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Blog Personnel d'Achref Snoussi
Articles récents

Nouvelle — Les Amis russes

28 Février 2017 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En février 2017, Émile travaillait de nuit dans une pièce sans fenêtre, au sixième étage d’un immeuble de verre.

Sur son écran défilaient des visages, des noms, des phrases.

Il supprimait les menaces, les photographies violentes, les comptes qui vendaient de faux médicaments.

À vingt-neuf ans, il connaissait mieux les mauvaises habitudes des autres que les siennes.

Son supérieur lui disait parfois :

— Tu es l’un des plus rapides.

Émile conservait les messages où on le félicitait.

Il les relisait certains soirs, quand la salle était presque vide.

Il avait besoin de savoir qu’il servait à quelque chose.

Un lundi, un compte fut signalé vingt-trois fois.

Alexei Morozov.

Photo d’un homme souriant devant un lac.

Trois cents amis.

Des publications banales : football, météo, photographie, cuisine.

Émile ouvrit le profil.

Rien.

Il allait fermer la fenêtre lorsqu’il remarqua une phrase publiée à deux reprises, à quatre jours d’intervalle :

« Il faut écouter avant de juger. »

La première fois, sous une photographie d’un rassemblement politique.

La seconde, sous un article affirmant exactement le contraire.

Émile fronça les sourcils.

Il regarda les commentaires.

Le compte défendait un candidat.

Deux jours plus tard, il en soutenait un autre.

Puis il partageait un article accusant le premier de corruption.

Émile sourit.

— Un troll.

Il classa le compte.

Mais il ne le supprima pas.


Le lendemain, il retrouva la même photographie sur un autre profil.

Nikolai Petrov.

Même lac.

Même sourire.

Le visage avait été légèrement recadré.

Le profil disait vivre à Prague.

Dans une publication, Nikolai écrivait qu’il travaillait dans l’informatique.

Dans une autre, il affirmait être professeur d’histoire.

Émile ouvrit les comptes ayant commenté ses publications.

Puis ceux qui avaient partagé les mêmes articles.

Une cinquantaine de profils apparurent.

Des hommes.

Des femmes.

Des étudiants.

Des retraités.

Des photographes.

Des chauffeurs.

Certains habitaient dans des villes différentes.

Ils n’avaient presque rien en commun.

Sauf leurs heures de publication.

À 8 h 12, plusieurs comptes partageaient la même information.

À 8 h 19, d’autres la dénonçaient.

À 8 h 27, une troisième série publiait une « preuve » qui semblait contredire les deux premières.

Émile prit une feuille.

Il écrivit les horaires.

Puis les noms.

Il resta longtemps devant le tableau.

Le lendemain matin, il demanda à son responsable :

— On peut avoir accès aux historiques de connexions ?

— Pourquoi ?

— Je crois qu’il y a quelque chose.

— Quelque chose de quoi ?

Émile hésita.

— Je ne sais pas encore.

Son responsable lui donna l’accès.


Pendant trois nuits, Émile chercha.

Il ne dormait presque plus.

Il commença à reconnaître les profils.

Marta Ivanova publiait toujours trois minutes après Alexei Morozov.

Daniel K. apparaissait souvent dans les mêmes discussions que Nikolai Petrov.

Un compte prétendait détester les mouvements nationalistes.

Un autre les défendait avec violence.

Un troisième accusait les deux camps de mentir.

Émile ouvrit les photographies.

Certaines avaient été prises dans des banques d’images.

D’autres provenaient de vieux blogs.

Un homme utilisait la photo d’un médecin décédé depuis quatre ans.

Une jeune femme affichait le portrait d’une mannequin brésilienne.

Les noms étaient faux.

Les vies aussi.

Mais les conversations semblaient réelles.

C’était ce qui troublait Émile.

Les faux profils ne se contentaient pas de publier.

Ils se répondaient.

Ils se disputaient.

Ils se réconciliaient.

Ils invitaient d’autres utilisateurs dans des groupes politiques.

Dans l’un d’eux, on défendait le gouvernement.

Dans un autre, on l’accusait de tout.

Dans un troisième, on affirmait que les deux camps étaient manipulés.

Émile entra dans les groupes avec son compte professionnel.

Il lut pendant une heure.

Un message attira son attention :

« Ne croyez personne. Même pas ceux qui vous disent de ne croire personne. »

Il resta devant l’écran.

Puis quelqu’un répondit :

« Exactement. »

Le commentaire reçut quarante-sept mentions « J’aime ».

Émile ouvrit les profils.

Ils appartenaient presque tous au même réseau de comptes.


Il prévint son responsable.

Cette fois, deux analystes furent affectés au dossier.

Ils trouvèrent davantage de comptes.

Des centaines.

Peut-être des milliers.

Certains étaient actifs depuis plus d’un an.

D’autres venaient d’être créés.

Ils partageaient parfois une même adresse électronique masquée derrière plusieurs services.

Ils utilisaient les mêmes raccourcis.

Les mêmes fautes.

Les mêmes heures de connexion.

Mais aucune preuve ne permettait encore d’affirmer qu’ils appartenaient à une seule organisation.

Émile s’impatientait.

— On sait pourtant qu’ils sont liés.

— On sait qu’ils se comportent comme s’ils étaient liés, répondit l’analyste.

— C’est pareil.

— Non.

Émile se tut.

Il avait envie de lui montrer qu’il avait raison.

Il recommença seul.


Un vendredi, vers trois heures du matin, il découvrit une anomalie.

Un compte venait de publier une photographie d’une manifestation.

La légende affirmait qu’elle avait été prise le soir même.

Émile reconnut immédiatement la place.

Il avait vu cette photographie trois jours auparavant sur un site local.

Il chercha la source.

Puis les autres publications utilisant la même image.

Douze comptes.

Puis trente.

Puis cent.

Tous racontaient une histoire différente.

Pour certains, la manifestation rassemblait dix mille personnes.

Pour d’autres, elle était presque vide.

Certains disaient qu’elle était pacifique.

D’autres parlaient de violences.

Une publication affirmait que la police avait attaqué les manifestants.

Une autre disait l’inverse.

Une troisième expliquait que les deux versions étaient fabriquées.

Émile ouvrit les statistiques.

La publication la plus contradictoire était aussi la plus partagée.

Il suivit sa propagation.

Elle avait été reprise dans sept groupes.

Puis vingt-trois.

Puis quatre-vingt-six.

Chaque fois, quelques comptes apparaissaient en premier.

Toujours les mêmes.

Ils lançaient la conversation.

Les autres arrivaient ensuite.

Émile sentit ses mains devenir froides.

Il ne regardait plus des utilisateurs.

Il regardait une mécanique.


À six heures, il appela son responsable.

Cette fois, il avait préparé un dossier.

Des centaines de profils reliés par leurs habitudes.

Des comptes créés à quelques minutes d’intervalle.

Des photographies volées.

Des groupes politiques opposés.

Des informations contradictoires.

Et, au centre, plusieurs comptes qui semblaient ne jamais prendre position.

Ils posaient des questions.

Ils relançaient les disputes.

Ils partageaient les publications les plus virales.

Ils ne défendaient personne.

Ils faisaient circuler tout le monde.

Le responsable parcourut les pages.

— Tu crois qu’ils cherchent à convaincre les gens ?

Émile regarda l’écran.

— Je ne sais pas.

— Alors quoi ?

Émile pensa aux milliers de commentaires, aux colères, aux accusations.

— À les faire parler.


Quelques semaines plus tard, le réseau fut partiellement démantelé.

Les comptes furent suspendus.

Les groupes disparurent.

Certains journaux parlèrent d’une opération organisée depuis l’étranger.

Émile lut les articles un par un.

On y parlait d’agents, d’argent, de propagande.

Il chercha les noms qu’il connaissait.

Alexei Morozov avait disparu.

Nikolai Petrov aussi.

Marta Ivanova.

Daniel K.

Tous supprimés.

Il aurait dû être satisfait.

Un soir, pourtant, en fermant son ordinateur, une notification apparut.

Vous connaissez peut-être : Alexei Morozov.

Émile fixa l’écran.

La photographie avait changé.

Le nom aussi.

Mais sous le nouveau profil, il reconnut le même lac.

Il ouvrit la page.

Une seule publication.

« Il faut écouter avant de juger. »

Émile ne bougea pas.

Puis il regarda la liste des amis.

Il y en avait vingt-sept.

Parmi eux, plusieurs anciens comptes qu’il croyait supprimés.

Il sentit quelque chose lui serrer la poitrine.

Pas de peur.

Pas exactement.

Il rapprocha la souris du bouton Signaler.

Puis il s’arrêta.

Dans les commentaires, quelqu’un venait d’écrire :

« Vous êtes encore là ? »

Une seconde réponse apparut.

« Toujours. »

Émile regarda l’écran jusqu’à ce que le jour commence à blanchir les vitres de l’immeuble.

Il ne savait plus lequel des deux commentaires avait été écrit par un homme.

Et lequel avait été écrit pour lui.

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Nouvelle — Les Deux Vérités

8 Novembre 2016 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En novembre 2016, la pluie ne cessait presque jamais sur Bellwood.

Dans les bureaux de Vektor, au vingt-deuxième étage, les fenêtres restaient allumées toute la nuit. Les écrans aussi.

Adrien avait vingt-six ans et un badge gris.

Sur son écran, quatre colonnes défilaient.

Âge.

Revenus.

Centres d’intérêt.

Peurs.

Il fit glisser une ligne avec la souris.

MARTIN ELLIS — 47 ans — propriétaire — peur du déclassement.

Une autre.

LUCAS REED — 31 ans — locataire — frustration fiscale.

Puis une troisième.

HELEN MOORE — 63 ans — retraitée — peur du chaos.

À côté de chaque nom, un curseur indiquait une émotion dominante.

Colère.

Peur.

Méfiance.

Espoir.

Adrien s’arrêta sur une fiche.

— On appelle ça comment ? demanda-t-il.

Maya, sa responsable, ne leva pas les yeux.

— Quoi ?

— La colonne « peur ».

— Un indicateur.

— Et les gens ?

Elle continua de taper.

— Des profils.

Adrien sourit.

— C’est plus propre.

Maya lui tendit un café.

— C’est justement le but.

