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Blog Personnel d'Achref Snoussi
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L’homme est-il l’animal qui sent le plus mauvais ?

21 Décembre 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Il suffit parfois d’un trajet en métro, d’une salle de sport ou d’un vestiaire après un match pour faire naître une question que l’on préfère généralement ne pas formuler : pourquoi le corps humain peut-il dégager une odeur aussi forte ? Nous partageons pourtant avec les autres animaux des glandes, des sécrétions, des bactéries et des processus de décomposition organique. Mais l’odeur corporelle humaine semble parfois particulièrement âcre, persistante et socialement embarrassante.

La question mérite cependant d’être posée avec précision. L’être humain ne possède pas nécessairement l’odeur la plus désagréable du règne animal : certains animaux produisent des substances infiniment plus puissantes, notamment pour se défendre ou communiquer. Le problème est ailleurs. Nous sommes une espèce dont l’odeur corporelle est devenue à la fois biologique, sociale et presque morale.

Pourquoi notre corps sent-il ? Et pourquoi sommes-nous, parmi tous les animaux, ceux qui semblent avoir le plus besoin de lutter contre leur propre odeur ?

I. L’odeur du corps n’est pas une saleté : c’est une transformation biologique

L’odeur corporelle ne provient pas simplement de la sueur.

La transpiration produite par les glandes eccrines est principalement constituée d’eau et de sels minéraux et possède relativement peu d’odeur lorsqu’elle vient d’être produite. Une partie importante de l’odeur apparaît lorsque certaines sécrétions entrent en interaction avec les micro-organismes naturellement présents sur notre peau.

Les glandes dites apocrines, particulièrement présentes dans certaines régions comme les aisselles, produisent des sécrétions contenant notamment des lipides et des protéines. Les bactéries cutanées métabolisent ces composés et génèrent alors différentes molécules volatiles responsables d'une partie de l’odeur caractéristique du corps.

Autrement dit, ce que nous appelons “notre odeur” est en partie le résultat d’une collaboration entre notre organisme et les milliards de micro-organismes qui vivent à sa surface.

Il y a quelque chose d'assez ironique dans cette réalité.

L’homme passe sa journée à se parfumer, se laver, se désinfecter, choisir son savon et son déodorant, alors que son odeur corporelle est aussi produite par un écosystème microscopique qui lui est propre.

Nous ne sentons donc pas simplement parce que nous transpirons.

Nous sentons parce que nous sommes vivants.

II. L’animal ne cherche pas à sentir bon

C’est ici que notre comparaison avec les autres animaux devient intéressante.

Un chien ne sort pas de chez lui en se demandant s’il a choisi le bon parfum. Un cheval ne prend pas une douche avant de rencontrer ses congénères. Un lion ne considère pas qu’une odeur corporelle trop forte constitue un problème de réputation.

Cela ne signifie évidemment pas que les animaux sont dépourvus d’odeurs. Bien au contraire.

L’odeur joue chez de nombreuses espèces un rôle essentiel dans la communication : reconnaissance individuelle, reproduction, marquage territorial, identification des petits, détection d’un prédateur ou d’un congénère. Certaines espèces produisent même volontairement des substances extrêmement odorantes pour se défendre.

La différence fondamentale est donc peut-être moins l’odeur elle-même que la signification que nous lui attribuons.

L’animal possède une odeur.

L’homme, lui, a décidé qu’il devait avoir une bonne odeur.

Cette distinction paraît banale. Elle ne l’est pas.

III. Nous sommes probablement la seule espèce qui transforme l’odeur en jugement social

Un être humain qui transpire après avoir couru n’a rien d’anormal.

Pourtant, s’il entre dans une pièce avec une forte odeur corporelle, cette réalité biologique peut immédiatement devenir un jugement social.

On ne dit plus simplement :

« Son corps produit des molécules odorantes. »

On pense :

« Il est sale. »

Puis parfois :

« Il ne prend pas soin de lui. »

Et parfois même :

« Il est négligé. »

Nous transformons donc une réaction biologique en jugement moral.

C’est l’une des grandes particularités de notre rapport au corps.

La transpiration est naturelle, mais son odeur peut être socialement inacceptable. Les cheveux sont naturels, mais certaines coiffures sont considérées comme négligées. Les poils sont naturels, mais leur présence ou leur absence fait l’objet de normes. La vieillesse est naturelle, mais nous dépensons des fortunes pour en dissimuler les signes.

L’homme n’a pas seulement voulu dominer la nature extérieure. Il a également voulu domestiquer sa propre nature.

IV. Le paradoxe de l’homme : être un animal qui refuse de se comporter comme tel

Nous sommes des animaux.

Nous mangeons, digérons, transpirons, urinons, déféquons, saignons, vieillissons et mourons.

Mais nous avons construit des sociétés dans lesquelles toutes ces manifestations doivent être dissimulées.

Nous avons créé les toilettes précisément pour éloigner les fonctions corporelles du regard collectif. Nous avons inventé le savon, le parfum, le déodorant, le dentifrice, le bain, les vêtements lavés et une multitude de produits destinés à neutraliser les traces visibles ou odorantes de notre existence biologique.

Ce comportement peut sembler artificiel.

Il est pourtant profondément humain.

La civilisation peut être interprétée, en partie, comme l’organisation progressive de la distance entre l’homme et ce que son propre corps révèle de son animalité.

Nous ne voulons pas que notre voisin sache exactement ce que nous avons mangé.

Nous ne voulons pas qu’il sente notre transpiration.

Nous ne voulons pas qu’il entende certains bruits de notre corps.

Nous ne voulons pas montrer notre vieillissement.

Et surtout, nous ne voulons pas constamment rappeler que sous le costume, le parfum et les conventions sociales se trouve toujours un organisme vivant.

V. Même le cafard devient une étrange leçon d’humilité

L’image du cafard qui toucherait accidentellement un être humain avant de se mettre à l’écart et de se nettoyer est séduisante parce qu’elle renverse notre hiérarchie instinctive.

Nous considérons spontanément le cafard comme un animal répugnant et l’être humain comme l’animal propre, civilisé, parfumé.

Mais le cafard, lui aussi, entretient son corps avec une étonnante rigueur. Les blattes consacrent une part importante de leur comportement au toilettage, notamment pour maintenir leurs antennes et leur corps en bon état. Chez elles, le nettoyage n’est pas une question de prestige : c’est une nécessité biologique.

La leçon est presque philosophique.

Ce que nous appelons “propre” et “sale” n’a pas toujours la même signification dans la nature.

Un animal que nous trouvons répugnant peut être extrêmement méticuleux dans son hygiène.

Et un être humain qui vient de prendre une douche peut, quelques heures plus tard, recommencer à produire une odeur corporelle.

La nature ne reconnaît ni notre parfum ni notre déodorant.

Elle reconnaît simplement la biologie.

VI. Nous ne sommes pas plus sales que les animaux : nous sommes plus obsédés par la propreté

C’est probablement là que se trouve la véritable réponse.

Dire que l’homme « pue plus que les animaux » serait scientifiquement trop simpliste. Certaines espèces produisent des odeurs beaucoup plus puissantes que les nôtres. D’autres possèdent des systèmes chimiques dont nous ne percevons même pas les signaux.

Mais l’homme possède quelque chose de particulier : la conscience de son odeur et la peur du jugement qu’elle provoque.

Nous ne nous contentons pas de sentir.

Nous savons que nous sentons.

Nous imaginons ce que les autres pensent de notre odeur.

Nous achetons des produits pour la modifier.

Nous nous lavons avant de rencontrer quelqu’un.

Nous choisissons même certains parfums pour produire artificiellement une impression de personnalité.

Le parfum devient alors une sorte de seconde peau sociale.

Il ne dit plus seulement : « Je sens bon. »

Il dit : « Voilà qui je veux être. »

Conclusion

L’être humain n’est donc probablement pas l’animal qui sent le plus mauvais. Il est peut-être quelque chose de plus étrange : l’animal qui supporte le moins que son corps lui rappelle qu’il est un animal.

Notre odeur corporelle est le produit normal d’un organisme vivant et de son microbiote. Mais nous avons construit une civilisation dans laquelle cette réalité doit être contrôlée, masquée et parfois presque effacée.

Nous nous parfumons pour ne plus sentir comme nous.

Nous nous lavons pour effacer les traces de notre propre biologie.

Nous habillons notre corps, nous le décorons, nous le transformons et nous le soumettons à des normes.

Puis, lorsque tout est terminé, nous nous regardons dans le miroir et nous nous persuadons que nous avons échappé à la nature.

Mais il suffit de quelques heures, de quelques bactéries et d’un peu de transpiration pour qu’elle nous rappelle qui nous sommes.

L’homme n’est peut-être pas l’animal qui sent le plus mauvais.

C’est simplement celui qui a inventé le parfum parce qu’il refuse de sentir comme un animal.

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L’avare possède-t-il son argent, ou est-ce son argent qui le possède ?

3 Juin 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

L’avare est un personnage étrange.

Il possède parfois beaucoup et vit comme s’il ne possédait rien. Il parle de générosité mais calcule chaque dépense. Il prétend aimer les autres mais considère leur bonheur comme une charge. Il rêve de richesse et, une fois riche, découvre qu’il lui est devenu impossible de profiter de ce qu’il possède.

L’argent entre dans sa poche et, aussitôt, il semble prononcer sur lui une sorte de prière funéraire : qu’il repose en paix.

L’image est volontairement cruelle, mais elle révèle quelque chose de profond.

Car l’avarice n’est pas simplement l’amour de l’argent.

C’est la peur maladive de s’en séparer.

Et cette peur finit par contaminer tout le reste : les plaisirs, les relations, la générosité, parfois même l’amour.

I. L’avare ne refuse pas seulement de donner : il refuse de faire l’effort de donner

Il existe une différence entre être économe et être avare.

L’homme économe maîtrise ses dépenses parce qu’il poursuit un objectif.

Il économise pour acheter une maison.

Il prépare sa retraite.

Il investit.

Il évite le gaspillage.

Son argent est un moyen.

L’avare, lui, transforme le moyen en finalité.

Il ne cherche plus seulement à protéger son argent.

Il cherche à ne jamais le voir sortir.

La différence est fondamentale.

L’économie est une discipline.

L’avarice est une prison.

L’économe peut dépenser lorsqu’il le juge nécessaire.

L’avare souffre de dépenser même lorsqu’il en a les moyens.

Il ne regarde plus la valeur de ce que l’argent peut produire.

Il regarde uniquement la diminution de son compte.

Un dîner devient une perte.

Un cadeau devient une perte.

Un voyage devient une perte.

Aider quelqu’un devient une perte.

Faire plaisir devient une perte.

À force de tout convertir en coût, il finit par ne plus voir ce que l’argent pourrait produire en retour : joie, affection, souvenir, sécurité, expérience ou solidarité.

Il protège tellement son argent qu’il sacrifie tout ce que cet argent était censé lui permettre de vivre.

II. L’avare est parfois riche en argent et pauvre en expérience

Il existe une ironie fondamentale dans l’avarice.

L’avare accumule pour vivre mieux demain.

Puis demain arrive.

Et il recommence à accumuler pour après-demain.

Puis après-demain arrive.

Et il continue.

Ainsi passe une existence entière.

Il possède peut-être une maison qu’il n’habite presque pas.

Une voiture qu’il utilise avec parcimonie pour ne pas l’user.

Des vêtements qu’il conserve pour « les grandes occasions ».

De l’argent qu’il ne dépense jamais parce qu’il attend le « bon moment ».

Mais le bon moment devient toujours le moment suivant.

C’est ainsi que l’avare peut mourir riche sans avoir réellement vécu riche.

Il aura possédé beaucoup de choses sans en avoir véritablement joui.

Il aura passé sa vie à préparer une vie qu’il n’aura jamais commencée.

III. L’avare se prive lui-même avant de priver les autres

C’est peut-être le paradoxe le plus révélateur.

On pourrait croire que l’avare est généreux avec lui-même puisqu’il refuse de donner aux autres.

C’est souvent l’inverse.

Il se prive également.

Il hésite à acheter quelque chose dont il a réellement envie.

Il retarde constamment les plaisirs.

Il se refuse des expériences.

Il supporte parfois un inconfort inutile simplement pour ne pas dépenser.

Son argent ne lui apporte donc pas nécessairement du plaisir.

Il lui apporte surtout la satisfaction de savoir qu’il est toujours là.

C’est une relation presque obsessionnelle.

L’avare ne possède pas seulement une fortune.

Il surveille sa fortune comme quelqu’un qui surveillerait une porte qu’il aurait peur de voir s’ouvrir.

C’est pourquoi l’image du fumeur est intéressante.

Le fumeur peut continuer à accomplir un comportement dont il connaît les effets nocifs.

L’avare peut lui aussi continuer à pratiquer une privation dont il ne tire finalement qu’un bénéfice abstrait : conserver.

Dans les deux cas, la question devient :

à quoi sert ce comportement s’il ne produit aucun bien pour celui qui le pratique ?

IV. Comment attendre de la générosité de celui qui ne sait même pas être généreux avec lui-même ?

Il existe une naïveté étonnante chez ceux qui espèrent beaucoup d’un avare.

Ils pensent :

« Avec moi, il sera différent. »

« Il m’aime, il fera un effort. »

« Quand il comprendra que j’en ai besoin, il m’aidera. »

Mais les comportements répétés devraient nous enseigner une certaine prudence.

Un homme qui considère toute dépense comme une souffrance ne va pas soudainement découvrir la joie de donner parce qu’il nous apprécie.

Il peut nous aimer.

Mais son amour peut être prisonnier de son système de valeurs.

C’est là que la distinction entre sentiment et comportement devient essentielle.

On peut ressentir de l’affection sans savoir la transformer en actes.

On peut aimer quelqu’un et être incapable de lui donner du temps.

On peut prétendre tenir à quelqu’un et ne jamais faire le moindre effort pour contribuer à son bonheur.

Mais un amour qui ne produit jamais aucun acte finit par devenir difficile à distinguer d’un simple discours.

L’amour que rien ne coûte peut parfois n’être qu’un mot qui ne coûte rien non plus.

V. L’amour ne se mesure pas uniquement à l’argent, mais l’amour se manifeste toujours par quelque chose

Il faut cependant éviter une erreur inverse.

Dire que l’avare donne peu ne signifie pas que toute personne généreuse financièrement aime davantage.

L’amour n’est pas une facture.

Un homme peut être pauvre et extraordinairement généreux.

Une mère peut offrir du temps plutôt que de l’argent.

Un ami peut donner son écoute.

Un frère peut se déplacer à l’autre bout du pays.

Un collègue peut consacrer une soirée à aider quelqu’un.

La véritable générosité ne se mesure donc pas à la somme dépensée.

Elle se mesure au sacrifice consenti.

Donner dix euros lorsque l’on possède dix millions n’est pas nécessairement un acte extraordinaire.

Donner dix euros lorsque l’on n’en possède que vingt peut l’être.

Donner une heure peut être insignifiant pour quelqu’un qui en dispose de vingt.

Mais pour celui qui travaille douze heures par jour, cette heure peut être un véritable cadeau.

Ainsi, l’avarice ne doit pas être réduite à la seule question de l’argent.

Elle est plus profonde : elle consiste à vouloir recevoir beaucoup de la vie tout en refusant d’y investir quoi que ce soit de soi.

VI. L’avare transforme progressivement ses relations en comptabilité

Le véritable danger de l’avarice apparaît lorsque cette logique quitte le portefeuille pour entrer dans les relations humaines.

L’avare commence à calculer.

Combien ai-je donné ?

Combien ai-je reçu ?

Qui m’a invité ?

Qui ne m’a pas invité ?

Combien coûte ce cadeau ?

Est-ce que cette personne mérite vraiment que je fasse cet effort ?

La relation humaine devient alors un tableau Excel.

Et dès que l’on commence à comptabiliser chaque geste affectif, quelque chose se détériore.

L’amitié suppose une certaine générosité.

La famille suppose une certaine disponibilité.

L’amour suppose une certaine vulnérabilité.

