais où elle est.
Le numéro était inconnu.
Elle est chez sa tante, dans le sud. Elle ne veut voir personne.
Nora resta longtemps devant l'écran.
Elle appela.
— Qui êtes-vous ?
La personne raccrocha.
Nora captura le message.
Puis elle le publia.
Une heure plus tard, le hashtag changea.
#ClaraEstVivante
La nouvelle fut accueillie comme une victoire.
Des gens pleurèrent en direct.
Un influenceur lança une collecte pour « aider Clara à reconstruire sa vie ».
Un autre annonça une vidéo spéciale :
« CE QUE NOUS AVONS DÉCOUVERT »
Nora regarda son propre message circuler.
Elle comprit soudain quelque chose.
Elle ne savait pas qui lui avait écrit.
Mais elle venait, elle aussi, d'ajouter une histoire à l'histoire.
Le sixième jour, à 11 h 03, Clara entra dans une boulangerie du centre-ville.
Elle portait un pantalon noir, un manteau beige et des lunettes de soleil.
Elle demanda deux croissants.
La vendeuse la regarda.
Puis leva brusquement les yeux.
— Vous êtes…
Clara sourit.
— Oui.
La femme resta immobile.
— Vous êtes Clara ?
— Oui.
Elle posa l'argent sur le comptoir.
— Vous allez bien ?
Clara retira ses lunettes.
— Oui.
— Mais… où étiez-vous ?
Clara regarda autour d'elle.
— Chez moi.
La vendeuse ne comprit pas.
— Chez vous ?
— Oui.
Clara prit son sac.
— J'avais besoin de ne parler à personne.
Elle sortit.
À 11 h 17, une photographie fut publiée.
Clara devant la boulangerie.
Le message disait :
« ELLE EST VIVANTE. ELLE VIENT DE RÉAPPARAÎTRE. »
En quelques minutes, les réseaux s'embrasèrent.
Nora appela Clara.
Cette fois, elle décrocha.
— Pourquoi tu ne m'as rien dit ?
Un silence.
— Parce que je voulais être seule.
— Tu sais ce qui s'est passé ?
— Non.
— Tout le monde te cherchait.
Clara resta silencieuse.
— Pourquoi personne ne m'a appelée directement ?
Nora ne répondit pas.
Elle avait appelé.
Mais elle avait aussi publié.
Le soir, Clara alluma enfin son téléphone.
Elle regarda les photographies.
Les témoignages.
Les cartes.
Les vidéos.
Les analyses.
Son visage apparaissait partout.
Sur certaines images, elle était en danger.
Sur d'autres, elle fuyait.
Sur d'autres encore, elle préparait sa disparition depuis des mois.
Elle ouvrit sa propre publication du mardi matin.
« Besoin de calme. »
Elle regarda la phrase.
Puis les milliers de commentaires qui l'entouraient.
Quelqu'un avait écrit :
« Elle nous demandait de l'aide. »
Un autre :
« Elle savait qu'elle allait disparaître. »
Un troisième :
« On aurait dû comprendre. »
Clara resta quelques secondes devant l'écran.
Puis elle tapa :
« Je voulais simplement boire mon café. »
Elle regarda le message.
Elle hésita.
Et, pour la première fois depuis six jours, elle ne publia rien.
Nouvelle — Le Personnage
En février 2019, Mila avait seize ans et personne ne connaissait son nom.
Sur son compte, elle s'appelait MimiMoon.
Elle avait créé le profil un soir d'ennui.
Une chanson.
Un miroir.
Une grimace.
Douze secondes.
Elle avait publié la vidéo sans y penser.
Le lendemain matin, elle trouva son téléphone rempli de notifications.
12 000 vues.
Elle crut d'abord à une erreur.
À midi :
47 000.
Le soir :
190 000.
Son père entra dans sa chambre.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Mila leva les yeux.
— Rien.
Elle regardait pourtant l'écran depuis vingt minutes.
La vidéo montrait Mila devant son miroir.
Elle portait un pull jaune.
Elle faisait deux pas.
Puis un troisième.
À la fin, elle regardait la caméra avec un air étonné.
Quelqu'un avait écrit :
Elle est incroyable.
Puis :
Refais la même.
Puis :
Le pull jaune 😂
Mila relut le dernier commentaire.
Elle regarda son pull.
Le lendemain, elle le remit.
Elle refit la vidéo.
Même chanson.
Même sourire.
Même mouvement de tête.
Cette fois :
1,4 million de vues.
À l'école, les choses changèrent.
Des élèves qu'elle ne connaissait pas l'attendaient devant la grille.
— Fais le regard !
— Le regard !
— Allez, Mimi !
Mila riait.
Elle faisait le mouvement.
Tout le monde sortait son téléphone.
Un garçon lui demanda :
— Tu peux faire la vidéo avec moi ?
Elle accepta.
Le soir, la vidéo circulait déjà.
Le lendemain, trois filles portaient le même pull jaune.
L'une d'elles lui dit :
— On t'a copiée.
Mila sourit.
— C'est pas grave.
Mais elle passa la journée à regarder leurs vidéos.
Un mois plus tard, des marques commencèrent à lui écrire.
Une boisson.
Une application.
Une boutique de vêtements.
Son père lut le premier contrat.
— Tu as seize ans.
— Je sais.
— Ils veulent utiliser ton image pendant un an.
— Oui.
— Pour quoi faire ?
Mila haussa les épaules.
— Des vidéos.
Il la regarda.
— Et après ?
Elle répondit :
— Après, ils en feront d'autres.
Le contrat fut signé.
Elle reçut son premier paiement.
Elle acheta un téléphone plus cher.
Son agent lui donna bientôt une règle.
— Il faut rester reconnaissable.
— Comment ?
— Même personnage.
Mila rit.
— Je suis moi.
— Justement.
Il lui montra les statistiques.
Les vidéos où elle faisait des grimaces marchaient très bien.
Celles où elle parlait sérieusement, beaucoup moins.
Les vidéos où elle portait du jaune fonctionnaient.
Les autres moins.
Il tapota l'écran.
— Les gens viennent pour ça.
Mila regarda son propre visage.
— Pour quoi ?
— Pour toi.
Elle recommença.
Chaque matin.
Une grimace.
Un mouvement.
Une chanson.
Un regard.
Parfois, elle n'avait aucune idée de ce qu'elle faisait.
Mais elle savait quand sourire.
Elle savait quand pencher la tête.
Elle savait combien de secondes attendre avant de recommencer.
Un jour, elle publia une vidéo où elle pleurait.
Elle venait de se disputer avec sa mère.
La vidéo n'était pas prévue.
Elle avait simplement oublié d'arrêter l'enregistrement.
Elle hésita.
Puis publia.
En trois heures :
6 millions de vues.
Les commentaires défilaient.
On voit enfin la vraie Mila.
Elle est tellement authentique.
Je préfère quand elle est comme ça.
Mila regarda l'écran.
Elle avait envie de supprimer la vidéo.
Son agent appela.
— Ne touche à rien.
— Mais…
— C'est ta meilleure vidéo.
Elle ne répondit pas.
Quelques jours plus tard, elle reçut une proposition.
Une grande marque voulait une campagne.
Condition :
Le personnage devait rester identique.
L'agent lui expliqua :
— Même coiffure.
— Même façon de parler.
— Même humour.
— Même vêtements ?
— Si possible.
Mila regarda la liste.
— Et si je change ?
Il sourit.
— Tu peux changer.
Puis il ajouta :
— Mais pas trop.
À l'école, ses amis commencèrent à l'appeler Mimi.
Même ceux qui connaissaient son vrai prénom.
Un professeur demanda :
— Mila ?
Personne ne répondit.
Il recommença :
— Mila ?
Elle leva la main.
— Oui.
Au fond de la classe, quelqu'un murmura :
— Mimi.
Des rires éclatèrent.
Mila sourit machinalement.
Le professeur continua.
Elle regarda son téléphone sous la table.
Une nouvelle vidéo venait de dépasser deux millions de vues.
Elle ne savait plus laquelle de ses vidéos était vraiment la sienne.
Un samedi, elle décida de ne rien publier.
À dix heures, elle posa son téléphone.
À midi, son agent écrivit :
Tu postes quand ?
Elle ne répondit pas.
À quatorze heures :
Les chiffres baissent.
À seize heures :
Il faut quelque chose ce soir.
À dix-huit heures, sa mère entra.
— Tu ne vas pas sortir ?
— Non.
— Tu n'as rien à faire ?
Mila regardait son téléphone.
— Si.
— Quoi ?
Elle répondit :
— Être là.
À vingt heures, elle finit par filmer.
Elle mit le pull jaune.
Elle lança la chanson.
Deux pas.
Un troisième.
Le regard.
Le sourire.
Elle recommença.
Une fois.
Deux fois.
Dix fois.
À la quinzième, elle s'arrêta.
Elle regarda la caméra.
Puis elle dit :
— Je ne veux pas faire ça.
Elle coupa.
Elle resta quelques secondes devant l'écran.
Puis elle recommença.
Même chanson.
Même sourire.
Elle publia.
Le lendemain, la vidéo avait huit millions de vues.
Les commentaires étaient enthousiastes.
Elle est de retour !
C'est ça qu'on veut !
Mimi comme avant.
Une marque lui proposa un nouveau contrat.
Son agent envoya :
Bravo. Tu as retrouvé ton personnage.
Mila relut la phrase.
Elle ne répondit pas.
Quelques semaines plus tard, quelqu'un publia une compilation de ses vidéos.
Une minute trente.
Depuis la première vidéo au pull jaune jusqu'aux dernières campagnes.
La vidéo fut vue vingt millions de fois.
Les commentaires étaient partagés.
Elle a changé.
Non, elle est toujours pareille.
Je préfère l'ancienne Mimi.
Elle devrait refaire les premières vidéos.
Elle était plus naturelle avant.
Mila regarda la compilation seule dans sa chambre.
Elle vit son visage à seize ans.
Puis son visage quelques mois plus tard.
Même bouche.
Même regard.
Mais quelque chose avait changé.
Elle arrêta la vidéo.
Elle recula.