À dix heures, une nouvelle consigne arriva.

Le candidat devait parler de sécurité.

Pas de la même manière à tout le monde.

Adrien ouvrit les segments.

Pour ceux qui avaient peur de la criminalité, le message montrait une rue sombre et une porte verrouillée.

NOUS NE LAISSERONS PAS VOTRE QUARTIER DEVENIR MÉCONNAISSABLE.

Pour ceux qui craignaient les impôts, le même candidat apparaissait devant une usine.

VOTRE TRAVAIL NE DOIT PAS SERVIR À PAYER LES ERREURS DES AUTRES.

Pour les jeunes diplômés, le décor changeait encore.

VOTRE AVENIR NE PEUT PAS ÊTRE SACRIFIÉ.

Même visage.

Même voix.

Même candidat.

Trois phrases.

Adrien lança les campagnes.

Les publicités commencèrent à partir.

Une à une.

Puis par centaines.

Puis par milliers.

Sur les écrans de Vektor, des points s'allumaient sur une carte.

Chaque point était une personne.

Un clic.

Une émotion.

Un message.

Un autre clic.

Une autre émotion.

— Combien de versions ? demanda Adrien.

— Deux cent quarante-sept.

— Pour une seule campagne ?

Maya haussa les épaules.

— Pour une seule journée.

Il regarda les fenêtres.

En bas, Bellwood brillait sous la pluie.

Des voitures avançaient lentement.

Des appartements s’allumaient.

Des gens mangeaient.

Des gens regardaient leur téléphone.

Des gens voteraient bientôt.

Adrien retourna à son écran.

Un graphique venait de monter.

PEUR : +18 %.

— Ça marche, dit Maya.

Il ne demanda pas ce que signifiait « marcher ».


Deux jours plus tard, Adrien reçut une mission plus précise.

Trouver les électeurs hésitants.

Pas ceux qui avaient changé d’avis.

Ceux qui avaient besoin d'une raison pour ne pas changer.

Il ouvrit une base de données.

Les catégories apparurent.

Méfiants.

Déçus.

Hostiles aux médias.

Sensibles aux témoignages.

Recherche de confirmation.

Il s’arrêta sur la dernière.

Maya passa derrière lui.

— Ceux-là sont faciles.

— Pourquoi ?

— Ils ne cherchent pas une information.

Elle posa son doigt sur l’écran.

— Ils cherchent quelqu’un qui leur dit qu’ils avaient raison.

Adrien regarda les profils.

— Et s’ils se trompent ?

Maya reprit son café.

— Alors donne-leur quelque chose qui ressemble à une preuve.

Elle partit.

Adrien resta seul.

Il écrivit une phrase.

VOUS AVEZ RAISON DE VOUS MÉFIER.

Puis il en écrivit une autre.

VOUS N’ÊTES PAS SEUL À LE PENSER.

Il lança le test.

Le taux de réaction monta.


Le lendemain soir, il rentra plus tôt.

Son immeuble était calme.

Au quatrième étage vivait Samuel, un mécanicien qui lui parlait souvent dans l’ascenseur.

Au cinquième, Clara, une enseignante.

Adrien les connaissait à peine.

Ce soir-là, il les trouva tous les deux dans le hall.

Samuel regardait son téléphone.

— Tu as vu ça ? demanda-t-il.

Il lui montra une vidéo.

On y voyait une foule devant une usine.

Une voix disait que le pays était abandonné par ceux qui le dirigeaient.

— Ça devient n’importe quoi, dit Samuel.

Adrien regarda la vidéo.

— Tu vas voter pour qui ?

Samuel sourit.

— Tu plaisantes ?

Puis Clara descendit l’escalier.

— Vous avez vu le débat ?

Samuel lui tendit son téléphone.

— Regarde.

Clara secoua la tête.

— Non. J’ai vu l’autre vidéo.

— Quelle autre vidéo ?

Elle sortit son téléphone.

Adrien regarda.

Même candidat.

Même costume.

Même logo.

Mais la vidéo montrait une classe d’enfants, une infirmière et un jeune homme diplômé.

La voix disait :

NOUS POUVONS ENCORE CONSTRUIRE UN PAYS QUI NE LAISSE PERSONNE DERRIÈRE LUI.

Samuel éclata de rire.

— C’est quoi, ça ?

Clara fronça les sourcils.

— La campagne.

— Ce n’est pas la campagne.

— Si.

Samuel lui montra son écran.

— Moi, j’ai ça.

Clara regarda.

— Et moi, j’ai ça.

Ils se regardèrent.

Adrien ne disait rien.

— Attends, dit Clara. Pourquoi je n’ai jamais vu ton truc ?

— Pourquoi je n’ai jamais vu le tien ?

Adrien sentit son téléphone vibrer dans sa poche.

Une notification de Vektor.

SEGMENTATION VALIDÉE.

Samuel regarda Adrien.

— Toi, tu travailles dans la pub, non ?

— Communication.

— Tu sais pourquoi on ne voit pas les mêmes choses ?

Adrien regarda leurs deux écrans.

— Les plateformes choisissent.

Samuel haussa les épaules.

— Alors elles savent mieux que nous ce qu’on veut voir.

Clara répondit :

— Ou elles savent ce qu’elles veulent nous faire voir.

Personne ne parla.

Dans la rue, une voiture passa dans une flaque.

Adrien leva les yeux vers les fenêtres de l’immeuble.

Derrière certaines vitres, des écrans bleus éclairaient les visages.

Des dizaines de téléphones.

Des dizaines de campagnes.

Des dizaines de versions du même pays.


À vingt-trois heures, Adrien retourna chez Vektor.

Il ouvrit son poste.

Une nouvelle série de messages l’attendait.

MARTIN ELLIS : RENFORCER MENACE ÉCONOMIQUE.

LUCAS REED : RENFORCER COLÈRE SOCIALE.

HELEN MOORE : RENFORCER PEUR DU CHAOS.

Il resta immobile.

Puis il ouvrit son propre profil.

Il y avait son nom.

Son âge.

Son adresse.

Ses recherches.

Ses habitudes.

Et, sous son nom, une ligne qu’il n’avait jamais vue.

PROFIL : CYNISME ÉLEVÉ.

Adrien eut un petit rire.

Il regarda l’écran.

Puis il ouvrit la publicité destinée aux personnes comme lui.

Un homme était assis seul devant un ordinateur.

La pièce était sombre.

La voix disait :

VOUS SAVEZ QUE PERSONNE NE VOUS DIT TOUTE LA VÉRITÉ.

Adrien ne bougea pas.

La vidéo continua.

VOUS ÊTES PLUS LUCIDE QUE LES AUTRES.

Il regarda le curseur.

Puis la phrase suivante apparut.

FAITES-VOUS CONFIANCE.

Adrien ferma la vidéo.

Pour la première fois depuis qu’il travaillait chez Vektor, il ne sut pas si le message avait été écrit pour lui.

Ou par lui.

À minuit, la campagne passa en phase finale.

Les écrans de la ville continuèrent de s’allumer.

Dans l’appartement du quatrième, Samuel regardait un pays en danger.

Au cinquième, Clara regardait un pays à sauver.

Et au vingt-deuxième étage, Adrien regardait les deux.

Sur son écran, une dernière statistique apparut :

RÉALITÉ PERÇUE : 73 %

Il attendit.

Le chiffre ne bougea pas.

Puis une nouvelle ligne apparut dessous.

RÉALITÉ COMMUNE : DONNÉE INDISPONIBLE.

 

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Nouvelle — Le Visage Neuf

4 Octobre 2016 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

Au lycée Saint-Roch, personne ne remarquait Éva.

Elle arrivait à huit heures moins dix, s’asseyait au troisième rang et sortait ses cahiers avant la sonnerie.

Elle avait une amie, Lina.

Elles mangeaient ensemble, échangeaient leurs devoirs, se racontaient des choses qui n’intéressaient personne d’autre.

Un mercredi de janvier, Lina prit une photographie d’Éva dans la cour.

— Regarde.

Éva regarda l’écran.

Elle portait un manteau gris, les cheveux attachés et aucun maquillage.

— Supprime-la.

— Pourquoi ?

— J’ai une tête horrible.

Lina rit.

Elle la publia quand même.

Trois personnes mirent « J’aime ».

Puis plus rien.

Le soir, Éva ouvrit la photographie.

Elle regarda les trois petits cœurs.

Puis la page de Manon, une fille de leur classe.

Deux mille abonnés.

Des photographies prises dans des cafés, devant des miroirs, dans des chambres éclairées par des guirlandes.

Éva s’arrêta sur une photo.

Manon regardait l’objectif comme si elle connaissait exactement la personne derrière.

Éva posa son téléphone.

Puis le reprit.


Le samedi suivant, elle coupa ses cheveux.

Pas beaucoup.

Juste assez pour que Lina le remarque.

— Ça te va bien.

Éva attendit.

— Vraiment ?

— Oui.

Le lundi, elle mit un jean qu’elle n’aurait jamais porté au lycée et emprunta le rouge à lèvres de sa sœur.

À midi, un garçon lui demanda :

— T’as changé quelque chose ?

Éva toucha ses cheveux.

— Non.

— Si.

Il partit avant qu’elle puisse répondre.

Le soir, elle publia une photo.

Douze « J’aime ».

Puis trente.

Puis cinquante.

Elle resta assise sur son lit, le téléphone dans la main.

Lina lui écrivit :

Tu deviens bizarre.

Éva répondit :

Pourquoi ?

La réponse tarda.

Je sais pas. T’es différente.

Éva regarda sa photo.

Elle ne la trouva plus horrible.


En février, elle créa un nouveau compte.

Pas de nom de famille.

Pas de photographie avec Lina.

Une image prise dans une cabine d’essayage.

Lumière blanche.

Cheveux détachés.

Regard fixe.

Elle choisit le nom Eva Noire.

Le premier soir, dix personnes s’abonnèrent.

Le troisième jour, cent vingt.

Elle commença à recevoir des messages.

T’es magnifique.

Tu habites où ?

On t’a jamais vue au lycée.

Elle ne corrigeait pas.

Le lendemain, elle entra dans la classe avec des lunettes noires.

À la pause, deux filles vinrent vers elle.

— C’est toi, Eva Noire ?