La solidarité suppose la possibilité de donner sans savoir exactement quand l’on recevra en retour.

L’avare supporte difficilement cette incertitude.

Il voudrait une garantie.

Il voudrait savoir que chaque geste sera rentable.

Mais les relations humaines ne fonctionnent pas comme un compte bancaire.

On ne peut pas déposer de l’affection et exiger un reçu.

VII. L’argent et l’amour ne sont pas incompatibles, mais l’obsession de l’argent peut les rendre incompatibles

Dire que « l’amour de l’argent et l’amour des gens ne peuvent cohabiter » serait excessif.

Il existe des personnes très riches et profondément généreuses.

L’argent peut même devenir un formidable instrument de bien lorsqu’il est utilisé pour créer, transmettre, protéger ou aider.

Le problème n’est donc pas d’aimer l’argent.

Le problème commence lorsque l’argent devient plus important que ce qu’il devrait permettre d’obtenir.

Si je travaille pour offrir une meilleure vie à ma famille, l’argent sert l’amour.

Si je gagne de l’argent pour financer des projets utiles, l’argent sert une vision.

Si j’épargne pour protéger mes proches, l’argent sert la responsabilité.

Mais si je sacrifie ma famille pour accumuler davantage, si je refuse toute expérience pour préserver mon patrimoine, si je préfère voir mon compte augmenter plutôt que mes proches heureux, alors l’ordre des priorités s’est inversé.

L’argent devait être le serviteur. Il est devenu le maître.

VIII. La véritable richesse commence lorsque l’argent recommence à circuler

Une richesse qui ne produit rien ressemble à une rivière dont on aurait bloqué le cours.

L’eau demeure là.

Elle existe.

Elle est mesurable.

Mais elle ne nourrit plus rien.

L’argent peut fonctionner de la même manière.

Lorsqu’il circule, il peut devenir une maison, une entreprise, une éducation, un voyage, un repas partagé, un emploi, une expérience, un souvenir ou une aide.

Lorsqu’il est enfermé uniquement pour être conservé, il perd une partie de sa puissance.

Cela ne signifie pas qu’il faut dépenser sans compter.

La prodigalité n’est pas la générosité.

Le gaspillage n’est pas le partage.

La richesse véritable suppose également la capacité de préserver.

Mais préserver pour construire est différent de préserver par peur.

L’économe maîtrise son argent. L’avare en est prisonnier.

Conclusion

L’avare croit souvent qu’il possède l’argent.

Mais il existe une question plus inquiétante :

et si c’était l’argent qui le possédait ?

Il travaille pour lui.

Il pense à lui.

Il organise son existence autour de lui.

Il refuse de le dépenser.

Il mesure tout à travers lui.

Et lorsqu’il finit par avoir suffisamment pour profiter de la vie, il découvre qu’il a perdu l’habitude de vivre.

C’est peut-être là la véritable tragédie de l’avarice.

L’argent devait acheter du temps, de la liberté, du confort et des possibilités.

L’avare finit parfois par sacrifier son temps, sa liberté, son confort et ses relations pour conserver l’argent.

Il accumule les moyens et abandonne la finalité.

Il ne faut donc pas condamner celui qui aime l’argent.

Il faut se méfier de celui qui l’aime au point de ne plus aimer ce que l’argent était censé servir.

Car une fortune enfermée dans un coffre peut être considérable.

Une fortune transformée en bonheur, en création, en protection et en générosité possède une autre valeur.

Et peut-être faut-il retenir cette règle simple :

L’argent que l’on conserve augmente notre richesse ; l’argent que l’on transforme en bonheur augmente la valeur de notre vie.

Car au dernier jour, personne ne demandera combien nous avions réussi à empêcher de sortir de notre poche.

La véritable question sera de savoir combien de bien nous avons permis à notre richesse de faire avant de nous quitter.

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L’homme est-il condamné à désirer ce qu’il n’a pas ?

16 Mai 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

L’homme possède une étrange faiblesse : il sait rarement se satisfaire de ce qui est à sa portée. Il regarde souvent vers ce qui lui manque, plutôt que vers ce qui lui est donné. Il rêve de celui qui est loin, néglige celui qui est proche ; il poursuit celui qui s’éloigne et s’éloigne de celui qui le poursuit. Il transforme parfois l’amour en course, comme si la valeur d’un être dépendait précisément de la difficulté à l’atteindre.

Victor Hugo résumait avec une formule saisissante cette tragédie du désir : « On passe une moitié de sa vie à attendre ceux qu’on aimera et l’autre moitié à quitter ceux qu’on aime. » Derrière cette apparente contradiction se cache une vérité plus profonde : l'homme passe une partie de son existence à désirer ce qui n'est pas encore là, puis une autre à regretter ce qu'il n'a pas su apprécier lorsqu'il l'avait.

Pourquoi sommes-nous ainsi faits ? Pourquoi l’être humain s’attache-t-il parfois davantage à celui qui lui résiste qu’à celui qui lui offre spontanément son affection ? Et surtout, pourquoi confond-il si souvent le désir d’aimer avec le besoin, plus profond, d’être aimé ?

I. Nous croyons chercher l’amour alors que nous cherchons souvent à être choisis

L’être humain aime se raconter qu’il cherche quelqu’un à aimer.

Il veut rencontrer une personne extraordinaire, lui donner son affection, construire quelque chose avec elle. Mais derrière cette quête généreuse se dissimule parfois une aspiration beaucoup plus personnelle : être choisi.

Nous ne voulons pas seulement aimer.

Nous voulons compter.

Nous voulons être celui ou celle que l'autre préfère parmi tous les autres. Nous voulons être irremplaçables dans son regard. Nous voulons recevoir cette preuve intime : « Parmi tous les êtres possibles, c'est toi que j'ai choisi. »

C'est pourquoi le refus peut devenir plus obsédant que l'amour lui-même.

Celui qui nous aime déjà ne nous oblige plus à nous interroger. Sa présence nous rassure. Son affection est acquise. Nous n'avons plus besoin de conquérir sa place.

Celui qui nous ignore, au contraire, laisse une question ouverte.

Pourquoi ne me choisit-il pas ?

Que possède l'autre que je n'ai pas ?

Que dois-je faire pour être enfin reconnu ?

Le désir s'alimente alors de l'obstacle.

Nous ne poursuivons plus nécessairement une personne : nous poursuivons la validation qu'elle représente.

Et c'est ainsi qu'une relation peut devenir le théâtre d'une lutte silencieuse où chacun cherche moins à aimer qu'à être confirmé dans sa propre valeur.

II. Celui qui nous aime nous paraît parfois moins précieux précisément parce qu'il nous aime

Il existe une cruauté involontaire dans le fonctionnement du désir humain : la disponibilité peut diminuer l'intensité du désir.

Ce qui est facilement accessible perd parfois une partie de son éclat.

Ce qui résiste semble plus précieux.

Un enfant veut le jouet qu'on lui interdit. Un consommateur convoite le produit devenu rare. Un collectionneur recherche la pièce introuvable. Et, dans certaines relations, l'être humain lui-même devient victime de cette logique : celui qui se donne paraît moins précieux que celui qui se dérobe.

Nous finissons alors par attribuer à l'autre une valeur proportionnelle à la difficulté que nous rencontrons pour l'obtenir.

C'est une erreur fondamentale.

La rareté n'est pas la valeur.

L'indisponibilité n'est pas la profondeur.

Le refus n'est pas la preuve d'une personnalité exceptionnelle.

Et pourtant, combien de vies sentimentales sont construites sur cette confusion ?

On ignore celui qui tient à nous.

On se demande pourquoi celui que nous désirons ne nous regarde pas.

On souffre de ne pas être aimé par quelqu'un qui n'a jamais promis de nous aimer, tout en négligeant quelqu'un qui aurait été prêt à nous donner ce que nous réclamons ailleurs.

Ibn Taymiyya a résumé ce paradoxe dans une formule devenue célèbre : « On ignore celui qui tient à nous. On tient à celui qui nous ignore. On aime celui qui nous blesse et on blesse celui qui nous aime. »

La phrase est sévère.

Mais elle touche un mécanisme profondément humain : nous attribuons parfois davantage de valeur à ce que nous devons conquérir qu'à ce qui nous est offert.

III. À force de poursuivre l'amour, nous pouvons finir par nous perdre nous-mêmes

Le danger ne réside pas seulement dans le fait d'aimer la mauvaise personne.

Il réside dans ce que nous devenons en essayant de la convaincre de nous aimer.

Nous commençons à modifier notre comportement.

Nous calculons nos messages.

Nous surveillons nos silences.

Nous interprétons chaque regard.

Nous cherchons le bon mot, le bon moment, le bon geste.

Nous devenons stratèges là où nous devrions pouvoir être nous-mêmes.

Peu à peu, nous ne demandons plus : « Est-ce que cette personne me convient ? »

Nous demandons : « Comment faire pour lui convenir ? »

La question semble subtilement différente.

Elle change pourtant toute une existence.

Dans la première, nous sommes sujets de notre vie.

Dans la seconde, nous devenons candidats à l'approbation de quelqu'un d'autre.

Et lorsqu'une personne commence à modeler son caractère, ses goûts, ses ambitions et parfois même sa dignité pour être aimée, elle ne construit plus une relation : elle négocie son identité.

C'est ainsi que certains passent des années à poursuivre quelqu'un qui ne les choisit pas, sans comprendre que le véritable abandon n'est pas celui de l'autre.

C'est le leur.

Ils se sont abandonnés eux-mêmes en chemin.

IV. L'homme souffre moins de ne pas aimer que de ne pas être aimé

Il faut ici distinguer deux besoins.

Aimer est un mouvement vers l'autre.

Être aimé est une reconnaissance de notre propre valeur.

Le premier donne.

Le second reçoit.

Et l'homme peut être profondément désorienté lorsqu'il ne reçoit pas cette reconnaissance.

Nous voulons savoir que nous sommes importants pour quelqu'un.

Que notre absence sera remarquée.

Que notre présence changera quelque chose.

Que quelqu'un pensera à nous lorsque nous ne serons pas là.

C'est pourquoi le rejet touche si profondément. Il ne signifie pas seulement : « Cette personne ne veut pas de moi. »

Notre esprit peut l'interpréter comme : « Je ne suis pas suffisamment désirable. Je ne suis pas suffisamment intéressant. Je ne mérite pas d'être choisi. »

La douleur devient alors disproportionnée par rapport à la relation réelle.

Nous ne pleurons plus seulement une personne.

Nous pleurons l'image de nous-mêmes que nous espérions découvrir dans son regard.

Voilà pourquoi certaines ruptures font mal bien au-delà de l'amour perdu.

Elles atteignent l'estime de soi.

Elles nous obligent à affronter une question terrible : si cette personne ne m'aime pas, qui suis-je donc à ses yeux ?

Mais une vérité doit être rappelée : le refus d'une personne ne constitue pas le verdict de l'humanité entière.

Ne pas être aimé par quelqu'un ne signifie pas être indigne d'amour.

L'incompatibilité n'est pas une condamnation.

Le désamour n'est pas une preuve d'infériorité.

V. Nous confondons parfois intensité et amour

C'est peut-être l'une des erreurs les plus dangereuses.

Nous imaginons que l'amour véritable doit être intense, compliqué, douloureux, imprévisible.

Nous nous méfions presque de la paix.

Une relation saine nous semble parfois trop calme.

Une personne disponible nous semble moins fascinante.

Un amour réciproque peut paraître moins exaltant qu'un amour impossible.

Pourquoi ?

Parce que l'incertitude produit de l'adrénaline.

L'attente amplifie les émotions.

Le manque nourrit l'imagination.

Le doute transforme quelques signes en événements considérables.

Nous pouvons alors prendre l'anxiété pour de la passion et l'obsession pour de l'amour.

Mais une émotion violente n'est pas nécessairement une émotion profonde.

Le feu qui brûle le plus fort n'est pas toujours celui qui chauffe le mieux.

L'amour véritable ne se mesure pas uniquement à l'intensité du manque.

Il se mesure aussi à la qualité de la présence.

Il y a des relations qui nous font trembler.

Et il y en a qui nous permettent enfin de respirer.

Nous devons apprendre à reconnaître la différence.

VI. La maturité consiste peut-être à cesser de courir après ce qui nous échappe

Grandir, dans le domaine affectif comme dans beaucoup d'autres, consiste peut-être à modifier notre définition du désir.

L'immaturité demande :

« Comment obtenir ce que je veux ? »

La maturité demande :

« Est-ce que ce que je veux est réellement bon pour moi ? »

Cette deuxième question est infiniment plus difficile.

Elle exige de renoncer à certaines conquêtes.

Elle oblige à reconnaître qu'une personne peut nous fasciner sans nous convenir.

Qu'un amour peut être puissant sans être sain.

Qu'une personne peut nous manquer sans que nous devions retourner vers elle.

Et surtout, elle nous apprend une vérité douloureuse : nous ne pouvons pas convaincre quelqu'un de nous aimer.

Nous pouvons être généreux.

Nous pouvons être présents.

Nous pouvons être sincères.

Nous pouvons devenir meilleurs.

Mais nous ne pouvons pas transformer la liberté affective d'un autre en obligation.

L'amour qui doit être constamment négocié finit par ressembler à un contrat.

Or l'amour véritable ne devrait pas être une victoire remportée sur la résistance de quelqu'un.

Il devrait être une rencontre entre deux libertés.

VII. Il faut parfois apprendre à regarder celui qui nous regarde

Peut-être que la sagesse commence précisément ici.

Non pas en cessant de désirer.

Mais en apprenant à désirer avec discernement.

Regarder celui qui nous regarde ne signifie pas accepter par défaut la première personne qui nous aime.

Ce serait tomber dans l'erreur inverse.

L'amour ne doit pas être choisi uniquement parce qu'il est disponible.

Mais il faut au moins avoir la lucidité de ne pas mépriser une affection sincère simplement parce qu'elle ne nous oblige pas à courir.

Nous cherchons souvent quelqu'un qui nous donne des papillons.

Nous devrions aussi chercher quelqu'un auprès de qui nous pouvons construire une maison.

Nous cherchons quelqu'un qui nous fait vibrer.

Nous devrions également rechercher quelqu'un qui nous respecte.

Nous cherchons quelqu'un dont l'absence nous obsède.

Nous devrions peut-être apprendre à apprécier quelqu'un dont la présence nous apaise.

Car l'amour n'est pas seulement l'art de ressentir.

C'est aussi l'art de reconnaître.

Reconnaître celui qui nous respecte.

Reconnaître celle qui nous soutient.

Reconnaître celui qui répond présent lorsque tout le monde disparaît.

Reconnaître enfin que la personne que nous cherchions parfois au bout du monde était peut-être simplement celle qui marchait à nos côtés.

Conclusion

L'homme est-il donc condamné à désirer ce qu'il n'a pas ?

Peut-être est-il condamné à le désirer tant qu'il n'a pas appris à distinguer le manque de la valeur, l'obstacle du mérite et l'intensité de l'amour.

Nous courons parfois après ceux qui nous échappent parce que leur indifférence nous donne envie de conquérir leur regard. Nous négligeons ceux qui nous aiment parce que leur affection ne menace plus notre ego : elle nous est déjà offerte.

Et, dans cette poursuite, nous risquons de commettre la plus grande des erreurs : passer notre vie à chercher quelqu'un qui nous choisira, sans voir ceux qui nous avaient déjà choisi.

Il ne s'agit pourtant pas de renoncer au désir, ni d'aimer par gratitude celui qui nous aime.

Il s'agit de comprendre que l'amour ne devrait jamais être une chasse.

Celui qui nous oblige à courir après lui peut capturer notre attention ; celui auprès duquel nous pouvons rester nous-mêmes mérite peut-être davantage notre cœur.

Car il existe une forme supérieure de liberté affective : ne plus demander seulement « Qui est-ce que je veux ? », mais avoir enfin le courage de demander :

« Qui me fait du bien, qui me respecte, qui me choisit — et pourquoi suis-je encore en train de courir ailleurs ? »

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L’absence révèle-t-elle la véritable valeur de ceux que nous aimons ?

