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Blog Personnel d'Achref Snoussi
Articles récents

Nouvelle — Sohan, le perdu

19 Septembre 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

Lorsque les portes s'ouvrirent, à cinq heures trente, ils étaient déjà deux cents dans la cour.

Certains avaient roulé toute la nuit.

Ils attendaient devant une maison blanche aux murs trop hauts.

Au-dessus du portail, une plaque de bronze :

Maison de la Lumière — Cercle de l'Ascendance

Il n'y avait pas de nom.

Il n'en avait jamais eu besoin.

Tout le monde savait pour qui l'on venait.

À six heures, un homme apparut.

Cinquante-six ans, barbe soigneusement taillée, long manteau ivoire malgré la chaleur.

La foule se tut.

Un jeune homme s'approcha avec une voiture.

— Maître, votre véhicule.

Sohan regarda la voiture, puis un minibus garé devant le portail.

— Celui-là a transporté des ouvriers.

— Il est propre.

Sohan fronça les sourcils.

— Ce n'est pas une question de poussière.

Il entra dans la maison.

Les fidèles s'écartèrent.

  •  

On l'appelait Maître Sohan.

Personne ne savait exactement d'où venait ce nom.

Lui affirmait appartenir à une lignée exceptionnelle.

— Mon arrière-grand-père connaissait notre généalogie sur vingt-deux générations.

Un jour, un jeune homme demanda :

— Existe-t-il un document ?

Le silence tomba.

Sohan le regarda.

— Tu as besoin d'un papier pour savoir qui tu es ?

— Non, Maître.

— Alors pourquoi m'en demander un ?

À partir de ce jour, le jeune homme ne parla plus pendant les réunions.

  •  

Sohan ne travaillait pas.

Il donnait des conférences, recevait des visiteurs, voyageait, écrivait.

Lorsqu'un fidèle demandait comment contribuer aux dépenses de la Maison, il répondait :

— Celui qui donne ne paie pas un homme. Il participe à une œuvre.

Les enveloppes commencèrent à arriver.

On disait que Sohan refusait l'argent.

C'était vrai.

Il ne le touchait jamais devant les autres.

Il laissait les autres le toucher pour lui.

  •  

Un dimanche, une femme nommée Samira entra dans la cour.

Sohan la regarda.

— Vous portez quelque chose.

— Quoi ?

Il posa deux doigts sur son front.

— Une ombre.

Un murmure parcourut la cour.

— Quelle ombre ?

— Je ne peux pas vous le dire ici.

— Pourquoi ?

Il regarda les autres.

— Certaines choses attirent ce qu'elles nomment.

Samira se mit à pleurer.

Sohan sourit.

— Mais vous êtes venue au bon endroit.

Elle resta.

Une semaine plus tard, elle apporta une enveloppe.

— C'est pour la purification.

Sohan ne la prit pas.

— Gardez votre argent.

Elle insista.

Il détourna les yeux.

— Faites comme vous voulez.

Ce soir-là, elle reçut un message :

La purification commence demain.

  •  

Sohan possédait plusieurs bureaux.

Dans chacun : un miroir, une photographie de lui et des livres aux titres impressionnants.

Il affirmait les avoir écrits et posséder plusieurs doctorats.

Un soir, quelqu'un demanda :

— Dans quelles universités ?

Sohan sourit.

— Vous êtes encore prisonnier de vos institutions.

Personne n'insista.

  •  

Autrefois, Sohan avait tenté d'entrer en politique.

Il avait fait campagne, organisé des réunions, parlé de renaissance nationale.

Le soir des résultats, il arriva troisième.

Très loin derrière les deux premiers.

Le lendemain, son nom disparut de ses propres discours.

Lorsqu'un disciple demanda :

— Pourquoi avez-vous abandonné la politique ?

Sohan répondit :

— Les élections sont faites pour ceux qui ont besoin qu'on leur confirme leur valeur.

Plus personne ne parla de l'élection.

  •  

Les années passèrent.

La Maison grandit.

Les fidèles travaillaient bénévolement. Sohan apparaissait le soir et tout le monde se levait.

— Vous êtes ici pour apprendre à vous débarrasser de votre ego.

Il marquait une pause.

— Sauf si je vous demande de l'utiliser.

Il souriait.

— L'ego est un mauvais maître. Mais un excellent serviteur.

  •  

Un soir, un homme nommé Yacine se leva.

— Maître.

Sohan s'arrêta.

— J'ai une question.

— Pose-la.

— Vous dites que nous devons vous faire confiance. Mais pourquoi ?

Un silence.

Sohan descendit de l'estrade.

— Pourquoi veux-tu savoir ?

— Parce que je pense qu'il faut pouvoir poser des questions.

Sohan se tourna vers l'assemblée.

— Vous voyez ? Voilà comment commence la chute.

Yacine resta debout.

— Je ne veux pas quitter la Maison.

— Pas encore.

Sohan s'approcha.

— Ceux qui doutent ne sont pas dangereux. Ceux qui enseignent leur doute aux autres le deviennent.

Yacine retira doucement son épaule lorsque Sohan posa la main dessus.

Le sourire du Maître disparut.

— Tu peux partir.

— Je ne veux pas partir.

— Alors reste.

— Mais je veux pouvoir vous contredire.

Sohan le regarda longtemps.

— Tu viens de choisir.

Le lendemain, Yacine perdit ses responsabilités.

Quelques jours plus tard, on lui demanda de rendre sa clé.

Il partit.

Le soir même, Sohan s'adressa aux fidèles :

— Il existe des portes qu'on ne doit pas rouvrir.

Puis, plus doucement :

— Je ne les condamne pas. C'est leur propre éloignement qui les condamne.

  •  

Quelques mois plus tard, Samira demanda à partir.

Elle avait cessé de dormir et voulait revoir sa sœur.

Sohan la reçut seul.

— Pourquoi ?

— Je suis fatiguée.

— La fatigue est parfois le premier masque du doute.

— Je veux simplement rentrer chez moi.

Il resta silencieux.

— Ce n'est pas moi que tu abandonnes.

— Alors qui ?

Il désigna la fenêtre.

— Ce que tu étais devenue ici.

Elle secoua la tête.

— Je veux juste rentrer chez moi.

Sohan se rassit.

— Alors va.

Samira se leva.

Avant qu'elle franchisse la porte, il ajouta :

— La nuit où tu as rêvé de l'incendie ?

Elle pâlit.

Elle ne lui avait jamais parlé de ce rêve.

Sohan sourit.

— Certaines portes ne se referment pas.

  •  

Samira partit.

Trois jours plus tard, elle reçut un message :

Nous avons prié pour toi.

Puis :

Ne tarde pas.

Puis :

Il reste encore du temps.

Elle bloqua le numéro.

Le soir, elle pleura.

Elle ne savait plus si elle avait peur de revenir ou de ne jamais revenir.

  •  

L'année suivante, la Maison connut son plus grand rassemblement.

Plus de mille personnes.

Sur l'estrade, derrière Sohan, une immense bannière représentait un arbre généalogique.

Tout en haut, son nom.

Personne n'avait jamais vu les documents.

Personne ne les demandait plus.

Sohan regarda la foule.

— Vous avez parfois besoin d'une preuve pour croire.

Il sourit.

— Moi, je n'en ai jamais eu besoin.

Les applaudissements éclatèrent.

— Parce que je suis la preuve.

La salle entière se leva.

  •  

Après la cérémonie, Sohan retourna seul dans son bureau.

Sur le bureau se trouvait une copie ancienne d'un registre familial.

Il l'ouvrit.

Aucune lignée exceptionnelle.

Seulement des noms.

Des fermiers, des commerçants, des instituteurs.

Il referma le document.

Puis ouvrit un tiroir.

À l'intérieur se trouvait une photographie de lui, jeune, assis seul après son échec électoral.

Il la plaça devant le miroir.

Deux Sohan se regardaient.

Celui de la photographie ne souriait pas.

Celui du miroir non plus.

Un coup discret retentit.

— Maître ?

Sohan rangea rapidement la photographie.

— Entrez.

Un jeune disciple passa la tête.

— Tout le monde vous attend.

— Ils attendent quoi ?

— Vous.

Sohan regarda une dernière fois le miroir.

Puis il remit son manteau.

Dans le couloir, plusieurs dizaines de personnes s'écartèrent pour le laisser passer.

Il avança au milieu d'elles.

Personne ne remarqua qu'au moment de franchir la porte, il posa brièvement la main sur le mur.

Comme pour vérifier que la maison était toujours là.

Puis il redressa la tête.

Et entra dans la lumière.

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Nouvelle — Les Villes de Madeleine

5 Septembre 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

La première chose que Madeleine Roche emporta de Saint-Clair fut une photographie.

La seconde fut une casserole en cuivre.

La troisième, un nom.

— Madeleine Vasseur, dit-elle au chauffeur.

Il vérifia le billet.

— Roche ?

Elle sourit.

— Mon nom de jeune fille.

Le chauffeur ne posa pas d'autre question.

Madeleine regarda le clocher de Saint-Clair disparaître derrière les arbres.

Elle y avait vécu quatre mois.

C'était déjà beaucoup.

  •  

À son arrivée à Belrive, la pluie tombait sur la gare.

Madeleine avait soixante-douze ans, un manteau beige et une petite valise trop légère pour une vie entière.

Une jeune femme passa près d'elle avec un parapluie.

— Excusez-moi. Le quartier des Tilleuls, c'est par où ?

La jeune femme lui indiqua la direction.

— Vous êtes nouvelle ?

Madeleine regarda les maisons.

— Je viens pour ma sœur.

Elle hésita.

— Elle est malade.

La jeune femme baissa son parapluie.

— Oh...

Madeleine sourit.

— Mais ça ira.

Le lendemain, la jeune femme lui apporta un gâteau.

  •  

Madeleine s'appelait désormais Madeleine Vasseur.