Éva sourit.

— Peut-être.

Elles rirent.

— Viens avec nous ce soir.

Lina regardait depuis l’autre côté de la cour.

Le soir, elle écrivit :

Tu m’avais dit que tu détestais les soirées.

Éva tapa :

J’ai changé.

Elle effaça.

Puis :

J’avais envie d’essayer.

Elle envoya.


Le nouveau groupe se retrouvait chaque vendredi dans un appartement du centre-ville.

Musique forte.

Téléphones posés sur les tables.

Photographies prises sans prévenir.

Éva comprit rapidement ce qui faisait rire les autres.

Elle parla plus fort.

Elle interrompit les conversations.

Elle inventa des histoires.

Une fois, elle raconta qu’elle avait quitté un garçon parce qu’il était « trop prévisible ».

Tout le monde rit.

Elle aussi.

Personne ne demanda qui était le garçon.

Le vendredi suivant, elle recommença.

Un soir, elle rentra à deux heures du matin.

Sa mère l’attendait dans la cuisine.

— Tu étais où ?

— Chez Manon.

— Je croyais que tu étais avec Lina.

Éva posa son sac.

— Plus maintenant.

Sa mère la regarda.

— Vous vous êtes disputées ?

— Non.

Elle monta.

Dans sa chambre, elle ouvrit son ancien compte.

Il y avait encore les photographies avec Lina.

Deux adolescentes sur un banc.

Deux cafés.

Une fête d’anniversaire.

Éva regarda la dernière.

Puis elle la supprima.


Lina l’attendait devant le lycée le lendemain.

— Pourquoi tu m’évites ?

— Je ne t’évite pas.

— Tu ne réponds plus.

— J’ai beaucoup de choses.

— Depuis quand ?

Éva regarda autour d’elle.

Quelques élèves passaient.

Manon était à quelques mètres.

— Tu veux vraiment savoir ?

— Oui.

— J’ai changé.

Lina resta silencieuse.

— Et moi ?

Éva haussa les épaules.

— Toi, tu n’as pas changé.

Lina baissa les yeux.

— D’accord.

Elle partit.

Manon arriva.

— Ça va ?

Éva sourit.

— Très bien.


En mars, son nouveau compte dépassa dix mille abonnés.

Elle ne connaissait presque aucun d’eux.

Pourtant, elle savait ce qu’ils attendaient.

Une photo dans une voiture.

Une robe noire.

Un sourire.

Une phrase courte.

Une dispute racontée sans donner de nom.

Elle publiait.

Les réactions arrivaient.

Elle supprimait ce qui fonctionnait moins.

Un dimanche, elle posta une photographie sans maquillage.

Deux heures plus tard, vingt commentaires.

Elle la supprima.

Le soir, elle publia une autre photo.

Lumière basse.

Rouge à lèvres.

Regard détourné.

Mille trois cents « J’aime ».

Elle resta devant l’écran.

Sa sœur entra.

— C’est toi ?

Éva sourit.

— Oui.

Sa sœur regarda la photographie.

Puis Éva.

— Je ne te reconnais pas.

— C’est pourtant moi.

— Justement.

Elle repartit.


Au printemps, les professeurs commencèrent à l’appeler par son nouveau prénom.

Eva Noire.

Même ceux qui connaissaient son vrai nom.

Un garçon demanda :

— Pourquoi tu ne mets jamais de photos avec ta famille ?

Éva répondit :

— Parce que ma famille ne regarde pas mon compte.

Il ne répondit pas.

Elle savait que certaines images n’étaient pas faites pour être montrées.


Un vendredi, le groupe organisa une fête.

Éva arriva la dernière.

Tout le monde se tourna vers elle.

Elle portait une veste blanche, des bottes noires et ses cheveux étaient attachés autrement.

— Waouh.

Quelqu’un prit une photo.

Puis une autre.

— Regarde ici.

Elle regarda.

Le flash éclata.

Dans la photo, elle semblait parfaitement sûre d’elle.

La publication obtint trois mille réactions en une heure.

Éva reçut vingt nouveaux messages.

Puis une notification plus ancienne.

Lina a commenté votre photo.

Éva ouvrit.

Tu as l’air heureuse.

Elle resta devant la phrase.

Elle commença à écrire.

Je le suis.

Elle effaça.

Merci.

Elle effaça encore.

Elle ne répondit pas.


Quelques semaines plus tard, Éva rentra chez elle après les cours.

Sa mère regardait une ancienne vidéo sur l’ordinateur.

On y voyait Éva à treize ans.

Elle chantait faux dans le salon.

Lina était derrière la caméra.

Éva éclata de rire.

Sa mère aussi.

Puis la vidéo s’arrêta.

— Tu étais différente, dit sa mère.

Éva regarda l’écran noir.

— J’étais plus jeune.

— Non.

Sa mère hésita.

— C’est autre chose.

Éva prit son téléphone.

Une nouvelle notification venait d’arriver.

18 000 nouveaux abonnés.

Elle sourit malgré elle.

Sa mère regarda le téléphone.

— Tu connais tous ces gens ?

Éva secoua la tête.

— Non.

— Alors pourquoi tu leur montres autant de choses ?

Éva ne répondit pas.

Elle ouvrit son compte.

Une nouvelle photo était prête.

Elle se regarda dans l’aperçu.

Pendant une seconde, elle ne sut pas si elle aimait le visage qu’elle voyait.

Elle publia quand même.

Les premiers cœurs apparurent.

Un.

Puis dix.

Puis cent.

Éva posa le téléphone sur la table.

Dans la vitre de la fenêtre, son reflet lui faisait face.

Elle resta là quelques secondes.

Puis elle leva la main vers son visage.

Comme pour vérifier qu’il était toujours là.

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La gent féminine a-t-elle une part de responsabilité dans la prolifération du terrorisme ?

19 Juin 2016 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #essais

Chaque attaque terroriste correspond à un échec. Qui en est vraiment responsable ?

Politique de l'autruche, défaillance sécuritaire, erreurs tactiques et stratégiques, prolifération extrémiste et autres gros titres qui font la une des journaux : c'est ce que disent les experts, ces stars de dernière minute, véritables profiteurs de crise. Pire encore, ils sucent avec avidité le sang des victimes qui coule encore. Et oui, quand le vin est tiré, il faut le boire. À qui profite le terrorisme ? L'assiette au beurre revient en partie à ces mages, ces grands clercs autoproclamés qui surgissent par monts et par vaux. Ça se bouscule au portillon aux heures de grande écoute. Chacun veut mettre son grain de sel dans des plateaux télévisés douteux, un passage obligatoire pour se construire un réservoir électoral. Ils se prennent pour le messie et profèrent des laïus monotones et discordants. Leurs analyses décontextualisées et peu plausibles doivent être prises pour parole d'évangile par le peuple. Ils veulent rouler l'opinion publique dans la farine afin de redorer leur blason et d'avancer leurs pions sur l'échiquier politique. Ils mettent, sans scrupule, le nez dans les affaires de la grande muette alors que dans la logique des choses, à chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

Certes, le terrorisme n'est pas un vain mot. Il y a de quoi se faire du mouron. Les cellules terroristes sont comme les cellules tumorales : elles faisaient autrefois partie de notre corps, avant de se métamorphoser en une véritable menace. La nation musulmane est plus divisée que jamais. Les guerres intestines entre les principales branches musulmanes ne font qu'exacerber le clivage. Les terroristes ont choisi le vandalisme comme devise : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »

L'écrasante majorité des intervenants sur le sujet du terrorisme opte pour l'alternative sécuritaire musclée qui s'avère, au ras des pâquerettes, un remède de bonne femme. Mettons en lumière les vraies raisons du terrorisme. Personnellement, j'estime que la responsabilité de la prolifération de ce fléau doit être, en partie, adossée à la gent féminine, qui a montré d'énormes signes de faiblesse face au barbarisme. En fait, le fardeau doit être épaulé par les parents, notamment la mère. L'amour maternel est, par définition, inconditionnel. La mère est l'être le plus proche de son enfant. Tel un avocat partial, elle défend, tout le temps et en toutes circonstances, la prunelle de ses yeux. La mère ne délaisse pas son fils, quelles que soient ses erreurs. Lorsqu'un délinquant est rejeté par la société, il ne lui reste qu'un dernier refuge : les bras de sa mère bien-aimée. Par instinct, elle lui vient toujours en aide et le soutient jusqu'au bout. Les femmes, selon Freud, sont du côté d'Éros et non pas du côté de Thanatos. Elles ont établi la base de la civilisation grâce aux exigences de leur amour. Elles ne sont pas seulement porteuses de la continuité humaine, mais elles soutiennent aussi les intérêts de la famille. La « Déesse Mère », qui incarne l'affection et la générosité, est censée donner l'exemple à son petit en lui transmettant la douceur, la pitié et l'empathie, des valeurs dont le terroriste est foncièrement démuni. Où est passée cette tendre mère qui doit normalement anticiper les besoins de son enfant, notamment le besoin de s'exprimer ? Ne doit-elle pas être à l'écoute de son enfant, à l'affût de son moindre pas ? Une mère n'est-elle pas une source de bonheur si importante qu'un enfant ne peut en aucun cas s'en passer plus d'une journée ? La mère a pour mission d'attendrir le cœur de son fils, de l'irriguer de philanthropie et d'humanisme. Elle doit continuellement lui inculquer l'amour d'autrui, alors qu'il reste un enfant, quel que soit son âge, jusqu'au décès de sa mère. Le terroriste a une personnalité macabre et sanguinaire. Une fois le cerveau lavé, son cœur coriace se remplit de haine et de rancune. Jour après jour, à l'insu de sa mère qui échoue clairement dans sa mission d'éducatrice, le terroriste se renferme sur lui-même et nourrit à petit feu sa soif de sang jusqu'au point de non-retour. Entre-temps, sa mère est absente. Elle s'avère incapable d'adoucir son cœur de pierre. À un certain moment, elle ne contrôle plus la situation, qui dégénère. L'enfant qu'elle a fabriqué de toutes pièces devient méconnaissable après avoir coupé le lien émotionnel qui l'attachait à sa mère. Il rompt unilatéralement le contrat moral qui l'unit à sa déesse et piétine tous ses enseignements.