15 Mai 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

« L’absence est à l’amour ce qu’est au feu le vent : elle éteint le petit et attise le grand. »

Il existe des présences auxquelles nous nous habituons jusqu’à ne plus les voir. Elles sont là, chaque jour, dans notre maison, notre entreprise, notre famille, notre vie. Leur permanence finit par produire une étrange illusion : celle de leur éternité. Nous croyons que demain leur ressemblera à aujourd’hui, que leur voix sera encore là, que leur place restera disponible. Puis un jour, elles disparaissent. Et ce qui nous semblait ordinaire devient soudain irremplaçable.

L’absence ne crée donc pas toujours le manque : elle le révèle. Elle arrache à la présence son apparente banalité et nous oblige à mesurer ce que nous avions cessé de regarder.

Mais faut-il en conclure que certaines personnes sont véritablement irremplaçables ? L’absence révèle-t-elle une valeur qui existait déjà, ou bien transforme-t-elle celui qui est parti en mythe que personne ne pourrait raisonnablement égaler ?

I. L’absence éteint parfois l’amour ; elle attise surtout celui qui était véritable

L’absence agit comme un révélateur.

Une affection superficielle dépend souvent de la proximité : tant que l’autre est là, elle est entretenue par les habitudes, les rencontres, les gestes quotidiens. Lorsque la distance apparaît, le lien se dissout parfois avec une rapidité surprenante.

Mais il existe des attachements que la séparation ne diminue pas. Elle les approfondit.

L'histoire de Marilyn Monroe et de Joe DiMaggio en fournit une image saisissante. Après la mort de Marilyn en 1962, DiMaggio resta profondément marqué par sa disparition. Il ne se remaria jamais et, pendant des décennies, fit régulièrement déposer des roses sur sa tombe. Cette fidélité silencieuse a contribué à transformer leur histoire en symbole d'un amour survivant à la disparition.

Que l'on considère cette histoire comme une fidélité absolue ou comme une reconstruction personnelle du deuil, une chose demeure : l'absence avait rendu la présence impossible, mais elle n'avait pas supprimé son pouvoir.

C'est peut-être cela, le paradoxe du deuil : l'être disparu n'occupe plus l'espace, mais il peut occuper davantage encore l'esprit.

L'absence est alors une présence sans corps.

Elle ne frappe plus à la porte, mais elle revient dans une odeur, une chanson, une photographie, une phrase prononcée autrefois. La personne n'est plus devant nous ; elle est partout dans notre mémoire.

Voilà pourquoi certaines absences ne diminuent pas avec le temps. Elles changent simplement de forme.

II. Nous découvrons souvent la valeur d'une personne lorsque nous sommes privés de ce qu'elle apportait

La présence nous donne facilement l'illusion que ce qu'elle produit est naturel.

Dans une famille, celui qui apaise les conflits finit par devenir simplement « celui qui apaise ». Dans une entreprise, celui qui possède une vision devient « le dirigeant ». Dans une équipe, celui qui trouve toujours la solution devient « le collègue compétent ».

Nous remarquons rarement l'exception tant qu'elle fonctionne.

C'est son absence qui fait apparaître le mécanisme.

Une personne peut disparaître sans que l'organisation disparaisse avec elle. Pourtant, quelque chose cesse de fonctionner comme avant. Les décisions deviennent plus lentes, les idées moins audacieuses, l'atmosphère moins vivante. On découvre alors que cette personne ne remplissait pas seulement une fonction : elle apportait quelque chose que sa fonction ne permettait pas de mesurer.

Steve Jobs illustre puissamment cette idée.

Lorsqu'il fut évincé d'Apple en 1985, l'entreprise continua d'exister. Elle ne s'effondra pas immédiatement. Mais son histoire ultérieure montra progressivement combien la vision de son cofondateur avait compté dans son identité. Lorsque Jobs revint en 1997, Apple traversait une période particulièrement difficile. Il participa alors à une transformation spectaculaire de l'entreprise, recentrée autour d'une gamme de produits et d'une philosophie où le design, la simplicité et l'intégration du matériel et du logiciel occupaient une place centrale.

L'iMac, puis l'iPod, l'iPhone et l'iPad contribuèrent à faire d'Apple l'une des entreprises les plus influentes de l'histoire technologique récente.

Jobs n'était pas programmeur au sens où il aurait construit lui-même les logiciels de ces produits. Sa singularité se situait ailleurs : dans sa capacité à réunir technologie, design, expérience utilisateur et récit autour d'une vision.

Il avait donc quelque chose de difficilement remplaçable.

Cela ne signifie pas que personne ne pouvait diriger Apple après lui. Tim Cook a démontré, au contraire, qu'une entreprise pouvait continuer à croître considérablement sous une autre direction.

Mais remplacer une personne n'est pas nécessairement reproduire ce qu'elle était.

Tim Cook n'est pas Steve Jobs. Et ce n'est pas un reproche.

L'un a incarné une vision créative et une exigence esthétique presque obsessionnelle ; l'autre a démontré une remarquable maîtrise opérationnelle, industrielle et financière.

Une entreprise peut donc survivre à son fondateur sans retrouver exactement son empreinte.

C'est toute la différence entre remplacer une fonction et remplacer une personne.

La fonction peut être transmise.

L'empreinte, non.

III. Certaines absences créent un vide que la compétence seule ne suffit pas à combler

Le monde artistique offre une autre forme d'irremplaçabilité.

Lorsqu'un artiste disparaît, on peut trouver un excellent remplaçant. On peut même trouver quelqu'un qui possède une technique comparable, une tessiture similaire ou une présence scénique impressionnante.

Mais l'art ne se réduit pas à une compétence reproductible.

Freddie Mercury demeure l'un des exemples les plus frappants de cette singularité.

Après sa mort en 1991, Queen continua d'exister et de se produire avec différents chanteurs invités, notamment lors de tournées et de projets ultérieurs. D'autres artistes ont été capables de reprendre ses chansons avec une virtuosité remarquable.

Marc Martel, en particulier, a impressionné des millions d'auditeurs par sa capacité à reproduire une partie très reconnaissable du timbre et de la puissance vocale de Mercury.

Et pourtant, reproduire une voix n'est pas reproduire un homme.

On peut imiter le timbre.

On peut travailler l'intonation.

On peut apprendre les gestes.

On peut chanter les mêmes notes.

Mais on ne peut pas reproduire une trajectoire de vie, une personnalité, une époque, une énergie, une manière d'habiter une chanson.

L'imitation prouve précisément la singularité de l'original.

Car si quelqu'un peut reproduire parfaitement votre geste, mais jamais votre histoire, c'est que ce qui faisait votre valeur dépassait votre technique.

L'être humain n'est donc pas une somme de compétences interchangeables.

Il est une combinaison unique de mémoire, de caractère, de circonstances, de rencontres, de blessures, de talents et de choix.

C'est pourquoi deux personnes peuvent occuper exactement le même poste, chanter exactement la même chanson ou exercer exactement le même métier sans jamais produire exactement le même effet.

IV. La mort nous rappelle brutalement que toute personne est, en un sens, irremplaçable

Cette vérité devient plus grave encore lorsqu'elle concerne la vie elle-même.

Dans les discours consacrés aux soldats morts au combat, on retrouve souvent l'expression de « perte irremplaçable ». Elle pourrait sembler, à première vue, relever de la rhétorique.

Elle contient pourtant une vérité profondément humaine.

Un soldat peut être remplacé dans une unité.

Un poste peut être pourvu.

Une mission peut continuer.

Une armée peut poursuivre son combat.

Mais l'homme qui est mort, lui, ne peut pas être remplacé.

On peut remplacer sa fonction.

On ne peut pas remplacer sa personne.

C'est une distinction fondamentale que notre monde moderne oublie parfois.

Nous avons appris à penser en termes de postes, de compétences, de performances et de ressources humaines. Le vocabulaire lui-même tend à transformer l'individu en élément d'un système.

Mais lorsqu'un être disparaît, cette abstraction s'effondre.

Une mère ne perd pas « une ressource familiale ».

Un enfant ne perd pas « une fonction ».

Un ami ne perd pas « un interlocuteur ».

Il perd une personne.

Et une personne n'a pas d'équivalent exact.

C'est peut-être pourquoi le deuil est si difficile à résoudre. Il ne s'agit pas simplement de remplacer ce qui manque. Il s'agit d'apprendre à vivre avec quelque chose qui ne reviendra pas.

Certaines pertes peuvent être compensées.

Les absences, elles, ne le sont pas toujours.

V. Mais l'irremplaçabilité ne signifie pas que personne ne pourra jamais prendre notre place

Il faut pourtant se méfier d'une conclusion trop romantique.

Dire qu'une personne est irremplaçable ne signifie pas que tout individu est indispensable au fonctionnement du monde.

L'histoire humaine démontre le contraire.

Des entreprises survivent à leurs fondateurs. Des groupes musicaux continuent sans leurs membres historiques. Des États poursuivent leur existence après la disparition de leurs dirigeants. Des familles se reconstruisent après des pertes terribles.

La vie possède une extraordinaire capacité d'adaptation.

Nous remplaçons des fonctions.

Nous reconstruisons des organisations.

Nous réinventons des habitudes.

Nous aimons de nouveau.

Et c'est heureux.

L'erreur serait donc de confondre irremplaçabilité affective et indispensabilité fonctionnelle.

Quelqu'un peut être remplaçable dans son métier et irremplaçable dans le cœur de ceux qui l'aiment.

Un directeur peut être remplacé par un autre directeur.

Un chanteur peut être remplacé sur une scène.

Un entraîneur peut être remplacé sur un banc.

Mais personne ne prendra exactement la place de cet homme dans la mémoire de sa fille, de cette femme dans le cœur de son frère ou de cet ami dans la vie de celui qui l'aimait.

La valeur d'un être ne se mesure donc pas uniquement à la difficulté de le remplacer dans un système.

Elle se mesure aussi à l'impossibilité de reproduire ce qu'il était dans une existence particulière.

VI. Nous ne savons pas toujours ce que nous possédons tant que nous ne l'avons pas perdu

Il existe ainsi une forme de cécité propre à la présence.

Nous nous habituons aux gens que nous aimons.

Nous entendons leur voix jusqu'à ne plus l'écouter.

Nous recevons leurs conseils jusqu'à ne plus les considérer.

Nous partageons leur quotidien jusqu'à croire que ce quotidien nous est dû.

Puis l'absence survient.

Et soudain, un détail insignifiant devient précieux.

Une chaise vide.

Un numéro de téléphone que personne n'appellera plus.

Une voix enregistrée.

Une recette écrite à la main.

Une phrase que l'on aurait voulu entendre une dernière fois.

L'absence ne change pas nécessairement la valeur de ce que nous avons perdu.

Elle change notre capacité à la percevoir.

C'est là son enseignement le plus cruel.

Nous croyons parfois que la personne devenue précieuse après sa disparition était ordinaire auparavant.

Elle ne l'était pas.

C'est notre regard qui l'était.

L'absence a simplement retiré le voile de l'habitude.

Elle nous oblige à comprendre que la présence n'est jamais garantie et que ce que nous appelons « quotidien » est souvent une richesse dont nous n'avons pas encore appris le prix.

Conclusion

L'absence est donc bien davantage qu'un vide.

Elle est un révélateur.

Elle éteint les attachements fragiles et attise ceux qui possédaient une profondeur véritable. Elle révèle, dans les entreprises comme dans les familles, dans l'art comme dans l'amour, ce que la présence quotidienne avait rendu invisible.

Steve Jobs pouvait être remplacé comme dirigeant, mais pas reproduit comme visionnaire. Freddie Mercury pouvait être remplacé sur une scène, mais pas dans l'histoire de Queen. Marilyn Monroe pouvait disparaître physiquement, mais continuer à occuper une place immense dans la mémoire de ceux qui l'avaient aimée. Et chaque mort nous rappelle la vérité la plus simple : une fonction peut être remplacée ; une personne, jamais totalement.

Nous passons souvent notre vie à mesurer les choses lorsqu'elles sont devant nous. Pourtant, certaines valeurs ne deviennent visibles qu'au moment où elles nous sont retirées.

C'est peut-être la grande leçon de l'absence : elle ne crée pas toujours l'irremplaçable ; elle nous oblige à reconnaître qu'il l'était déjà.

Car au fond, nous ne découvrons pas la valeur d'une présence lorsqu'elle disparaît.

Nous découvrons surtout que nous avions cessé de la regarder.

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Faut-il rémunérer le temps de travail ou le travail accompli ?

15 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Dans la plupart des organisations, le temps demeure l’une des principales unités de mesure du travail. On demande à un salarié d’être présent huit heures par jour, cinq jours par semaine, puis on considère que cette présence constitue une approximation acceptable de sa contribution. Deux personnes occupant le même poste, travaillant dans le même bureau et restant derrière leur écran pendant la même durée sont ainsi généralement considérées comme ayant fourni une quantité comparable de travail.

Pourtant, cette équivalence est loin d’être évidente.

Deux salariés ne produisent pas nécessairement la même valeur en huit heures. L’un peut accomplir en trois heures ce qu’un autre réalise en huit ; un troisième peut rester présent toute la journée sans produire davantage qu’en quelques heures. Le temps passé dans l’entreprise mesure une présence, non une création de valeur.

Cette distinction conduit à remettre en question un principe profondément enraciné dans le monde professionnel : faut-il rémunérer le temps pendant lequel un individu est disponible, ou la valeur qu’il produit réellement ?

Le développement de certaines entreprises technologiques a popularisé une conception plus souple du travail : plutôt que d’imposer systématiquement des horaires fixes, l’entreprise définit des objectifs et laisse au salarié une certaine liberté dans l’organisation de son temps. Cette logique, souvent associée au « travail par résultat », repose sur une idée simple : ce qui compte n’est pas seulement le temps consacré à une tâche, mais la capacité à atteindre le résultat attendu dans les conditions et les délais fixés.

Une telle conception pourrait transformer profondément le rapport au travail.

I. La présence n’est pas la productivité

L’un des paradoxes les plus répandus dans le monde professionnel consiste à confondre le temps passé au travail et le travail effectivement réalisé.

Imaginons deux salariés auxquels on confie exactement la même mission. Le premier, extrêmement organisé, comprend immédiatement le problème, travaille avec concentration et termine en quatre heures. Le second avance plus lentement, se disperse, multiplie les interruptions et a besoin de huit heures pour obtenir un résultat comparable.

Selon une logique fondée exclusivement sur la présence, les deux salariés ont travaillé « huit heures » si le premier est contraint de rester jusqu’à la fin de sa journée.

Mais que s’est-il réellement produit ?

Le premier a peut-être accompli sa mission en moitié moins de temps. Pourtant, au lieu d’être récompensé pour son efficacité, il est invité à rester dans les locaux jusqu’à l’heure réglementaire. Son avantage devient alors paradoxalement une contrainte : plus il est productif, plus il dispose de temps qu’il doit artificiellement remplir.

C’est ici que le système fondé sur la présence révèle sa faiblesse.

L’entreprise ne devrait pas avoir pour objectif de remplir les journées de ses employés. Elle devrait chercher à remplir ses objectifs.

La différence est considérable.

Un sportif de haut niveau n’est pas évalué uniquement sur le nombre d’heures qu’il passe à l’entraînement. Ce qui compte finalement est sa performance : le temps réalisé, la distance parcourue, le nombre de buts marqués, les compétitions remportées. L’entraînement demeure indispensable, mais il constitue un moyen, non la finalité.

Pourquoi le monde professionnel devrait-il fonctionner selon une logique radicalement différente ?

Dans de nombreuses fonctions, la présence physique n’est qu’un indicateur indirect du travail. Ce qui intéresse véritablement l’entreprise est la qualité du produit livré, le nombre de problèmes résolus, les ventes réalisées, les clients fidélisés, les projets terminés ou les objectifs atteints.

Le temps est une ressource. Il ne devrait pas être confondu avec le résultat.

II. Le même poste ne signifie pas nécessairement la même valeur

Cette réflexion conduit naturellement à la question de la rémunération.