Puis la relança.
À chaque apparition, elle se demandait :
Est-ce moi ?
La question revenait avant même qu'elle puisse y répondre.
Un soir, elle rencontra une fille dans un centre commercial.
La fille avait treize ans.
Elle portait un pull jaune.
— Mimi ?
Mila sourit.
— Oui.
La fille lui demanda :
— Tu peux faire le regard ?
Mila hésita.
— Maintenant ?
— Oui.
La fille sortit son téléphone.
Mila regarda l'objectif.
Elle connaissait exactement le mouvement.
Elle le fit.
La fille éclata de rire.
— Encore !
Mila recommença.
Puis une troisième fois.
La fille partit en courant.
— Merci !
Mila resta seule.
Elle regarda son reflet dans la vitrine.
Le pull jaune n'était plus celui de la première vidéo.
Mais elle en portait encore un.
Le lendemain, son agent lui envoya le planning du mois.
32 vidéos.
4 campagnes.
2 apparitions.
1 nouveau personnage à tester.
Mila s'arrêta sur la dernière ligne.
Elle écrivit :
Je ne veux pas de nouveau personnage.
Elle effaça.
Elle écrivit :
Je veux faire autre chose.
Elle effaça encore.
Finalement, elle envoya :
D'accord.
Puis elle ouvrit la caméra.
Elle se plaça devant le miroir.
La lumière était bonne.
Le téléphone enregistrait.
Elle sourit.
Un sourire qu'elle connaissait parfaitement.
Avant même d'appuyer sur publier, elle savait déjà quels commentaires allaient apparaître.
Elle savait où tourner la tête.
Quand rire.
Quand recommencer.
Elle savait tout.
Sauf ce qu'elle ferait le jour où plus personne ne lui demanderait de jouer.
Nouvelle — Les Traces
À l’été 2018, Noam avait quinze ans et détestait son prénom.
Il trouvait qu’il ne ressemblait à rien sur un écran.
Pas assez long.
Pas assez drôle.
Pas assez américain.
Ses camarades avaient tous un pseudo.
KillerTom.
Luna.
MaxFire.
Noam cherchait encore.
Un soir, son cousin lui envoya un lien.
— Essaie ça.
C’était une nouvelle application de vidéos courtes.
Des adolescents dansaient, chantaient, faisaient des grimaces devant leur téléphone.
Noam regarda trois vidéos.
Puis dix.
Puis cinquante.
Il créa un compte.
L’application demanda :
Autoriser l’accès à la caméra ?
Il appuya sur Oui.
Au microphone ?
Oui.
Aux contacts ?
Il hésita.
Puis oui.
À la localisation ?
Oui.
À vos photos ?
Oui.
Une dernière fenêtre apparut.
Pour améliorer votre expérience, nous pouvons collecter certaines informations relatives à votre utilisation de l’application.
Noam appuya sur :
J’accepte.
Il n’avait pas lu la suite.
Son premier montage eut quatorze vues.
Le deuxième, trente-deux.
Le troisième, quatre-vingt-sept.
Il vérifiait le compteur toutes les cinq minutes.
Puis toutes les deux.
À vingt-trois heures, une notification apparut.
@Lina_rose vous suit.
Noam se redressa.
Lina était dans sa classe.
Il regarda son propre visage dans la vidéo.
Il n'aimait pas son sourire.
Il conserva pourtant la vidéo.
Le lendemain, trois élèves lui demandèrent :
— C’est toi ?
Noam répondit :
— Oui.
Il essaya de ne pas sourire.
L’application commença à lui proposer des vidéos qu’il regardait jusqu’au bout.
Puis d’autres.
Des adolescents qui faisaient du skate.
Des filles qui dansaient.
Des garçons qui jouaient aux jeux vidéo.
Des vidéos de football.
Des vidéos de voitures.
Puis des vidéos plus étranges.
Noam ne les avait jamais cherchées.
Pourtant, elles apparaissaient.
Il les regardait.
L’application semblait savoir ce qu’il voulait avant lui.
Un soir, il dit à son cousin :
— Elle me connaît.
— C’est le but.
Noam rit.
— Comment elle sait ?
Son cousin haussa les épaules.
— Elle voit ce que tu regardes.
Noam reprit son téléphone.
Il ne demanda pas davantage.
À quelques centaines de kilomètres de là, dans un bureau rempli d’écrans, Élias travaillait sur les autorisations de l’application.
Il avait vingt-sept ans.
Son équipe appelait cela l’expérience utilisateur.
— Les gens n’aiment pas les fenêtres compliquées, disait-il.
Sur son écran, une liste :
Contacts.
Localisation.
Microphone.
Caméra.
Stockage.
Historique de navigation.
Un collègue demanda :
— On a vraiment besoin de tout ?
Élias continua de taper.
— Pas pour la fonction principale.
— Alors pourquoi ?
Il s'arrêta.
— Pour améliorer les recommandations.
— Toutes ces données ?
— Plus on comprend l’utilisateur, plus on peut lui montrer ce qu’il aime.
Le collègue regarda la liste.
— Et après ?
Élias haussa les épaules.
— Après, on a une meilleure application.
Il n’ajouta pas qu'une autre équipe travaillait déjà sur la valeur commerciale de ces profils.
À l’automne, Noam avait douze mille abonnés.
Il ne marchait plus dans la rue sans regarder son reflet dans les vitrines.
Il recommençait ses vidéos jusqu'à ce qu'elles soient parfaites.
Un matin, il supprima une vidéo qui avait pourtant obtenu vingt mille vues.
Sa mère lui demanda :
— Pourquoi tu l’as supprimée ?
— Elle était nulle.
— Mais tout le monde l’aimait.
Noam regarda son téléphone.
— Pas assez.
L’application lui proposa bientôt des défis.
Danser sur une chanson.
Faire une blague.
Imiter une célébrité.
Montrer sa chambre.
Noam acceptait presque tout.
Pour un défi, il filma son bureau.
Pour un autre, il montra sa rue.
Pour un troisième, il parla de son collège.
Ses amis riaient.
— T’as donné ton adresse !
Noam répondit :
— Pas exactement.
— On reconnaît le quartier.
— Et alors ?
Il continua.
Un soir, il reçut un message privé.
Salut. Tu habites toujours près du parc ?
Noam regarda le compte.
Une photo de jeune fille.
Trois cents abonnés.
Il répondit :
Oui. Pourquoi ?
Aucune réponse.
Il attendit.
Puis le compte disparut.
Noam ne dit rien à ses parents.
Le lendemain, il publia une nouvelle vidéo.
Elle fit quarante mille vues.
Il oublia le message.
Pendant ce temps, Élias assistait à une réunion commerciale.
Sur un écran, un graphique montait.
Âge.
Ville.
Centres d’intérêt.
Temps d’utilisation.
Interactions.
Réseau social.
Un homme en costume demanda :
— Peut-on cibler les utilisateurs selon leur comportement ?
— Oui.
— Même les mineurs ?
Silence.
Élias regarda la présentation.
— Nous pouvons segmenter les audiences selon plusieurs critères.
Le commercial sourit.
— C’est exactement ce que je voulais savoir.
Élias ne dit rien.
Il se concentra sur le graphique.
Une courbe descendait légèrement.
Il pensa à une correction technique.
Quelques semaines plus tard, Noam remarqua quelque chose.
Après avoir regardé plusieurs vidéos sur les baskets, il recevait des publicités pour des chaussures.
Après avoir cherché une console, il voyait des accessoires.
Après avoir parlé avec un ami d’une guitare, il trouvait des vidéos de guitares.
Il montra son téléphone à son cousin.
— Regarde.
— Quoi ?
— Ça.
Son cousin haussa les sourcils.
— C’est normal.
— Mais comment ?
— Ils savent ce que tu fais.
Noam sourit.
Puis son sourire disparut.
— Ils savent quoi exactement ?
Son cousin ne répondit pas.
En décembre, une vidéo circula sur Internet.
Elle expliquait que certaines applications pouvaient collecter beaucoup plus d'informations que leurs utilisateurs ne l'imaginaient.
Noam la regarda jusqu'au bout.
Puis il ouvrit les paramètres de son compte.
Il trouva une longue page.
Des phrases qu’il n’avait jamais lues.
Des catégories qu’il ne comprenait pas.
Il descendit.
Encore.
Encore.
Il trouva son âge.
Sa ville.
Son appareil.
Ses contacts.
Ses recherches.
Ses habitudes de visionnage.
Il posa le téléphone.
Puis le reprit.
Il chercha son nom.
Rien.
Il chercha son pseudo.
Rien.
Il tapa :
Qui possède mes données ?
L’application lui proposa des vidéos.
Noam les regarda.
Le lendemain, il demanda à Élias, sans le savoir, ce que des milliers d'autres utilisateurs auraient pu demander :
— Pourquoi vous avez besoin de tout ça ?
La question arriva sous la forme d'un commentaire publié sous une vidéo officielle de l'application.
Élias la vit pendant sa pause.
Il ouvrit le profil.
Un adolescent.
Quinze ans.
Douze mille abonnés.
Des centaines de vidéos.
Une chambre.
Une rue.
Des amis.
Une voix.
Un visage.
Il resta quelques secondes devant l’écran.
Puis son collègue l’appela :
— Élias, tu peux regarder le nouveau tableau de segmentation ?
Il ferma le profil.
— Oui.
Le tableau affichait :
15–17 ans.
Sports.
Jeux vidéo.
Faible fidélité aux marques.
Forte réactivité aux tendances.
Élias fit défiler.
Une autre catégorie apparut.
Vulnérabilité à l’influence sociale : élevée.
Il s’arrêta.
— C’est quoi ça ?
Le commercial répondit :
— Un indicateur.
— Pour quoi ?
— Pour mieux comprendre les utilisateurs.
Élias regarda l'écran.
— Ce sont des enfants.
Le commercial sourit.
— Ce sont des utilisateurs.
Le soir, Noam publia une dernière vidéo.
Il ne dansait pas.
Il ne chantait pas.
Il était assis sur son lit.
— Vous savez quoi ? Je crois que cette application me connaît mieux que mes parents.
Il rit.