Manquant d'intuition, la mère, qui ne voit pas venir la catastrophe, excelle dans l'art de rejeter la faute sur les autres. Lorsqu'elle se rend compte de la radicalisation de son fils, elle reste dans le déni et prétend que son fils était un ange alors qu'il était un intégriste en préparation. Elle accuse sévèrement le tentaculaire réseau de recrutement des djihadistes. Aucune mère n'ose avouer qu'elle a failli à sa mission. Aucune mère n'admet que son fils a appris la violence dans ses bras et qu'il s'est initié à l'agressivité sous ses yeux. Lorsqu'elle décide de ne pas faire la moindre concession pour sauver son foyer, lorsqu'elle multiplie les scènes de ménage avec son époux, elle ignore l'impact psychologique énorme de ces disputes sur son enfant. Le déséquilibre familial est l'ingrédient principal de la fabrication d'un extrémiste. C'est de ses parents que l'apprenti terroriste apprend ses premières leçons. L'agressivité se développe également lorsque la mère réprime énergiquement les désirs de son fils et s'oppose impitoyablement à ses volontés sans donner d'explications. Bref, lorsqu'un homme perd le fil qui le lie à sa mère, il perd le nord. Déboussolé, il devient une menace sérieuse pour la société, quelle qu'en soit l'appellation : infraction de droit commun, trouble à l'ordre public, délits commis en bande organisée… Le terrorisme n'est qu'une des manifestations d'un sombre précipice qui engloutit une jeunesse fortement imprégnée d'idéaux venimeux, sournois et vicieux. Lorsqu'un jeune intègre un réseau terroriste, une bombe à retardement est déclenchée. Tôt ou tard, cette bombe finira par exploser. Il suffit d'attendre que le venin fasse son effet. Un malheur s'abattra sur des civils innocents, sans alerte préalable.

Une attaque terroriste est généralement perpétrée par un commando d'individus de sexe masculin. Rares sont les incidents qui impliquent le sexe féminin. La testostérone, l'hormone de l'agressivité, est plus présente chez l'homme que chez la femme. Lorsqu'il s'injecte de la drogue, l'agressivité du terroriste décuple, ce qui lui procure un sentiment de force sans commune mesure. Le psychotrope lui donne l'impression d'être tout-puissant, d'être le roi du monde. Le médecin perçoit la mort d'un patient comme un échec. La radicalisation d'un jeune est aussi un échec de la société. Un homme est censé connaître les bras d'une femme avant de mourir. Avant tout, le jeune est un cœur à prendre. S'il choisit d'être un candidat aux attaques-suicides, c'est parce qu'aucune fille ne lui a appris à aimer la vie sans devoir y trouver un sens. Aucune belle n'est parvenue à posséder son cœur, ne lui a donné d'ailes, ne lui a fait vivre un conte de fées, d'où sa part de responsabilité. La belle doit dompter le monstre, tempérer ses ardeurs, l'aimer tel qu'il est, afin qu'il trouve son compte dans les codes de la société et non dans les promesses du terrorisme, des promesses qui ne seront jamais tenues. Si l'ascenseur social est en panne, il faut prendre les escaliers. En les montant à deux, on met plus de temps, mais on finit toujours par arriver. La vie est faite de hauts et de bas. Un jeune est susceptible de traverser un épisode dépressif au cours de sa vie. Il peut se décourager, se replier sur lui-même et vivre un mal-être profond. Il est tout à fait possible de rebondir après un passage à vide grâce à l'aide d'une fille. Une fille peut guérir un chagrin d'amour. Elle a la capacité de faire sortir quelqu'un de sa mauvaise passe, d'arrêter net un futur monstre et de le remettre sur le droit chemin. En se faufilant entre les fissures d'un cœur brisé, elle peut guérir les maux par des mots. Ainsi, les morceaux sont recollés et la structure psychologique d'un jeune en détresse est renforcée avant qu'elle ne s'effondre.

Un adolescent négligé par mégarde par ses parents ne doit pas échapper à la vigilance des filles de son âge. Une seule attention suffit à lui donner confiance en lui et à lui faire comprendre que le monde a encore besoin de lui, qu'il est trop tôt pour partir, qu'il y a tant de vie à découvrir et tant de bonheur à venir.

Entre une mère bienveillante et une bien-aimée attentionnée, un jeune homme peut s'épanouir et adopter des positions modérées sans recourir à la violence. Ainsi, la société échappe à l'horreur des attentats terroristes.

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Nouvelle — La Fabrique de la Colère

11 Avril 2016 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

En mars 2017, Simon écrivait pour Le Signal, un site d’information installé au sixième étage d’un immeuble sans enseigne.

Il n’avait jamais rêvé d’être journaliste.

Il voulait écrire.

La nuance avait disparu depuis longtemps.

Chaque matin, une réunion durait douze minutes.

À l’écran, les chiffres de la veille.

Lecteurs.

Partages.

Temps passé.

Commentaires.

Puis une colonne que Simon regardait de plus en plus souvent :

TAUX DE COLÈRE.

Ce mardi-là, son rédacteur en chef posa une tasse de café devant lui.

— Il nous faut quelque chose avant midi.

— Sur quoi ?

— N’importe quoi.

Simon ouvrit les dépêches.

Une information locale parlait d’un projet de fermeture d’une piscine municipale.

Il écrivit un titre :

La ville sacrifie sa piscine pour économiser quelques milliers d’euros.

L’article était banal.

Il expliquait que la piscine devait fermer trois semaines pour travaux.

Simon le relut.

Puis il changea le titre.

Ils veulent vous priver de votre piscine.

Il ajouta une photographie d’enfants devant le bassin.

À midi, l’article avait dépassé cent mille lecteurs.

À quinze heures, les commentaires ne parlaient presque plus de travaux.

Ils parlaient de trahison.

De mépris.

De responsables « incapables ».

Le rédacteur en chef entra dans son bureau.

— Tu vois ?

Simon regarda l’écran.

— Quoi ?

— La colère.


Le vendredi, Simon reçut une prime.

Elle n’était pas énorme.

Mais elle représentait presque la moitié de son salaire hebdomadaire.

— Pour le papier sur la piscine, dit son chef.

Simon prit l’enveloppe.

— Je n’ai rien inventé.

— Je sais.

Son chef sourit.

— Tu as simplement compris comment les gens lisent.

Simon rangea l’argent dans son portefeuille.

Le soir, il acheta une bouteille de vin qu’il n’aurait normalement pas achetée.

Le lendemain, il vérifia les statistiques avant même de regarder ses messages.

Le chiffre avait monté.

Il sourit.


Un mois plus tard, Simon ne choisissait plus les sujets.

Il choisissait les réactions.

Une hausse des prix devenait :

ON VOUS FAIT PAYER L’ADDITION.

Une erreur administrative :

ILS SE MOQUENT DE VOUS.

Une décision scolaire :

VOICI CE QU’ON CACHE AUX PARENTS.

Il apprit à laisser une phrase incomplète.

À poser une question sans réponse.

À terminer un titre par trois points.

À mettre une photographie avant de vérifier ce qu’elle représentait.

Les articles les plus calmes mouraient en quelques heures.

Les autres vivaient pendant plusieurs jours.

Ils entraient dans les conversations.

Dans les bureaux.

Dans les familles.

Parfois dans les disputes.

Un soir, une collègue lui dit :

— Tu n’as pas l’impression qu’on rend les gens fous ?

Simon continua de taper.

— Ils l’étaient avant nous.

Elle le regarda.

— Tu le crois vraiment ?

Il ne répondit pas.


En juin, son chef lui envoya un message à 23 h 48.

Il nous faut quelque chose de gros pour demain.

Simon répondit :

Quel genre ?

Quelque chose qui fasse exploser les réseaux.

Le lendemain matin, il trouva une petite dépêche.

Une école avait retiré temporairement une affiche jugée inappropriée par plusieurs parents.

Simon téléphona à personne.

Il ne demanda aucun document.

Il écrivit :

Une école impose sa loi aux parents : ce qu’on interdit désormais à vos enfants.

Il ajouta :

Selon plusieurs témoignages…

Il n’y avait aucun témoignage.

Il le savait.

Mais la formule ressemblait à une prudence.

À neuf heures, il publia.

À dix heures, les premiers commentaires apparurent.

À onze heures, la mairie recevait des appels.

À midi, le nom de l’école circulait partout.

À quatorze heures, un groupe de parents se rassembla devant le bâtiment.

Simon regardait les images en direct depuis son écran.

Son chef entra.

— Combien ?

— Deux cent mille.

— Et ça monte.

Simon sourit.

Puis il vit une femme devant l’école.

Elle tenait son téléphone d’une main.

De l’autre, elle criait quelque chose à un homme qui essayait de fermer la grille.

Simon agrandit l’image.

Il connaissait cet homme.

C’était le directeur.

Il l’avait interviewé trois mois auparavant.

Il avait alors parlé de ses élèves avec une douceur presque embarrassante.

Simon diminua la vidéo.

— Ça va trop loin, dit-il.

Son chef le regarda.

— Trop loin pour quoi ?

Simon ne répondit pas.


Le soir, il rentra chez lui.

Sa fille de huit ans regardait la télévision.

Une émission parlait de la manifestation.

— Papa ?

— Oui ?

— C’est ton journal ?

Simon s’arrêta.

— Pourquoi ?

— Maman a dit que c’était toi qui avais écrit l’article.

Il regarda l’écran.

Une photographie de l’école apparaissait.

Sous l’image :

LA COLÈRE DES PARENTS.

Sa fille demanda :

— Ils ont vraiment fait ça ?

Simon ouvrit la bouche.

Il allait répondre.

Il s’arrêta.

— Je ne sais pas.

Elle continua de regarder la télévision.


Trois jours plus tard, l’école publia un communiqué.

L’affiche avait été retirée parce qu’un mur devait être repeint.

Personne n’avait interdit quoi que ce soit aux enfants.

Le journal publia une correction.

En petits caractères.

Simon ne la rédigea pas.

Il avait déjà reçu un nouveau sujet.

Son chef lui tendit une feuille.

— Cette fois, on tient quelque chose.

C’était une rumeur.

Un conseiller municipal aurait utilisé une voiture de service pour un déplacement personnel.

Aucune preuve.