Pourquoi deux personnes occupant le même poste devraient-elles nécessairement percevoir exactement le même salaire si leur contribution à l’entreprise est radicalement différente ?

Le titre du poste décrit une fonction. Il ne décrit pas nécessairement la valeur créée par celui qui l’occupe.

Dans toute organisation, les niveaux de compétence diffèrent. Il existe des employés exceptionnellement efficaces, d’autres correctement performants et d’autres encore qui rencontrent des difficultés importantes. Il existe des individus capables de résoudre en une heure un problème qui en aurait occupé un autre pendant toute une journée.

Pourtant, lorsqu’une organisation répartit les rémunérations selon une moyenne uniforme, elle peut finir par traiter ces contributions comme si elles étaient équivalentes.

Cette logique est confortable.

Elle simplifie les grilles salariales, facilite la gestion administrative et évite certaines tensions. Mais elle possède un défaut majeur : elle ignore la dispersion réelle des performances.

Supposons qu’une entreprise emploie deux personnes rémunérées chacune 50 000 dollars par an. La première génère directement ou indirectement une valeur considérable. La seconde produit très peu, commet régulièrement des erreurs et nécessite l’intervention de ses collègues pour corriger son travail.

Sur la feuille de paie, les deux personnes coûtent la même somme.

Dans la réalité économique, elles ne représentent pourtant pas le même actif.

La première peut constituer un moteur de croissance ; la seconde peut devenir un coût net pour l’organisation.

C’est pourquoi la « moyenne » peut devenir un piège. Lorsqu’on traite tout le monde selon une moyenne, les meilleurs finissent par subventionner les moins performants.

Et lorsque ceux qui produisent le plus comprennent qu’ils sont rémunérés comme ceux qui produisent beaucoup moins, une question finit nécessairement par apparaître :

Pourquoi rester ici ?

III. L’injustice envers les meilleurs finit par coûter cher à l’entreprise

Une organisation peut supporter temporairement une certaine uniformité. Elle ne peut pas indéfiniment ignorer les écarts de contribution.

Les meilleurs employés disposent généralement d’une caractéristique qui les distingue : ils ont des possibilités ailleurs.

Un salarié très compétent qui estime que son travail n’est pas reconnu peut chercher une entreprise capable de mieux valoriser ses capacités. Il ne quitte pas nécessairement son emploi parce qu’il déteste son entreprise. Il peut simplement considérer que le rapport entre sa contribution et sa récompense est devenu déséquilibré.

Le phénomène est particulièrement important pour les profils rares : ingénieurs spécialisés, médecins, chercheurs, développeurs, commerciaux performants, dirigeants ou techniciens hautement qualifiés.

Lorsqu’une organisation perd un excellent collaborateur, elle ne perd pas seulement une personne.

Elle perd une accumulation de connaissances, d’expérience, de relations, de méthodes et de savoir-faire.

Il faut ensuite recruter quelqu’un, le former, l’intégrer et attendre qu’il atteigne son niveau de performance. Pendant cette période, la productivité peut diminuer et la charge de travail des autres salariés augmenter.

Le coût réel du turnover dépasse donc largement le salaire du collaborateur qui part.

Il existe alors un paradoxe : vouloir économiser quelques milliers d’euros sur la rémunération d’un excellent salarié peut conduire à en perdre beaucoup davantage lorsqu’il quitte l’entreprise.

Cette logique permet également de comprendre certains phénomènes d’exode des compétences. Lorsqu’un pays ou une organisation ne parvient pas à distinguer suffisamment l’excellence de la médiocrité, les individus les plus mobiles peuvent chercher ailleurs un environnement où leur travail sera mieux reconnu.

L’exode des compétences ne signifie donc pas nécessairement que les individus refusent de travailler. Il peut parfois signifier exactement l’inverse : ils refusent de voir leur travail exceptionnellement productif rémunéré comme un travail ordinaire.

IV. La liberté horaire peut devenir une incitation à la concentration

Le travail par résultat présente également un avantage psychologique.

Lorsqu’un salarié sait qu’il doit rester obligatoirement huit heures dans son entreprise, son objectif implicite peut progressivement devenir non plus « terminer efficacement ma mission », mais « tenir jusqu’à la fin de ma journée ».

La différence paraît subtile. Elle est pourtant fondamentale.

Si la journée est considérée comme une durée à remplir, les distractions deviennent relativement faciles à justifier. Quelques minutes sur le téléphone, un message personnel, une conversation avec un collègue, un café, une cigarette, une consultation des réseaux sociaux : chacune de ces interruptions semble insignifiante prise isolément.

Mais additionnées sur une journée, elles peuvent représenter une part considérable du temps disponible.

Le problème n’est d’ailleurs pas seulement moral. Le cerveau humain n’est pas conçu pour maintenir une concentration maximale pendant huit heures consécutives. L’attention fluctue, la fatigue augmente et la qualité du travail peut diminuer.

À l’inverse, lorsque le salarié sait que son objectif est précisément défini et qu’il pourra librement disposer de son temps une fois celui-ci atteint, chaque minute prend une valeur différente.

Le temps perdu au début de la journée n’est plus simplement du temps payé par l’entreprise.

Il devient du temps que le salarié devra récupérer lui-même.

Cette responsabilisation peut créer une discipline plus efficace que la surveillance permanente.

Le salarié apprend progressivement à organiser sa journée, à éliminer les distractions inutiles et à rechercher les méthodes les plus efficaces. Son intérêt personnel rejoint alors celui de l’entreprise.

L’entreprise veut que le travail soit accompli ; le salarié veut disposer de son temps. Le travail par résultat peut faire coïncider ces deux intérêts.

V. Mais le résultat ne doit jamais être séparé de la qualité

Cette conception possède néanmoins une faiblesse qu’il serait dangereux d’ignorer.

Si l’on récompense uniquement la rapidité, certains salariés chercheront naturellement à terminer le plus vite possible, au détriment de la qualité.

Un médecin ne doit pas être encouragé à multiplier les consultations en sacrifiant l’exactitude de ses diagnostics. Un ingénieur ne doit pas être récompensé simplement parce qu’il livre rapidement un produit défectueux. Un commercial ne devrait pas pouvoir atteindre son objectif de ventes en promettant au client ce que l’entreprise est incapable de fournir.

Le travail par résultat ne peut donc fonctionner que si le mot « résultat » est correctement défini.

Un véritable objectif doit comporter plusieurs dimensions : quantité, qualité, délai et fiabilité.

Terminer rapidement un travail qui doit ensuite être entièrement repris n’est pas de la productivité. C’est un déplacement du coût.

De même, atteindre un objectif commercial en détruisant la relation avec les clients n’est pas nécessairement une réussite. Augmenter immédiatement les ventes tout en compromettant durablement la réputation de l’entreprise peut produire une apparence de succès et une réalité d’échec.

Le système doit donc récompenser non pas la vitesse brute, mais l’efficacité durable.

C’est pourquoi le travail par résultat exige des objectifs intelligemment construits, des indicateurs fiables et un contrôle de la qualité.

La liberté ne signifie pas l’absence de responsabilité.

Elle signifie au contraire : davantage de liberté dans la manière de travailler, mais davantage de responsabilité sur le résultat obtenu.

VI. L’entreprise du futur pourrait être organisée autour de missions plutôt que d’horaires

Cette philosophie pourrait conduire à une transformation plus profonde du monde professionnel.

Plutôt que de demander à tous les salariés de reproduire la même journée — arriver à telle heure, déjeuner à telle heure, partir à telle heure — l’entreprise pourrait définir pour chaque fonction des objectifs précis à atteindre sur différentes périodes.

Un développeur pourrait recevoir une mission sur plusieurs semaines. Un commercial pourrait disposer d’objectifs mensuels. Un chef de projet pourrait être évalué sur les livrables d’un trimestre. Un cadre pourrait être responsable de plusieurs résultats stratégiques sur six mois.

L’organisation du temps deviendrait alors secondaire par rapport à l’accomplissement de la mission.

Cela ne signifie pas que les bureaux devraient être vides ou que chacun pourrait travailler n’importe comment. Certaines professions exigent évidemment une présence permanente : médecine, sécurité, industrie, accueil, restauration, transport, enseignement ou services d’urgence, pour ne citer qu’elles.

La question n’est donc pas de supprimer les horaires partout.

Elle est de cesser d’imposer des horaires là où ils ne constituent pas une nécessité réelle.

Dans une activité où la présence physique est indispensable, l’horaire reste une contrainte légitime. Dans une activité où seul le résultat compte réellement, la rigidité horaire peut devenir une contrainte artificielle.

L’intelligence managériale consiste précisément à distinguer ces deux situations.

Conclusion : payer la présence ou valoriser la contribution ?

Le travail moderne demeure prisonnier d’une conception industrielle dans laquelle la présence constitue encore souvent le principal indicateur de l’activité. Pourtant, l’économie contemporaine repose de plus en plus sur la connaissance, la créativité, la résolution de problèmes et la capacité à produire rapidement de la valeur.

Dans ce nouvel environnement, la question n’est plus seulement : « Combien d’heures cette personne a-t-elle passées au travail ? »

Elle devrait devenir :

« Qu’a-t-elle accompli pendant ces heures ? »

Cette transformation ne signifie pas qu’il faille abolir les horaires, ni que toute rémunération doive devenir exclusivement variable. Elle signifie qu’il faut reconnaître une réalité simple : deux personnes peuvent consacrer le même temps à une mission sans produire la même valeur.

Le salarié exceptionnel ne devrait pas être condamné à attendre l’heure de sortie simplement parce qu’il a terminé son travail plus tôt. Le salarié en difficulté ne devrait pas pouvoir considérer que la fin de sa journée signifie automatiquement que son travail est terminé.

Dans un système véritablement fondé sur le résultat, chacun dispose d’une plus grande liberté sur son temps, mais cette liberté possède une contrepartie : la responsabilité de produire ce qui a été promis.

Le modèle idéal n’est donc ni celui de l’employé surveillé pendant huit heures, ni celui du salarié totalement libre de ses obligations.

C’est celui dans lequel la liberté porte sur le chemin et l’exigence sur la destination.

L’entreprise dit : « Voici ce que nous attendons de vous. »

Le salarié répond : « Laissez-moi choisir la meilleure manière d’y parvenir. »

Et lorsque le résultat est atteint, une chose essentielle change : on ne rémunère plus seulement le temps que l’on a vendu ; on reconnaît enfin la valeur que l’on a créée.

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Trouver un chemin, ou en créer un

9 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Une personne ressemble parfois à un avion.

Elle peut traverser des zones de turbulences sans que cela signifie que son voyage est terminé. L'appareil tremble, l'altitude varie, le ciel devient brutalement hostile. Pourtant, le pilote ne conclut pas que la destination est devenue impossible. Il ajuste son altitude, modifie sa trajectoire, réduit sa vitesse si nécessaire et continue.

Le véritable danger n'est donc pas toujours la turbulence.

C'est de ne pas comprendre qu'il y a turbulence.

Il existe dans la vie des périodes où tout semble fonctionner, puis soudain quelque chose change : une maladie, une faillite, une séparation, un échec, une guerre, une trahison, une perte. Le chemin prévu disparaît.

Nous avons alors deux possibilités.

Nous pouvons regretter indéfiniment le chemin que nous avions imaginé.

Ou nous pouvons chercher celui qui existe encore.

C'est ici que commence la véritable intelligence de la survie : savoir conserver la destination lorsque l'on est obligé d'abandonner l'itinéraire.

I. Un plan qui échoue vaut mieux qu'une vie sans direction

Il existe une illusion dangereuse selon laquelle avoir un plan signifie connaître exactement l'avenir.

C'est faux.

Un plan n'est pas une prophétie.

C'est une hypothèse organisée sur la manière d'atteindre un objectif.

Et comme toute hypothèse, il peut être détruit par la réalité.

L'une des meilleures illustrations populaires se trouve dans Prison Break. Michael Scofield prépare méthodiquement son évasion du pénitencier de Fox River. Il accumule des informations, anticipe les obstacles, mémorise les lieux et construit un dispositif extrêmement élaboré.

Mais le réel ne respecte jamais complètement les plans humains.

Des événements imprévus apparaissent.

Des alliances changent.

Des portes se ferment.

Des risques surgissent.

Le plan initial cesse alors d'être suffisant.

Scofield ne réussit pas parce que son premier plan était parfait.

Il réussit parce qu'il sait modifier son plan sans abandonner son objectif.

Cette distinction est fondamentale.

L'homme rigide confond son objectif avec le chemin qu'il avait imaginé pour l'atteindre.

L'homme adaptable fait l'inverse.

Il protège la destination et sacrifie l'itinéraire.

C'est pourquoi un plan qui ne fonctionne pas vaut parfois mieux que l'absence totale de plan : il donne une première structure, permet de mesurer les écarts et indique ce qu'il faut corriger.

Le problème n'est pas d'échouer dans son plan.

Le problème est de tomber amoureux de son plan au point de refuser la réalité.

II. L'angiogenèse : même le corps sait créer de nouvelles routes

La nature offre une métaphore extraordinaire de cette capacité d'adaptation.

L'angiogenèse désigne la formation de nouveaux vaisseaux sanguins à partir d'un réseau vasculaire préexistant. Elle joue notamment un rôle essentiel dans le développement, la réparation des tissus et la réponse à certaines situations de manque d'oxygène.

Autrement dit, lorsque le réseau existant ne suffit plus, l'organisme peut développer de nouvelles voies.

La vie ne demande pas toujours :

« Pourquoi mon ancien chemin ne fonctionne-t-il plus ? »

Elle demande :

« De quelle nouvelle voie ai-je besoin ? »

Nous devrions peut-être apprendre de cette logique biologique.

Lorsque notre carrière échoue, nous cherchons une autre voie.

Lorsque notre relation disparaît, nous reconstruisons notre existence.

Lorsque notre première stratégie échoue, nous en élaborons une seconde.

Lorsque la porte principale est fermée, nous cherchons une autre entrée.

Cela ne signifie pas que nous devons changer d'objectif au premier obstacle.

Au contraire.

La persévérance consiste à rester fidèle au but tout en restant infidèle aux méthodes qui ne fonctionnent plus.

C'est probablement ce que voulait exprimer la célèbre formule attribuée à Hannibal Barca :

« Nous trouverons un chemin, ou nous en créerons un. »

Il n'y a pas ici de troisième possibilité.

Le chemin existe ?

Nous l'empruntons.

Il n'existe pas ?

Nous le construisons.

Mais nous ne restons pas éternellement assis devant l'obstacle à attendre qu'il disparaisse.

III. Il faut parfois accepter de traverser ce que nous aurions préféré éviter

Toutefois, trouver un nouveau chemin ne signifie pas toujours contourner la difficulté.

Certaines difficultés ne possèdent aucun détour.

Elles doivent être traversées.

C'est une différence essentielle.

Nous passons souvent une grande partie de notre existence à éviter ce qui nous fait peur.

Nous évitons une conversation.

Une décision.

Un deuil.

Une vérité.

Une responsabilité.

Une transformation.

Et plus nous évitons quelque chose, plus cette chose peut grandir dans notre esprit.

Le philosophe et écrivain Cesare Pavese a formulé une idée proche lorsqu'il écrit, dans une formule souvent citée :

« On ne se libère pas d'une chose en l'évitant, mais en la traversant. »

La phrase possède une puissance particulière.

Car certaines portes ne s'ouvrent qu'après le passage.

On ne sort pas d'un désert en refusant de marcher.

On ne sort pas d'une épreuve en prétendant qu'elle n'existe pas.

On ne dépasse pas toujours une peur en attendant qu'elle disparaisse.

Ce que nous refusons de regarder finit parfois par diriger notre vie.

Ce que nous acceptons de regarder peut, au contraire, commencer à nous transformer.

L'acceptation n'est donc pas la résignation.

Accepter une réalité signifie cesser de gaspiller son énergie à nier qu'elle existe.

À partir de là seulement, l'action devient possible.

IV. Churchill : lorsque reculer signifie perdre davantage

L'histoire de Winston Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale montre que cette philosophie peut devenir une question de survie collective.