Elle était veuve, avait une fille à Bordeaux, avait travaillé dans une pharmacie et connaissait très bien les successions.

Elle ne disait jamais tout.

Elle donnait juste assez pour que les autres complètent le reste.

Au café, elle écoutait.

Lorsqu'une femme parlait de ses enfants :

— Vous avez raison de penser à eux maintenant.

Lorsqu'un homme évoquait son entreprise :

— Mon mari avait un associé qui faisait la même erreur.

Elle ne donnait presque jamais de conseils.

Elle donnait l'impression d'en avoir déjà vécu les conséquences.

  •  

Au bout de deux semaines, elle connaissait tout le monde.

Surtout Jeanne.

Jeanne avait soixante-six ans et vivait seule dans une grande maison.

Un soir, elle soupira :

— Je devrais vendre.

Madeleine posa sa tasse.

— Vous êtes sûre ?

— Pourquoi ?

— Une maison n'est pas seulement un bien.

Jeanne sourit.

— Vous parlez comme mon mari.

Madeleine baissa les yeux.

— Votre mari avait probablement raison.

Un mois plus tard, Jeanne lui demanda de regarder ses papiers.

Madeleine passa deux heures sur le dossier.

— Vous avez été mal conseillée.

Elle désigna un notaire de la ville voisine, qu'elle prétendait connaître.

Jeanne changea de notaire, puis vendit la maison.

Une semaine plus tard, elle confia à Madeleine :

— J'ai mis une somme de côté. Je ne sais pas quoi en faire.

Madeleine sourit.

— Alors ne faites rien.

Jeanne rit.

— Vous dites toujours ça.

— Les gens font souvent trop lorsqu'ils ont peur de perdre.

Jeanne hésita.

— Vous connaissez quelqu'un de sérieux pour gérer ça ?

Madeleine regarda par la fenêtre.

— Peut-être.

  •  

L'homme s'appelait Paul Ferrand.

Il n'existait pas.

Mais une adresse existait, appartenant à une société réelle.

Quelques lettres, une signature, un dossier et une attente suffirent.

Lorsque Jeanne commença à s'inquiéter, Madeleine posa une main sur son bras.

— Ne vous inquiétez pas.

— Mais mon argent...

— Je m'en occupe.

Le ton était calme, presque maternel.

Jeanne pleura.

Madeleine lui apporta des fleurs.

  •  

Trois mois plus tard, Madeleine quitta Belrive.

Elle donna à chacun une raison différente.

À la boulangerie : sa fille avait besoin d'elle.

À la pharmacienne : une succession.

À Jeanne :

— Je reviendrai.

— Vous me promettez ?

— Évidemment.

Dans le train, elle ouvrit son sac.

La photographie.

Un carnet.

Deux cartes bancaires.

Une liste.

Elle raya :

Belrive.

Puis écrivit :

Montfaucon — octobre.

  •  

À Montfaucon, elle devint Madeleine Delcourt, veuve d'un professeur.

Elle allait à la messe, achetait deux croissants et parlait peu d'argent.

Elle parlait de vieillesse, de solitude, des enfants qui vivent loin et des maisons trop grandes.

Elle avait toujours une anecdote.

Toujours une connaissance.

Toujours quelqu'un qui pouvait aider.

Et lorsqu'on la remerciait :

— Ne me remerciez pas. J'ai simplement eu de la chance.

Elle ne précisait jamais laquelle.

  •  

Un soir, une femme nommée Claire s'assit à sa table.

— Vous êtes Madeleine ?

— Oui.

— Jeanne m'a parlé de vous.

Le sourire de Madeleine resta en place.

— Jeanne ?

— Elle vous cherche. Elle dit qu'elle n'a jamais récupéré l'argent.

Madeleine soupira.

— Pauvre Jeanne.

— Vous la connaissez bien ?

— Elle a toujours eu tendance à paniquer.

Claire la fixa.

Madeleine baissa les yeux.

Une larme apparut.

— Je suis désolée. Je ne devrais pas vous raconter ça.

Elle se leva.

Dans les toilettes, elle regarda son visage dans le miroir, essuya ses yeux, puis sourit.

Le sourire resta quelques secondes.

  •  

Deux jours plus tard, Madeleine quitta Montfaucon.

Elle changea de département, puis de région.

À chaque départ, elle abandonnait quelque chose.

Une photographie.

Une tasse.

Un manteau.

Un nom.

Elle ne gardait jamais beaucoup.

Les objets pesaient plus lourd que les mensonges.

À Valréas, elle fut Madeleine Arnaud.

À Sologne, Madeleine Perrin.

À Saint-Loup, elle reprit son véritable nom.

Un soir, à l'hôtel, elle signa :

Madeleine Roche.

Elle resta immobile.

Le réceptionniste attendait.

— Un problème, madame ?

— Non.

Elle raya le nom et en écrivit un autre.

  •  

La chambre était petite.

Madeleine sortit la vieille photographie.

Elle avait trente ans et se tenait à côté de son mari.

Elle regarda longtemps son visage.

Puis murmura :

— Tu ne me reconnaîtrais pas.

Elle rangea la photographie.

  •  

À Saint-Loup, elle rencontra Antoine.

Veuf, il dirigeait une petite entreprise de jardinage et avait une fille à l'étranger.

Madeleine l'écoutait parler pendant des heures.

Un soir, il lui dit :

— Vous êtes différente.

— Pourquoi ?

— On a l'impression que vous savez toujours quoi faire.

Madeleine sourit.

— J'ai seulement appris à ne pas montrer quand je ne sais pas.

Trois semaines plus tard, Antoine lui demanda :

— Vous accepteriez de m'aider pour la succession ?

Elle releva les yeux.

— Pourquoi moi ?

— Parce que je vous fais confiance.

Elle resta silencieuse.

— Alors ne me faites pas confiance trop vite.

Il rit.

Elle sourit.

  •  

Cette nuit-là, Madeleine resta éveillée.

Sur la table, deux enveloppes.

Une au nom d'Antoine.

L'autre à un nom qui n'était pas le sien.

Elle ouvrit un tiroir.

À l'intérieur, douze cartes d'identité.

Madeleine Roche.

Madeleine Vasseur.

Madeleine Delcourt.

Madeleine Arnaud.

Madeleine Perrin.

Elle les aligna.

Puis prit une carte vierge.

Elle écrivit :

Madeleine Laurent.

Elle observa le nom.

— Madeleine Laurent.

Elle sourit.

  •  

Le lendemain, Antoine reçut un appel.

— Je cherche Madeleine Roche.

Il fronça les sourcils.

— Vous vous trompez.

— Vous la connaissez ?

— Oui.

— Elle vous a parlé d'une femme nommée Jeanne ?

Antoine regarda vers la fenêtre.

Madeleine arrosait les géraniums.

— Pourquoi ?

La voix répondit :

— Parce que nous essayons de la retrouver.

Antoine sentit quelque chose changer.

— Qui êtes-vous ?

— Quelqu'un qui l'a déjà crue.

Il raccrocha.

Madeleine leva les yeux.

Leurs regards se croisèrent.

Elle sourit.

Antoine ne sourit pas.

  •  

Le soir, Madeleine fit sa valise.

Antoine entra.

— Vous partez ?

— Quelques jours.

— Vous connaissez Jeanne ?

Elle s'arrêta.

— Quelle Jeanne ?

— Celle dont on m'a parlé.

Madeleine resta immobile.

Puis elle s'assit.

— Antoine...

Il recula.

— Ne faites pas ça.

— Quoi ?

— Cette voix qui fait croire qu'on vous fait du mal.

Elle leva les yeux.

Pendant quelques secondes, elle parut très vieille.

Pas vieille comme on l'est à soixante-douze ans.

Vieille comme quelqu'un qui aurait porté trop de visages.

Puis elle sourit.

— Vous voyez ?

— Quoi ?

— Vous commencez déjà à me connaître.

Elle referma la valise.

— C'est dangereux.

  •  

À l'aube, Madeleine quitta Saint-Loup.

Antoine resta derrière la fenêtre.

À la gare, elle acheta un billet pour Marseille, puis changea d'avis et demanda Nice.

Dans le train, elle ouvrit son sac.

Une photographie.

Une brosse à cheveux.

Un portefeuille.

Et la carte vierge.

Madeleine Laurent.

Elle la regarda longtemps.

Puis, sous le nom, écrivit une adresse.

Elle hésita, la raya et en inscrivit une autre.

Au verso, elle nota :

Fille unique. Veuve. Maison en Provence.

Puis :

Aime aider les autres.

Le train avançait vers la mer.

Une femme assise en face d'elle lui sourit.

— Vous allez loin ?

Madeleine regarda le paysage.

— Je ne sais pas encore.

— Vous voyagez seule ?

Elle aurait pu dire oui.

Elle choisit une troisième réponse.

— J'attends quelqu'un.

— Quelqu'un d'important ?

Madeleine regarda son reflet.

— Je l'espère.

Le train entra dans un tunnel.

Pendant quelques secondes, il n'y eut plus ni paysage ni visage.

Puis la lumière revint.

Madeleine était toujours là.

Mais le nom qu'elle portait ce matin-là n'était déjà plus tout à fait le sien.

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Nouvelle — Le Maître des ombres

27 Août 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À vingt-trois heures quarante-sept, quelqu’un frappa trois fois à la porte.

Mara leva les yeux.

Elle était seule.

Trois nouveaux coups.

Elle traversa le couloir sans allumer la lumière. À travers le verre dépoli, elle aperçut une silhouette immobile.

Un homme.

Elle recula.

La poignée bougea.

Mara attrapa son téléphone.

Aucun réseau.

Lorsqu'elle regarda de nouveau, la silhouette avait disparu.

Une voix derrière elle :

— Vous devriez vraiment fermer les fenêtres.

Elle se retourna.

L'homme était dans le salon.

  •  

Il s'appelait Victor Hale.

Du moins, c'était le nom qu'il lui donna.