Un témoin disait avoir vu une voiture ressemblante.

Simon regarda son chef.

— On n’a rien.

— On aura quelque chose après publication.

— Et si c’est faux ?

Son chef posa la main sur son épaule.

— Si c’est faux, ça fera quand même parler.

Simon prit la feuille.


L’article fut publié à 18 h 07.

LE CONSEILLER QUI UTILISE L’ARGENT PUBLIC POUR SES AFFAIRES PERSONNELLES.

Cette fois, la machine explosa.

Les lecteurs partagèrent.

Les chaînes locales reprirent le titre.

Le conseiller reçut des menaces.

À vingt-deux heures, il annonça qu’il démissionnait temporairement.

Simon regardait les chiffres.

Un million.

Puis un million deux.

Puis un million cinq.

Son chef lui envoya un message :

Record absolu.

Simon posa son téléphone.

Il alla dans la cuisine.

Sa femme était là.

— Tu as vu ce qu’ils disent du conseiller ?

— Oui.

— C’est vrai ?

Simon ouvrit le réfrigérateur.

— Je ne sais pas.

— Mais tu as écrit que c’était vrai.

Il resta face aux étagères.

— C’est compliqué.

Sa femme le regarda longtemps.

— Non.

Elle prit son verre.

— Ça ne l’est pas.


Le lendemain matin, un document arriva à la rédaction.

Le conseiller n’avait pas utilisé la voiture.

Le véhicule appartenait à une entreprise privée.

Le témoin s’était trompé.

L’article était faux.

Simon le savait maintenant avec certitude.

Son chef entra dans son bureau.

— Fais la correction.

Simon regarda le titre de la veille.

Le compteur affichait encore des milliers de nouveaux lecteurs.

— Et les menaces ?

— Quoi, les menaces ?

— Il reçoit des menaces.

Son chef haussa les épaules.

— Ça passera.

Simon fixa l’écran.

Il ouvrit la correction.

Il écrivit :

Contrairement à ce que nous affirmions hier…

Il s’arrêta.

Puis il supprima la phrase.

Il écrivit :

Des éléments nouveaux nous conduisent à préciser…

Son chef sourit.

— Voilà.

Simon publia.

La correction obtint deux cent trente-six clics.

L’article mensonger en avait obtenu un million cinq.


À midi, Simon descendit acheter un café.

Devant l’immeuble, une foule s’était formée.

Un homme criait devant les journalistes.

C’était le conseiller.

Il avait le visage fermé.

À côté de lui se tenait sa fille.

Simon la reconnut.

Elle avait les yeux rouges.

Un journaliste demanda :

— Vous regrettez votre démission ?

L’homme ne répondit pas.

Sa fille regarda autour d’elle.

Puis son regard croisa celui de Simon.

Elle ne le connaissait pas.

Pourtant, pendant une seconde, Simon eut l’impression qu’elle savait.

Il baissa les yeux.

Dans sa poche, son téléphone vibra.

Une notification du journal :

Nouveau sujet proposé : scandale dans un lycée.

Il ouvrit le message.

Une photographie accompagnait le titre.

Un garçon devant une grille.

Un visage inquiet.

Et déjà, sous l’image, une phrase :

Que nous cache-t-on encore ?

Simon regarda la photographie.

Puis la foule.

Puis son téléphone.

Son pouce resta suspendu au-dessus de l’écran.

À 12 h 03, il appuya.

L’article venait de partir.

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Le dernier de Mohicans : L'extermination d'un peuple.

8 Avril 2016 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #essais

Le lien de la vidéo :

https://www.youtube.com/watch?v=93wGaGFUnTs&feature=share

Cette vidéo me fascine. Elle donne libre cours à mon imagination, qui se perd dans un tourbillon de questions. Qui détient vraiment la vérité ? Qui a tort ? Qui a raison ? À qui appartiennent ces terres ? Outre la prestation acoustique impeccable, à laquelle on ne peut rien reprocher, l'image est ici très expressive. On peut voir, d'un côté, un Indien titulaire d'un droit ancestral et, de l'autre, des Blancs qui ont confisqué de force les terres de ses ancêtres. Tout le monde connaît la Conquête de l'Ouest, cette guerre aux feux mal éteints. Avides de richesses, les conquistadors ont débarqué sur les rives du Nouveau Monde, en quête d'une « Terre promise » où coulent le lait et le miel. Ils n'ont pas trouvé l'Eldorado, mais ils ont arraché aux Incas et aux Chibchas des monceaux d'or : ce furent cinq siècles de massacres, d'exploitation et de déni, durant lesquels les autochtones ont été dépossédés de tout — de leurs terres, de leurs cultures et de leurs langues, qu'il leur fut presque interdit de parler. Ces peuples du soleil, qui aimaient la vie et la paix, s'inspiraient de la « Pachamama » pour jouer des airs rythmiquement complexes, mais d'une beauté à couper le souffle.

Dans cette scène, on voit le très talentueux interprète de musique amérindienne Alexandro Querevalú. Né à Lima, au Pérou, et émigré en Pologne à dix-huit ans, il perpétue fidèlement la tradition de ses ancêtres. Vêtu du costume des tribus amérindiennes, flûte à la main, il interprète un air émouvant de la musique indigène d'Amérique du Sud. Le spectacle est grandiose. Plein de vie, le jeune musicien dégage beaucoup d'émotion dans son interprétation. Le titre annonce la couleur : « The Last of the Mohicans » est un morceau qui transperce l'âme. C'est aussi une autre façon de plaider la cause indienne que le mouvement « Red Power ».

Il y a un peu plus d'un siècle, le général Sheridan a pris la tête des guerres indiennes. Sa formule apocryphe, « Un bon Indien est un Indien mort », reflétait l'état d'esprit dominant chez les Américains de l'époque, qui avaient renoncé à civiliser ou à assimiler les Indiens et avaient plutôt décidé de les exterminer. Les gouvernements américains ont signé plus de quatre cents traités avec les Amérindiens et les ont tous violés. Ils leur ont extorqué leurs territoires : lorsque les autochtones se soulevaient et refusaient d'être évacués, la guerre était déclarée. Mais face aux armes à feu de la cavalerie américaine, les arcs et les flèches des Indiens ne faisaient pas le poids. Ainsi les Mohicans furent-ils décimés jusqu'au dernier. Le morceau honore ceux qui sont tombés en défendant les terres de leurs ancêtres.

Le musicien nous plonge dans un abîme de mélancolie, nous donne la chair de poule et nous amène à réfléchir aux questions existentielles que pose le droit de propriété. Dès la première écoute de cette flûte, mon âme se fissure en deux. Cet instrument est à lui seul vecteur d'émotions. La musique est aussi belle que douloureuse ; elle a quelque chose de vertigineux. L'auditoire, formé principalement de descendants des colons, est conquis. Comme le mentionne Jonathan Littell dans « Les Bienveillantes » : « Les bourreaux ne parlent pas ; ils n'ont pas de paroles. » Lorsque la musique parle, les anciens sont réduits au silence : ils veulent rompre avec un passé peu glorieux. Pendant que certains dégustent tranquillement une glace pour se rafraîchir, d'autres prennent des photos avec le virtuose ; ils ne le lâchent pas d'une semelle.

D'après Robert Brasillach, « L'histoire est écrite par les vainqueurs. » Les canons américains se sont imposés et le massacre de Wounded Knee a clos le chapitre des « guerres indiennes ». Pouvons-nous imaginer une issue différente ? Le monde d'aujourd'hui pourrait-il se passer des États-Unis, cette nation à la pointe de la technologie qui approvisionne le monde en produits alimentaires, pharmaceutiques, militaires et cinématographiques ? Les citoyens américains d'aujourd'hui veulent même défendre la Terre contre d'éventuels extraterrestres : ils ont lancé une pétition officielle appelant à construire « l'Étoile Noire », une base spatiale inspirée de Star Wars — incarnation absolue de la fantaisie populaire.

Si les autochtones avaient encore la possession de leurs terres, en feraient-ils bon usage ? Quel apport auraient-ils à offrir à notre vie contemporaine ? Des tribus isolées existent bel et bien aujourd'hui, mais personne n'en parle, car elles n'ont aucune valeur aux yeux de la société actuelle. La plupart des premiers colons européens sont morts de faim ; d'autres ont bu de l'eau souillée. La vie ne leur a fait aucun cadeau, et les indigènes ne les ont pas accueillis à bras ouverts. Au cours de l'hiver 1609-1610, surnommé « le temps de la famine », presque tout le monde périt. Ceux qui survécurent s'adonnèrent au cannibalisme. Les survivants travaillèrent d'arrache-pied pour surmonter ces difficultés et parvinrent, en quelques siècles à peine, à bâtir une nation impérialiste.

Revenons à la scène : la foule fait l'aumône à l'artiste. Comme le formule Sidali Kouidri Filali : « Ils te volent ton pain, t'en donnent des miettes, ensuite ils te demandent de les remercier pour leur générosité… Quelle insolence ! » L'artiste se donne du mal pour leur offrir un spectacle de qualité ; implicitement, il se soumet à la domination des conquérants. Cent ans plus tard, les Palestiniens joueront-ils de la musique pour les sionistes ?

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Nouvelle — Le Dernier Rang

14 Mars 2016 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

À quinze ans, Noé connaissait déjà la différence entre jouer et être regardé en train de jouer.

Le jeu s’appelait Frontière Zéro. On y avançait par équipes de cinq, dans des villes détruites où chaque partie durait moins d’une heure. Les joueurs les mieux classés apparaissaient sur un tableau mondial.

Noé regardait ce tableau tous les soirs.

Son père croyait qu’il jouait trop.

Sa mère croyait qu’il se faisait des amis.

Ni l’un ni l’autre n’avait compris.

Un vendredi de septembre, un joueur nommé Kirox entra dans sa partie.

Il avait le rang que Noé n’osait même pas prononcer.

Après trois minutes, Noé fut éliminé.

— T’es nul, écrivit Kirox.

Noé fixa le message.

Puis un second apparut.

— Mais t’as du potentiel.

Il reçut une invitation.

ESCADRON NEXUS — RECRUTEMENT OUVERT.

Il cliqua.


Le serveur de Nexus comptait quarante-deux membres.