Lorsqu'il devient Premier ministre en mai 1940, la Grande-Bretagne traverse une situation extrêmement dangereuse. L'Europe occidentale est en train de s'effondrer sous l'offensive allemande, et certains responsables britanniques envisagent la possibilité d'une négociation.

Churchill choisit une autre voie.

Le 13 mai 1940, dans son premier discours comme Premier ministre devant la Chambre des communes, il annonce qu'il n'a rien à offrir sinon « blood, toil, tears and sweat ». Puis il résume son objectif en un mot : « Victory ».

Ce choix n'était pas la recherche romantique d'une mort héroïque.

Il reposait sur une appréciation politique de la situation : certaines défaites sont réparables ; certaines capitulations ne le sont pas.

C'est ici qu'il faut être précis.

Dire « il faut toujours se battre » serait une absurdité.

Il existe des combats inutiles.

Il existe des guerres qu'il faut éviter.

Il existe des compromis qui sauvent des vies.

La véritable sagesse consiste à savoir reconnaître la différence.

Churchill nous enseigne donc quelque chose de plus subtil que l'obstination :

lorsque l'enjeu est suffisamment important, il faut parfois accepter un coût immense aujourd'hui pour éviter une perte infiniment plus grande demain.

Le courage consiste alors moins à aimer le combat qu'à accepter son prix lorsque l'abandon coûterait davantage.

V. Ralston : lorsque le chemin vers la vie passe par un sacrifice

L'histoire d'Aron Ralston pousse cette logique à son extrême.

En 2003, le grimpeur américain se retrouve piégé dans le Bluejohn Canyon, dans l'Utah. Un bloc rocheux d'environ 360 kilogrammes lui écrase et immobilise le bras. Il est seul dans une zone extrêmement isolée et n'a prévenu personne de son itinéraire.

Pendant plusieurs jours, il tente différentes solutions.

Rien ne fonctionne.

Le problème n'est plus de trouver le moyen idéal de libérer son bras.

Il n'existe plus.

Il faut choisir entre deux pertes :

son bras,

ou sa vie.

Ralston finit par prendre une décision que presque personne ne peut imaginer lorsqu'il est assis confortablement dans un fauteuil : il s'ampute lui-même pour pouvoir survivre.

Il utilise un outil multifonction rudimentaire, puis parvient à sortir du canyon et à rejoindre les secours.

Ce qui rend son histoire bouleversante n'est pas seulement le courage physique.

C'est la capacité à accepter une réalité irréversible.

Il ne peut pas sauver tout ce qu'il voulait sauver.

Alors il sauve ce qui peut encore l'être.

La maturité commence parfois lorsque nous comprenons qu'une bonne décision n'est pas celle qui nous permet de tout conserver, mais celle qui nous permet de préserver l'essentiel.

Nous rêvons souvent d'une solution dans laquelle personne ne perd rien.

La vie ne nous l'accorde pas toujours.

Parfois, il faut sacrifier une branche pour sauver l'arbre.

Une carrière pour sauver une famille.

Une relation pour sauver sa dignité.

Une habitude pour sauver sa santé.

Une partie de soi pour sauver le reste.

VI. Angelina Jolie : le courage consiste aussi à agir avant la catastrophe

L'histoire d'Angelina Jolie montre une forme de courage radicalement différente.

Il n'y a pas ici de canyon.

Pas de rocher.

Pas d'ennemi visible.

Il y a une probabilité.

En 2013, Jolie a rendu publique sa décision d'avoir subi une mastectomie préventive après avoir appris qu'elle portait une mutation BRCA1. Elle expliquait alors que ses médecins avaient estimé son risque de cancer du sein à 87 % et celui du cancer de l'ovaire à 50 %.

Son choix a été profondément personnel et médical.

Il ne peut évidemment pas être transformé en prescription universelle : chaque personne porte une situation génétique, médicale et psychologique différente, et les décisions de prévention doivent être prises avec des professionnels de santé.

Mais son histoire permet d'illustrer une idée remarquable :

le courage ne consiste pas seulement à réagir à une catastrophe ; il peut consister à prendre une décision douloureuse avant qu'elle ne se produise.

Nous avons tendance à appeler courage le fait de résister lorsque le danger est déjà devant nous.

Mais il existe un courage plus silencieux :

prévenir.

Renoncer.

Changer.

Quitter.

Se faire dépister.

Accepter une intervention.

Modifier son mode de vie.

Dire non avant qu'il soit trop tard.

Le courage préventif ne fait pas de bruit.

Il n'attend pas que la maison brûle pour chercher un extincteur.

VII. Le passé explique le chemin, mais il ne doit pas conduire la voiture

Toutes ces histoires conduisent finalement à une même leçon : il est impossible de recommencer sa vie à partir de zéro, mais il est toujours possible de modifier la direction à partir d'aujourd'hui.

Nous rêvons parfois de retourner dans le passé.

Changer une décision.

Éviter une rencontre.

Refuser une erreur.

Empêcher une trahison.

Prendre une autre route.

Mais le passé ne possède pas de marche arrière.

Il possède seulement une mémoire.

C'est pourquoi il faut cesser de lui demander ce qu'il ne peut pas donner.

Le passé peut expliquer.

Il peut instruire.

Il peut avertir.

Il peut même nous transformer.

Mais il ne peut pas être modifié.

Le passé est une école ; il devient une prison lorsque nous refusons d'en sortir.

Il faut donc apprendre à regarder derrière soi sans y retourner.

Une cicatrice n'est pas une invitation à rouvrir la blessure.

Elle est la preuve que la blessure s'est refermée.

VIII. Demain est parfois le nom que nous donnons à notre peur d'agir aujourd'hui

Il existe enfin une autre forme de fuite : remettre à demain.

Nous savons ce que nous devons faire.

Mais nous attendons.

Demain.

La semaine prochaine.

Après les vacances.

Quand nous aurons plus d'argent.

Quand nous aurons plus de temps.

Quand nous serons moins fatigués.

Quand les circonstances seront meilleures.

Mais les circonstances parfaites sont souvent une invention de ceux qui veulent éviter de commencer.

La vie ne nous garantit jamais que demain sera plus facile qu'aujourd'hui.

Elle nous garantit seulement que demain viendra.

Et lorsqu'il arrive, il devient de nouveau aujourd'hui.

Ainsi, celui qui reporte continuellement son action ne repousse pas seulement une décision.

Il repousse sa propre vie.

C'est pourquoi la formule populaire selon laquelle « le chemin qui s'appelle plus tard conduit à la place appelée jamais » contient une vérité simple, même si elle n'est pas une loi universelle :

ce que nous refusons constamment de commencer finit parfois par devenir ce que nous n'accomplirons jamais.

Conclusion

La vie ressemble à un avion.

Nous aimerions que le ciel soit toujours calme.

Il ne le sera pas.

Il y aura des turbulences.

Des détours.

Des pannes.

Des orages.

Des erreurs de navigation.

Et parfois même des situations dans lesquelles aucune des solutions disponibles n'est bonne.

Mais l'objectif n'est pas de traverser la vie sans rencontrer d'obstacles.

L'objectif est d'apprendre à naviguer lorsque les obstacles apparaissent.

Michael Scofield nous enseigne qu'un plan doit pouvoir changer.

L'angiogenèse nous rappelle que la vie peut créer de nouvelles voies à partir d'un réseau existant.

Churchill nous montre que certaines causes exigent d'accepter un prix considérable lorsque reculer signifie perdre davantage.

Aron Ralston nous rappelle que certaines situations nous obligent à sacrifier une partie de ce que nous sommes pour sauver ce qui reste.

Angelina Jolie montre que le courage peut aussi être préventif : agir avant que le danger ne devienne une catastrophe.

Et toutes ces histoires nous ramènent à une même vérité :

nous ne contrôlons pas toujours le terrain sur lequel nous devons avancer ; nous contrôlons davantage la manière dont nous décidons d'y avancer.

Il faut donc savoir préparer un plan sans croire qu'il est sacré.

Persévérer sans devenir aveugle.

Reculer sans se considérer comme vaincu.

Combattre lorsque le combat est nécessaire.

Renoncer lorsqu'il ne l'est plus.

Accepter ce qui ne peut être changé.

Transformer ce qui peut encore l'être.

Et surtout, continuer à marcher.

Car lorsque le chemin disparaît, il reste toujours une question :

« Que vais-je faire maintenant ? »

Et parfois, la seule réponse digne de celui qui veut survivre est celle d'Hannibal :

« Nous trouverons un chemin, ou nous en créerons un. »

Parce qu'au bout du compte, ce ne sont pas toujours ceux qui connaissent le meilleur chemin qui arrivent le plus loin.

Ce sont souvent ceux qui, lorsque le chemin disparaît, ont encore le courage d'en inventer un.

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Les deux loups : quel visage de nous-mêmes choisissons-nous de nourrir ?

8 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Une vieille légende amérindienne raconte qu’un grand-père surprit son petit-fils en colère après une dispute avec son meilleur ami. Au lieu de lui donner immédiatement une leçon de morale, il lui parla de lui-même.

« Il m’arrive aussi de ressentir de la haine contre ceux qui se conduisent mal. Mais cette colère ne blesse pas mon ennemi. Elle m’épuise. C’est comme avaler du poison et attendre que l’autre en meure. »

Puis il ajouta qu’un combat se déroulait chaque jour à l’intérieur de lui.

Deux loups s’affrontaient.

Le premier portait la colère, l’envie, la jalousie, l’arrogance, le ressentiment, le mensonge et l’apitoiement.

Le second portait la paix, l’amour, l’espérance, l’humilité, la compassion, la générosité et la vérité.

L’enfant réfléchit un instant avant de poser la question qui résume toute l’histoire :

« Grand-père, lequel des deux loups gagne ? »

Le vieil homme répondit :

« Celui que tu nourris. Celui que tu décides de nourrir. »

Cette histoire est devenue populaire parce qu’elle dit, avec une simplicité presque enfantine, quelque chose de profondément adulte : nous ne choisissons pas toujours les émotions qui apparaissent en nous, mais nous participons à leur destinée.

La colère peut surgir.

L’envie peut naître.

La jalousie peut nous traverser.

Le ressentiment peut s'installer.

Mais entre l'émotion qui apparaît et l'acte que nous commettons existe un espace : celui de la conscience, du discernement et de la décision.

C'est précisément dans cet espace que se joue une partie essentielle de notre humanité.

I. Le mal commence souvent par une histoire que nous nous racontons

Le plus inquiétant chez le mal n’est pas toujours sa violence.

C’est sa capacité à se déguiser.

L’avare ne se présente presque jamais comme un avare. Il se considère prudent.

L’insolent se croit franc.

Le médisant prétend vouloir prévenir.

L’arrogant appelle confiance en soi ce qui ressemble, vu de l’extérieur, à du mépris.

Le manipulateur se croit parfois simplement habile.

Le tyran se convainc qu’il protège l’ordre.

Le jaloux affirme qu’il défend la justice.

C’est pourquoi le proverbe arabe selon lequel « le chameau ne voit pas sa propre bosse, mais voit celle de son frère » contient une vérité psychologique redoutable : nous sommes souvent meilleurs juges des défauts d’autrui que des nôtres.

L'homme possède une extraordinaire capacité à fabriquer des justifications après avoir pris une décision.

Il ne dit pas :

« J’ai humilié cette personne parce que je voulais me sentir supérieur. »

Il dira :

« Je lui ai simplement appris sa place. »

Il ne dira pas :

« Je suis jaloux de sa réussite. »

Il dira :

« Je sais très bien comment il a réussi. »

Il ne dira pas :

« Je refuse de partager. »

Il dira :

« Je sais gérer mon argent. »

Le danger commence lorsque la conscience devient l’avocat permanent de nos propres faiblesses.

Car il est difficile de combattre un défaut dont on a changé le nom.

On ne corrige pas ce que l’on refuse de reconnaître.

II. Nous sommes rarement entièrement bons ou entièrement mauvais

Il serait pourtant trop facile de diviser l'humanité en deux catégories : les bons d'un côté et les méchants de l'autre.

L'être humain est beaucoup plus inconfortable que cela.

Il peut être généreux un jour et cruel le lendemain.

Il peut défendre un principe lorsqu'il est puissant et l'abandonner lorsqu'il devient vulnérable.

Il peut pardonner une faute chez lui qu'il condamnerait chez quelqu'un d'autre.

Il peut être admirable dans une situation et méprisable dans une autre.

Même les figures historiques les plus controversées ont pu être aimées, admirées ou idéalisées par certaines personnes de leur entourage.

Cela ne transforme évidemment pas le mal en bien.

Mais cela nous rappelle une chose essentielle : personne n'est le héros de sa propre histoire en se considérant comme le méchant.

Hitler pouvait être perçu comme un homme aimable ou affectueux dans son cercle privé ; cela ne diminue en rien les crimes qu'il a commis.

Le contraste est justement terrifiant.

Il montre que la capacité à être aimable dans une relation particulière ne suffit pas à rendre quelqu'un moral.

La morale ne se mesure pas seulement à la manière dont nous traitons ceux que nous aimons.

Elle se mesure aussi à ce que nous sommes capables de faire à ceux qui ne peuvent rien nous offrir.

C’est pourquoi le regard d’autrui ne doit pas devenir notre unique tribunal.

Nous pouvons être aimés et être injustes.

Nous pouvons être admirés et être dangereux.

Nous pouvons être populaires et être médiocres moralement.

Et inversement, nous pouvons être rejetés sans être coupables.

Le bien et le mal ne se décident donc pas par vote.

III. La bonté sans discernement peut devenir une autre forme de faiblesse

Il existe une autre erreur : croire que pour être bon, il faut toujours être gentil.

Non.

La bonté n'est pas l'absence de limites.

Elle n'est pas la naïveté.

Elle n'est pas l'obligation de tout pardonner, de tout accepter et de toujours tendre l'autre joue.

Certaines personnes découvrent cette vérité trop tard.

Elles donnent sans mesure.

Elles excusent sans fin.

Elles confondent compréhension et tolérance de l'inacceptable.

Elles pensent que leur bonté finira nécessairement par transformer ceux qui profitent d'elle.

Mais si quelqu'un prend constamment soin d'un autre en se négligeant lui-même, il ne produit pas nécessairement du soin.

Il peut simplement apprendre à l'autre qu'il sera toujours pris en charge.

Une générosité sans frontière peut parfois entretenir la dépendance qu'elle voulait combattre.

La véritable bonté possède donc une colonne vertébrale.

Elle sait dire non.

Elle sait s'éloigner.

Elle sait sanctionner sans haïr.

Elle sait pardonner sans redonner immédiatement sa confiance.

Être bon ne signifie pas devenir incapable de reconnaître le mal.

Au contraire.

Il faut parfois comprendre suffisamment bien le mal pour savoir comment ne pas le laisser entrer chez soi.

IV. La difficulté ne crée pas toujours la méchanceté ; elle révèle ce que nous sommes prêts à devenir

L'une des grandes épreuves de l'existence survient lorsque la difficulté augmente.

Tant que tout va bien, presque tout le monde peut paraître raisonnable.

Mais que se passe-t-il lorsque nous sommes humiliés ?

Lorsque nous sommes pauvres ?

Lorsque quelqu'un obtient ce que nous désirions ?

Lorsque nous perdons notre pouvoir ?

Lorsque nous devenons riches ?

Lorsque personne ne peut plus nous contredire ?

C'est là que les deux loups commencent réellement à se battre.

La difficulté ne crée pas nécessairement notre caractère.

Elle lui donne souvent davantage de liberté pour se manifester.

Une personne frustrée peut devenir agressive.

Une autre peut devenir patiente.

Une personne enrichie peut devenir arrogante.

Une autre peut devenir généreuse.

Une personne puissante peut devenir tyrannique.

Une autre peut devenir protectrice.

C'est pourquoi deux phrases méritent d'être placées côte à côte :

« Dis-moi comment tu te comportes lorsque tu n'as rien. »

Et :

« Dis-moi comment tu te comportes lorsque tu as tout. »

La première révèle notre rapport à la frustration.