— Comment êtes-vous entré ?

Il regarda la fenêtre ouverte.

— Vous aviez laissé la cuisine accessible.

— Sortez.

Il sourit.

Puis, avant de partir :

— Pourquoi avez-vous menti à votre frère hier ?

Mara sentit son visage changer.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

Victor sourit.

— Voilà.

Il posa ses gants sur la table.

— C'est précisément cette réponse qui m'intéressait.

  •  

Le lendemain, Mara appela la police.

Aucune trace d'effraction. Rien n'avait été volé.

— Vous êtes certaine que cet homme était là ?

— Oui.

— Il vous a menacée ?

Elle hésita.

— Pas exactement.

L'agent soupira.

— Sans effraction, sans menace précise...

Mara regarda les gants.

— Il savait des choses sur moi.

Elle ne précisa pas lesquelles.

À midi, elle reçut une petite boîte en bois.

À l'intérieur : une clé et une feuille.

Vous avez oublié quelque chose hier soir.

La clé ouvrait la cave.

À l'intérieur, tout était à sa place, sauf une chaise posée au centre de la pièce.

Sur le siège : un miroir.

Au feutre noir :

Regardez-vous quand vous avez peur.

Mara recula.

Puis entendit un bruit derrière elle.

Elle se retourna.

Personne.

Seulement son propre reflet.

  •  

Victor ne revint pas pendant quatre jours.

Mara recommença à dormir et retourna travailler.

Le cinquième jour, elle reçut une photographie.

C'était elle, devant son bureau, photographiée depuis l'autre côté de la rue.

Au dos :

Vous avez l'air plus heureuse lorsqu'on vous regarde.

Elle la déchira.

Puis, quelques minutes plus tard, elle ressortit les morceaux de la corbeille.

Dans le reflet d'une vitre, on distinguait vaguement l'homme qui l'avait prise.

Victor.

  •  

Cette nuit-là, Mara dormit chez son frère.

À deux heures quinze, un message vocal arriva.

La voix de Victor était calme.

— Vous êtes chez votre frère.

Un silence.

— Il dort profondément.

Mara sortit de la chambre. Son frère dormait dans le salon.

Elle vérifia les fenêtres, les portes, la serrure.

Tout était fermé.

Son téléphone vibra.

Vous voyez ? Je peux vous laisser tranquille.

Puis :

C'est vous qui avez besoin de moi.

  •  

Trois semaines passèrent.

Victor ne se montra plus.

Mais sa présence s'installa partout.

Un bouquet de fleurs.

Une tasse déplacée.

Une lumière laissée allumée.

Un appel silencieux.

Chaque fois, Mara cherchait une explication. Chaque fois, elle en trouvait une, puis cessait d'y croire.

Elle vérifia deux fois les portes, regardait derrière elle dans la rue et demanda à ses collègues de l'accompagner jusqu'à sa voiture.

Un matin, Simon lui demanda :

— Tu as peur de quelqu'un ?

— Non.

Puis elle ajouta :

— Enfin...

  •  

Le soir même, Victor entra dans le restaurant où Mara dînait et s'assit à sa table.

— Vous.

— Moi.

Il regarda son assiette.

— Vous mangez toujours trop vite lorsque vous êtes nerveuse.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Rien.

— Je vais appeler la police.

— Faites-le.

Elle sortit son téléphone.

Victor sourit.

— Mais avant, regardez autour de vous.

Les autres clients mangeaient tranquillement.

— Que voulez-vous que je voie ?

— Rien.

Il posa la carte.

— C'est cela qui vous terrifie, n'est-ce pas ? Que personne ne voie ce que vous voyez.

Mara le fixa.

— Vous êtes malade.

— Peut-être.

Il se leva.

— Bonsoir, Mara.

Il partit.

Elle resta assise, son téléphone dans la main.

Elle n'appela pas la police.

  •  

Un mois plus tard, Simon disparut pendant trois jours.

À son retour, Mara le trouva dans le parking.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

Il regarda autour de lui.

— Il m'a parlé.

— Victor ?

Simon hocha la tête.

— Il connaissait ton nom.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

Simon baissa la voix.

— Il m'a demandé pourquoi je te croyais.

— Et tu as répondu ?

— Que je ne savais pas.

Il hésita.

— Il a ri.

  •  

La police finit par retrouver Victor grâce à une autre affaire.

Il fut arrêté dans une maison vide à quarante kilomètres de la ville.

Lorsqu'on l'interrogea, il ne nia rien.

— Comment va Mara ?

L'inspecteur releva les yeux.

— Vous la connaissez ?

Victor sourit.

— Tout le monde connaît quelqu'un.

L'inspecteur posa une photographie devant lui.

— Vous l'avez suivie pendant des semaines.

Victor regarda la photographie.

— Vous dites cela comme si c'était interdit.

— Vous l'avez terrorisée.

Victor haussa les épaules.

— Elle était déjà terrifiée.

— À cause de vous.

— Peut-être.

Il croisa les mains.

— Mais vous n'avez toujours pas compris.

— Quoi ?

Victor sourit.

— Je ne lui ai presque rien fait.

Un silence.

— J'ai seulement attendu.

  •  

Mara fut convoquée pour l'identification.

Derrière une vitre sans tain, cinq hommes étaient alignés.

Victor se tenait au milieu.

Mara sentit son cœur accélérer.

— C'est lui ? demanda l'inspecteur.

Elle ne répondit pas.

Victor tourna légèrement la tête.

Leurs regards se croisèrent.

Il sourit.

Mara leva la main.

— Oui.

— Vous êtes certaine ?

Elle regarda encore Victor.

— Oui.

Un agent vint chercher Victor.

En passant devant Mara, il s'arrêta.

— Vous avez fait des progrès.

— Quoi ?

— Vous n'avez plus peur de me regarder.

Il continua son chemin.

  •  

Quelques mois plus tard, Mara déménagea, changea de numéro et ne parla plus jamais de Victor.

Un soir, dans son nouvel appartement, elle ouvrit un carton.

Des livres.

Des vêtements.

Une vieille tasse.

Puis un miroir.

Elle le posa contre le mur.

En le déplaçant, elle remarqua une inscription presque effacée :

Regardez-vous quand vous avez peur.

Mara resta immobile.

Elle passa le doigt sur les lettres.

Puis retourna le miroir.

Rien.

Elle le replaça contre le mur.

Son reflet apparut.

Aucun bruit.

Aucun téléphone.

Aucune silhouette.

Pourtant, elle ne détourna pas les yeux.

Son visage tremblait légèrement.

Elle respira.

Une fois.

Deux fois.

Puis elle sourit.

Pas à elle-même.

À quelqu'un qu'elle ne voyait pas.

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Nouvelle — Le Nom emprunté

10 Août 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

Le premier mensonge de Gabriel Varenne coûta trente-deux euros.

C'était le prix d'une veste bleu nuit qu'il n'avait pas les moyens d'acheter.

Il l'essaya devant le miroir.

— Très belle coupe, dit le vendeur.

— C'est pour un dîner.

— Professionnel ?

Gabriel hésita.

— Familial.

Il sortit sa carte. Le paiement fut refusé.

— Vous pouvez garder l'article jusqu'à demain ?

— Bien sûr.

Gabriel sortit, fit deux rues, puis regarda son reflet dans une vitrine.

Sans cette veste, il lui manquait quelque chose.

Il retourna au magasin.

— Je vais la prendre.

— Votre carte fonctionne maintenant ?

Gabriel sourit.

— J'ai appelé mon conseiller.

C'était faux.

Cette fois, le paiement passa.

  •  

Le dîner avait lieu dans un hôtel particulier de la rue Saint-Dominique.

Gabriel n'y était pas invité. Il était le chauffeur d'un invité.

À vingt-trois heures quarante, un homme sortit fumer.

Il s'appelait Paul.

Gabriel le reconnut : photographe, famille ancienne, voyages fréquents, galerie à Londres. Il connaissait ces détails parce qu'il avait lu un article sur lui.

Paul s'approcha de la voiture.

— Vous pouvez ouvrir ?

Gabriel descendit.

Paul regarda sa veste.

— Vous n'êtes pas chauffeur, vous.

Gabriel sourit.

— Ça dépend des soirs.

— Vous travaillez avec mon père ?

Une seconde d'hésitation.

— Je travaille sur certains de ses projets.

— Lesquels ?

— Ça dépend des périodes.

Paul sourit.

— Vous êtes mystérieux.

Avant de monter, il demanda :

— Comment vous appelez-vous ?

— Gabriel.

Il ne mentait pas encore.

Il mentirait bientôt sur le reste.

  •  

Trois jours plus tard, ils déjeunèrent ensemble.

— Tu as étudié où ?

— À Genève.

— Quelle école ?

Gabriel prit son verre.

— J'ai beaucoup bougé.

Paul sourit.

— Tu réponds toujours sans répondre ?

— Seulement quand la question est trop simple.

— Tu me plais bien.

Gabriel baissa les yeux.

— Toi aussi.

Il savait peu de choses sur Paul.

Mais il savait déjà ce que Paul aimait entendre.

  •  

Les semaines suivantes, Gabriel apparut de plus en plus souvent dans son entourage.

Toujours par hasard.

Il connaissait un galeriste, un architecte. Il avait dîné à Venise, travaillé sur une collection privée.

Parfois, il disait :

— Je préfère ne pas en parler.

La phrase faisait le reste. Les autres remplissaient les silences avec leurs propres suppositions.

Un soir, Paul demanda :

— Tu as vraiment vécu tout ça ?

— Pourquoi ?

— Parfois j'ai l'impression que tu inventes.

Gabriel posa son verre.

— Tu crois que je mens ?

— Non.

Gabriel sourit.

— Les gens ne mentent pas toujours pour cacher quelque chose. Parfois, ils veulent simplement éviter de devenir ennuyeux.

Paul rit.

Gabriel aussi.