Les commentaires apparurent immédiatement.
Moi aussi.
Tellement vrai.
Elle sait tout.
Noam continua :
— Mais ça ne me dérange pas.
Il hésita.
— Enfin… je crois.
Il arrêta l'enregistrement.
Il regarda la vidéo.
Son doigt resta au-dessus de Publier.
Puis il appuya.
Le compteur commença à monter.
Dix vues.
Trente.
Cent.
Deux cents.
Noam sourit.
À quelques kilomètres de là, sur un écran de l'entreprise, son profil apparut parmi des milliers d'autres.
Utilisateur : 15 ans.
Engagement : élevé.
Influence sociale : élevée.
Valeur commerciale : prometteuse.
Élias regarda la ligne.
Puis le nom.
Noam.
Il reconnut le visage.
Son curseur resta immobile.
Pendant quelques secondes, il sembla vouloir fermer la fenêtre.
À la place, il valida le rapport.
L'écran passa au profil suivant.
Noam, lui, continuait de regarder son compteur.
1 004.
1 005.
Il ne savait pas encore ce qu'il venait de donner.
Mais il savait déjà ce qu'il avait reçu.
Un chiffre.
Et il en voulait davantage.
Nouvelle — La Vie parfaite
En juin 2018, Élise avait vingt-six ans et ne sortait jamais de chez elle sans son téléphone.
Dans son appartement blanc, chaque objet avait une place.
La tasse sur la table.
Le bouquet près de la fenêtre.
Le plaid beige sur le canapé.
Même les livres étaient rangés par couleur.
À neuf heures chaque matin, Élise ouvrait les volets, plaçait son téléphone contre une pile de livres et filmait son premier sourire.
— Bonjour, vous.
Elle recommençait parfois quatre fois.
Un cheveu.
Une lumière.
Un regard trop fatigué.
Puis elle souriait.
Story publiée.
Elle avait commencé comme ça.
Une photo de café.
Puis une robe.
Puis une séance de sport.
Puis un déjeuner.
À présent, ses abonnés voulaient tout.
Elle leur donnait tout.
Ou presque.
À 9 h 14, elle publiait son petit-déjeuner.
À 10 h 02, une crème.
À 11 h 30, une salle de sport.
À 13 h 05, une salade.
À 15 h 40, une voiture.
À 18 h 12, une robe.
À 21 h 03, un dîner.
Elle ne mangeait jamais exactement ce qu'elle photographiait.
Le matin, elle disposait trois fruits dans un bol.
Elle en mangeait un.
Le reste restait pour la photo du lendemain.
Un jour, son agent lui annonça :
— La marque veut six stories.
Élise regarda la boîte posée sur la table.
— Six ?
— Minimum.
— Sur quoi ?
— Ta journée.
Elle rit.
— Ma journée ne mérite pas six stories.
Son agent sourit.
— Alors rends-la intéressante.
La marque payait bien.
Une autre proposa une montre.
Puis des vitamines.
Puis une application de méditation.
Élise apprit à placer les produits sans qu'ils aient l'air placés.
Elle ouvrait une boîte dans sa cuisine.
Elle buvait une boisson devant son miroir.
Elle déposait une crème sur sa table de nuit.
Tout semblait spontané.
Un soir, elle demanda à son agent :
— Ça se voit ?
— Quoi ?
— Que je fais de la pub.
— Non.
Il réfléchit.
— On dirait que tu aimes vraiment tout ça.
Élise sourit.
— Tant mieux.
En septembre, elle dépassa les cinq cent mille abonnés.
Elle acheta un nouvel appartement.
Plus grand.
Plus lumineux.
Elle annonça la nouvelle devant une fenêtre immense.
— J'ai encore du mal à réaliser.
Elle posa une main sur sa bouche.
Les commentaires apparurent immédiatement.
TELLEMENT MÉRITÉ.
TU LE MÉRITES.
INSPIRANTE.
Élise relut le dernier mot.
Puis elle recommença la story.
Elle voulait avoir les yeux plus humides.
La première crise arriva un dimanche.
Elle était seule dans sa salle de bains.
Depuis une heure, elle ne répondait à personne.
Son téléphone vibrait sur le lavabo.
Elle le retourna.
Il vibra encore.
Elle le retourna de nouveau.
Puis elle le prit.
Une notification :
Votre story expire dans 2 heures.
Élise regarda son visage dans le miroir.
Elle avait les yeux rouges.
Elle posa le téléphone.
Quelques secondes plus tard, elle le reprit.
Elle se filma.
— Petit dimanche tranquille à la maison.
Elle sourit.
— J'avais besoin de me reposer.
Elle publia.
Puis elle s'assit sur le sol.
Le lendemain, elle reçut une centaine de messages.
Tu vas bien ?
Tu as l'air fatiguée.
Tout va bien ?
Elle répondit à quelques-uns.
Oui ❤️ juste beaucoup de travail.
Puis elle fit une photo de son café.
Elle écrivit :
Nouvelle semaine, nouvelle énergie.
Elle posa le téléphone.
Elle n'avait pas dormi.
En octobre, elle commença à supprimer des stories.
Pas parce qu'elles étaient mauvaises.
Parce qu'elles étaient trop vraies.
Un rire qui sonnait faux.
Une chambre en désordre.
Une phrase interrompue.
Une vidéo où elle avait oublié de sourire.
Elle les supprimait immédiatement.
Puis elle recommençait.
Elle avait acheté un petit miroir spécialement pour les vidéos.
Un soir, elle passa vingt minutes à déplacer une lampe de trois centimètres.
Son téléphone affichait :
Batterie faible.
Elle chercha son chargeur.
Ses mains tremblaient.
— Pas maintenant.
Elle le trouva sous le canapé.
Elle brancha l'appareil.
Puis elle filma.
Son agent lui envoya un message.
La marque adore ton naturel.
Élise regarda la phrase.
Elle répondit :
Merci.
Puis elle ouvrit son agenda.
10 h : crème.
12 h : déjeuner.
15 h : sport.
18 h : robe.
21 h : dîner.
Elle resta devant la liste.
Elle ne savait plus lequel de ces moments appartenait à sa vie.
Elle prit une photo de l'agenda.
On ne voyait pas les horaires.
Elle écrivit :
Busy day. ❤️
En novembre, elle ne sortit presque plus.
Elle disait qu'elle travaillait.
En réalité, elle avait peur de croiser quelqu'un qui la reconnaîtrait sans maquillage.
Un après-midi, une amie sonna.
Élise regarda l'interphone.
— C'est moi.
Elle resta silencieuse.
— Ouvre.
Élise ne répondit pas.
Son téléphone vibra.
Une marque lui demandait de publier avant dix-huit heures.
Elle regarda l'interphone.
Puis son téléphone.
— Désolée, je suis malade.
— Élise ?
Elle éteignit l'interphone.
Quelques secondes plus tard, elle reçut un message.
Je sais que tu es là.
Elle ne répondit pas.
Elle alla dans la chambre.
À dix-sept heures cinquante, elle se maquilla.
Elle avait les yeux gonflés.
Elle mit du fond de teint.
Puis davantage.
Elle prit une photo.
Trop sombre.
Elle alluma une lampe.
Trop jaune.
Elle changea de pièce.
Elle recommença.
Enfin :
Story publiée.
Elle regarda l'image.
Une femme souriante apparaissait devant un miroir.
Derrière elle, la pièce était parfaitement rangée.
Elle ne ressemblait pas à la chambre dans laquelle elle se trouvait.
En décembre, Élise se réveilla à quatre heures du matin.
Son téléphone était à côté de son oreiller.
Elle avait reçu 312 notifications.
Elle ne les ouvrit pas.
Elle se leva.
Alla dans la cuisine.
Ouvrit le réfrigérateur.
Il était presque vide.
Elle prit une bouteille d'eau.
Son téléphone vibra.
Elle regarda.
Une marque lui demandait :
Peux-tu faire une story aujourd'hui ? Ambiance fêtes, bonheur, famille.
Élise resta immobile.
Puis elle posa la bouteille.
Elle ouvrit l'appareil photo.
Elle chercha dans ses anciennes photos.
Elle trouva une image prise trois semaines auparavant.
Un dîner.
Une table décorée.
Des bougies.
Des verres.
Elle n'avait aucun souvenir heureux de cette soirée.
Elle avait simplement été jolie.
Elle publia la photo.
Les petits bonheurs. ❤️
À midi, elle reçut un message de son agent.
Excellent engagement.
Elle regarda les statistiques.
Puis elle ouvrit la caméra.
— Coucou tout le monde.
Elle sourit.
Sa voix tremblait.
Elle recommença.
— Coucou tout le monde !
Cette fois, c'était parfait.
Elle publia.
Le soir, elle s'effondra dans la salle de bains.
Elle resta assise contre la baignoire.
Son téléphone posé devant elle.
L'écran s'alluma.
Votre story a été vue par 184 000 personnes.
Elle essuya son visage.
Une nouvelle notification.
Réponse à votre story : “Tu as l'air tellement heureuse.”
Élise fixa le message.
Elle voulut fermer l'application.
Son pouce resta immobile.
Puis une autre notification apparut.
Collaboration confirmée pour demain.
Elle inspira.
Se releva.
Regarda son visage dans le miroir.
Elle prit son téléphone.
La caméra s'ouvrit.
Elle sourit.
— Bonsoir, vous.
Sa voix était presque normale.
Elle vérifia son visage.
Pas assez de lumière.
Elle rapprocha la lampe.
— Aujourd'hui, je voulais juste vous dire…
Elle s'arrêta.
Un silence.
Puis elle recommença.
— Aujourd'hui, je voulais juste vous dire que tout va bien.
Elle publia.
La vidéo apparut immédiatement dans le petit cercle coloré de son profil.
Quelques secondes plus tard, un premier cœur apparut.
Puis deux.
Puis dix.
Élise regarda l'écran.
Elle était toujours assise par terre.
Le miroir lui renvoyait son visage maquillé.
Son téléphone continuait de vibrer.
Elle sourit encore.
Et, dans le reflet, personne ne pouvait voir qu'elle avait cessé de pleurer seulement pour filmer.