La seconde révèle notre rapport au pouvoir.

Or le pouvoir, l'argent, la beauté, la célébrité, le réseau ou la force physique ne sont pas nécessairement bons ou mauvais en eux-mêmes.

Ce sont des multiplicateurs.

Ils donnent davantage de portée à ce qui existe déjà.

L'argent entre les mains d'une personne généreuse peut financer des écoles, aider une famille, créer des emplois ou soutenir une œuvre.

Entre les mains d'une personne obsédée par elle-même, il peut devenir un instrument de domination.

La célébrité peut servir à inspirer.

Elle peut aussi servir à humilier.

Le pouvoir peut protéger les faibles.

Il peut également les écraser.

La richesse ne transforme donc pas nécessairement l'âme.

Elle lui donne parfois simplement un microphone.

V. L'argent ne rend pas forcément meilleur : il permet souvent d'être davantage soi-même

C'est pourquoi l'affirmation selon laquelle l'argent rendrait nécessairement les hommes meilleurs doit être prise avec prudence.

Lorsqu'un homme devient riche et se montre plus généreux, deux explications sont possibles.

L'argent a pu modifier ses comportements.

Mais il est également possible que l'argent ait simplement donné davantage de moyens à une générosité qui existait déjà.

Cette distinction est essentielle.

Khabib Nurmagomedov a souvent été décrit par son entourage comme quelqu'un de généreux et respectueux, y compris avant sa célébrité mondiale. Si sa richesse a ensuite amplifié ces qualités, il serait plus juste de dire qu'elle lui a donné davantage de possibilités de les exprimer que d'affirmer qu'elle a fabriqué sa bonté.

À l'inverse, la célébrité peut également donner à certains individus les moyens d'exprimer leurs défauts à une échelle beaucoup plus grande.

Le comportement provocateur de Conor McGregor a largement contribué à construire son personnage public de « bad boy ». Son trash-talk, ses provocations et certaines controverses ont nourri une image volontairement transgressive.

Mais même ici, il faut distinguer le personnage de la personne.

Le spectacle de la méchanceté n'est pas nécessairement la preuve d'une âme entièrement mauvaise.

C'est précisément pourquoi le discernement est nécessaire.

Nous devons juger les actes sans prétendre connaître entièrement l'âme.

VI. Nous avons besoin du contraste, mais pas du mal

Il existe néanmoins une idée intéressante derrière la formule selon laquelle « sans les méchants, les bons ne pourraient pas briller ».

Le contraste rend certaines qualités visibles.

Nous comprenons mieux la patience lorsque nous rencontrons l'impatience.

Nous reconnaissons la loyauté lorsque nous faisons l'expérience de la trahison.

Nous apprécions la paix après avoir connu le conflit.

Nous mesurons la générosité lorsque nous rencontrons l'égoïsme.

Le mal peut donc révéler la valeur du bien.

Mais il ne faut pas aller jusqu'à conclure que nous avons besoin du mal pour produire le bien.

La lumière n'a pas besoin de la nuit pour exister.

C'est la nuit qui nous permet de mieux la voir.

Cette nuance est fondamentale.

Le mal peut servir de contraste moral.

Il ne devient pas pour autant nécessaire ou souhaitable.

Nous n'avons pas besoin de tyrans pour apprécier la liberté.

Nous n'avons pas besoin de traîtres pour devenir loyaux.

Nous n'avons pas besoin de criminels pour devenir justes.

Nous pouvons apprendre par l'expérience des autres sans souhaiter leur destruction.

Le contraste éclaire le tableau.

Il ne justifie pas la couleur noire.

VII. Le véritable danger n'est pas le monstre : c'est l'homme ordinaire qui laisse son mauvais loup grandir

Le mal absolu est rassurant.

Il nous permet de regarder certaines personnes et de nous dire :

« Je ne suis pas comme eux. »

Mais cette pensée peut être dangereuse.

Car elle nous dispense de nous examiner.

Les grandes atrocités de l'histoire n'ont pas toujours été commises par des créatures monstrueuses reconnaissables dès l'enfance.

Elles ont été rendues possibles par des hommes capables de justifier, d'obéir, de détourner le regard, de déshumaniser et de considérer progressivement l'inacceptable comme normal.

Le mal commence rarement par son expression maximale.

Il commence parfois par une petite permission accordée à soi-même.

« Ce n'est pas grave. »

Puis une deuxième.

« Il le mérite. »

Puis une troisième.

« Tout le monde ferait pareil. »

Et un jour, le loup a grandi.

C'est pourquoi la véritable bataille morale ne se déroule pas seulement dans les tribunaux ou les guerres.

Elle se déroule dans les détails.

Dans la manière dont nous parlons d'un absent.

Dans ce que nous faisons lorsque personne ne nous regarde.

Dans notre réaction face à la réussite d'un autre.

Dans la façon dont nous traitons quelqu'un qui ne peut rien nous apporter.

Dans notre comportement lorsque nous avons enfin le pouvoir de faire ce que nous voulons.

Le caractère se construit dans les petites permissions que nous accordons à nos instincts.

VIII. Le diable que nous cherchons dehors habite parfois la pièce d'à côté : nous-mêmes

Il existe enfin une dimension spirituelle à cette histoire.

Dans certaines traditions religieuses, le mal est personnifié, combattu, symbolisé.

Mais une idée particulièrement troublante apparaît lorsque l'on observe le comportement humain : même lorsque l'on retire symboliquement l'influence extérieure du mal, l'être humain demeure capable de commettre le pire.

Cela signifie qu'il existe en nous une autre source de danger : notre propre liberté.

Le démon extérieur peut devenir une métaphore commode.

Il nous permet de dire :

« Ce n'est pas moi. »

« C'est la colère. »

« C'est la pression. »

« C'est la société. »

« C'est mon enfance. »

« C'est lui qui m'a provoqué. »

Ces circonstances peuvent expliquer une partie de nos comportements.

Elles ne doivent pas devenir une excuse pour supprimer toute responsabilité.

Car entre le stimulus et la réponse demeure, autant que possible, la capacité de choisir.

C'est là que le vieux conte des deux loups retrouve toute sa force.

Le loup mauvais n'est pas nécessairement un monstre caché qui attend de prendre notre apparence.

Il est la possibilité de devenir une version dégradée de nous-mêmes.

Une version plus envieuse.

Plus cruelle.

Plus arrogante.

Plus lâche.

Plus indifférente.

Et le loup que nous nourrissons finit par prendre de la place.

Conclusion

Nous passons souvent notre existence à chercher le bien et le mal à l'extérieur de nous.

Nous cherchons des héros.

Nous cherchons des coupables.

Nous cherchons des anges et des démons.

Mais la réalité humaine est moins confortable.

Nous portons plusieurs possibilités en nous.

Nous pouvons être généreux et égoïstes.

Courageux et lâches.

Patients et cruels.

Humbles et arrogants.

Nous ne contrôlons pas toujours le premier mouvement de notre esprit.

Mais nous pouvons encore décider du deuxième.

La colère peut apparaître sans notre permission.

La nourrir, en revanche, est parfois un choix.

La jalousie peut nous traverser.

La transformer en ressentiment est un autre choix.

L'envie peut surgir.

La transformer en admiration ou en haine dépend de ce que nous décidons d'en faire.

C'est pourquoi la vraie question n'est pas :

« Suis-je une bonne ou une mauvaise personne ? »

La question véritable est beaucoup plus exigeante :

« Que suis-je en train de nourrir en moi ? »

Car le bien n'est pas une médaille que l'on reçoit une fois pour toutes.

Et le mal n'est pas toujours un visage que l'on reconnaît chez les autres.

Ils sont deux directions possibles.

Deux habitudes qui grandissent.

Deux voix qui réclament notre attention.

Deux loups qui attendent leur nourriture.

Et chaque jour, par nos pensées, nos paroles, nos silences et nos actes, nous leur donnons à manger.

À la fin, ce n'est pas seulement le loup qui gagne. C'est celui que nous sommes devenus en le nourrissant.

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Aussi intelligent sois-tu, ton cœur te conduira parfois à la bêtise

1 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Un homme peut passer vingt ans à apprendre à raisonner et perdre toute sa sagesse en vingt secondes de colère.

Il peut connaître les conséquences d'une décision et pourtant la prendre.

Il peut comprendre qu'un mot blessera, puis le prononcer.

Il peut savoir qu'un investissement est dangereux et y placer son argent sous l'effet de la peur.

Il peut être certain qu'il regrettera un message envoyé dans la colère et appuyer malgré tout sur « envoyer ».

Pourquoi ?

Parce que l'intelligence ne gouverne pas toujours l'être humain.

Nous aimons croire que nos décisions sont rationnelles, que nous pesons calmement les avantages et les inconvénients avant d'agir. En réalité, nous sommes traversés par des émotions qui peuvent parfois prendre le contrôle de notre jugement.

Il n'y a rien de mauvais à ressentir de la colère, de la peur, de l'amour ou de l'ambition. Ces émotions font partie de notre humanité. Le problème commence lorsqu'elles cessent d'être des informations pour devenir des commandements.

L'émotion peut nous avertir. Elle ne devrait pas toujours décider.

I. Le cœur n'est pas l'ennemi de la raison ; il devient dangereux lorsqu'il prend sa place

Nous avons longtemps opposé le cœur et la raison comme s'il fallait choisir entre les deux.

Ce serait une erreur.

Une personne entièrement dépourvue d'émotions ne deviendrait pas nécessairement plus intelligente. Elle deviendrait souvent incapable de hiérarchiser ce qui compte pour elle.

La peur nous avertit d'un danger.

La colère nous signale parfois une injustice.

La tristesse nous indique une perte.

L'amour nous pousse à nous attacher.

L'indignation peut nous conduire à défendre quelqu'un.

Les émotions ont donc une fonction.

Elles constituent une forme de signal intérieur.

Mais un signal n'est pas une décision.

Lorsqu'un voyant rouge s'allume sur le tableau de bord d'une voiture, le conducteur ne détruit pas immédiatement le véhicule. Il s'arrête, examine le problème et cherche à comprendre.

Nous devrions traiter nos émotions de la même manière.

La colère dit :

« Quelque chose ne va pas. »

La raison doit encore demander :

« Quoi exactement ? »

La peur dit :

« Il existe peut-être un danger. »

La raison demande :

« Ce danger est-il réel, probable ou imaginaire ? »

L'amour dit :

« Cette personne compte pour moi. »

La raison demande :

« Est-ce que cette relation est également bonne pour moi ? »

La maturité ne consiste donc pas à tuer ses émotions.

Elle consiste à ne pas leur remettre les clés de la maison.

II. La colère donne souvent l'illusion de la puissance

La colère est l'une des émotions les plus trompeuses.

Elle nous donne de l'énergie.

Elle accélère notre parole.

Elle simplifie le monde.

Elle transforme les nuances en certitudes.

Sous son influence, les personnes deviennent facilement « bonnes » ou « mauvaises », « avec nous » ou « contre nous ».

La colère nous fait surtout croire que nous sommes plus lucides que nous ne le sommes.

Nous pensons :

« Je vais enfin lui dire ce que je pense. »

Mais nous confondons parfois sincérité et brutalité.

Nous croyons :

« Il faut que je me défende. »

Alors que notre ego réclame simplement réparation.

Nous disons :

« Je vais lui donner une leçon. »

Alors que nous cherchons à nous venger.

Le problème est que la colère promet une victoire immédiate et oublie presque toujours la facture.

Un message envoyé dans la colère peut détruire une relation.

Une décision prise dans la peur peut faire perdre une opportunité.

Une parole prononcée sous l'humiliation peut créer un conflit qui durera des années.

La colère nous fait vivre dans les cinq prochaines secondes.

La sagesse nous oblige à penser aux cinq prochaines années.

C'est pourquoi l'une des formes les plus impressionnantes de maîtrise de soi consiste parfois à ne rien faire.

Ne pas répondre.

Ne pas téléphoner.

Ne pas publier.

Ne pas signer.

Ne pas décider.

Attendre que l'émotion perde suffisamment de force pour que la raison puisse reprendre la parole.

Le silence de quelques minutes peut parfois éviter le regret de plusieurs années.

III. Une émotion collective peut produire des décisions que l'individu seul n'aurait jamais prises

Le phénomène devient encore plus puissant lorsqu'il touche une société entière.

Un individu en colère peut commettre une erreur.

Une foule en colère peut transformer une erreur en catastrophe.

L'histoire regorge de décisions prises sous l'effet de la peur, de l'humiliation, de la vengeance ou de l'enthousiasme collectif.

La politique internationale n'échappe pas à cette mécanique.

Lorsqu'une guerre éclate, les gouvernements ne réagissent pas seulement à des données militaires. Ils doivent également répondre à l'émotion de leur population, à la pression de leurs alliés, à la peur de l'escalade et au sentiment d'urgence.

La Suède en fournit un exemple intéressant.

Après l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine en février 2022, Stockholm prit une décision historique en fournissant des équipements militaires à un pays en guerre, rompant avec une pratique qu'elle avait maintenue depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il serait cependant trop simple de dire que la Suède a agi « sous le coup de l'émotion ».

Le gouvernement suédois présentait alors sa décision comme une réponse à une transformation profonde de l'environnement stratégique européen et comme une mesure de solidarité avec l'Ukraine. Quelques mois plus tard, le pays engageait également un changement beaucoup plus large de sa doctrine de sécurité, qui conduirait finalement à son adhésion à l'OTAN en 2024.

La leçon est précisément là.

Une décision née dans l'urgence n'est pas nécessairement une décision irrationnelle.

L'urgence peut révéler un danger réel.

Mais elle peut aussi réduire le temps consacré à l'examen des conséquences.

La vraie question n'est donc pas :

« Cette décision est-elle émotionnelle ? »

Elle est :

« L'émotion a-t-elle déclenché la réflexion, ou l'a-t-elle remplacée ? »

IV. L'émotion devient dangereuse lorsqu'elle nous fait confondre perception et réalité

Le cas des avions russes ayant brièvement violé l'espace aérien suédois en mars 2022 illustre également cette difficulté.

Le 2 mars, quatre appareils russes — deux Su-27 et deux Su-24 — pénétrèrent brièvement dans l'espace aérien suédois au-dessus de Gotland et furent interceptés par des Gripen suédois. L'incident fut considéré comme délibéré par le chef de l'armée de l'air suédoise.

Des informations rapportées par la télévision suédoise TV4 affirmèrent ensuite que deux des appareils transportaient des armes nucléaires. Mais cette affirmation ne fut pas officiellement confirmée et des experts suédois exprimèrent leur scepticisme, certains estimant même que les appareils semblaient non armés sur les photographies disponibles.

Cette nuance est essentielle.

Dans une situation de tension militaire, la perception d'une menace peut être presque aussi puissante que la menace elle-même.

Un gouvernement doit donc savoir distinguer trois choses :

ce qui s'est produit,

ce que l'on pense que cela signifie,

et ce que l'on imagine que cela pourrait provoquer.

Confondre les trois revient à transformer une hypothèse en certitude.

Et une certitude imaginaire peut produire une décision bien réelle.

C'est ainsi que fonctionnent parfois les emballements collectifs.

Une rumeur devient une information.

Une information devient une interprétation.

Une interprétation devient une conviction.

Et la conviction finit par produire une action.

La raison doit donc constamment revenir à la première question :

Qu'est-ce que je sais réellement ?

V. Le véritable danger n'est pas de ressentir trop ; c'est de réfléchir trop peu

Il serait pourtant injuste de condamner les émotions.

Une personne qui ne ressent rien serait-elle nécessairement plus sage ?

Certainement pas.

L'empathie est une émotion.

La compassion est une émotion.

L'amour est une émotion.

L'indignation face à l'injustice peut être émotionnelle.

Un monde entièrement rationnel au sens froid du terme pourrait devenir parfaitement organisé et profondément inhumain.

La raison nous indique parfois comment atteindre un objectif.

Elle ne nous dit pas toujours quel objectif mérite d'être poursuivi.

C'est l'une des grandes limites du raisonnement purement instrumental.