Mais il se souvint de la question.

  •  

Quelques mois plus tard, Gabriel possédait une carte de visite :

Gabriel Varenne
Conseil — Patrimoine & Art

Il n'avait jamais créé l'entreprise. Il avait seulement imprimé les cartes, avec une adresse dans le huitième arrondissement et une boîte postale.

Quand on lui demandait où se trouvait son bureau, il répondait :

— Je travaille principalement à l'étranger.

La réponse fonctionnait presque toujours.

Puis vint le passeport.

Il n'en avait pas besoin. Il le fit pourtant fabriquer.

Pas pour voyager.

Pour avoir une photographie de lui-même sous un autre nom.

Il resta longtemps devant le document.

Gabriel Varenne.

La photographie ressemblait à son visage, mais pas tout à fait.

Il regarda le nom, puis son reflet.

Pendant quelques secondes, il ne sut plus lequel lui paraissait le plus naturel.

  •  

Paul partit à Florence.

Gabriel devait rester à Paris.

— Tu vas adorer la villa, écrivit-il.

Paul répondit :

— Tu la connais ?

Gabriel tapa :

Oui.

Il effaça.

Je crois y être allé il y a longtemps.

— Avec qui ?

Avec mon père.

C'était faux.

Deux jours plus tard, Paul lui envoya une photographie de la terrasse.

Gabriel chercha des images anciennes de la villa.

Le lendemain :

Ils ont changé les fauteuils depuis ma dernière visite.

— Tu te souviens vraiment ?

Gabriel attendit avant de répondre :

Certains endroits restent.

  •  

Le premier problème arriva avec Sofia Bellini, qui travaillait pour une galerie à Milan.

Au cours d'un dîner, elle parla d'un peintre que Gabriel connaissait à peine.

Il cita trois tableaux.

Elle en cita quatre.

Puis elle demanda :

— Où avez-vous vu le troisième ?

— À Bruxelles.

— Chez qui ?

Gabriel prit son verre.

— Vous posez beaucoup de questions.

— C'est mon métier.

La soirée continua.

Mais Gabriel ne dormit pas.

À trois heures du matin, il chercha le tableau, son histoire, son propriétaire, sa date d'acquisition.

À neuf heures, il écrivit à Sofia :

Tu avais raison sur l'année. Pas sur le propriétaire.

Elle répondit :

Comment savais-tu que je me trompais ?

Gabriel regarda le message.

Il sourit.

  •  

À trente-deux ans, Gabriel possédait trois téléphones, quatre adresses, deux boîtes postales et plusieurs signatures.

À Genève, il était consultant.

À Milan, collectionneur.

À Londres, conseiller d'une famille française.

À Paris, il disait voyager beaucoup.

Il ne mentait jamais exactement de la même façon.

C'était devenu sa règle.

  •  

Un soir, Paul lui demanda :

— Pourquoi tu ne restes jamais longtemps au même endroit ?

— Je m'ennuie vite.

— Tu as peur de quoi ?

Gabriel réfléchit.

— De devenir prévisible.

Paul le regarda.

— Tu sais que je pourrais t'aider.

— Pour quoi ?

— Pour avoir une vraie vie.

Gabriel sourit.

— Laquelle ?

— La tienne.

Gabriel détourna les yeux.

  •  

La chute ne vint pas d'une enquête.

Elle vint d'une photographie.

Paul avait trouvé une vieille image dans une boîte familiale. Son père y apparaissait à vingt-cinq ans, à côté d'un homme plus âgé et d'un enfant.

Paul reconnut l'enfant.

Il reconnut aussi Gabriel.

Pas celui d'aujourd'hui.

Celui d'avant.

Même visage.

Même regard.

Mais le garçon s'appelait Adrien Varenne.

Paul appela immédiatement.

— Tu t'appelles Gabriel ?

Silence.

— Ton vrai nom ?

Gabriel ferma les yeux.

— Gabriel.

— Non.

Un silence.

— Adrien ?

Gabriel regarda autour de lui.

Sur son bureau étaient posés les cartes de visite, les passeports, les lettres, les photographies.

Tout ce qu'il avait construit.

Tout ce qui existait désormais quelque part entre la vérité et le papier.

— Tu as trouvé la photo.

— Qui est Adrien ?

Gabriel ne répondit pas.

— C'est toi ?

Long silence.

— C'était moi.

— Et Gabriel ?

Gabriel regarda son reflet dans la vitre.

— C'est celui que tu connais.

— Depuis combien de temps tu mens ?

Gabriel sourit.

— Je ne sais plus.

Paul raccrocha.

  •  

Le lendemain, Gabriel quitta Paris.

Il prit deux chemises, un passeport, une enveloppe et une photographie.

Dans le train, il ouvrit l'enveloppe.

À l'intérieur se trouvait une carte de visite :

Gabriel Varenne.

Au dos, une autre identité.

Il avait oublié la date de création.

Il sourit.

À la gare suivante, une femme monta et s'assit en face de lui.

— Vous voyagez souvent ?

— Beaucoup.

— Pour le travail ?

— Entre autres.

Elle sourit.

— Vous faites quoi ?

Gabriel regarda par la fenêtre.

Il aurait pu répondre n'importe quoi.

Avocat. Architecte. Marchand d'art. Conseiller. Héritier.

Il choisit une réponse qu'il n'avait jamais utilisée.

— Je travaille avec des collectionneurs.

Elle s'intéressa immédiatement.

— Lesquels ?

Gabriel sourit.

— Vous aimez l'art ?

Elle répondit.

Il écouta.

Puis posa une deuxième question.

Une troisième.

Elle parlait maintenant depuis plusieurs minutes.

Gabriel sortit discrètement son téléphone et nota son prénom, le nom de son père, son métier, la ville où elle vivait.

Quand elle s'arrêta, elle demanda :

— Et vous ?

Gabriel referma son téléphone.

— Moi ?

Il sourit.

— Je pourrais vous raconter.

Le train entra dans un tunnel.

Dans la vitre noire, son visage apparut.

Pendant quelques secondes, il ne vit personne d'autre que lui.

Puis la lumière revint.

Et Gabriel recommença son histoire.

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Nouvelle — Les Éclats

3 Août 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À 2 h 13, Iris envoya un message.

Tu dors ?

Aucune réponse.

Elle écrivit :

Tu me manques.

Puis effaça.

Finalement :

Laisse tomber.

Elle posa le téléphone.

Trois secondes plus tard, elle le reprit.

Elle relut leur conversation.

Trois semaines plus tôt :

Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi.

Deux semaines plus tôt :

Tu me rends folle.

Hier :

Dors bien. ❤️

Elle regarda le cœur, puis écrivit :

Je savais que tu finirais par te lasser.

Elle envoya.


Le lendemain, à onze heures, Mathieu sonna chez elle.

— Tu es venu.

— Tu m'as envoyé douze messages.

— Treize.

Elle sourit et le prit par la main.

— J'ai cru que tu ne viendrais pas.

— J'étais en train de dormir.

— Je sais.

Elle l'embrassa.

Dans la cuisine, elle avait préparé du café et acheté les biscuits qu'il avait aimés la première fois.

— Tu te rappelles ?

— Oui.

Elle sourit.

— Je me souviens de tout.

Elle lui parla de son nouveau projet, d'un appartement, d'un voyage qu'ils pourraient faire.

Puis elle posa sa main sur la sienne.

— Tu sais ce que j'aime chez toi ? Avec toi, je peux être moi.

Il ne répondit pas immédiatement.

Elle retira sa main.

— Pourquoi tu ne dis rien ?

— Je t'écoute.

Elle sourit.

— C'est pour ça que je t'aime.


Pendant les semaines suivantes, Iris occupa peu à peu l'appartement de Mathieu.

Une brosse à dents.

Deux livres.

Une paire de chaussures.

Puis une plante.

— Maintenant, tu en as une.

Un soir, Mathieu rentra plus tard que prévu.

Iris l'attendait.

— Tu étais où ?

— Au bureau.

— Jusqu'à vingt-trois heures ?

— On avait une réunion.

— Avec qui ?

Il hésita.

— Sophie était là ?

— Oui.

Iris hocha la tête.

— D'accord.

Ils mangèrent presque sans parler.

Puis elle se leva brusquement.

— Je savais que tu finirais par me trouver fatigante.

— Je n'ai pas dit ça.

— Pas encore.

Elle prit son manteau.

— Où tu vas ?

— Chez moi.

— Mais tu es chez toi.

Elle s'immobilisa.

Puis sourit.

— Tu vois ?

Elle sortit.


Le lendemain, elle lui envoya une photographie d'une table dressée pour deux.

Je suis désolée.

Puis :

Tu me manques.

Et quelques minutes plus tard :

Je te déteste.

Pardon.

Réponds-moi.

Mathieu ne répondit qu'à la fin de la journée :

On doit parler.

Iris relut ces quatre mots plusieurs fois.

Elle appela.

Messagerie.

Elle écrivit :

Tu veux me quitter ?

Aucune réponse.

Elle jeta son téléphone sur le canapé.

L'écran se fissura.


Trois jours plus tard, Mathieu vint chez elle.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— Rien.

— Tu as cassé ton téléphone ?

— Il était vieux.

Il s'approcha.

— Je tiens à toi.

Elle sourit.

— Moi aussi.

Il baissa les yeux.

— Mais je ne veux plus de ces disputes.

Le sourire disparut.

— Alors ne me mets pas en colère.

— Je ne te mets pas en colère.

— Si. Tu sais très bien comment faire.

— Comment ?

Elle croisa les bras.

— Tu me regardes comme si j'étais trop.

— Trop quoi ?

— Trop sensible. Trop présente. Trop compliquée.

— Je ne pense pas ça.

— Alors pourquoi tu veux partir ?

— Parce que je ne sais plus comment être avec toi.

Elle resta silencieuse.

Puis murmura :

— Moi non plus.


Une semaine passa.