Les plus anciens avaient des pseudonymes que Noé connaissait déjà.

Ils parlaient vite.

Ils se moquaient des joueurs moins bien classés.

Ils partageaient des captures d’écran de leurs victoires.

Quand quelqu’un entrait dans le salon vocal, tout le monde se taisait quelques secondes.

Comme si son rang devait parler avant lui.

Noé commença au dernier niveau.

NEXUS — 41e.

Le lendemain : 39e.

Puis 34e.

À chaque progression, quelqu’un écrivait :

Bien joué.

Il faisait des captures d’écran de ces deux mots.

Une nuit, Kirox lui envoya un message privé.

— Tu peux monter vite.

Noé répondit :

— Comment ?

— Arrête de jouer pour gagner.

— Alors je joue pour quoi ?

La réponse arriva après quelques secondes.

— Pour qu’on ait besoin de toi.

Noé relut la phrase.


En novembre, il était douzième.

Il ne descendait plus manger quand sa mère l’appelait.

Il disait :

— Une partie.

Elle attendait.

Puis revenait une heure plus tard.

Un soir, elle entra dans sa chambre.

— Tu viens dîner ?

— Dans dix minutes.

— Tu as dit ça il y a vingt minutes.

— J’ai dit dix.

Elle resta derrière lui.

Sur l’écran, cinq personnages couraient dans un tunnel.

— Tu les connais, ces gens ?

— Oui.

— Dans la vraie vie ?

Noé ne répondit pas.

— Alors tu ne les connais pas.

Il retira son casque.

— Maman, s’il te plaît.

Elle sortit.

Il remit le casque.

Dans le salon vocal, quelqu’un demanda :

— C’était qui ?

— Ma mère.

— Elle te fait chier ?

Noé sourit.

— Un peu.

Les autres rirent.

Il rit aussi.


En décembre, Nexus organisa un tournoi interne.

Les vingt meilleurs joueraient.

Noé était neuvième.

Pour la première fois, son nom apparut sur l’écran principal du serveur.

NOÉ — 9e.

Kirox écrivit :

— Demain, tu passes devant moi.

Noé ne dormit presque pas.

Le tournoi commença à vingt heures.

À vingt heures dix-sept, il commit une erreur.

À vingt heures dix-huit, une autre.

À vingt heures vingt, son équipe perdit.

Dans le salon vocal, personne ne parla.

Puis Kirox demanda :

— Qui l’a laissé entrer ?

Noé regarda l’écran.

Quelqu’un répondit :

— Il avait un bon classement.

— Avait.

Un autre message apparut.

NOÉ : 9e → 27e.

Les autres commencèrent à rire.

— Le prodige.

— Le futur numéro un.

— Le remplaçant du remplaçant.

Noé éteignit son micro.

— Hé, Noé ?

Il ne répondit pas.

— Tu boudes ?

Il quitta le serveur.


Pendant trois jours, il ne se connecta pas.

Le quatrième matin, son classement avait disparu.

MEMBRE RETIRÉ DE NEXUS.

Il relut la notification.

Puis une seconde apparut.

MOTIF : PERFORMANCE INSUFFISANTE.

Il posa le téléphone.

À midi, il le reprit.

À quatorze heures aussi.

À dix-sept heures, il créa un nouveau compte.

Il choisit un autre pseudonyme.

VANTA.

Personne ne devait savoir qui il était.

Il recommença.

Il joua pendant des heures.

Il monta.

12e.

8e.

5e.

3e.

À chaque victoire, une petite fenêtre s’ouvrait :

Félicitations.

Mais il attendait autre chose.

Il voulait retrouver Nexus.


Un soir de janvier, Vanta entra dans une partie classée.

Kirox était là.

Il ne le reconnut pas.

La partie dura trente-huit minutes.

Vanta tua trois joueurs.

Puis quatre.

Puis sept.

À la dernière minute, il resta seul.

Kirox était en face.

— T’es qui ? demanda Kirox.

Vanta ne répondit pas.

Il gagna.

Le classement apparut.

VANTA — 2e MONDIAL.

Le salon explosa.

Des dizaines de messages.

Des invitations.

Des demandes d’amitié.

Puis un message privé de Kirox :

— Nexus veut te parler.

Vanta répondit :

— Je sais.

— Tu veux nous rejoindre ?

Il attendit.

Puis écrivit :

— Oui.


Le soir même, Kirox lui demanda son vrai prénom.

Vanta hésita.

— Noé.

Silence.

Puis :

— C’est toi ?

Noé regarda l’écran.

Kirox avait déjà compris.

Le message suivant apparut.

— Sérieusement ?

Noé ne répondit pas.

— Tu nous as menti.

Il écrivit :

— Vous m’avez exclu.

— Parce que t’étais mauvais.

— Et maintenant ?

Le curseur clignota.

— Maintenant, tu fais peur.

Noé sourit.

Quelques secondes plus tard, il fut ajouté au groupe.

Les mêmes voix.

Les mêmes blagues.

Les mêmes noms.

Mais cette fois, personne ne riait quand il parlait.


En février, Noé était premier.

Son avatar portait une couronne virtuelle.

Il avait plus de trois mille messages non lus.

Des inconnus l’attendaient après chaque partie.

Certains l'insultaient.

D’autres lui demandaient des conseils.

Un joueur créa un compte avec son ancien pseudonyme.

NOE_LE_NUL.

Puis un autre.

NOE_TRICHE.

Puis une vidéo apparut.

On y voyait ses anciennes défaites.

Ses erreurs.

Son visage, extrait d’une vieille photo publiée par un camarade.

La vidéo circula toute la nuit.

Le lendemain, son téléphone vibra sans arrêt.

Sale merde.

On sait où tu habites.

Tu mérites de perdre.

Noé bloqua les comptes.

Il en resta d’autres.

Il changea son numéro.

Les messages continuèrent.

Dans le salon de Nexus, personne n’en parla.

À vingt-deux heures, Kirox demanda simplement :

— Tu joues ce soir ?

Noé regarda son téléphone.

Puis l’écran de son ordinateur.

— Oui.

Il mit son casque.

La partie commença.


À minuit, le classement s’afficha.

1. VANTA

Sous son nom, une ligne indiquait :

12 481 joueurs ont voté pour son exclusion.

Noé resta immobile.

Puis une notification apparut.

NEXUS — invitation à une partie.

Il accepta.

Les cinq silhouettes apparurent à l’écran.

Kirox dit :

— On commence ?

Noé regarda le classement.

Puis son propre reflet dans l’écran noirci.

Il remit le casque.

— On commence.

La porte de sa chambre resta entrouverte.

Dans le couloir, sa mère passa.

Elle entendit son fils rire.

Elle continua son chemin.

À l’intérieur, cinq voix parlaient en même temps.

Et, pendant quelques secondes, Noé ne sut plus laquelle était la sienne.

 

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Nouvelle — La Meute

26 Janvier 2016 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

À 22 h 14, la vidéo apparut sur le réseau.

Elle durait dix-neuf secondes.

Une rue presque vide. Une vitrine brisée. Un homme en manteau sombre qui courait vers une voiture. L’image tremblait tellement qu’on distinguait à peine son visage.

À 22 h 19, quelqu’un écrivit :

— Quelqu’un sait qui c’est ?

À 22 h 27, la vidéo avait été partagée deux mille fois.

À 22 h 41, quelqu’un avait trouvé un nom.

Julien Varenne.

Léo lut le message depuis son lit.

Il avait vingt ans, travaillait dans un magasin de téléphones et passait ses nuits sur Internet. Il regarda encore la vidéo.

L’homme courait.

Il avait les épaules légèrement penchées.

Une casquette noire.

Une veste sombre.

Léo ouvrit une autre fenêtre.

— C’est lui, écrivit-il.

Il ne connaissait pas Julien Varenne.

Personne ne lui avait demandé d’enquêter.

Mais, quelques secondes plus tard, quelqu’un répondit :

— Oui. C’est lui.


Le lendemain matin, le nom était partout.

Un commerçant avait été agressé devant sa boutique. La police cherchait un homme filmé par une caméra de surveillance.

Les internautes avaient déjà fait mieux.

Une photographie de Julien circulait.

Une ancienne publication montrait son visage à côté d'une voiture noire.

Quelqu’un avait retrouvé son adresse.

Quelqu’un d’autre son lieu de travail.

Puis son ancienne école.

Les commentaires arrivaient plus vite que les informations officielles.

REGARDEZ SES YEUX.

IL A EXACTEMENT LA MÊME VESTE.

LA VOITURE EST À LUI.

COMBIEN DE PREUVES VOUS FAUT-IL ?

Léo suivait la conversation.

Il trouva une photo récente de Julien.

La veste était différente.

La voiture aussi.

Il hésita.

Puis quelqu’un écrivit :

— Il a sûrement changé.

Léo répondit :

— Exactement.

Il posa son téléphone.


À midi, Julien Varenne entra dans le commissariat.

Il avait trente-deux ans.

Il posa ses clés sur le bureau.

— On m’a dit de venir.

Un policier lui montra une photographie.

— Vous reconnaissez cet endroit ?

— Oui.

— Vous y étiez hier soir ?

Julien secoua la tête.

— Non.

— Où étiez-vous ?

Il répondit.

Le policier nota.

Puis son téléphone vibra.

Un message.

ON SAIT OÙ TU HABITES.

Julien regarda l’écran.

Il leva les yeux.

— Qu’est-ce que c’est ?

Le policier ne répondit pas.


À 15 h 06, quelqu’un publia une carte.

Un cercle rouge entourait l'immeuble de Julien.

Sous la carte :

IL HABITE ICI.

En moins d’une heure, son nom fut associé à des centaines de commentaires.

On retrouva des photographies de son enfance.

Une ancienne dispute avec un voisin.

Une contravention datant de trois ans.

Une phrase publiée sur un forum :

Les gens méritent parfois ce qui leur arrive.

Quelqu’un l’encadra en rouge.

— Voilà.

Un autre ajouta :

— Il l’avoue presque.

Léo partagea la publication.

Sa sœur entra dans sa chambre.

— Tu fais quoi ?

— Je cherche le type qui a agressé quelqu’un.

— Tu le connais ?

— Non.

— Alors comment tu sais que c’est lui ?

Léo tourna l’écran vers elle.