Une intelligence exceptionnelle peut servir une cause mauvaise avec une efficacité redoutable.

La compétence explique comment faire.

La conscience doit encore demander pourquoi.

Voilà pourquoi l'éducation ne devrait pas seulement apprendre à calculer, mémoriser et argumenter.

Elle devrait également apprendre à se maîtriser.

Savoir reconnaître une émotion.

Savoir attendre.

Savoir douter.

Savoir changer d'avis.

Savoir distinguer une blessure personnelle d'une injustice véritable.

Savoir écouter quelqu'un que l'on n'aime pas.

Voilà aussi ce que signifie devenir intelligent.

VI. L'homme le plus dangereux n'est pas celui qui ressent beaucoup, mais celui qui ne sait pas ce qu'il ressent

Nous sommes parfois gouvernés par des émotions que nous ne reconnaissons même pas.

Nous croyons être en colère alors que nous sommes humiliés.

Nous croyons être jaloux alors que nous avons peur d'être insuffisants.

Nous croyons détester quelqu'un alors que nous aimerions lui ressembler.

Nous croyons défendre un principe alors que nous protégeons notre ego.

Cette confusion rend l'introspection indispensable.

Avant de demander :

« Pourquoi cette personne m'énerve-t-elle ? »

il faut parfois demander :

« Pourquoi son comportement me touche-t-il autant ? »

Avant de dire :

« Je veux réussir. »

il faut demander :

« Est-ce que je veux réellement réussir, ou est-ce que je veux simplement être admiré ? »

Avant de dire :

« Je veux me venger. »

il faut demander :

« Est-ce que je veux réparer une injustice, ou simplement faire souffrir quelqu'un parce que j'ai souffert ? »

Ces questions sont inconfortables.

Mais elles sont libératrices.

Car lorsqu'une émotion est identifiée, elle perd déjà une partie de son pouvoir.

On ne se contente plus de la subir.

On commence à l'observer.

Et celui qui observe sa colère n'est déjà plus entièrement prisonnier de sa colère.

VII. La véritable intelligence consiste à créer un délai entre l'émotion et l'action

Il existe peut-être une définition très simple de la maîtrise de soi :

ne pas transformer immédiatement ce que l'on ressent en ce que l'on fait.

Entre l'émotion et l'action, il faut construire un espace.

Quelques secondes pour respirer.

Une nuit avant de répondre.

Une journée avant de démissionner.

Une semaine avant de prendre une décision financière majeure.

Une discussion avant de rompre.

Une enquête avant d'accuser.

Un examen des faits avant de condamner.

Ce délai n'est pas de la faiblesse.

C'est une force.

L'impulsivité dit :

« Fais quelque chose maintenant. »

La sagesse répond :

« Pourquoi maintenant ? »

L'impulsivité cherche à soulager l'émotion.

La raison cherche à résoudre le problème.

Et ces deux objectifs ne sont pas toujours identiques.

Frapper quelqu'un peut soulager la colère.

Cela ne résout pas nécessairement l'injustice.

Envoyer un message cruel peut soulager l'humiliation.

Cela ne restaure pas nécessairement la dignité.

Acheter immédiatement quelque chose peut soulager une frustration.

Cela ne crée pas nécessairement de richesse.

Quitter tout sur un coup de tête peut soulager une souffrance.

Cela ne garantit pas une meilleure vie.

Le soulagement est immédiat. Les conséquences, elles, ont parfois une mémoire beaucoup plus longue.

VIII. Il faut écouter son cœur sans lui abandonner le gouvernail

La sagesse ne consiste donc pas à choisir entre le cœur et la raison.

Elle consiste à les faire travailler ensemble.

Le cœur donne parfois la destination.

La raison choisit le chemin.

Le cœur nous dit qui nous aimons.

La raison nous apprend comment les aimer sans nous perdre.

Le cœur nous signale l'injustice.

La raison détermine comment la combattre sans devenir injuste à notre tour.

Le cœur nous donne le courage de commencer.

La raison nous apprend quand continuer et quand renoncer.

Une vie exclusivement gouvernée par l'émotion devient instable.

Une vie exclusivement gouvernée par la raison peut devenir stérile.

L'une risque de brûler.

L'autre risque de ne jamais s'allumer.

L'homme accompli n'est donc pas celui qui ne ressent plus.

C'est celui qui ressent profondément sans être constamment emporté.

Il peut être en colère sans devenir violent.

Il peut avoir peur sans devenir lâche.

Il peut aimer sans devenir aveugle.

Il peut être ambitieux sans devenir cruel.

Il peut être blessé sans devenir vindicatif.

Il peut être puissant sans devenir dangereux.

Voilà la véritable maîtrise.

Conclusion

« Aussi intelligent sois-tu, ton cœur te conduira parfois à la bêtise. »

La formule est volontairement provocatrice, mais elle contient une vérité essentielle : l'intelligence ne nous immunise pas contre l'impulsivité.

Nous pouvons connaître parfaitement les conséquences d'une décision et la prendre malgré tout.

Parce que nous avons peur.

Parce que nous sommes amoureux.

Parce que notre orgueil a été blessé.

Parce que nous voulons être reconnus.

Parce que nous sommes en colère.

L'émotion n'est donc pas notre ennemie.

Elle est une force.

Et toute force devient dangereuse lorsqu'elle n'est pas maîtrisée.

La colère peut devenir courage.

La peur peut devenir prudence.

L'ambition peut devenir excellence.

L'amour peut devenir fidélité.

L'indignation peut devenir justice.

Mais il faut pour cela qu'une conscience intervienne entre le sentiment et l'acte.

C'est peut-être là que se trouve la véritable frontière entre l'impulsion et la sagesse :

ressentir comme un être humain, réfléchir comme un sage, puis agir comme si l'avenir devait vivre avec notre décision.

Car l'émotion demande :

« Que veux-tu faire maintenant ? »

La raison pose une question beaucoup plus difficile :

« Quel homme voudras-tu être après l'avoir fait ? »

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Plus nous nous éloignons de la réalité, plus nous nous en rapprochons

30 Mars 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Il suffit parfois d'observer un film de science-fiction pour constater une étrange pauvreté de l'imagination humaine. On nous présente un monstre venu d'une galaxie située à des millions d'années-lumière ; pourtant, il possède souvent des yeux, des dents, des tentacules, des pattes d'insecte, une peau de reptile ou une silhouette vaguement humaine. Même lorsque nous voulons imaginer l'inimaginable, nous sommes obligés de partir de ce que nous connaissons.

L'être humain semble incapable de créer véritablement à partir de rien.

Il transforme, déforme, agrandit, mélange et recombine.

Un démon devient une créature dotée d'ailes de chauve-souris. Un extraterrestre reçoit les yeux d'un insecte et les tentacules d'un poulpe. Un robot emprunte la forme d'un homme. Même nos mondes les plus fantastiques sont souvent des morceaux de réalité réassemblés par notre esprit.

C'est peut-être pour cette raison que certaines œuvres de fiction nous donnent parfois l'impression troublante de connaître le monde mieux que nous ne le pensions.

Naruto, par exemple, semble raconter une histoire de ninjas capables de réaliser des choses impossibles : se cloner, manipuler les perceptions, invoquer des créatures, concentrer leur énergie, combattre sans presque bouger. Pourtant, derrière cette apparence fantastique se trouvent des notions inspirées de la culture japonaise, des arts martiaux et de traditions spirituelles.

Alors une question apparaît :

La fiction invente-t-elle réellement un autre monde, ou révèle-t-elle parfois, sous une forme déformée, des possibilités déjà contenues dans le monde réel ?

I. L'imagination humaine ne crée pas à partir du néant

Nous avons une idée très flatteuse de notre imagination.

Nous croyons que nous pouvons penser à n'importe quoi.

Mais essayons réellement de concevoir une couleur qui n'a jamais existé. Pas une nouvelle nuance de bleu. Pas un mélange inédit de rouge et de vert. Une couleur totalement étrangère à toute notre expérience.

Nous échouons.

Essayons maintenant d'imaginer une forme qui ne possède aucune ressemblance avec aucune forme que nous ayons jamais rencontrée.

Nous revenons malgré nous à quelque chose de connu.

Notre imagination ressemble moins à une usine qui fabrique à partir de rien qu'à un immense atelier de transformation. Elle récupère des fragments du réel et les assemble autrement.

C'est ainsi que fonctionne une grande partie de la création humaine.

Le peintre ne crée pas la lumière : il apprend à la représenter.

Le musicien ne crée pas le son : il organise les sons existants.

L'architecte ne crée pas l'espace : il le structure.

L'écrivain ne crée pas les émotions humaines : il leur donne des personnages, des situations et des mots.

Même lorsque nous inventons un monde qui n'existe pas, nous emportons avec nous des morceaux du monde qui existe.

L'imagination ne quitte jamais complètement la réalité ; elle la déguisе.

C'est pourquoi le monstre extraterrestre le plus extraordinaire finit souvent par avoir quelque chose de familier.

Et peut-être est-ce une bonne nouvelle.

Car cela signifie que l'imagination humaine ne possède pas pour fonction de nous arracher au réel.

Elle nous permet surtout de regarder le réel autrement.

II. Naruto : quand la fiction recycle des fragments du réel

C'est ce qui rend certaines œuvres de fiction particulièrement fascinantes.

Dans Naruto, les personnages utilisent différentes catégories de techniques : le taijutsu, associé aux techniques corporelles, le genjutsu, fondé sur l'illusion, et le senjutsu, lié à l'utilisation de l'énergie naturelle dans la mythologie propre à l'œuvre.

Tout cela est fantastique.

Mais tout n'est pas inventé de toutes pièces.

Le taijutsu, par exemple, renvoie littéralement à l'idée de « technique du corps » et l'œuvre puise largement dans l'imaginaire martial japonais. Le spectateur reconnaît donc quelque chose de réel au milieu de l'impossible.

C'est précisément ce mélange qui rend la fiction crédible.

Un univers entièrement étranger à notre expérience serait peut-être incompréhensible. Pour nous faire croire à l'impossible, le créateur doit donc commencer par nous offrir du possible.

Il nous montre un homme.

Puis il lui donne une puissance extraordinaire.

Il part d'un mouvement martial réel.

Puis il le transforme en technique surnaturelle.

Il part de l'idée d'une illusion.

Puis il en fait une arme capable de bouleverser les perceptions.

Il part de la méditation, de la maîtrise du corps et de l'énergie.

Puis il construit un pouvoir qui appartient à la fiction.

La fiction devient convaincante précisément lorsqu'elle contient suffisamment de réalité pour que notre esprit puisse y accrocher son imagination.

C'est peut-être pour cela que nous avons parfois l'impression étrange que certaines œuvres fantastiques « avaient prévu » le réel.

Elles ne l'avaient pas nécessairement prévu.

Elles avaient simplement observé certaines possibilités du réel avant de les pousser jusqu'à leurs conséquences extrêmes.

III. Entre le mythe et le réel, il existe une zone que nous connaissons mal

C'est ici que la frontière devient plus délicate.

L'histoire humaine est remplie de récits d'hommes capables d'accomplir des choses qui semblent dépasser les capacités ordinaires.

L'un des récits les plus célèbres de la tradition islamique concerne ʿAlī lors de la bataille de Khaybar : après avoir perdu son bouclier, il aurait saisi la porte d'une forteresse et l'aurait utilisée comme protection pendant le combat. Un récit attribué à Abū Rāfiʿ rapporte ensuite que plusieurs hommes tentèrent de déplacer cette porte sans y parvenir. Cette tradition apparaît dans plusieurs sources, même si son degré d'authenticité fait l'objet de discussions chez les spécialistes du hadith.

Pour le croyant, ce récit peut être reçu dans une dimension spirituelle : Dieu peut accorder à Son serviteur une force exceptionnelle.

Pour l'historien, la question est différente : quelles sont les sources, quelles sont leurs chaînes de transmission, et quelle certitude peut-on raisonnablement leur accorder ?

Il faut savoir conserver ces deux niveaux sans les confondre.

Car l'erreur serait de dire :

« Puisque je ne comprends pas comment une chose est possible, elle est nécessairement surnaturelle. »

Mais l'erreur inverse serait tout aussi grande :

« Puisque je ne peux pas aujourd'hui l'expliquer, elle n'a jamais pu se produire. »

L'incompréhensible n'est pas automatiquement impossible. Mais l'étonnement n'est pas non plus une preuve.

Cette distinction est essentielle.

Elle protège à la fois la foi contre le simplisme et la raison contre l'arrogance.

IV. Le véritable pouvoir n'est peut-être pas dans les muscles, mais dans l'esprit

La fiction de Naruto va encore plus loin lorsqu'elle imagine des techniques capables d'agir sur l'esprit.

Le genjutsu, dans l'univers de l'œuvre, est précisément une technique d'illusion qui modifie les perceptions de la victime.

Cette idée est fantastique.

Mais son principe général ne l'est pas autant qu'on pourrait le croire.

L'être humain peut être influencé par les images, les récits, la peur, la répétition, l'autorité, la pression sociale et la manipulation psychologique.

Nous n'avons pas besoin de chakra pour modifier la perception d'un autre être humain.

Il suffit parfois d'une phrase.

D'une promesse.

D'une peur.

D'un mensonge répété suffisamment longtemps.

Un individu peut finir par défendre une idée qui lui a été inculquée jusqu'à croire qu'elle vient de lui.

C'est là que certaines inventions de la fiction deviennent presque prophétiques, non parce qu'elles décrivent littéralement une technique magique, mais parce qu'elles mettent en scène une vérité psychologique.

Le véritable « contrôle mental » n'a peut-être pas besoin d'être surnaturel.

La propagande, l'endoctrinement, les mécanismes sectaires, certaines formes de radicalisation ou les défis dangereux diffusés sur Internet montrent déjà à quel point une volonté humaine peut être fragilisée par son environnement.

La fiction exagère le mécanisme.

Mais elle touche parfois quelque chose de profondément réel.

Elle transforme en magie ce que la psychologie accomplit déjà à une échelle moins spectaculaire.

V. Elon Musk ne possède pas trois clones : mais l'homme moderne s'en approche

La même logique peut être appliquée à une autre invention apparemment impossible : le clone.

Dans Naruto, certains personnages peuvent se multiplier et agir simultanément dans plusieurs endroits.

Dans la réalité, un homme ne peut pas être physiquement présent dans trois entreprises au même moment.

Pourtant, l'époque contemporaine produit une étrange approximation de cette capacité.

Elon Musk a dirigé ou dirigé simultanément plusieurs entreprises et projets majeurs, notamment Tesla, SpaceX et Neuralink.

Il ne possède évidemment pas trois corps.

Mais il dispose de quelque chose que les anciens n'auraient probablement pas imaginé : la possibilité de prolonger son action à travers des organisations, des équipes, des systèmes numériques et des technologies.

L'homme moderne ne se clone pas.

Il délègue son clone.

Son esprit peut se prolonger dans des milliers de personnes qui exécutent une vision qu'il a contribué à définir.

Son nom devient une architecture.

Sa décision circule.

Son influence se multiplie.

La technologie réalise ainsi une vieille obsession humaine : être présent là où notre corps ne peut pas être.

Le téléphone avait déjà commencé cette révolution.

Internet l'a accélérée.

L'intelligence artificielle pourrait la pousser encore plus loin.

Le corps reste unique.

Mais l'action humaine, elle, devient de plus en plus duplicable.

C'est peut-être cela que la fiction avait intuitivement compris avant nous.

VI. Le vrai sceau maudit n'est peut-être pas technologique : il est psychologique

La fiction de Naruto imagine également des sceaux capables de modifier ou d'amplifier les pouvoirs d'un individu.

Dans la réalité, il n'existe pas de technologie permettant simplement d'apposer un symbole magique sur quelqu'un pour prendre possession de sa volonté.

Mais l'idée symbolique est terriblement réelle.

Chaque époque possède ses propres « sceaux ».

Une idéologie peut devenir un sceau.

Une secte peut devenir un sceau.

Une addiction peut devenir un sceau.

Une communauté virtuelle peut devenir un sceau.