Iris ne l'appela pas.

Elle sortit avec des amis et posta une photographie où elle riait entre deux hommes.

Mathieu la vit.

Le lendemain, elle supprima la photo.

Le soir, elle apparut devant son appartement.

— Tu ne regardes plus mes messages.

— Je les regarde.

— Tu ne réponds pas.

— Je ne savais pas quoi répondre.

Elle entra.

— Tu as changé.

— Toi aussi.

Elle s'assit.

— J'ai rencontré quelqu'un.

Il resta immobile.

— Ah.

Elle attendit.

— C'est tout ?

— Qu'est-ce que tu veux que je dise ?

Elle sourit.

— Rien. Je voulais juste voir si ça te faisait quelque chose.

— Ça me fait quelque chose.

— Quoi ?

Il hésita.

— De te voir souffrir.

Elle détourna le visage.

— Je ne souffre pas.

Elle prit son sac et se dirigea vers la porte.

Puis s'arrêta.

— Tu pourrais me retenir.

Mathieu ne bougea pas.

— Tu pourrais au moins essayer.

Il fit un pas.

Elle ouvrit la porte.

— Non.

Puis elle sortit.


Trois mois plus tard, Mathieu reçut une enveloppe.

À l'intérieur, une lettre.

Je ne sais jamais combien de temps les gens restent. Alors j'essaie parfois de les retenir avant qu'ils aient décidé de partir.

Il continua.

Le problème, c'est qu'à force de leur demander de rester, je finis par ne plus savoir s'ils sont encore là parce qu'ils m'aiment ou parce qu'ils ont peur de me perdre.

Il relut la lettre, puis la rangea.


Au printemps, Mathieu la revit dans une gare.

Iris était assise sur un banc, un sac à ses pieds.

Elle leva les yeux.

— Tu pars ?

— Peut-être.

— Où ?

Elle haussa les épaules.

— Je ne sais pas encore.

Un train entra en gare.

— Et toi ?

— Je rentre.

Elle le regarda.

— Tu es heureux ?

Il hésita.

— Je vais bien.

Elle sourit.

— Ce n'est pas la même chose.

Silence.

Puis :

— Tu m'as détestée ?

— Par moments.

Elle baissa les yeux.

— Moi aussi.

Ils eurent un petit rire.

Le haut-parleur annonça le départ.

Iris prit son sac et fit quelques pas.

Puis se retourna.

— Mathieu.

— Oui ?

Elle sembla chercher une phrase.

Elle ne trouva rien.

— Rien.

Elle monta dans le train.

À travers la vitre, elle le regarda rester sur le quai.

Le train partit.


Dans le wagon, Iris s'assit près de la fenêtre.

Elle prit son téléphone et ouvrit leur ancienne conversation.

Elle écrivit :

Tu me manques.

Elle effaça.

Puis :

Prends soin de toi.

Elle effaça encore.

Finalement, elle éteignit le téléphone.

Dans la vitre, son visage se mêlait aux maisons qui défilaient.

Pendant quelques secondes, elle sourit.

Puis son reflet disparut dans un tunnel.

Elle ne ralluma pas l'écran.

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Nouvelle — La Reine de verre

29 Juillet 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À dix-neuf heures précises, les lumières du Grand Théâtre de Valombre s’éteignirent.

Un murmure parcourut la salle.

Puis une silhouette apparut au milieu de la scène.

Élise Marceau portait une robe noire sans bijoux.

Elle resta immobile.

Dix secondes.

Vingt.

Personne n’osait applaudir.

Elle regarda les cinq cents spectateurs comme si elle attendait quelque chose qu’ils avaient oublié de lui donner.

Puis elle sourit.

Les applaudissements éclatèrent.

Elle inclina légèrement la tête.

— Merci d’être venus.

Un rire parcourut la salle.

Elle leva un sourcil.

— Je sais. Vous n’aviez probablement rien de mieux à faire.

Nouveaux rires.

Plus forts.

La soirée était à elle.


Le lendemain, dans les bureaux de L’Éclat, personne ne parlait encore du numéro à paraître.

On parlait d’Élise.

Elle avait créé la revue douze ans plus tôt. Chaque décision importante passait encore par elle.

À dix heures douze, elle entra dans la salle de rédaction.

— Pourquoi les fleurs sont-elles blanches ?

Une jeune assistante leva la main.

— Moi.

Élise prit une fleur.

— Elles sont jolies.

L’assistante sourit.

— C’est justement le problème.

Elle se tourna vers Thomas, le rédacteur en chef adjoint.

— Le dossier sur les architectes ?

— Presque terminé. Il reste deux entretiens.

— Combien de temps ?

— Une heure.

Élise consulta sa montre.

— Vingt minutes.

Elle était déjà partie.


À onze heures, elle convoqua Léna, une nouvelle journaliste.

Elle lut les premières lignes de son article.

— Vous êtes satisfaite ?

Léna hésita.

— Je pense que oui.

Élise lui rendit les feuilles.

— Mauvaise réponse.

— Pourquoi ?

— Parce que si vous êtes satisfaite maintenant, vous n'irez jamais plus loin.

Elle s’approcha de la fenêtre.

— Vous savez pourquoi certaines personnes sont remarquées et d'autres pas ?

Léna secoua la tête.

— Elles ont quelque chose à dire ?

Élise sourit.

— Non. Elles savent donner aux autres l'impression qu'elles ont quelque chose à dire.

Puis elle ajouta :

— Vous avez du talent. Mais vous ne savez pas encore vous en servir.

Elle lui tendit les feuilles.

— Recommencez.

Léna sortit.

Elle aurait dû être vexée.

Elle était heureuse.


Trois semaines plus tard, Léna arrivait avant les autres et relisait ses phrases jusqu'à ce qu'elles ressemblent à celles d'Élise.

Lorsqu'on la complimentait, elle répondait :

— Élise m'a appris ça.

Un matin, Élise l'entendit.

Le soir même, elle demanda à Thomas :

— Léna travaille toujours sur le dossier culturel ?

— Oui.

— Donnez-le à Paul.

Thomas la regarda.

— Mais Léna a presque terminé.

— Alors Paul n'aura presque rien à faire.

— Elle a fait un excellent travail.

Élise sourit.

— Je sais.

Thomas comprit.


La soirée de lancement du nouveau numéro eut lieu au musée d'Art moderne.

Élise arriva à vingt et une heures dix-sept.

Tout le monde était déjà là.

Une femme du comité d’organisation se précipita vers elle.

— Élise ! Nous commencions à nous demander si—

— Je sais.

Elle l’embrassa.

— Vous êtes ravissante. Cette robe vous va mieux que la précédente.

Le sourire de la femme disparut une seconde.

Élise lui prit le bras.

— Venez. Je veux vous présenter quelqu’un.

Elle l’emmena jusqu’à un groupe de journalistes.

— Vous connaissez Claire ? C’est elle qui a sauvé notre exposition.

Claire protesta.

— Oh, non...

— Si.

Les photographes se tournèrent vers Claire.

Pendant quelques secondes, elle fut au centre.

Puis Élise posa une main sur son épaule.

— Et maintenant, laissez-nous.

Les photographes revinrent immédiatement vers Élise.


Plus tard, Léna la trouva seule devant une immense photographie.

— Vous avez été formidable ce soir.

Élise regardait son reflet dans la vitre.

— Formidable ?

— Tout le monde vous regardait.

— Tout le monde regarde toujours quelqu'un.

Léna hésita.

— Vous donnez l'impression que tout vous appartient.

Élise sourit.

— C'est une impression utile.

— Vous n'avez jamais peur de ne plus être au centre ?

Son sourire disparut.

Puis elle éclata de rire.

— Ma pauvre Léna. Vous réfléchissez trop.

Elle retourna vers la salle.

— Venez.

Léna la suivit.


Six mois plus tard, la revue battait des records de vente.

Élise donna une interview à la télévision.

Le journaliste lui demanda :

— Quel est votre plus grand talent ?

Elle réfléchit.

— Faire croire aux gens qu'ils sont exceptionnels.

Il rit.

— Vous plaisantez ?

Elle regarda la caméra.

— Non. Mais je le fais avec sincérité.


Quelques semaines plus tard, une cérémonie fut organisée en son honneur.

Prix de la création éditoriale.

Lorsqu'on prononça son nom, elle parut surprise.

Elle porta une main à sa poitrine.

— Moi ?

Le public applaudit.

Elle monta sur scène et contempla le trophée.

— Il est magnifique.

Puis elle regarda la salle.

— Mais je voudrais remercier quelqu'un.

Un silence.

— Moi.

Quelques rires.

Elle attendit.

— Parce qu'on oublie parfois de remercier la personne qui a refusé d'abandonner.

Les applaudissements commencèrent.

Elle posa une main sur son cœur.

— Et parce que personne ne devrait avoir honte de vouloir être vu.

L'ovation fut longue.

Très longue.


À la fin de la soirée, elle rentra seule dans son bureau.

Les fleurs avaient été remplacées.

Elle retira ses chaussures et déposa le trophée sur la table.

Puis elle alluma les lumières une à une.

Le bureau.

La bibliothèque.

La salle de réunion.

Enfin, la grande pièce vitrée où personne ne travaillait plus après vingt heures.

Elle resta au milieu.

Le silence était complet.

Elle regarda son reflet dans les vitres.

Puis prit son téléphone.

Aucun message.

Elle le posa.

Quelques secondes plus tard, elle le reprit.

Toujours rien.

Elle alla jusqu'au bureau de Léna.

Sur la table, une lettre.

Léna annonçait son départ pour une autre revue.

Pas un mot de reproche.

Seulement quelques lignes de gratitude.

Élise plia la lettre et ouvrit un tiroir.

À l'intérieur : des invitations, des photographies, des lettres, des fleurs séchées et d'autres souvenirs.

Elle ajouta la lettre de Léna.

Puis referma.

Elle retourna devant la vitre.