— Regarde.

Elle regarda la photographie.

Puis la vidéo.

— On ne voit même pas son visage.

— Tout le monde dit que c’est lui.

Elle resta silencieuse.

— Et si ce n’était pas lui ?

Léo haussa les épaules.

— Pourquoi quelqu’un aurait inventé tout ça ?

Sa sœur partit.

Léo retourna à l’écran.


Le soir, la foule avait choisi son coupable.

Les chaînes d’information commencèrent à parler de l’affaire.

Le nom de Julien apparut dans les recherches les plus fréquentes.

Devant son immeuble, deux hommes attendaient.

Une bouteille fut lancée contre une fenêtre.

Puis une deuxième.

Julien éteignit les lumières.

Sa mère l’appela.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien.

— On vient de casser la vitre.

— Je sais.

— Tu as fait quelque chose ?

Julien resta près de la fenêtre.

— Non.

Sa mère ne répondit pas.

Après quelques secondes, elle demanda :

— Alors pourquoi ils sont là ?

Julien regarda la rue.

Il ne trouva rien à répondre.


Trois jours plus tard, son employeur le convoqua.

— On reçoit des appels.

— Je n’ai rien fait.

— Je sais.

— Alors ?

L’homme regarda ses mains.

— Jusqu’à ce que ce soit réglé.

Julien comprit.

Il rendit son badge.

En sortant, trois personnes l’attendaient devant le magasin.

Une femme cria :

— Assassin !

Julien continua de marcher.

Quelqu’un le filma.

Le soir même, la vidéo fut publiée.

IL FUIT.

Elle obtint vingt mille réactions.


Pendant ce temps, Léo continuait.

Il avait créé un dossier sur son ordinateur.

VARENNE.

À l’intérieur : captures d’écran, photographies, horaires, commentaires.

Il comparait les images.

Il agrandissait la vidéo.

Il ralentissait les mouvements.

À 3 h 18 du matin, il remarqua quelque chose.

La voiture noire avait une petite marque blanche sur le coffre.

Il retrouva une photographie de la voiture de Julien.

Aucune marque.

Il resta immobile.

Puis il chercha une autre image.

Il trouva une photographie prise dans une rue voisine, le même soir.

La voiture apparaissait au fond.

La plaque était presque illisible.

Léo augmenta le contraste.

Ce n’était pas celle de Julien.

Il ouvrit la fenêtre des commentaires.

Son doigt resta au-dessus du clavier.

Il pouvait écrire.

JE ME SUIS TROMPÉ.

Il referma l’ordinateur.


Le lendemain, une nouvelle vidéo apparut.

Cette fois, la police avait publié les images complètes.

On voyait l’homme sortir de la boutique.

Il portait la même veste.

La même casquette.

Mais, lorsqu’il se retourna, son visage apparut pendant une seconde.

Ce n’était pas Julien.

Le véritable suspect avait été arrêté à la gare.

Son nom n’avait jamais circulé.

Léo regarda l’écran.

Les commentaires changèrent presque immédiatement.

ON A ÉTÉ TROMPÉS.

LES IMAGES ÉTAIENT MAUVAISES.

IL RESSEMBLAIT QUAND MÊME.

Puis quelqu’un écrivit :

VARENNE AVAIT L’AIR COUPABLE.

Léo relut la phrase.

Elle obtint trois cents mentions « J’aime ».


Une semaine plus tard, Julien revint dans son appartement.

La vitre avait été remplacée.

Sur sa porte, quelqu’un avait écrit au marqueur :

DÉSOLÉ.

Puis, juste en dessous :

ON NE SAVAIT PAS.

Julien passa le doigt sur les lettres.

Il entra.

Sur la table, son ordinateur affichait encore les notifications.

Des centaines.

Des excuses.

Des insultes.

Des messages anonymes.

Certains avaient été supprimés.

D’autres étaient toujours là.

Il ouvrit le premier.

Je pensais vraiment que c’était toi.

Le deuxième :

Désolé pour ce qui t’est arrivé.

Le troisième :

Tu devrais comprendre qu’on voulait juste rendre justice.

Julien referma l’ordinateur.


À 23 h 52, Léo reçut une notification.

Une nouvelle vidéo circulait.

Cette fois, on y voyait un homme différent.

Quelqu’un avait déjà trouvé son nom.

Une photographie.

Son adresse.

Son travail.

Sous la publication, le premier commentaire disait :

C’EST LUI.

Léo regarda la vidéo.

Puis la photographie.

Puis les commentaires qui montaient.

Son doigt se posa sur le clavier.

Il écrivit :

Attendez. On ne sait pas.

Il regarda la phrase quelques secondes.

Puis il l’effaça.

 

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Nouvelle — L’Impulsion

28 Décembre 2015 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

À deux heures quatorze du matin, Élias regardait une courbe monter.

Sur son écran, les achats de la journée s’affichaient en temps réel.

Une ligne rouge indiquait les commandes.

Une ligne bleue, les abandons.

Il attendit.

Puis une notification apparut :

+18,7 %

Élias sourit.

— Ça marche.

Derrière lui, dans l’open space presque vide, personne ne répondit.

La société s’appelait Nexora.

Elle vendait des vêtements, des chaussures, des objets électroniques et, depuis peu, tout ce qui pouvait tenir dans une application.

Élias en concevait l’interface.

Son travail consistait à faire cliquer les gens.

Pas à leur vendre directement.

À leur donner envie.


Le premier test portait sur un bouton.

Version A :

ACHETER

Version B :

JE LE VEUX

Cinq mille utilisateurs virent la première.

Cinq mille autres, la seconde.

À dix-huit heures, Élias afficha les résultats.

— Deux virgule huit pour cent de conversion supplémentaire.

Sa collègue Inès fronça les sourcils.

— Pour quatre mots ?

— Pour deux mots.

— Tu crois vraiment que ça change quelque chose ?

Élias fit pivoter l’écran.

— Les chiffres le disent.

Elle regarda la courbe.

— On recommence ?

— Bien sûr.

Il lança un autre test.

Puis un autre.

Couleur du bouton.

Position du prix.

Temps d'affichage.

Formulation.

Photo.

Ordre des produits.

Chaque détail était comparé.

Élias commença à noter les réactions comme un joueur note les cartes d'un adversaire.

Un client hésitait plus longtemps quand le prix apparaissait avant la photo.

Un autre achetait davantage lorsque trois produits similaires étaient affichés ensemble.

Un troisième dépensait plus après avoir reçu une notification à vingt-deux heures.

Ils ne connaissaient pas les clients.

Ils connaissaient leurs gestes.

Cela leur suffisait.


La première notification était innocente.

Votre sélection vous attend.

Puis :

Plus que 2 heures pour profiter de votre avantage.

Puis :

Dernière chance.

Le stock n’était pas réellement en train de disparaître.

Élias le savait.

— On ne peut pas écrire « dernière chance » si ce n’est pas vrai, dit Inès.

— Pourquoi ?

— Parce que ce n’est pas vrai.

Il la regarda.

— Alors écrivons : « dernière chance pour cette offre ».

— Et demain ?

— Une autre offre.

Inès secoua la tête.

Élias retourna à son écran.

À minuit, les achats augmentèrent.

À une heure, encore davantage.

À deux heures, les paniers moyens étaient supérieurs de trente et un pour cent à ceux de l’après-midi.

Il envoya le graphique au directeur.

Très bon résultat.

La réponse arriva immédiatement :

Continuez.


Ils découvrirent bientôt quelque chose.

Les clients achetaient davantage la nuit.

Pas tous.

Mais suffisamment.

À vingt-trois heures cinquante, une notification apparaissait :

Vous êtes encore réveillé ?

En dessous :

Profitez-en.

Le bouton conduisait directement à une sélection de produits.

Élias hésita avant de valider.

— C'est un peu personnel, non ? demanda Inès.

— C’est une question.

— Ils savent qu’ils sont surveillés ?

Élias haussa les épaules.

— Ils savent qu’ils utilisent une application.

Le test fut lancé.

Le lendemain matin, les chiffres dépassèrent leurs prévisions.

Le soir, le message resta.

Puis ils ajoutèrent :

Vous méritez bien quelque chose.

Les achats nocturnes doublèrent.


Un mois plus tard, Nexora lança une nouvelle fonction.

FLASH — 15 MINUTES

Pendant quinze minutes, certains utilisateurs recevaient une remise personnalisée.

L’offre apparaissait sans prévenir.

Une horloge descendait :

14:59

14:58

14:57

Le produit n’était pas rare.

Le temps, lui, semblait l’être.

Élias regardait les commandes tomber.

— Trois paniers en dix secondes.

— Quatre.

— Cinq.

— Sept.

Ils ne parlaient plus.

À la fin du test, le directeur entra dans la salle.

— On garde.

Élias se tourna vers lui.

— Définitivement ?

— Pourquoi pas ?

Il montra les chiffres.

— Regardez ce que ça fait.

Élias regarda.

Pour la première fois, il ne vit pas seulement une courbe.

Il imagina des mains.

Des téléphones dans des lits.

Des cartes bancaires sorties à moitié de portefeuilles.

Des personnes qui se disaient :

Après, je verrai.

Puis il referma le graphique.

— On continue.


Trois mois plus tard, Nexora comptait plusieurs centaines de milliers de clients.

Les campagnes devenaient plus précises.

Une femme recevait une offre de chaussures après avoir regardé trois modèles.

Un homme recevait une réduction sur un téléviseur à minuit vingt.

Un étudiant voyait apparaître une notification quinze minutes après avoir quitté son panier.

Vous avez oublié quelque chose.

Il revenait.

Il achetait.

Les équipes appelaient cela « récupérer une vente ».

Élias disait :

— On les ramène.

Personne ne corrigeait.


Un matin, un courrier arriva.

Il venait d’un homme nommé Mathieu Darras.

Il demandait le remboursement de plusieurs achats.

Le service client avait déjà répondu.

Élias ouvrit le dossier.

Douze commandes en vingt-neuf jours.

Une montre.

Des écouteurs.

Une veste.

Un téléphone.

Deux paires de chaussures.

Un ordinateur portable.

Des accessoires.

Le montant total dépassait huit mille euros.

Mathieu avait payé à crédit.