Une personne peut finir par porter dans son esprit une idée qui lui impose de penser, de parler et d'agir d'une certaine manière.

Le danger commence lorsque l'individu ne sait plus distinguer sa propre volonté de celle qui lui a été implantée.

C'est ce qui rend les phénomènes d'endoctrinement si inquiétants.

Le problème n'est pas seulement que quelqu'un nous donne un ordre.

Le problème est que nous puissions finir par croire que nous avons choisi librement de lui obéir.

C'est alors que la fiction rejoint la philosophie.

Le pouvoir absolu ne consiste peut-être pas à contrôler le corps d'un homme.

Il consiste à lui faire désirer ce que l'on veut qu'il désire.

VII. Le senjutsu : quand la victoire commence avant le mouvement

Il existe enfin une idée particulièrement intéressante derrière le senjutsu de Naruto.

Dans l'œuvre, il s'agit d'une discipline extrêmement avancée fondée sur l'utilisation de l'énergie naturelle.

Mais nous pouvons en faire une lecture philosophique.

Le débutant pense que le combat se joue dans le mouvement.

Le maître comprend qu'il commence bien avant.

Le débutant regarde le poing.

Le maître regarde l'intention.

Le débutant cherche à savoir comment frapper.

Le maître cherche à comprendre pourquoi l'adversaire frappe.

Le débutant réagit.

Le maître anticipe.

C'est ce que l'on retrouve dans de nombreuses activités humaines.

Le grand joueur d'échecs semble parfois ne presque rien faire.

Le grand négociateur parle peu.

Le grand stratège peut remporter une bataille avant même que les soldats ne se rencontrent.

Le grand combattant n'a pas nécessairement besoin de bouger davantage.

Il a besoin de comprendre davantage.

Le niveau ultime de la force n'est peut-être pas celui où l'on frappe plus fort, mais celui où l'on comprend suffisamment tôt pour ne presque plus avoir besoin de frapper.

Voilà peut-être le véritable senjutsu de l'existence.

VIII. Plus nous nous éloignons de la réalité, plus nous pouvons parfois en révéler la structure

La fiction n'est donc pas nécessairement l'opposé de la réalité.

Elle peut être une expérience mentale sur la réalité.

Elle prend une capacité humaine et l'exagère.

Elle prend une peur et lui donne un visage.

Elle prend un désir et lui donne une machine.

Elle prend une intuition psychologique et lui donne un pouvoir surnaturel.

Elle prend une possibilité scientifique et la pousse jusqu'à son extrême.

C'est pourquoi certaines œuvres paraissent étrangement prémonitoires.

Elles n'ont pas forcément vu l'avenir.

Elles ont parfois simplement compris quelque chose du présent que nous n'avions pas encore appris à formuler.

L'homme ne peut peut-être pas imaginer le néant.

Il ne peut peut-être pas créer une couleur totalement étrangère à toute expérience.

Mais il peut prendre mille éléments du réel et les combiner jusqu'à produire quelque chose que le réel n'avait jamais encore montré sous cette forme.

C'est là que réside son génie.

L'imagination ne crée pas toujours l'impossible. Elle révèle parfois les possibilités cachées du possible.

Le monstre extraterrestre possède nos yeux parce que nous ne savons pas imaginer sans nos yeux.

Le ninja se clone parce que l'homme rêve depuis toujours d'être présent partout.

Le guerrier maîtrise l'esprit parce que l'homme redoute depuis toujours de perdre sa liberté.

Le héros accomplit l'impossible parce que nous soupçonnons que nos limites ne sont peut-être pas aussi définitives que nous le croyons.

Et peut-être est-ce finalement cela que la fiction nous enseigne de plus précieux :

plus nous nous éloignons de la réalité, plus nous pouvons parfois nous rapprocher de sa vérité.

Car la fiction ne nous montre pas nécessairement ce qui existe.

Elle nous montre ce que nous sommes capables d'imaginer à partir de ce qui existe déjà.

Et parfois, derrière le monstre, le ninja, le clone ou le pouvoir surnaturel, il y a simplement un miroir.

Un miroir déformant, certes.

Mais un miroir tout de même.

Nous croyons inventer des mondes imaginaires. En réalité, nous passons peut-être notre temps à recombiner le seul monde que nous connaissons : celui que nous avons vécu.

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Le courage est-il toujours une vertu ?

30 Mars 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Le mot japonais samouraï est généralement rattaché à l’idée de service. Le guerrier serait ainsi, dans son sens le plus noble, celui qui met sa force au service d’une cause qui le dépasse. Cette conception contient une contradiction magnifique : celui qui sert peut devenir le maître, et celui qui accepte de se soumettre à une discipline peut finir par acquérir une puissance exceptionnelle.

Le samouraï fascine précisément pour cette raison. Il représente l’homme qui ne recule pas. Celui qui accepte l’épreuve, la souffrance, la discipline et, dans certaines conceptions anciennes du guerrier, jusqu’à la mort plutôt que le déshonneur. Son courage semble absolu parce qu’il ne négocie pas avec la peur.

Cette image a traversé les siècles. Elle appartient désormais autant à l’imaginaire martial qu’à la culture populaire. Lorsque Soprano chante : « Même si la peur m’assaille, je partirai comme un samouraï », puis évoque celui qui part « pour l’honneur comme un samouraï », il reprend cette représentation moderne du guerrier : avancer malgré la peur, parce qu’une valeur supérieure exige de ne pas céder.

Je respecte profondément cette conception du courage. Mais c’est précisément ici que commence mon désaccord.

Car il existe un moment où le courage cesse d’être une force et devient une faiblesse. Il existe un moment où l’homme ne combat plus pour gagner, mais pour prouver qu’il n’a pas peur. Et à partir de cet instant, son courage peut devenir la forme la plus élégante de la sottise.

I. Le samouraï : l’homme qui a vaincu la peur

La grandeur du samouraï ne réside pas seulement dans son épée. Elle réside d’abord dans sa capacité à se dominer lui-même.

Une arme peut être apprise. Une technique peut être répétée. Une posture peut être perfectionnée. Mais accepter de regarder la peur sans lui obéir demande une autre forme de maîtrise.

C’est pourquoi la formation du guerrier était aussi une formation psychologique. Il fallait apprendre à supporter la violence, la douleur, l’incertitude et la possibilité de mourir. Le combattant devait devenir capable d’agir lorsque son instinct lui ordonnait de fuir.

Cette discipline explique pourquoi le samouraï est devenu une figure universelle.

Nous retrouvons son esprit dans tous les domaines où l’homme doit continuer malgré l’adversité : chez l’athlète qui s’entraîne alors que son corps réclame le repos ; chez le médecin qui reste debout au milieu d’une catastrophe ; chez le soldat qui avance sous le feu ; chez celui qui recommence après un échec que les autres considèrent comme définitif.

Andy Hug représente, à mes yeux, une incarnation moderne de cette idée. Le Suisse, devenu une figure majeure du Kyokushin puis du combat professionnel au Japon, fut surnommé « Blue-Eyed Samuraï ». Son histoire est fascinante parce qu’il n’était pas japonais, mais qu’il a fini par être adopté symboliquement par une culture dont il avait appris les codes de discipline et de combat.

Il y avait chez lui quelque chose que le mot samouraï exprime admirablement : la capacité à transformer la souffrance en discipline et la discipline en puissance.

Mais cette vertu possède une frontière.

Ne jamais avoir peur est impossible. Ne jamais reculer peut être admirable. Mais ne jamais savoir quand reculer peut être catastrophique.

II. Le courage sans intelligence devient une forme de folie

Il existe un fil presque invisible entre le courage et la stupidité.

L'homme courageux regarde le danger et décide d'avancer.

L'homme imprudent regarde le même danger et avance parce qu'il refuse d'admettre qu'il peut perdre.

Extérieurement, les deux semblent identiques.

C'est là que réside le piège.

Le courage est généralement admiré parce que nous voyons le geste, mais rarement le calcul qui devrait le précéder. Celui qui se jette seul contre dix adversaires peut paraître plus courageux que celui qui se retire pour revenir avec cent hommes. Pourtant, si le premier meurt et que le second gagne, lequel a réellement servi sa cause ?

La guerre permet de comprendre cette distinction avec une brutalité particulière.

Le but suprême de la guerre n’est pas de démontrer son courage. C’est de vaincre.

L'honneur peut être une raison de combattre. Le courage peut être une qualité indispensable au combat. Mais ni l'honneur ni le courage ne constituent la finalité ultime de la guerre.

Une bataille perdue avec panache reste une défaite.

Une guerre gagnée sans héroïsme spectaculaire reste une victoire.

L’histoire d’Al-Mutanabbi illustre tragiquement cette tension. Lorsque son assassin se fut résolu à le tuer, le poète aurait voulu fuir. Son jeune serviteur lui rappela alors les vers glorieux dans lesquels il se présentait comme un homme connu des chevaux, de la nuit et du désert. Piqué dans son honneur, Al-Mutanabbi serait alors revenu affronter un adversaire qu’il aurait probablement dû éviter, et cette décision lui aurait coûté la vie.

Que cette anecdote ait été embellie par la tradition importe finalement moins que la leçon qu’elle transmet.

Il arrive que l’homme meure moins pour une cause que pour rester fidèle à l’image qu’il avait donnée de lui-même.

C’est peut-être l’une des formes les plus dangereuses de l’honneur.

III. Le véritable guerrier ne cherche pas la mort : il cherche la victoire

Il faut alors distinguer deux types de courage.

Le premier est le courage de confrontation : entrer dans le danger, accepter le risque, affronter l’adversaire.

Le second est plus difficile : avoir le courage de ne pas combattre.

Car fuir est parfois lâcheté.

Mais refuser un combat inutile peut être intelligence.

Un homme qui possède une arme et ne s’en sert pas n’est pas nécessairement moins courageux que celui qui la dégaine. Il peut simplement avoir compris quelque chose que l’autre ignore : toutes les batailles ne méritent pas d’être livrées.

C’est ici que la figure de Tsukahara Bokuden devient particulièrement intéressante.

Les traditions martiales japonaises ont fait de lui l’un des grands maîtres de l’épée. On lui attribue des dizaines de combats et une réputation d’invincibilité ; certaines traditions avancent même le chiffre de 212 adversaires. Ces nombres doivent être considérés avec prudence, car ils relèvent en partie de la légende. Mais la leçon attachée à son personnage est plus importante que les chiffres. 

On raconte notamment qu’un jeune guerrier arrogant le défia en duel. Bokuden accepta et proposa de se rendre sur une île afin de ne mettre personne en danger. Lorsque le jeune homme descendit du bateau, Bokuden repartit seul.

Il avait gagné sans combattre.

Cette histoire contient une vérité extraordinaire :

le maître de l’épée n’est pas nécessairement celui qui sait le mieux frapper ; c’est peut-être celui qui sait le mieux décider quand il ne faut pas frapper.

Le débutant veut prouver sa force.

Le maître veut atteindre son objectif.

Le débutant demande : « Puis-je gagner ce combat ? »

Le maître demande : « Ce combat mérite-t-il d’être livré ? »

La différence entre les deux questions peut représenter des années de maturité.

IV. Deux chemins vers la maîtrise

Il existe, selon moi, deux manières de devenir un véritable « samouraï » de l’existence.

La première est celle du talent.

Certains individus semblent recevoir une capacité que les autres ne possèdent pas. Ils comprennent plus vite. Ils perçoivent ce que les autres ne voient pas. Ils trouvent intuitivement une solution là où plusieurs n'en trouvent aucune.

Dans la tradition japonaise, la figure de Bokuden est parfois associée à cette forme d’inspiration soudaine, presque spirituelle. Son système martial, le Kashima Shintō-ryū, est lui-même entouré de récits mêlant entraînement, tradition religieuse et illumination.

Mais le talent est la voie exceptionnelle.

Pour la majorité des hommes, la vérité n'arrive pas comme une révélation.

Elle doit être cherchée.

Il faut alors voyager, expérimenter, échouer, observer, recommencer, rencontrer des maîtres, écouter ceux qui savent davantage que soi et accepter de découvrir que certaines certitudes étaient fausses.

Le maître pose les premières fondations.

Mais le guide peut faire gagner des années.

Un voyageur peut passer des mois à parcourir une ville sans en comprendre la logique, alors qu'un guide expérimenté peut lui en révéler l'essentiel en quelques heures.

Il en va de même pour la connaissance.

Nous pouvons passer une vie à tourner autour d'une vérité que quelqu'un aurait pu nous aider à voir en quelques minutes.

Le véritable mentor n'est donc pas celui qui pense à notre place. C'est celui qui nous évite de perdre dix ans à chercher au mauvais endroit.

V. Le satori : lorsque la vérité cesse d'être une théorie

Cette idée rejoint une dimension essentielle de la pensée bouddhiste : le satori, souvent compris comme une forme d'éveil ou de perception directe.

On peut expliquer une vérité à quelqu'un.

Mais on ne peut pas nécessairement la lui faire vivre.

Un homme peut connaître cent théories sur la patience et rester impatient. Il peut lire mille livres sur la souffrance et ne rien comprendre à la douleur. Il peut écouter tous les conseils du monde sur l'amour et ne découvrir ce qu'il signifie réellement qu'après avoir aimé.

Certaines vérités ne s'apprennent pas.

Elles se traversent.

C'est pourquoi chaque existence constitue une expérience singulière. Deux hommes peuvent traverser le même événement et en tirer deux enseignements différents. Deux êtres peuvent aimer la même personne et vivre deux histoires opposées. Deux individus peuvent subir le même échec et sortir de celui-ci avec des philosophies entièrement différentes.

Faut-il alors conclure que la vérité absolue n'existe pas ?

Il faut être prudent.

Dire que nos expériences sont relatives ne signifie pas nécessairement que la vérité elle-même l'est. Cela signifie surtout que notre accès à la vérité est fragmentaire.

Nous possédons quelques pièces du puzzle.

D'autres possèdent d'autres pièces.

Nous confondons parfois la partie que nous détenons avec le tableau entier.

Peut-être est-ce là que l'humilité devient la forme la plus haute de connaissance : comprendre que notre expérience nous donne une perspective, mais jamais nécessairement la totalité.

Et si Dieu seul pouvait assembler toutes les pièces, alors l'homme devrait accepter une conséquence difficile : nous sommes condamnés à chercher sans jamais posséder complètement.

VI. Le véritable samouraï n'est donc pas celui qui ne recule jamais

C'est finalement ici que je me sépare de l'image traditionnelle du samouraï.

Je respecte celui qui avance malgré la peur.

Mais j'admire davantage celui qui sait distinguer la peur de l'intuition.

Je respecte celui qui accepte de mourir pour une cause.

Mais j'admire davantage celui qui sait vivre pour cette cause lorsqu'il existe encore une possibilité de la servir.

Je respecte celui qui tire son épée.

Mais j'admire davantage celui qui sait pourquoi il la tire, contre qui, à quel moment et surtout dans quel but.

Car le courage n'est pas une valeur isolée.

Sans intelligence, il devient témérité.

Sans discipline, il devient impulsivité.

Sans objectif, il devient spectacle.

Sans lucidité, il devient autodestruction.

Et sans humilité, il peut même devenir une prison : l'homme finit par préférer mourir plutôt que reconnaître qu'il s'est trompé.

Le véritable courage n'est donc pas de ne jamais reculer.

C'est de savoir pourquoi l'on avance, pourquoi l'on recule et ce que l'on cherche réellement à préserver.

Le samouraï le plus accompli ne serait peut-être pas celui qui accepte toutes les batailles.

Ce serait celui qui possède assez de maîtrise pour choisir les siennes.

Car entre le courage et la folie, il n'y a parfois qu'une décision.

Et entre le génie et la folie, il n'y a parfois qu'une décision également.

Dans les deux cas, la différence tient à la même chose : savoir ce que l'on fait avant que le monde nous oblige à en payer le prix.

La véritable noblesse n'est donc pas de mourir sans reculer.

Elle est de vivre assez longtemps pour accomplir ce pour quoi l'on était prêt à mourir.

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