Nouvelle — L’Oracle
En avril 2018, Victor Hale travaillait au dernier étage d’un immeuble de verre.
Sur la porte de son bureau :
DIRECTEUR — STRATÉGIE ÉLECTORALE
À trente-huit ans, il avait déjà conseillé quatre campagnes.
Il disait rarement qu’il avait eu tort.
Il disait :
— Le comportement humain n’est pas mystérieux. Il est mal mesuré.
Sur son écran, des milliers de lignes défilaient.
Âge.
Ville.
Achats.
Centres d’intérêt.
Historique numérique.
Victor ne regardait presque jamais les visages.
Il regardait les colonnes.
Un lundi matin, trois hommes entrèrent dans son bureau.
Ils dirigeaient une campagne nationale.
— On veut savoir où investir, dit le plus âgé.
Victor ferma son ordinateur.
— Vous voulez savoir qui va voter.
— Oui.
— Non.
Ils se regardèrent.
Victor sourit.
— Vous voulez savoir qui votera avant même de lui demander.
Le plus jeune se pencha.
— Vous pouvez le faire ?
Victor ouvrit un dossier.
Une carte apparut.
Des quartiers rouges.
D’autres bleus.
Quelques zones grises.
— Nous ne prédisons pas les intentions, dit-il. Nous prédisons les comportements.
— Quelle différence ?
— L’intention peut changer. Le comportement laisse des traces.
Il agrandit la carte.
— Nous avons les données.
Le contrat fut signé trois jours plus tard.
Son équipe travailla pendant des semaines.
Les profils apparurent.
Peurs économiques.
Colère sociale.
Abstention probable.
Réceptivité élevée.
Réceptivité faible.
Victor avait demandé qu’on attribue à chaque électeur une probabilité.
— Donnez-moi un chiffre.
— Même quand on n’est pas sûrs ?
— Surtout quand on n’est pas sûrs.
Une analyste leva les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une campagne doit décider.
Elle regarda son écran.
— Un chiffre faux reste faux.
Victor sourit.
— Un chiffre incertain ne sert à rien.
Elle baissa les yeux.
La campagne commença.
Dans un quartier populaire, les équipes parlaient d’emploi.
Dans un autre, de sécurité.
Ailleurs, d’impôts.
Les messages changeaient selon les profils.
Victor appelait cela :
— La précision.
Son directeur de campagne disait :
— On touche juste.
Victor répondait :
— Évidemment.
Les premiers sondages montèrent.
Deux points.
Puis quatre.
Victor fit imprimer un graphique.
Il le plaça derrière son bureau.
La courbe montait.
Il la regardait avant chaque réunion.
Un soir, son associé lui demanda :
— Tu crois vraiment que le modèle explique tout ?
Victor retira sa veste.
— Pas tout.
Il désigna le graphique.
— Mais suffisamment.
À mesure que l’élection approchait, les chiffres devenaient plus précis.
72 % de probabilité de participation.
64 % de probabilité de changement d’opinion.
81 % de probabilité de soutien.
Victor parlait comme si les électeurs avaient déjà voté.
Un journaliste lui demanda :
— Comment pouvez-vous être aussi sûr ?
Victor répondit :
— Parce que nous ne travaillons pas avec des impressions.
Il tapota son ordinateur.
— Nous travaillons avec des données.
La phrase fut reprise dans plusieurs articles.
Son téléphone sonna toute la soirée.
Un ancien client lui proposa une nouvelle campagne.
Un autre voulait le rencontrer.
Victor ne corrigea personne lorsqu’on le présenta comme un homme capable de « lire » les électeurs.
À trois semaines du scrutin, son équipe signala une anomalie.
Une analyste nommée Sara entra dans son bureau.
— On a un problème.
Victor ne leva pas les yeux.
— Lequel ?
— Le modèle donne des résultats trop bons.
Il sourit.
— Ce n’est pas un problème.
— Les groupes qu’on prédit comme certains changent beaucoup.
— Tout le monde change.
— Pas à ce point.
Elle posa plusieurs feuilles devant lui.
— Les mêmes personnes ont été classées différemment selon les versions du modèle.
Victor parcourut les tableaux.
— On a corrigé les données.
— Oui.
— Alors ?
— Certaines prédictions ne tiennent plus.
Victor repoussa les feuilles.
— Nous ne sommes pas là pour avoir raison sur chaque personne.
— Mais tu viens de dire qu’on pouvait prédire leur comportement.
Il la regarda.
— On peut.
Sara resta silencieuse.
— Alors pourquoi les résultats changent ?
Victor se leva.
— Parce qu’un modèle évolue.
Elle rangea les feuilles.
— D’accord.
Elle sortit.
Victor attendit que la porte se ferme.
Puis il reprit les tableaux.
Le jour du vote, Victor arriva au bureau avant six heures.
Sur les écrans, les données se mettaient à jour.
Les premières estimations arrivèrent.
Il regarda la carte.
Rouge.
Bleu.
Gris.
— Alors ? demanda son associé.
Victor sourit.
— Nous avions raison.
À midi, la participation était élevée dans plusieurs quartiers qu’ils avaient classés comme décisifs.
À quinze heures, les résultats partiels correspondaient encore à leurs projections.
Victor envoya un message à son équipe :
Restez calmes. Le modèle fonctionne.
À vingt-deux heures, la campagne annonça sa victoire.
Victor monta sur scène avec les responsables politiques.
Les photographes crépitèrent.
Un journaliste lui demanda :
— Quel est votre secret ?
Victor répondit :
— Nous avons compris les électeurs.
Le lendemain, les journaux parlèrent de lui.
L’homme qui avait vu le vote venir.
Il découpa l’article.
Le conserva.
Puis il en commanda cinquante exemplaires.
Trois semaines plus tard, Sara entra de nouveau dans son bureau.
Elle tenait une clé USB.
— J’ai repris les données brutes.
Victor soupira.
— Encore ?
— Oui.
Elle posa la clé sur la table.
— Les projections que nous avons montrées à la campagne ne correspondent pas exactement aux projections initiales.
Victor la regarda.
— Explique.
— Après les résultats, certaines catégories ont été modifiées.
— Par qui ?
— Par nous.
— Pourquoi ?
Sara ouvrit son ordinateur.
— Parce que les catégories étaient mauvaises.
Elle fit apparaître deux tableaux.
Le premier était daté d’avant le vote.
Le second, d’après.
Les chiffres étaient différents.
— Vous avez recalculé les profils après les résultats, dit-elle.
Victor resta silencieux.
— Donc ?
— Donc nous avons ajusté le modèle pour qu’il ressemble davantage à ce qui s’est passé.
Il se leva.
— Tout le monde fait ça.
Sara secoua la tête.
— Non.
Elle ouvrit un troisième fichier.
— Regarde les prédictions qui ont échoué.
Des centaines de quartiers apparurent.
Certains avaient été annoncés comme favorables.
Ils ne l’étaient pas.
D’autres avaient été classés indécis.
Ils avaient voté massivement.
Et les zones que Victor présentait comme la preuve de son génie n’étaient pas les seules à avoir évolué.
— On a eu de la chance, dit-il.
Sara ne répondit pas.
— Une campagne se gagne avec beaucoup de variables.
Toujours rien.
Victor prit la clé USB.
— Tu veux me dire qu’on n’a servi à rien ?
— Non.
Elle le regarda.
— Je veux te dire que tu ne savais pas.
Quelques jours plus tard, Victor donna une conférence.
Devant lui, une centaine de personnes.
Il parla des données.
De segmentation.
De comportements.
De précision.
À la fin, quelqu’un demanda :
— Vos prédictions ont-elles été vérifiées ?
Victor sourit.
— Les résultats parlent d’eux-mêmes.
La salle applaudit.
Il ne mentionna pas les fichiers de Sara.
Il ne parla pas des catégories corrigées.
Il ne dit pas que certaines prédictions avaient été abandonnées avant le vote.
Il ne dit pas non plus que, sur plusieurs milliers de profils, personne ne savait exactement pourquoi certains chiffres avaient changé.
Après la conférence, il retrouva son équipe.
Sara était là.
Victor lui demanda :
— Tu viens boire un verre ?
Elle hésita.
— Non.
Il prit son manteau.
— Comme tu veux.
Dans l’ascenseur, son téléphone vibra.
Un nouveau message.
Proposition de contrat — prochaine campagne.
Victor regarda son reflet dans les portes métalliques.
Il sourit.
Puis il ouvrit le message.
Le montant était deux fois supérieur au précédent.
Le soir même, Sara resta seule au bureau.
Elle ouvrit le serveur.
Les anciens fichiers étaient toujours là.
Elle retrouva une prédiction datée de six semaines avant l’élection.
Résultat estimé : 48,2 %.
Puis la version présentée au client :
52,7 %.
Puis celle publiée après le scrutin :
51,9 %.
Sara resta devant les trois chiffres.
Le premier avait été faux.
Le deuxième aussi.
Le troisième ressemblait simplement davantage à la réalité.
Elle ferma les fichiers.
Dans le couloir, les lumières s’éteignirent une à une.
Au dernier étage, derrière une vitre, le bureau de Victor resta éclairé.
Il travaillait déjà sur la campagne suivante.
Sur son écran apparut une nouvelle carte.
Des milliers de points.
Des milliers de probabilités.
Et, au-dessus :
PRÉDIRE.
Victor posa la main sur la souris.
Il ne savait pas encore ce que les électeurs feraient.
Mais quelqu’un avait déjà payé pour qu’il l’affirme.
Nouvelle — Les 87 millions
En mars 2018, Clara Venn travaillait au sous-sol d’un immeuble londonien où les fenêtres ne s’ouvraient jamais.
Elle avait trente-deux ans et un badge bleu autour du cou.
Sur son écran, des tableaux défilaient.
Noms.
Adresses.
Âges.
Centres d’intérêt.
Amis.
Mentions « J’aime ».
Parfois, des choses plus intimes.
Clara n’avait pas demandé à savoir tout cela.
Elle avait été engagée comme analyste conformité.
Son travail consistait à vérifier que les données utilisées par l’entreprise respectaient les contrats, les autorisations et les règles internes.