La ville brillait en contrebas.

Elle prit le trophée et le plaça face à son reflet.

Deux silhouettes lui faisaient face.

Elle inclina légèrement la tête.

Comme au théâtre.

Puis elle attendit.

Personne n'applaudit.

Elle resta immobile.

Une minute.

Deux.

Enfin, elle éteignit la lumière.

Dans la vitre noire, son reflet disparut.

Mais elle resta encore quelques secondes devant l'endroit où il avait été.

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Nouvelle — La Main invisible

21 Juillet 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À six heures quarante, lorsque les premiers employés franchirent les portes vitrées de l’hôtel de ville, Auguste Vernier était déjà dans son bureau.

Sur son bureau, trois dossiers étaient ouverts.

Le premier concernait le budget de rénovation du quartier des Verrières.

Le deuxième portait le nom de Mathieu Delmas, adjoint chargé des travaux publics.

Le troisième ne comportait aucune étiquette.

À sept heures douze, Claire Montfort, directrice des services, entra avec une chemise bleue.

— Les chiffres définitifs.

Auguste ne l’ouvrit pas.

— Tu es sûre ?

— J’ai vérifié deux fois.

— Alors vérifie une troisième fois.

— Il n’y a pas d’erreur.

— Je n’ai pas dit qu’il y en avait une.

Elle repartit avec la chemise.

Auguste regarda la porte se refermer.

Puis il écrivit sur une feuille :

Claire — peur de se tromper.


Le conseil municipal devait voter le vendredi suivant une réforme qui donnerait à Auguste la responsabilité d’un nouveau comité chargé de superviser les grands projets de la ville.

Officiellement, il ne s’agissait que de coordination.

En réalité, celui qui le dirigeait déciderait quels projets seraient examinés, retardés ou présentés directement au maire.

Le maire, Étienne Ravel, n’aimait pas Auguste.

Depuis trois mois, pourtant, Auguste lui apportait chaque matin un café.

Il savait lequel choisir selon l'humeur du maire.

Un mardi, Étienne trouva sur son bureau une photographie de Mathieu Delmas devant un restaurant, accompagné d’un entrepreneur local.

Au dos : une date et une heure.

Étienne appela Auguste.

— Tu sais quelque chose ?

Auguste regarda la photographie.

— Je ne sais pas qui vous l’a envoyée.

— Elle était sur mon bureau.

— Alors quelqu’un souhaite que vous vous posiez des questions.

— Et toi ?

— Moi, je préfère les réponses.

Il repoussa la photographie.

— Je ne vous conseille pas d’en parler à Mathieu.

— Pourquoi ?

Auguste hésita.

— Parce que s’il n’a rien fait, vous l’humilierez inutilement.

— Et s’il a fait quelque chose ?

Auguste se leva.

— Alors vous saurez bientôt pourquoi il était là.


Le soir même, Mathieu reçut un appel.

— On m’a dit que tu voulais quitter la commission.

— Qui t’a dit ça ?

— Ça n’a pas d’importance.

— Si.

— Tu devrais réfléchir à ce que tu fais.

La ligne se coupa.

Le lendemain, Mathieu demanda à rencontrer le maire.

Mais Étienne avait déjà reçu un appel d’Auguste.

— Il paraît que Mathieu est inquiet.

— Comment le sais-tu ?

— Il a appelé Claire.

Étienne se redressa.

— Et Claire t’a appelé ?

Auguste sourit.

— Je connais Mathieu.

C’était faux.

Il ne le connaissait que depuis dix-huit mois.

Mais Étienne n’en savait rien.


Le jeudi, une rumeur circulait dans les couloirs.

Mathieu aurait favorisé une entreprise.

Personne ne savait laquelle ni pourquoi.

Auguste ne répandait jamais une rumeur.

Il posait des questions.

— Tu crois vraiment que Mathieu est impliqué ?

Puis il écoutait.

— Qui t’a dit ça ?

Et il changeait de sujet.

La rumeur faisait le reste.

À midi, Claire entra dans son bureau.

— Tout le monde parle de Mathieu.

— Les gens parlent trop.

— Tu crois qu’il est coupable ?

Auguste resta silencieux.

— Je crois qu’un homme innocent n’a rien à craindre d’une enquête.

Claire acquiesça.

— Mais tu devrais faire attention, ajouta-t-il.

— À quoi ?

— À ceux qui veulent que tu choisisses un camp.

— Je ne comprends pas.

— Tant mieux. C’est souvent plus prudent.


Vendredi matin, Mathieu ne vint pas au conseil.

Sa démission arriva à neuf heures trente.

Motif officiel : raisons personnelles.

À dix heures, Étienne convoqua Auguste.

— Qu’est-ce que tu lui as fait ?

— Pardon ?

— Tu voulais sa place au comité. Tu voulais qu’il parte.

Auguste resta silencieux.

— Dis quelque chose.

Il s’approcha de la porte.

— Vous devriez faire attention à ce que vous dites dans cette pièce.

Étienne se retourna.

— C’est une menace ?

Auguste posa la main sur la poignée.

— Non.

Il sourit.

— Un conseil.


Trois semaines plus tard, le comité fut créé.

Auguste en devint président.

Le maire vota contre.

Mais il fut le seul.

Claire vota pour. Deux élus qui avaient juré de s’y opposer votèrent pour. Même l’adjoint au personnel, qui détestait Auguste, leva la main.

Après le vote, Étienne resta seul dans la salle.

— Tu as gagné.

Auguste releva la tête.

— Ce n’était pas une élection.

— Alors quoi ?

— Une décision.

Étienne eut un rire bref.

— Tu joues sur les mots.

— Les mots sont ce que les hommes laissent derrière eux.

Il sortit.

Dans le couloir, Claire l’attendait.

— Mathieu m’a appelée hier.

Auguste continua de marcher.

— Il dit qu’il a découvert pourquoi tout le monde s’est retourné contre lui.

Il s’arrêta.

— Et ?

— Il dit que c’est toi.

Un sourire presque imperceptible apparut.

— Tu le crois ?

— Je ne sais pas.

— Alors ne le crois pas.

— Pourquoi ?

Auguste reprit sa marche.

— Parce qu’un homme qui a perdu cherche toujours quelqu’un à qui donner son visage.

Claire resta derrière lui.


Le lendemain, Auguste reçut une enveloppe sans expéditeur.

À l’intérieur : trois photographies.

Lui entrant dans un restaurant.

Lui sortant d’une banque.

Lui dans une voiture avec un homme qu’il connaissait depuis longtemps.

Au dos de la dernière photographie :

Je sais comment tu fais.

Auguste les regarda, puis les classa dans le troisième dossier.

Quelques minutes plus tard, son téléphone sonna.

— Tu as reçu mon message ?

— Oui.

— Tu sais qui je suis ?

Auguste regarda les photographies.

— Non.

— Alors tu as peur ?

Il sourit.

— Non.

— Pourquoi ?

Il regarda par la fenêtre.

— Parce que si tu sais comment je fais...

Il prit le dossier.

— ...tu sais aussi ce que je vais faire maintenant.

Il raccrocha.

Puis il ouvrit le premier tiroir de son bureau.

Une feuille pliée en quatre.

Une liste de noms.

Claire — peur de se tromper.

Ravel — besoin de contrôle.

Benoît — dette.

Lemaire — ambition.

Sophie — frère.

Au bas de la page :

Inconnu — confiance excessive.

Auguste prit son stylo.

Il souligna le dernier nom.

Puis écrivit :

Commencer par lui.

Dehors, la pluie effaçait les traces de pas dans la cour.

À l’intérieur, Auguste Vernier referma le dossier.

Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un venait de lui offrir quelque chose qu’il n’avait pas demandé.

Un adversaire.

Il sourit.

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Nouvelle — L’Exception

14 Juillet 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À 8 h 12, Victor Delaunay gara sa voiture sur une place réservée aux ambulances.

Il coupa le moteur.

Un homme en gilet orange s'approcha.

— Monsieur, vous ne pouvez pas rester ici.

Victor baissa la vitre.

— Je reviens dans cinq minutes.

— C'est interdit.

Victor le regarda.

— Je sais.

— Alors vous devez partir.

Victor sourit.

— Vous avez raison.

Il démarra, fit le tour du bâtiment, puis revint.

Il gara la voiture exactement au même endroit.

L'homme avait disparu.

Victor regarda l'horloge.

8 h 19.

Il sourit.


À neuf heures, il entra dans la salle de réunion.

Onze personnes l'attendaient.

— Désolé du retard.

Claire, la directrice financière, regarda sa montre.

— Nous avons commencé il y a vingt-cinq minutes.

Victor s'assit.

— Alors vous avez vingt-cinq minutes d'avance.

Un silence.

— Ce n'est pas comme ça que ça fonctionne.

Victor la regarda.

— Pourtant, je suis là.

Le directeur général toussota.

— Nous devons parler du contrat de Genève.

— Plus tard.

— C'est urgent.

— Tout est urgent pour quelqu'un.

Il ouvrit son ordinateur.

— On en était où ?

Personne ne répondit.

Victor leva les yeux.

— Très bien. Je vais décider.


Il avait trente-six ans et dirigeait une société de conseil au dix-neuvième étage d'une tour de verre.

Son bureau occupait l'angle.

Son fauteuil avait coûté neuf mille euros.

Lorsqu'on lui demandait pourquoi, il répondait :

— Je refuse les objets médiocres.


À midi, le parking l'appela.

— Votre véhicule est garé sur une place réservée.

— Je sais.

— Nous devons vous demander de la déplacer.

— Non.

— Nous allons devoir verbaliser.

Victor sourit.

— Faites donc.

— Cent trente-cinq euros.

— Envoyez-la.

— Pourquoi refusez-vous de déplacer votre véhicule ?

Victor regarda par la fenêtre.

— Parce que j'ai payé pour cette place.

— Mais elle n'est pas à vous.