Dans son message, une phrase revenait :

Je ne comprends pas pourquoi j’ai acheté tout ça.

Élias relut.

Puis il regarda l'historique.

La plupart des achats avaient été effectués entre minuit et trois heures du matin.

Presque toujours après une notification.

Il ouvrit les journaux de campagne.

00:41 — Vous méritez bien quelque chose.

01:18 — Dernière chance.

02:07 — Votre sélection vous attend.

02:43 — Plus que 12 minutes.

À 02:56 :

C’est maintenant ou jamais.

Mathieu avait acheté un ordinateur.


Élias descendit voir le directeur.

— Il y a un problème.

— Quel problème ?

Il lui montra le dossier.

Le directeur parcourut les pages.

— Il veut être remboursé ?

— Oui.

— Le service juridique va répondre.

— Il a dépensé huit mille euros.

— Il avait une carte bancaire.

— À crédit.

Le directeur leva les yeux.

— Élias, tu sais combien de clients font ça ?

— Non.

— Justement.

Il posa le dossier sur la table.

— Un cas ne change pas un modèle.

Élias resta silencieux.

— Les chiffres sont bons, continua le directeur. Très bons.

Il tapota le dossier.

— Celui-là, c’est une exception.


Le soir même, Élias resta seul au bureau.

Il ouvrit le tableau de bord.

Les achats nocturnes continuaient.

00:03.

00:07.

00:12.

Une notification venait d’être envoyée à 00:15.

Vous le regarderez demain. Vous pouvez l’acheter maintenant.

Trois secondes.

Une commande.

Puis deux.

Puis cinq.

Élias agrandit la fenêtre.

Un utilisateur avait acheté une télévision.

Une minute plus tard, une console.

Puis un casque.

Puis une garantie supplémentaire.

Élias regarda la somme.

Il ouvrit le profil.

Mathieu Darras.

Il resta immobile.

Une nouvelle notification était déjà programmée.

Vous avez presque tout ce qu’il vous faut.

Élias posa la main sur la souris.

Il pouvait l’annuler.

Un clic.

Il regarda le bouton.

Derrière lui, l’écran de l’open space affichait les résultats du jour.

+23,4 %

Son téléphone vibra.

Un message du directeur :

Record historique. Bravo.

Élias retira sa main.

La notification partit.

Quelques secondes plus tard :

Commande confirmée.

Il ferma les yeux.

Puis il rouvrit le tableau.

La courbe continuait de monter.

 

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Nouvelle — Hors champ

17 Novembre 2015 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

La première vidéo de Julien dura quarante-deux secondes.

Il était assis dans sa cuisine, devant une tasse de café.

— Salut. Je ne sais pas trop pourquoi je fais ça.

Il regarda l’objectif.

— Enfin si. J’ai toujours eu envie de filmer.

Il sourit.

— Donc voilà.

Il arrêta la caméra.

La vidéo resta trois jours en ligne sans dépasser dix-sept vues.

Il vérifiait pourtant le compteur plusieurs fois par heure.

Le quatrième matin, il y avait vingt-neuf vues.

Puis trente-deux.

Un commentaire apparut.

Continue, t’as une bonne tête.

Julien le relut.

Il répondit :

Merci.

Puis il retourna voir sa vidéo.


Au début, il filmait des choses sans importance.

Son réveil.

Le café.

Le trajet en bus.

Un sandwich à midi.

La pluie contre la fenêtre.

Il appelait cela ses « petits morceaux de vie ».

Quand il atteignit deux cents abonnés, il acheta un meilleur appareil.

À cinq cents, un micro.

À mille, un trépied.

À deux mille, une lumière.

Sa chambre changea.

Il déplaça le bureau pour avoir un mur plus intéressant derrière lui.

Il rangea les livres visibles.

Il acheta une plante.

Sa mère entra un soir avec du linge.

— Tu fais encore ton truc ?

Julien se retourna.

— Je tourne.

— Ah.

Elle ressortit.

Il regarda l’écran.

— Attends.

Il recommença la prise.

— Ma mère vient toujours me déranger quand je filme.

Il sourit.

La vidéo eut trois mille vues.


Les commentaires commencèrent à prendre une place étrange.

Tu devrais faire plus de vidéos avec ta mère.

Ta sœur est drôle.

On veut voir ton appartement.

Montre-nous ton travail.

Julien lut chaque message.

Un soir, il reçut :

Pourquoi tu ne réponds jamais quand tu es triste ?

Il resta devant l'écran.

Il n'avait jamais parlé de tristesse.

Mais le lendemain, il filma une vidéo intitulée :

MA JOURNÉE LA PLUS DIFFICILE.

Il raconta qu'il avait perdu confiance en lui.

Il ne mentait pas complètement.

Il choisit seulement les morceaux qui passaient bien à l'image.

La vidéo dépassa vingt mille vues.

Un commentaire disait :

On a l'impression de te connaître.

Julien captura l'écran.

Il l'envoya à sa mère.

Regarde.

Elle répondit :

C'est bien.

Il attendit quelques secondes.

Puis :

Tu es fier de moi ?

La réponse arriva.

Oui. Bien sûr.

Julien sourit.


À partir de là, presque tout devint filmable.

Le repas de famille du dimanche.

La dispute de sa sœur avec son petit ami.

L'anniversaire de sa mère.

Le gâteau.

Les cadeaux.

Les pleurs après les cadeaux.

— Julien, pose ça, dit sa sœur un soir.

Il tenait déjà la caméra.

— Pourquoi ?

— Parce que je te parle.

— Justement.

— Non. Là, je veux te parler sans caméra.

Il baissa l'appareil.

Quelques secondes.

Puis il le ralluma.

— Bon, on reprend.

Sa sœur quitta la pièce.

Julien regarda l'objectif.

— Il y a des moments où ma famille oublie que je travaille.

La vidéo sortit deux jours plus tard.

Les commentaires furent nombreux.

Ta sœur abuse.

Tu devrais penser à toi.

On est avec toi.

Julien répondit à certains.

Il en épingla un :

Merci d'être là.


L'audience augmenta.

Dix mille.

Vingt mille.

Cinquante mille abonnés.

Des marques envoyèrent des produits.

Un site lui proposa de payer pour une vidéo.

Julien commença à parler de son « métier ».

Il avait désormais un calendrier.

Lundi : quotidien.

Mercredi : famille.

Vendredi : défi.

Dimanche : questions-réponses.

Il ne sortait plus sans batterie supplémentaire.

Au restaurant, il filmait l'assiette avant de manger.

Dans le train, il filmait les paysages.

Quand un ami lui racontait quelque chose d'intéressant, Julien répondait :

— Attends, recommence.

— Pourquoi ?

— J'avais pas enregistré.

Il fallait recommencer les phrases.

Les rires.

Les surprises.

Parfois même les disputes.

Une vie pouvait être rejouée.

Elle était meilleure ainsi.


Un soir, sa mère l'appela.

— Julien ?

— Oui ?

— Tu peux venir demain ?

Il entendit quelque chose dans sa voix.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Rien. Viens juste.

Il prit sa caméra.

Avant de sortir, il vérifia la batterie.


À l'hôpital, sa sœur était dans le couloir.

Elle ne souriait pas.

— Elle est où ?

— Dans la chambre.

Julien leva légèrement la caméra.

Sa sœur posa une main dessus.

— Non.

— Je ne filme pas maman.

— Alors pourquoi tu l'as prise ?

Julien regarda l'appareil.

— Je sais pas.

Sa sœur retira sa main.

— Reste juste avec elle.

Dans la chambre, leur mère dormait.

Elle semblait plus petite.

Julien posa la caméra sur une chaise.

Il s'assit près du lit.

Pendant vingt minutes, personne ne parla.

Puis sa mère ouvrit les yeux.

— Tu es là ?

— Oui.

Elle regarda autour d'elle.

— Tu filmes ?

Julien hésita.

— Non.

Elle sourit.

— C'est bien.

Elle referma les yeux.


Les jours suivants, Julien ne publia rien.

Son audience commença à baisser.

Quelques commentaires apparurent.

Tu vas bien ?

On ne te voit plus.

Reviens vite.

Puis :

J'espère que ta mère va bien.

Julien lut le dernier message plusieurs fois.

Il posa son téléphone.

La nuit suivante, sa sœur l'appela.

Il décrocha.

Elle ne dit rien.

Il comprit.


Le lendemain, Julien rangea sa caméra dans un tiroir.

Pendant deux jours, il ne l'ouvrit pas.

Le troisième, il publia une vidéo noire.

Aucune image.

Seulement sa voix.

— Ma mère est morte hier.

Il s'arrêta.

On entendait sa respiration.

— Je ne voulais pas filmer ça.

Silence.

— Enfin...

Il recommença.

— Je ne sais plus ce que je veux.

Il arrêta l'enregistrement.

La vidéo resta quelques heures en ligne.

Puis les commentaires commencèrent.

Courage.

On est avec toi.

Merci de partager ça avec nous.

Un autre commentaire apparut :

Est-ce qu'on pourra voir les images de l'hôpital ?

Julien resta immobile.

Il ouvrit le dossier de son ordinateur.

Il y avait vingt-sept fichiers.

Des vidéos qu'il n'avait jamais publiées.

La chambre.

Le couloir.

La main de sa sœur sur la caméra.

Sa mère endormie.

Et, dans la dernière vidéo, quelques secondes enregistrées sans qu'il s'en rende compte.

L'image était tournée vers le plafond.

On entendait sa mère demander :

— Tu es là ?

Sa propre voix répondait :

— Oui.

Puis sa mère :

— Tu filmes ?

Un silence.

— Non.

Julien regarda la barre de lecture.

La vidéo durait onze secondes.

Il aurait pu la supprimer.

Il la regarda encore.

Son téléphone vibra.

Un message d'une marque :

Nous pensons que cette période pourrait être importante pour votre communauté. Nous aimerions discuter d'une collaboration.

Julien ferma l'ordinateur.

Il resta assis dans le noir.

Pour la première fois depuis trois ans, il n'avait personne à qui montrer ce qu'il venait de faire.

Son téléphone vibra encore.

Puis encore.

Il finit par le retourner face contre table.

Dans le tiroir, la caméra était toujours allumée.

Un petit voyant rouge éclairait l'obscurité.

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