Au début, elle avait aimé le mot conformité.
Il donnait l’impression qu’il existait une ligne.
On pouvait être d’un côté ou de l’autre.
Un mardi matin, elle reçut un fichier intitulé :
AUDIENCE — UK / US / EXTENDED
Elle l’ouvrit.
La colonne des utilisateurs contenait plusieurs millions de lignes.
Clara descendit avec la molette.
Encore.
Encore.
Elle s’arrêta.
— Pourquoi « extended » ?
Son collègue Martin ne leva pas les yeux.
— Données enrichies.
— Enrichies comment ?
— Tu connais le principe.
— Je connais le principe. Je te demande d’où viennent celles-ci.
Martin prit son café.
— Des plateformes partenaires.
Clara retourna au début du document.
Une ligne indiquait :
SOURCE: APP / FRIEND NETWORK
Elle relut.
— Les amis aussi ?
Martin haussa les épaules.
— Quand c’est techniquement disponible.
Clara ferma le fichier.
Puis elle le rouvrit.
La première réunion eut lieu deux jours plus tard.
Six personnes autour d’une table.
Un juriste.
Deux responsables commerciaux.
Un directeur de projet.
Un spécialiste technique.
Clara.
Sur l’écran, une présentation affichait des groupes d’utilisateurs.
ANXIOUS.
PERSUADABLE.
DISENGAGED.
Le juriste fit défiler les diapositives.
— Nous devons être précis sur le vocabulaire. Nous ne parlons pas de données personnelles exploitées à des fins politiques. Nous parlons de données utilisées pour mieux comprendre des segments d’audience.
Clara regarda la liste.
— Et les personnes qui n’ont jamais autorisé l’application ?
Personne ne répondit immédiatement.
Le directeur de projet croisa les mains.
— L’accès était autorisé par les mécanismes disponibles à l’époque.
— Par les utilisateurs qui avaient installé l’application.
— Exact.
— Pas par leurs amis.
Le juriste la regarda.
— Nous sommes ici pour examiner le risque juridique, Clara. Pas pour refaire le produit.
Elle nota quelque chose.
Le mot risque resta dans son carnet.
Trois semaines plus tard, elle trouva un autre fichier.
Cette fois, il comportait des dizaines de milliers de profils reliés à leurs connexions sociales.
Elle appela Martin.
— Viens voir.
Il s’approcha.
Clara pointa une colonne.
— Celui-là n’a jamais utilisé l’application.
— Probablement une donnée dérivée.
— Et celui-là ?
— Pareil.
— Et lui ?
Martin soupira.
— Clara…
— Ils n’ont rien demandé.
Il regarda autour de lui.
— Tu veux que je fasse quoi ?
Elle ne répondit pas.
Martin retourna à son bureau.
Clara resta devant l’écran.
Une petite fenêtre apparut.
Save changes?
Elle cliqua sur No.
En 2015, une alerte interne avait déjà circulé.
Clara ne travaillait pas encore dans l’entreprise.
Elle retrouva le document dans une ancienne archive.
Un responsable y expliquait que certaines données avaient été transmises à des tiers et que les garanties de suppression devaient être vérifiées.
À la fin du message, une phrase :
Please confirm deletion.
Clara chercha la réponse.
Elle la trouva.
Un document signé.
Deleted.
Elle imprima les deux pages.
Puis elle les posa côte à côte.
Elle ne savait pas pourquoi elle avait besoin de les voir sur papier.
Le lendemain, elle demanda au service juridique :
— Est-ce qu’on a vérifié ?
— Vérifié quoi ?
Elle montra les feuilles.
Le juriste les regarda quelques secondes.
— C’est ancien.
— Mais est-ce qu’on a vérifié ?
— Les procédures ont évolué depuis.
— Ce n’est pas ma question.
Il se leva.
— Clara, si tu as une inquiétude précise, formule-la par écrit.
Elle acquiesça.
— D’accord.
Elle retourna à son bureau.
Elle écrivit pendant quarante minutes.
Puis elle effaça tout.
Elle recommença.
Cette fois, elle écrivit seulement :
Je recommande une vérification complète de la provenance, de l’utilisation et de la suppression des données concernées.
Elle appuya sur envoyer.
Les jours suivants, rien ne changea.
Une réunion fut déplacée.
Puis une autre.
Un dossier passa au juridique.
Un autre au service sécurité.
On demanda à Clara de compléter un tableau.
Elle le compléta.
On lui demanda d’ajouter une colonne.
Elle l’ajouta.
Les fichiers devenaient plus propres.
Les questions, elles, disparaissaient.
Puis, en mars, les journaux commencèrent à parler de Cambridge Analytica.
Des articles évoquaient l’utilisation de données Facebook recueillies par l’application thisisyourdigitallife et leur transmission à des acteurs politiques. Le chiffre apparut bientôt partout : 87 millions.
Clara lut le nombre sur son téléphone.
87 000 000.
Elle posa son café.
Son écran de travail affichait encore le tableau qu’elle avait préparé plusieurs semaines auparavant.
Elle fit défiler les lignes.
Elle s’arrêta sur une.
Un utilisateur.
Une personne.
Un prénom.
Un âge.
Une ville.
Puis une autre.
Puis une autre.
Elle comprit soudain pourquoi le nombre lui faisait moins d’effet que les colonnes.
Un million était abstrait.
Un visage ne l’était pas.
À midi, une réunion d’urgence fut convoquée.
Cette fois, personne ne parlait de segments d’audience.
On parlait de crise.
De presse.
De responsabilité.
De communication.
Un responsable dit :
— Il faut établir exactement ce que nous savions et quand nous le savions.
Clara leva les yeux.
Personne ne la regardait.
Elle pensa aux feuilles imprimées.
Elle les avait gardées dans un tiroir.
Après la réunion, elle retourna à son bureau.
Elle ouvrit le tiroir.
Les deux pages étaient toujours là.
Elle les prit.
Puis elle entendit :
— Clara ?
Elle se retourna.
Martin se tenait derrière elle.
— Tu viens ?
Elle regarda les documents.
— Oui.
Elle les rangea.
Quelques semaines plus tard, les auditions parlementaires commencèrent.
À la télévision, des responsables répondirent à des questions sur la protection des données, les applications tierces et ce qui avait été fait ou non lorsque les problèmes avaient été signalés. Les auditions américaines examinèrent notamment le mécanisme qui avait permis à l’application de récupérer des données de personnes n’ayant pas directement utilisé celle-ci.
Clara regardait l’une des audiences dans une salle presque vide.
Autour d’elle, personne ne parlait.
À l’écran, un sénateur demanda :
— Quand avez-vous su ?
Clara baissa les yeux.
La question lui sembla plus grande que la pièce.
Quand avait-elle su ?
Le jour du fichier ?
Le jour de la réunion ?
Le jour où elle avait trouvé l’ancienne alerte ?
Ou avant ?
Elle ne savait plus.
Son téléphone vibra.
Un nouveau message professionnel.
URGENT — Please review attached compliance statement.
Clara ouvrit la pièce jointe.
Un paragraphe disait que l’entreprise prenait la protection des utilisateurs très au sérieux.
Elle lut jusqu’à la fin.
Puis elle ouvrit le document qu’elle avait rédigé des semaines auparavant.
Je recommande une vérification complète.
Elle regarda les deux textes.
L’un expliquait ce qu’il fallait dire.
L’autre rappelait ce qu’elle avait vu.
Elle ferma le premier.
Puis le second.
Dans la salle, la voix du parlementaire continuait.
Clara leva les yeux vers l’écran.
À côté du nombre 87 millions, une photographie apparut.
Des visages.
Des centaines de visages minuscules.
Elle ne connaissait aucun d’eux.
Elle resta pourtant longtemps à les regarder.
Puis elle prit son badge.
Elle le posa sur la table.
Le plastique bleu fit un petit bruit sec.
Pour la première fois depuis qu’elle travaillait là, Clara ne se demanda pas si elle avait le droit de partir.
Elle se demanda pourquoi elle avait attendu si longtemps pour en avoir envie.
Nouvelle — Le Bruit
En octobre 2017, Lucas avait dix-neuf ans et trois cent mille abonnés.
Il filmait sa chambre, ses repas, ses trajets en voiture et parfois son visage sans rien dire.
Les gens regardaient.
C’était suffisant.
Chaque matin, il vérifiait le nombre d’abonnés avant même d’ouvrir les volets.
301 482.
Il sourit.
Puis le chiffre resta immobile pendant plusieurs secondes.
301 483.
Il fit une capture d’écran.
À midi, une vidéo de lui fut reprise par un autre compte.
On l’y voyait plaisanter sur un serveur dans un restaurant.
Une phrase avait été coupée.
Sous la vidéo :
REGARDEZ CE QUE PENSE VRAIMENT LUCAS.
Les commentaires arrivèrent.
HONTEUX.
DÉSABONNEZ-VOUS.
IL SE PREND POUR QUI ?
Lucas regarda l’écran.
Puis ses abonnés.
301 900.
Il actualisa.
302 400.
Il ne comprit pas tout de suite.
À dix-sept heures, il avait reçu plus de messages qu’en trois mois.
Certains l’insultaient.
D’autres lui demandaient des explications.
Des inconnus faisaient des vidéos sur lui.
Son nom apparaissait dans plusieurs tendances.
Son agent, Clara, arriva chez lui.
— Il faut répondre.
— À quoi ?
— À tout ça.
Lucas lui montra son téléphone.
— Regarde.
Elle regarda les chiffres.
— Ça ne veut rien dire.
— J’ai gagné quinze mille abonnés.
— Ils ne sont pas là pour les bonnes raisons.
Lucas sourit.
— Elles existent, les bonnes raisons ?
Clara ne répondit pas.
Il lança une vidéo en direct.
Il avait préparé un texte.
Il parla doucement.
— Je suis désolé si mes propos ont blessé certaines personnes. Ce n’était pas mon intention.
Il baissa les yeux.
Les commentaires défilaient.
FAUX.
ARRÊTE DE JOUER LA VICTIME.
EXPLIQUE-TOI.