— C'est votre opinion.

Il raccrocha.

Trois heures plus tard, l'amende était sur son bureau.

Il la posa dans un tiroir.


Le vendredi, Claire entra dans son bureau.

— Tu as encore annulé la réunion avec les juristes.

— Je n'avais pas le temps.

— Ils avaient réservé la journée.

— Ils seront disponibles une autre fois.

— Tu ne peux pas décider de tout.

Victor releva la tête.

— Je viens de le faire.

— Tu ne peux pas traiter tout le monde comme s'ils étaient à ton service.

Victor se leva.

— Ils sont payés pour travailler.

— Et nous aussi.

Il se retourna.

— Non. Moi, je suis payé pour décider.

La conversation était terminée.

Claire sortit.


Un mois plus tard, un nouveau stagiaire arriva.

Mathis, vingt-deux ans.

Victor lui tendit les clés de sa voiture.

— Gare-la.

Mathis hésita.

— C'est une place réservée.

Victor sourit.

— Exactement.

— Je risque une amende.

— Tu veux travailler ici ?

Mathis acquiesça.

— Alors apprends quelque chose dès aujourd'hui.

Il se pencha légèrement.

— Les règles sont faites pour ceux qui n'ont pas d'autre solution.

À son retour, Mathis avait reçu une amende de cent trente-cinq euros.

Victor lui tendit deux cents euros.

— Pour le temps que tu as perdu.

— Je ne peux pas accepter.

Victor sourit.

— Tu peux.

— Mais ce n'est pas normal.

Victor se rassit.

— Exactement.


Le problème commença avec un ascenseur.

Victor entra au rez-de-chaussée. Une femme âgée était déjà dedans.

Elle appuya sur le douzième étage.

Victor appuya sur le dix-neuvième.

Au douzième, elle descendit.

Victor resta dans l'ascenseur.

La porte se referma.

Puis il appuya sur le douzième et redescendit.

La femme attendait encore.

— Vous avez oublié quelque chose ?

— Non.

— Alors pourquoi êtes-vous revenu ?

Victor sourit.

— Parce que je peux.

Elle le regarda.

— Ce n'est pas une raison.

— C'est la meilleure.

Il remonta.


Le lundi suivant, Claire trouva sur son bureau la copie d'une plainte.

Un fournisseur accusait Victor d'avoir falsifié une signature.

Elle entra dans son bureau.

— C'est quoi, ça ?

Victor lut le document.

— Une erreur.

— Il affirme que tu as signé à sa place.

— C'est faux.

— Il a des preuves.

Victor leva les yeux.

— Alors il va falloir les convaincre qu'elles ne veulent rien dire.

— Tu ne peux pas toujours t'en sortir.

Victor sourit.

— Pourquoi pas ?

— Parce qu'un jour quelqu'un dira non.

Il réfléchit.

— Alors je trouverai quelqu'un d'autre.

Deux semaines plus tard, le fournisseur retira sa plainte.

Claire ne demanda pas pourquoi.

Elle avait compris qu'il existait désormais dans l'entreprise des conversations auxquelles elle n'était jamais conviée.

Des appels.

Des faveurs.

Des dettes.

Des gens qui changeaient soudain d'avis.

Victor n'avait pas besoin de menacer.

Il savait où appuyer.


Un soir, Mathis entra dans son bureau.

— Je démissionne.

Victor continua de travailler.

— Pourquoi ?

— Je n'aime pas ce que je deviens ici.

Il leva les yeux.

— Tu as changé en combien de temps ?

— Six mois.

— C'est rapide.

— Vous savez très bien ce que vous faites.

Victor posa son stylo.

— Alors pourquoi es-tu resté six mois ?

Mathis ne répondit pas.

— Parce que tu voulais apprendre.

— Oui.

— Tu as appris.

— Trop.

Victor sourit.

— C'est rarement le problème.

Mathis se dirigea vers la porte.

— Un jour, vous allez tomber.

Victor le regarda.

— Tout le monde tombe.

— Vous n'avez jamais peur des conséquences ?

Victor resta silencieux.

Puis :

— Elles arrivent toujours après.

Mathis sortit.


Trois mois plus tard, la police entra dans l'entreprise.

Victor était en réunion.

Deux agents et une femme en tailleur entrèrent.

— Monsieur Delaunay ?

— Oui.

— Nous avons un mandat.

— Pour quoi ?

— Nous devons perquisitionner vos bureaux.

Victor sourit.

— Qui vous envoie ?

— Le juge.

— Je connais le juge. Nous avons déjeuné ensemble.

La femme ne réagit pas.

— Nous allons commencer.

Victor se tourna vers son équipe.

— Vous pouvez sortir.

Personne ne bougea.

— J'ai dit : vous pouvez sortir.

Ils se levèrent.

La salle se vida.

Victor resta seul avec les policiers.

— Vous voulez du café ?

— Non.

Il s'assit.

— Vous allez perdre votre temps.

L'agent ouvrit son dossier.

— Nous verrons.

Victor regarda le document.

— Non.

L'agent leva les yeux.

— Pardon ?

— Vous verrez ce que je vous laisserai voir.


La perquisition dura sept heures.

Ils emportèrent des ordinateurs, des dossiers, des téléphones et des contrats.

À dix-sept heures, Victor demanda :

— C'est terminé ?

— Pour aujourd'hui.

Il se leva.

La policière le regarda.

— Vous n'avez pas l'air inquiet.

Victor ajusta ses manches.

— Vous devriez l'être à ma place.


À 19 h 30, Claire l'attendait devant l'immeuble.

— Ils ont tout pris.

— Oui.

— Tu peux perdre l'entreprise.

Victor regarda la tour.

— Elle n'est pas l'entreprise.

— Quoi alors ?

Il regarda sa montre.

— Moi, je suis toujours là.


Le lendemain, les journaux parlèrent de l'enquête.

Le nom de Victor apparut, puis disparut.

Une semaine plus tard, il donna une conférence sur la prise de risque dans l'économie moderne.

À la fin, quelqu'un demanda :

— Comment gérez-vous les erreurs ?

Victor sourit.

— Je ne les commets pas.

Quelques personnes rirent.

Il attendit.

— Je les laisse aux autres.

Cette fois, toute la salle rit.


Six mois plus tard, l'enquête fut classée.

Une irrégularité administrative.

Aucune charge retenue.

Aucune condamnation.

Victor retourna dans son bureau.

Le même fauteuil.

La même vue.

Le même parking.

Sur son bureau, il avait fait graver une petite plaque :

EXCEPTION PERMANENTE

Claire la vit.

— Pourquoi ?

Victor leva les yeux.

— Parce qu'il faut parfois rappeler les évidences.

Elle resta silencieuse.

— Tu ne crois vraiment pas aux règles ?

Victor sourit.

— Si.

— Alors ?

Il prit son manteau.

— Je crois qu'elles existent.

Il se dirigea vers la porte.

— Je ne crois simplement pas qu'elles me concernent.


À 8 h 12, le lendemain matin, Victor gara de nouveau sa voiture devant les urgences.

Même place.

Même panneau.

Même interdiction.

Un agent de sécurité vint immédiatement.

— Monsieur, déplacez votre véhicule.

Victor sortit.

— Non.

— Je vais devoir appeler la police.

— Faites-le.

L'agent sortit son téléphone.

Une ambulance arriva.

Le conducteur klaxonna.

Victor ne bougea pas.

Puis il prit les clés et les tendit à l'agent.

— Garez-la.

L'homme le regarda.

— Quoi ?

— Vous avez l'air de savoir mieux que moi où elle doit être.

Il s'éloigna.

L'ambulance passa.

Victor entra dans l'hôpital.

À l'accueil, une infirmière lui demanda :

— Vous êtes attendu ?

— Oui.

— Par qui ?

Victor sourit.

— Par tout le monde.

— Votre nom ?

Il lui tendit une carte.

Elle la lut.

— Monsieur Delaunay ?

— Oui.

— Vous avez rendez-vous avec le directeur.

— Je sais.

Elle lui indiqua le couloir.

Victor partit.

Derrière lui, l'infirmière regarda la carte une seconde fois.

Elle n'avait rien d'exceptionnel.

Un nom.

Un numéro.

Une adresse.

Rien qui explique pourquoi, dans les endroits où Victor entrait, les portes semblaient toujours finir par s'ouvrir.

Et pourtant, elles s'ouvraient.

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Nouvelle — Le Visage d’un autre

8 Juillet 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

Le premier mensonge de Gabriel Saint-Clair fut prononcé à table.

— Vous êtes musicien ?

Gabriel leva les yeux de son assiette.

— Un peu.

— Quel instrument ?

Il hésita juste assez.

— Le violoncelle.

La femme sourit.

— Vraiment ?

Gabriel regarda ses mains.

— Je ne joue plus beaucoup.

Elle accepta l'explication.

Les gens acceptaient facilement celles qui leur permettaient de poursuivre une conversation agréable.

Le dîner avait lieu dans une ancienne maison de maître au bord du lac d'Annecy.

Gabriel n'était pas invité.

Il était venu avec Paul.

Ils s'étaient rencontrés quatre jours plus tôt dans un train, après que Gabriel lui eut prêté son chargeur.

Au bout de trois heures, Paul lui avait proposé de passer le week-end chez ses parents.

— Tu verras, ils vont t'adorer.

Gabriel avait répondu :

— Je ne veux pas déranger.

Il savait déjà qu'il dirait oui.


Après le dîner, Paul l'emmena sur la terrasse.

— Tu as vu ma sœur ?

— Claire ?

— Elle est très belle.

— Je sais.

Paul rit.

— Tu la connaissais ?

— Non.

— Alors comment tu sais ?

— Tu viens de me le dire.

Paul secoua la tête.

— Tu es bizarre.

— On me le dit souvent.

Paul alluma une cigarette.

— Tu sais ce que j'aime chez toi ? Tu n'essaies pas de m'impressionner.