Lucas regarda la caméra.
Il ajouta :
— Je comprends que certaines personnes soient déçues.
La diffusion se termina.
En vingt minutes, elle avait été vue deux millions de fois.
Le lendemain, les abonnés avaient doublé.
Lucas acheta une nouvelle caméra.
Puis un canapé.
Puis une voiture.
Il ne disait plus qu’il avait fait une bonne vidéo.
Il disait :
— J’ai fait combien ?
Le chiffre devenait la réponse à tout.
Quand une publication fonctionnait mal, il la supprimait.
Quand une autre provoquait une dispute, il la conservait.
Un soir, Clara lui dit :
— Tu peux peut-être faire quelque chose de normal.
Lucas leva les yeux.
— Normal, ça fait combien de vues ?
Elle ne répondit pas.
En novembre, une nouvelle controverse éclata.
Lucas avait publié une photographie avec une célébrité.
Quelqu’un affirma qu’il avait payé pour la rencontre.
La rumeur était fausse.
Lucas le savait.
Il aurait pu montrer la preuve.
Il ne le fit pas.
À la place, il publia :
Je suis fatigué qu’on invente des choses sur moi.
Puis il disparut pendant vingt-quatre heures.
Les abonnés augmentèrent.
Les vidéos d’analyse se multiplièrent.
Des inconnus prirent sa défense.
D’autres l’accusèrent de mentir.
Lorsqu’il revint, il pleurait devant la caméra.
— Je ne voulais pas parler de ça.
Il essuya une larme.
— Mais vous méritez de savoir.
Le chiffre dépassa quatre millions de vues.
Lucas regarda les statistiques.
Il ne pleurait plus.
Clara remarqua le changement.
Il ne cherchait plus à éviter les polémiques.
Il les surveillait.
Un matin, elle le trouva devant son ordinateur.
Plusieurs écrans étaient ouverts.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je regarde.
— Quoi ?
— Ce qui les énerve.
Elle s’approcha.
Des listes défilaient.
FAMILLE.
ARGENT.
FIDÉLITÉ.
POLITIQUE.
CÉLÉBRITÉS.
— Pourquoi ?
Lucas ne répondit pas.
Il ouvrit un nouveau document.
— Si je parle de ça, ils vont réagir.
Clara le regarda.
— Tu ne peux pas provoquer une polémique juste pour avoir des vues.
Lucas se tourna vers elle.
— Pourquoi pas ?
En décembre, il publia une vidéo tournée dans un centre commercial.
Il filmait discrètement une femme qui travaillait dans une boutique.
La femme lui demanda d’arrêter.
Lucas continua.
Elle posa la main devant l’objectif.
La vidéo s’arrêta là.
Le titre apparut :
ELLE M’A AGRESSÉ PARCE QUE JE LA FILMAIS.
Lucas ne disait pas que la femme lui avait demandé plusieurs fois de cesser.
Il ne disait pas non plus qu’il avait recommencé volontairement.
Les vues montèrent.
Un million.
Deux.
Cinq.
La femme reçut des centaines de messages.
La boutique dut fermer une journée.
Lucas publia une nouvelle vidéo.
— Je ne pensais pas que ça prendrait cette ampleur.
Il regarda la caméra.
— Je voulais juste montrer ce que je vis.
Clara entra dans la pièce.
— Supprime-la.
Lucas ne bougea pas.
— Maintenant.
— Pourquoi ?
— Parce que tu sais ce que tu as fait.
Il sourit.
— Tout le monde a déjà oublié dans trois jours.
Clara prit son téléphone.
— Moi, non.
En janvier, Lucas dépassa le million d’abonnés.
Il avait changé de maison.
Il avait engagé deux personnes pour répondre aux messages.
Il ne mangeait plus sans vérifier les statistiques.
Même lorsqu’il dormait, son téléphone restait sur la table de nuit.
Un soir, Clara lui demanda :
— Tu te souviens de la première vidéo ?
Lucas réfléchit.
— Laquelle ?
— Celle qui avait déclenché tout ça.
Il sourit.
— Je ne sais plus.
Quelques jours plus tard, Lucas annonça une nouvelle vidéo.
Il était assis seul devant la caméra.
— Je vais vous raconter quelque chose qu’on ne vous montrera jamais.
Il marqua une pause.
Les chiffres commencèrent à monter.
— Hier, quelqu’un m’a suivi dans la rue.
Les commentaires apparurent.
QUI ?
TU ES EN SÉCURITÉ ?
MONTRE-NOUS.
Lucas baissa la tête.
— Je ne voulais pas en parler.
Il avait pourtant préparé la scène.
À quelques mètres de chez lui, un ami attendait.
Il devait marcher derrière Lucas.
Puis accélérer.
Puis disparaître.
Tout était réglé.
Lucas avait placé une deuxième caméra dans une voiture garée au coin de la rue.
À vingt-deux heures, il sortit.
Son ami apparut derrière lui.
Lucas marcha plus vite.
La caméra filma.
L’ami accéléra.
Lucas se retourna.
— Arrête !
Il courut.
La vidéo était parfaite.
Le lendemain, elle dépassa dix millions de vues.
Lucas la regarda trois fois.
Il n’avait jamais vu son visage aussi inquiet.
Il sourit.
Une semaine plus tard, la police frappa à sa porte.
Un voisin avait signalé plusieurs nuits de rassemblements devant l’immeuble.
Des inconnus venaient prendre des photos.
Certains criaient son nom.
— Vous avez publié votre adresse ? demanda le policier.
Lucas secoua la tête.
— Non.
Le policier regarda son téléphone posé sur la table.
Une vidéo était ouverte.
On y voyait Lucas devant son immeuble.
L’adresse apparaissait clairement dans le décor.
Lucas resta silencieux.
Le policier partit.
Clara entra quelques minutes plus tard.
Elle regarda l’écran.
— Tu savais que ça arriverait.
Lucas ne répondit pas.
— Tu l’as voulu.
Il leva les yeux.
— Les gens veulent voir.
— Et toi ?
Il regarda les notifications.
Des centaines.
Puis des milliers.
Une nouvelle vidéo venait de franchir le million de vues.
Lucas sourit.
— Moi aussi.
Clara prit son manteau.
Avant de partir, elle se retourna.
— Tu ne racontes plus ce qui t’arrive, Lucas.
Il ne répondit pas.
Elle ajouta :
— Tu fabriques ce qui doit t’arriver.
La porte se referma.
Lucas resta seul.
Sur l’écran, les chiffres continuaient de monter.
1 000 000.
Il actualisa.
1 000 004.
Il attendit.
Puis il prit sa caméra.
Et, pour la première fois, il ne savait plus très bien où devait commencer le mensonge.
Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles !
« Deux choses sont infinies : l'univers et la bêtise humaine ; mais en ce qui concerne l'univers, je n'en ai pas acquis la certitude absolue »¹.
Ça n'arrête pas, jamais. Tout passe et repasse et c'est toujours l'impasse. L'Homme commet les mêmes conneries, les mêmes erreurs, se comporte de la même manière stupide et s'attend à un résultat différent. Si ce n'est pas de la folie, c'est forcément de l'idiotie. La sottise et la bêtise sont le propre de l'Homme. Or « la vie est une si bonne maîtresse que si quelqu'un n'apprend pas la leçon, elle la lui répète »² et « celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre »³.
La cupidité, l'avidité, la volonté de posséder davantage, d'abattre les autres pour mieux vivre, l'insatiabilité qui éteint les esprits et allume la cruauté, le conflit d'intérêts, la loi du plus fort, l'égoïsme et l'égocentrisme, le cannibalisme et le sadisme, et toutes sortes de perversions et de distorsions sont les traits majeurs de l'humain. Et oui, il n'existe aucune bête plus brutale que l'Homme, une créature parfaite dans sa sauvagerie, un méga-parasite qui marche dans le sillage du diable. Unique en son genre, il est doué de cette extraordinaire faculté de trouver une myriade d'alibis pour justifier ses torts et ses injustices. Il s'est autoproclamé la créature la plus intelligente de la planète. Pourtant, il lui suffit de jeter un coup d'œil sur les chauves-souris, de petits êtres qui pratiquent l'altruisme réciproque. Si une chauve-souris n'a pas trouvé de nourriture, elle sollicite les autres, qui la lui partagent. En outre, si une chauve-souris devient orpheline, elle sera adoptée par les autres chauves-souris de la colonie. Si tous les humains étaient unis, personne ne souffrirait d'un mal-être amer comme chicotin. Imaginons ce que John Lennon nous a demandé d'imaginer avant que ses lunettes ne soient tombées, tachetées de sang, sur la scène de crime. Il a appelé le monde à ne pas s'entretuer pour vivre en paix. Ironie du sort ! Il fut chassé de ce monde, criblé de balles. Pareil pour Malcolm X et Martin Luther King, condamnés à ne vivre que trente-neuf printemps. « Pour se faire des ennemis dans ce monde, ce n'est pas la peine de déclarer la guerre, il suffit de dire ce que l'on pense »⁴.
L'Homme est l'ennemi de ce qu'il ignore. En fait, l'équation est très simple : « l'ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence »⁵. La phobie, c'est la peur, mais le suffixe « -phobie » signifie aussi la haine. La crainte et la haine de l'autre sont étroitement liées. Dans ce contexte sont nés les termes « xénophobie », « islamophobie », « christianophobie »…
« On récolte toujours ce que l'on sème »⁶. Les parents procréent des enfants à leur image et les enfants sont prédestinés à reproduire les schémas parentaux. « La liberté n'est que les cinq premières minutes après la naissance, quand nous avons pleuré nus, sans nom, sans péché, sans orientation et surtout sans rancune humaine. Par la suite, ils décident de notre destin à notre place. Ils nous choisissent un nom, une nationalité, une religion et une secte, et nous passerons toute notre vie à combattre et à défendre, avec tant d'idiotie, des causes qui ne sont pas les nôtres »⁷. Les cartes politiques sont des lignes virtuelles établies par les seigneurs pour délimiter les granges humaines. Ces seigneurs ont attribué à ces terres un nom : « patries ». Sans te poser de questions, quand le devoir t'appelle, il faut que tu répondes. Arme-toi et défends ta patrie, quitte à sacrifier ta vie. C'est ce qu'ils ont appelé « patriotisme ». Le concept est vieux. Jadis, les esclaves défendaient leurs granges dans un monde partagé par les « dominus ». Aujourd'hui, leurs richesses, soldes, banques, actions et entreprises ne prennent en considération aucune frontière. Toi, en revanche, esclave moderne, on t'attribue un nom, une nationalité, un passeport et un drapeau, exactement comme on teignait autrefois les moutons pour reconnaître leurs propriétaires. Depuis l'aube de l'humanité, ces cartes sacrées n'ont cessé de changer, et rien n'explique leur caractère sacré, sinon cette poignée de maîtres qui la détiennent et qui nous entraînent dans un combat qui n'est pas le nôtre. « Le nationalisme est une maladie infantile. C'est la rougeole de l'humanité »⁸. Selon un vieil adage souvent prêté à Confucius, « ce qui distingue le paradis de l'enfer, ce n'est pas l'abondance du riz, mais le partage de la cuillère »⁹. Lorsque nous éliminerons les frontières entre les humains et que nous annoncerons que la terre, et tout ce qu'il y a dessus et dessous, est un héritage commun à tous les citoyens du monde, nous n'aurons plus besoin ni de guerres ni d'armées, puisque notre patrie sera la planète bleue tout entière. C'est notre environnement naturel et vital : un tout petit point bleu suspendu dans l'espace d'un univers infini. Nous espérons nous réveiller un matin et, en regardant les informations à la télévision, entendre la présentatrice dire : « Aujourd'hui, il n'y a rien de spécial. Tout le monde va bien. Passez une bonne journée. » Trop beau pour être vrai, étant donné que « HOMO HOMINI LUPUS EST » — cette locution latine signifie « l'Homme est un loup pour l'Homme »¹⁰. Il est le pire ennemi de son semblable. « En temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères ; en temps de guerre, les pères ensevelissent leurs fils »¹¹. La guerre, cette sempiternelle malédiction qui fauche les vies, naît de la rencontre entre la convoitise et l'instinct de domination, un trait de caractère profondément ancré dans l'inconscient de l'Homme, qui domine déjà les autres créatures. Massacrer des dauphins, inciser des crocodiles, décorner un rhinocéros ou estoquer des taureaux ne fait que lui mettre l'eau à la bouche à l'idée de supprimer son congénère. Qu'il soit plus pauvre, plus arriéré, plus naïf, de couleur plus foncée — tant qu'il est différent, il est une cible à éliminer, une embûche à écarter de son chemin, une source d'ennui à effacer de la carte, et « tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces »¹². Le décès du célèbre matador Ivan Fandiño a endeuillé tout le monde, alors que la mise à mort des taureaux n'a soucié personne. Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles ! L'ambassadrice d'Israël à l'UNESCO a demandé aux délégués de se lever pour observer une minute de silence pour les morts de l'Holocauste. Et les milliers de Palestiniens tués par Israël, ne sont-ils pas des êtres humains ? Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles !
« La mort d'un homme, c'est une tragédie ; la mort d'un million d'hommes, ce n'est qu'une question de statistique »¹³. Au lieu d'exprimer ses condoléances aux familles des victimes de Porto Rico, le président des États-Unis Trump a eu tendance à minimiser l'impact de l'ouragan Maria en le comparant à l'ouragan Katrina, qui avait ravagé la Louisiane en 2005. Des propos comme ceux-ci lui sont prêtés : « Vous avez seize ou dix-sept morts, ce n'est rien à côté des centaines de vies prises par une véritable catastrophe. Les Portoricains devraient s'estimer chanceux »¹⁴. Tant qu'une victime n'est pas considérée comme l'une des nôtres, sa mort ne nous dit absolument rien. D'ailleurs, la Première ministre du Bangladesh a bien fait de ne pas demander l'aide de Donald Trump, puisqu'il n'est guère préoccupé par le sort des Rohingyas, cette minorité musulmane de Birmanie décimée non seulement par des moines bouddhistes fondamentalistes, mais aussi par l'État birman. « Ils ne sont plus une minorité désormais, il faut les chasser de nos terres. Sinon, ils vont prendre le dessus sur notre religion »¹⁵. À chaque prêche, ce discours de haine est ressassé par le prêcheur intégriste. Une telle radicalité rejette viscéralement les notions de tolérance et de cohabitation. Pour survivre dans ce monde maudit, il faut faire partie de la majorité, se fondre dans la foule comme le sel dans l'eau et maîtriser l'art du suivisme en agissant comme un mouton de Panurge. Les minorités ont été, et resteront toujours, les souffre-douleurs des « masses ordinaires ». Insultes, stigmatisations, menaces de mort, violences… tels sont les instruments des bourreaux fanatiques.
Bien que le « kyokushinkai », locution japonaise signifiant « l'école de la vérité ultime »¹⁶, existe, une vérité absolue, elle, n'existe pas. Tout est relatif : la perle qui représente un trésor pour l'Homme n'est qu'un fardeau pour l'huître. Chacun voit midi à sa porte ; c'est une question de perspective. Bien plus de musulmans ont été tués par Daech que par des sionistes. « Nous ne pointerons pas une arme sur les Tunisiens qui nous ont libérés des prisons »¹⁷, a dit un jour Abou Iyadh, le chef des salafistes djihadistes. Bas les masques ! « Si tu veux connaître quelqu'un, n'écoute pas ce qu'il dit, regarde ce qu'il fait »¹⁸. L'ingratitude coule dans les veines de l'humain. Le roi Lamine Bey avait rapproché le militant Bourguiba du cercle du pouvoir ; celui-ci lui avait promis de ne pas toucher à son trône jusqu'à la fin de ses jours. Une fois le pouvoir en main, Bourguiba n'a pas tardé à arracher au Bey son costume royal et à l'assigner à résidence dans un palais presque en ruine, devenu plus tard une prison pour femmes à la Manouba. Trente ans plus tard, tel un arroseur arrosé, Bourguiba connut le même sort que son prédécesseur. Derrière le visage anodin d'un premier ministre timide et peu éloquent se cachait un loup ingrat et avide de pouvoir. « Ben Ali Baba » a détrôné Bourguiba et a fait de la Tunisie un savoureux gâteau à partager entre deux clans, les « Ben Ali » et les « Trabelsi ». « Aux prochaines élections, votez pour Ali Baba : au moins, vous serez sûrs de n'avoir que quarante voleurs »¹⁹. Le président libyen Kadhafi a prétendu qu'il n'était que le chef d'une révolte, qu'il n'occupait aucun poste dont il puisse démissionner, et que la Libye, État des masses, était gouvernée par le peuple. Hélas, tous les Libyens savaient que la mainmise sur les rouages du pays était réservée à Kadhafi et à sa descendance. Tout au long de son règne, Bourguiba s'est vanté de n'avoir jamais rien volé à l'État et de ne posséder aucune parcelle de terrain immatriculée à son nom. On aurait pu le croire, si l'on ne savait pas que le président déchu a vécu le reste de ses jours aux frais du contribuable. La vérité est tout autre : le cimetière de Monastir, aménagé dans les années quatre-vingt, a coûté plus de vingt milliards de millimes ; les festivités de son anniversaire duraient plusieurs semaines, et sa famille gaspillait l'argent à tort et à travers. Nul ne défend le vol, ce crime que personne n'approuve ; mais il est clair qu'il y a deux poids, deux mesures dans la lutte contre la pègre. Les apprentis voleurs n'ont que deux issues, dont la plus douce reste amère : crever de faim, ou être battu à mort ou brûlé vif en public via la « mob justice », une justice populaire courante en Afrique subsaharienne. Les voleurs en costume-cravate, eux, restent indemnes : ils croquent la vie à pleines dents grâce à un argent mal acquis. Corruption, malversation, détournement de fonds, pots-de-vin, prise illégale d'intérêts, serments trahis : autant en emporte le vent. Aujourd'hui encore, le monde obéit à une justice à deux vitesses digne de la vieille loi saxonne²⁰, qui consistait à exécuter un criminel s'il était de condition modeste, mais à ne le châtier que symboliquement s'il appartenait à la noblesse. Quand tu tues une personne, tu es un criminel ; quand tu en tues une vingtaine, tu es un terroriste ; mais quand tu en tues un demi-million, tu es un président salué et honoré par l'opinion internationale. Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles ! Nous vivons dans une société où l'hypocrisie bat son plein.
Évidemment, nous ne connaissons pas les Xhosa. Cela ne nous dit rien. Il s'agit d'une tribu sud-africaine reculée et isolée qui a montré plus d'humanité et de sagesse que notre prétendue civilisation d'hypocrites. Un anthropologue avait proposé un jeu aux enfants de cette tribu : une course, où le premier arrivé remporterait un prix — un panier plein de fruits délicieux. Lorsque le signal fut donné, tous les enfants se donnèrent la main et coururent ensemble pour franchir, contre toute attente, simultanément la ligne d'arrivée et profiter ensemble de la récompense. Stupéfait, l'anthropologue leur demanda pourquoi ils avaient agi ainsi. Ils répondirent : « Ubuntu », ce qui veut dire : « Je suis parce que nous sommes »²¹. Et oui, « comment l'un d'entre nous peut-il être heureux si tous les autres sont tristes ? »²². Plusieurs expériences sociales ont montré que les plus démunis et les sans-domicile fixe sont les plus généreux. En temps de guerre, quand les lois se taisent, la solidarité des citoyens parle. En temps de paix, l'Homme redevient un éternel insatisfait : l'avidité l'aveugle. Il est victime de sa propre invention, une société de consommation où les plus nantis comptent le plus. Plus on est riche, moins on a de morale. Mais que faire de l'éthique quand l'argent est le dieu du vingt et unième siècle ?
---Références bibliographiques---
1 Citation attribuée à Albert Einstein, physicien allemand
2 Citation attribuée à Ricky Martin, chanteur portoricain
3 Citation généralement attribuée à George Santayana (« Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter »)
4 Citation attribuée à Martin Luther King, militant américain des droits civiques
5 Citation attribuée à Averroès, philosophe andalou
6 Proverbe d'inspiration biblique (Galates 6:7).
7 Citation attribuée à Maxime Gorki, écrivain russe.
8 Citation authentique d'Albert Einstein (entretien de 1929), physicien allemand.
9 Parabole souvent présentée comme un « proverbe chinois » ou attribuée à Confucius
10 Formule proche de « lupus est homo homini », attribuée à Plaute, auteur latin.
11 Citation attribuée à Hérodote, historien grec.
12 Citation attribuée à Jean-Paul Sartre
13 Citation restée célèbre sous le nom de Joseph Staline, homme d'État soviétique
14 Propos prêtés à Donald Trump, président des États-Unis — la minimisation du bilan de l'ouragan Maria est documentée
15 Propos attribués à Ashin Wirathu, moine birman
16 École de karaté fondée par Masutatsu Ōyama
17 Promesse attribuée à Abou Iyadh, chef du mouvement djihadiste Ansar al-Charia
18 Citation attribuée au Dalaï-Lama, dignitaire bouddhiste tibétain
19 Citation attribuée à Jean d'Ormesson, écrivain français
20 Référence probable au droit saxon médiéval (Sachsenspiegel)
21 Parole rapportée d'enfants xhosa.
22 Parole rapportée d'enfants xhosa.
Nouvelle — La Note invisible
À six heures moins dix, Karim démarrait sa voiture.
Il habitait au-dessus d’une boulangerie, dans un quartier où les fenêtres donnaient presque toutes sur d’autres fenêtres.
Sur le siège passager, un thermos de café.
Sur le tableau de bord, son téléphone.
5,00
Sa note était parfaite.
Il la regardait avant chaque journée.
Puis il ouvrait l’application.
Aucune course à proximité.
Il attendait.
À 6 h 17, une sonnerie.
3,80 € — 11 minutes.
Il accepta.
La cliente monta sans dire bonjour, posa son sac sur ses genoux et répondit à deux appels pendant le trajet.
À l’arrivée, elle descendit.
— Bonne journée, dit Karim.
Elle ferma la portière.
Le téléphone vibra.
4,97.
Karim fixa le chiffre.
Il avait perdu trois centièmes.
Il ne comprit pas pourquoi.
Les jours suivants, sa note descendit encore.
4,94.
4,91.
4,88.
Il demanda autour de lui.
Au café où les chauffeurs se retrouvaient entre deux courses, chacun avait une explication.
— Ça dépend des heures.
— Des annulations.
— Des kilomètres à vide.
— Des clients.
— De l’application.
— Personne ne sait.
Karim sourit.
— Mais on peut savoir ?
Personne ne répondit.
Un chauffeur plus âgé haussa les épaules.
— Tant que tu roules, ça va.
Karim regarda son téléphone.
4,88
Il recommença à rouler.
Une semaine plus tard, quelque chose changea.
Les courses devenaient rares.
Avant, il en recevait plusieurs par heure.
Maintenant, parfois, vingt minutes passaient sans notification.
Puis une course arrivait.
Elle était loin.
Douze kilomètres pour rejoindre le client.
Sept euros.
Karim hésita.
Il accepta.
À la fin du trajet, il regarda son revenu de la journée.
47,20 €
Il resta assis dans sa voiture.
Il lui fallait au moins quatre-vingts euros.
Il calcula rapidement.
Il pouvait travailler plus tard.
Il redémarra.
À vingt-trois heures trente, il avait gagné 79,60 €.
Il attendit encore une course.
Rien.
À minuit vingt, une demande apparut.
6,10 €
Karim accepta.
Il rentra à une heure.
Sa femme dormait.
Dans la cuisine, il ouvrit le réfrigérateur.
Un papier était accroché avec un aimant.
Électricité — échéance vendredi.
Il retourna dans sa voiture.
Le lendemain, l’application lui envoya une notification.
Vous êtes proche d’un meilleur niveau de revenus.
En dessous :
Travaillez davantage aux heures de forte demande.
Karim appuya sur le message.
Un graphique apparut.
Une courbe montait.
Une autre descendait.
Aucune explication.
Il fit défiler.
Votre activité compte.
Il relut la phrase.
Puis il programma son réveil trente minutes plus tôt.
Il commença à travailler à cinq heures.
Il s’arrêta après minuit.
Il mangeait dans la voiture.
Il ne refusait presque plus aucune course.
Même les trajets qui lui coûtaient de l’argent.
Il avait peur qu’un refus fasse baisser sa note.
Sa note passa pourtant à 4,83.
Un soir, il demanda à l’assistance :
Pourquoi ma note baisse-t-elle alors que je respecte les règles ?
Une réponse automatique arriva.
Nous sommes désolés que votre expérience ne soit pas satisfaisante. Continuez à fournir un service de qualité.
Karim tapa :
Mais qu’est-ce qui n’est pas satisfaisant ?
Quelques secondes.
Nous vous encourageons à maintenir un haut niveau de service.
Il regarda la phrase.
Il écrivit :
Quel niveau ?
La réponse fut la même.
Il posa le téléphone.
En décembre, Karim ne savait plus quand il avait commencé à avoir peur.
Peut-être lorsqu’il avait remarqué qu’une journée de repos produisait moins de courses le lendemain.
Peut-être lorsqu’il avait commencé à accepter des trajets qu’il aurait refusés autrefois.
Ou lorsqu’il s’était mis à regarder la note avant même le montant de ses revenus.
Il avait cessé de demander pourquoi.
Il cherchait seulement quoi faire.
Rouler davantage.
Attendre davantage.
Refuser moins.
Sourire plus.
S’excuser plus vite.
Un vendredi, il transporta une femme jusqu’à l’hôpital.
Elle était enceinte.
Pendant le trajet, elle demanda :
— Vous pouvez aller un peu plus vite ?
Karim regarda l’heure.
— Je vais faire au mieux.
À l’arrivée, elle sortit rapidement.
— Merci.
Il resta devant l’hôpital.
La course avait duré vingt-sept minutes.
Le téléphone vibra.
4,76
Karim sentit son visage chauffer.
Il ouvrit la rubrique d’aide.
Il tapa :
Pourquoi ?
Il obtint une liste de réponses.
Comment améliorer votre note.
Comment accepter davantage de courses.
Comment augmenter vos revenus.
Il appuya sur la dernière.
Travaillez pendant les périodes de forte demande.
Il éclata de rire.
Un rire bref, sans joie.
Puis il repartit.
En janvier, il commença à dormir dans sa voiture.
Pas toutes les nuits.
Seulement lorsqu’il était trop tard pour rentrer et trop tôt pour recommencer.
Il rabattait le siège.
Le moteur éteint, il entendait les voitures passer autour de lui.
À 4 h 52, son téléphone s’allumait.
La demande augmente.
Il se redressait.
Il mettait le contact.
Il roulait.
Un matin, sa femme l’appela.
— Tu rentres ?
— Bientôt.
— Tu dis ça depuis trois jours.
Karim regarda la route.
— J’ai presque atteint mon objectif.
— Lequel ?
Il ouvrit l’application.
Il ne savait plus.
Un soir, il reçut une notification inhabituelle.
Votre accès à certaines courses est temporairement limité.
Il freina brusquement.
Il relut.
Pourquoi ?
Aucune réponse.
Il se gara.
Il appela l’assistance.
Après huit minutes d’attente, une voix répondit.
— Bonjour, je vais vous aider.
— Pourquoi je reçois moins de courses ?
— Votre compte fonctionne normalement.
— Non.
— Nous ne détectons pas d’anomalie.
— Alors pourquoi mes revenus ont diminué ?
Silence.
— Monsieur, les courses sont attribuées automatiquement.
— Par qui ?
— Par notre système.
— Et comment décide-t-il ?
La femme hésita.
— Plusieurs paramètres sont pris en compte.
— Lesquels ?
— Cela dépend.
— De quoi ?
Nouveau silence.
— Nous n’avons pas accès à tous les détails de l’algorithme.
Karim ferma les yeux.
— Alors comment je peux améliorer ma situation ?
— En maintenant une activité régulière et un bon niveau de service.
Il raccrocha.
Le lendemain, il alla au siège de la plateforme.
Le bâtiment était presque entièrement vitré.
À l’accueil, une femme lui demanda son rendez-vous.
— Je suis chauffeur.
— Vous avez rendez-vous ?
— Non.
— Alors je suis désolée.
— J’ai besoin de parler à quelqu’un.
Elle regarda son écran.
— Le service chauffeur est accessible en ligne.
Karim posa son téléphone sur le comptoir.
4,71
— Vous voyez ça ?
La femme regarda.
— Oui.
— Vous savez pourquoi ?
Elle hésita.
— Je ne suis pas du service concerné.
— Quelqu’un sait ?
Elle ne répondit pas.
Derrière elle, des employés passaient avec des gobelets de café.
Karim récupéra son téléphone.
— D’accord.
Il sortit.
Ce soir-là, il ne travailla pas.
Il resta assis dans la cuisine.
Sa femme posa une tasse devant lui.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
Karim regarda son téléphone.
L’application indiquait :
Demande élevée dans votre secteur.
Il sourit faiblement.
— Ils veulent que je sorte.
— Et tu vas sortir ?
Il resta silencieux.
Une nouvelle notification apparut.
Vous êtes actuellement inactif.
Karim posa le téléphone face contre table.
Quelques secondes passèrent.
Puis il le retourna.
La notification était toujours là.
Il prit ses clés.
Sa femme ne dit rien.
Dans l'escalier, Karim s’arrêta devant la porte.
Il regarda les clés dans sa main.
Puis son téléphone.
Il pouvait rentrer dans la voiture.
Il pouvait attendre.
Il pouvait recommencer.
Il resta immobile assez longtemps pour entendre le moteur d’un taxi démarrer dans la rue.
Enfin, il rangea les clés dans sa poche.
L’écran s’alluma.
Vous manquez des opportunités.
Karim regarda le message.
Pour la première fois depuis des mois, il ne chercha pas à comprendre ce qu’il avait fait de travers.
Il éteignit le téléphone.