Gabriel baissa les yeux.

— Je ne pourrais pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suis personne.

Paul rit.

— Arrête.

Gabriel sourit.

— C'est vrai.


Le lendemain matin, la mère de Paul trouva Gabriel dans la cuisine.

— Vous êtes matinal.

— J'aime le silence.

— Paul parle beaucoup de vous.

— C'est gentil.

— Vous faites quoi dans la vie ?

— Je travaille dans le conseil.

— Pour quelle entreprise ?

— Plusieurs.

Elle sourit.

— C'est mystérieux.

Gabriel lui servit du café.

— Sans sucre ?

Elle le regarda.

— Comment savez-vous ?

— Hier soir.

— Vous avez remarqué ?

— Oui.

Elle sourit.

— Vous êtes attentif.

— J'essaie.


À midi, Paul lui prêta une veste.

— Garde-la. Elle te va mieux qu'à moi.

Gabriel se regarda dans le miroir.

— Merci.

Paul ne vit pas le petit sourire qui passa dans le reflet.


Trois jours plus tard, Gabriel reçut un message.

Paul : Tu rentres quand ?

Gabriel : Quand tu veux.

Paul : Demain.

Gabriel : D'accord.

Il effaça la conversation.

Puis il ouvrit la photo de la maison envoyée par Paul, celle du bateau et celle où Paul portait une montre ancienne.

Il nota :

Mère : café sans sucre.

Père : collection de montres.

Claire : architecture.

Paul : peur de décevoir son père.

Puis il referma son carnet.


Le père de Paul l'apprécia immédiatement.

Ils parlèrent d'art, de bateaux, de musique.

Gabriel ne donnait jamais son opinion en premier. Il écoutait, puis disait :

— Je comprends ce que vous voulez dire.

Ou :

— Vous avez raison.

Cela fonctionnait.

Le troisième soir, le père de Paul lui servit un whisky.

— Vous savez ce que je pense de vous ?

— Non.

— Vous avez de l'avenir.

Gabriel sourit.

— Je ne sais pas si j'en veux.

Le vieil homme éclata de rire.

— Voilà pourquoi je vous aime bien.


Une semaine plus tard, Paul partit pour Milan.

— Deux jours.

Le père de Paul proposa à Gabriel de rester.

— Vous êtes ici chez vous.

Gabriel baissa les yeux.

— C'est trop gentil.

— Considérez cette maison comme la vôtre.

Gabriel sourit.

— Je n'oublierai pas.

Il n'oublia pas.


Paul revint plus tôt que prévu.

Il trouva Gabriel dans son bureau.

— Qu'est-ce que tu fais là ?

— Ton père m'a demandé de chercher un document.

— Tu as fouillé ?

Gabriel retira immédiatement ses mains des affaires.

— Désolé.

Paul soupira.

— Ce n'est rien.

Gabriel lui tendit la main.

— Je comprends.

Paul la serra.


Le lendemain, Paul lui parla de Claire.

— Elle pense que tu me manipules.

Gabriel resta silencieux.

— Tu ne vas rien dire ?

— Qu'est-ce que tu veux que je dise ?

— Que c'est faux.

Gabriel regarda par la fenêtre.

— Elle a peut-être raison.

Paul fronça les sourcils.

— Tu la crois ?

— Les gens voient parfois des choses que nous ne voulons pas voir.

Paul se mit à rire.

— Tu es impossible.

Gabriel sourit.

— Peut-être.


Claire vint le voir seule.

— Vous savez que je ne vous aime pas ?

Gabriel posa son livre.

— Oui.

— Comment ?

— Vous ne me regardez jamais quand je parle.

Elle resta silencieuse.

— Vous êtes dangereux.

— Pourquoi ?

— Parce que vous devenez ce que les gens veulent voir.

Gabriel réfléchit.

— C'est une qualité.

— Pour qui ?

— Pour eux.

— Et pour vous ?

Gabriel sourit.

— Pour moi aussi.


Le soir même, il quitta la maison.

Il laissa une lettre à Paul.

Merci pour tout.

Paul l'appela vingt-deux fois.

Le lendemain, Gabriel répondit.

— Pourquoi tu es parti ?

— Parce que Claire ne m'aime pas.

— Je vais lui parler.

— Non.

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas être la raison pour laquelle vous vous disputez.

Paul resta silencieux.

— Tu me manques.

Gabriel ferma les yeux.

— Toi aussi.


Deux mois plus tard, Paul reçut une lettre de sa banque.

Un compte avait été ouvert à son nom. Une petite somme y avait été déposée.

Il appela Gabriel.

— C'est toi ?

— Quoi ?

— Le compte.

Silence.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que tu m'avais dit que tu avais des problèmes.

— Je ne t'ai jamais demandé d'argent.

— Je sais.

— Alors pourquoi ?

Gabriel regarda la ville depuis son appartement.

— Parce que j'aime réparer les choses.

Paul rit.

— Tu es incroyable.

— Non.

Il sourit.

— Je suis ton ami.


La même semaine, le père de Paul mourut d'une crise cardiaque.

Gabriel arriva avant même la famille.

Il embrassa la mère, resta silencieux et, lorsque Claire entra, elle le fixa.

— Qu'est-ce que vous faites ici ?

— Paul m'a appelé.

— Paul est à l'hôpital.

Gabriel baissa les yeux.

— Je sais.

Claire pâlit.

— Il ne vous a pas appelé.

Gabriel releva les yeux.

— Non.

— Alors pourquoi êtes-vous venu ?

Il regarda le cercueil.

— Parce qu'il aurait voulu que je sois là.

Claire secoua la tête.

— Vous ne savez même pas ce qu'il aurait voulu.

Gabriel s'approcha.

— Vous non plus.


À l'enterrement, Gabriel prononça un discours.

Il parla de générosité, de transmission, de confiance.

Il termina :

— Il m'a appris qu'une maison n'est jamais faite de murs. Elle est faite des gens qui choisissent d'y rester.

La mère de Paul pleura.

Claire, elle, ne bougea pas.

Après la cérémonie, elle attendit Gabriel sur le parking.

— Vous avez préparé ça quand ?

— Hier soir.

— Vous saviez qu'il allait mourir ?

— Non.

— Alors comment avez-vous trouvé les bons mots ?

Gabriel sourit.

— J'écoute.

Claire s'approcha.

— Vous ne ressentez rien.

Cette fois, il ne sourit pas.

— Vous vous trompez.

— Alors dites-moi ce que vous ressentez.

Gabriel regarda les gens qui quittaient le cimetière.

— Je ressens que vous allez continuer à me détester.

— Et ça vous fait quoi ?

Il remit son manteau.

— Ça dépend de ce que vous allez faire avec.


Trois semaines plus tard, Paul partit en voyage.

Il confia à Gabriel les clés du bateau, celles de la maison, puis une procuration.

Claire tenta de l'en dissuader.

— Gabriel ne veut rien, répondit Paul.

Claire le regarda.

— C'est justement ce qui m'inquiète.


Un matin, Paul reçut un appel de la police.

Un ancien associé de son père avait porté plainte.

Des documents avaient disparu.

De l'argent aussi.

Paul rentra immédiatement.

Gabriel était dans le salon.

— Ils disent que les documents ont été retirés de ton coffre.

— Je n'y suis jamais allé.

— Qui avait les clés ?

— Toi.

— Et toi.

Gabriel sourit tristement.

— Tu me soupçonnes ?

Paul ne répondit pas.

— Après tout ce que j'ai fait pour toi ?

— Ce n'est pas ça.

— Alors quoi ?

— Je ne sais plus.

Gabriel s'assit.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— C'est douloureux.

Paul s'approcha.

— Je suis désolé.

Ils se prirent dans les bras.

Derrière l'épaule de Paul, le visage de Gabriel était parfaitement sec.


Le lendemain, Gabriel partit.

Il ne prit qu'une valise, la veste, la montre, un livre et une photographie de Paul devant le lac.

Dans le train, il changea de nom.

À l'hôtel, il donna un autre métier.

Deux jours plus tard, dans un restaurant de Turin, une femme lui demanda :

— Vous êtes français ?

Gabriel sourit.

— Un peu.

— Vous vivez ici ?

— Plus maintenant.

— Vous faites quoi ?

Il regarda ses mains.

Puis la femme.

— Je travaille dans l'art.

— Quel genre d'art ?

Il réfléchit.

— Celui que les gens veulent acheter.

Elle rit.

Quelques minutes plus tard :

— Comment vous appelez-vous ?

Il prit une seconde.

— Gabriel Delmas.

Elle lui tendit la main.

— Enchantée.

— Moi aussi.

Sous la table, son téléphone vibra.

Un message de Paul.

Je sais maintenant.

Gabriel regarda l'écran.

Puis l'éteignit.

Il se tourna vers la femme.

— Vous disiez que votre père collectionnait les tableaux ?

Elle acquiesça.

Gabriel sourit.

— Racontez-moi tout.

Et pendant qu'elle parlait, il l'écouta avec cette attention parfaite qui faisait de lui, aux yeux de presque tout le monde, quelqu'un de rare.

Personne ne remarqua qu'il avait déjà commencé à retenir les noms, les adresses, les habitudes, les faiblesses.

Et surtout la manière exacte dont chacun voulait être regardé.

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Nouvelle — Le Hasard

3 Juillet 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À 5 h 42, le train de marchandises traversa la gare de Saint-Roch sans s'arrêter.

Dans le bâtiment voisin, Abel Varnier ouvrit les yeux.

Une ampoule nue oscillait au plafond.

Un homme était assis dans un fauteuil.

— Vous êtes réveillé.

Il posa un verre d'eau sur la table.

— Buvez.

— Qui êtes-vous ?

— Quelqu'un qui vous a trouvé.

— Où ?

— Dans le fossé.

Abel porta une main à son front. Du sang séché.

— Pourquoi je suis ici ?

L'homme se leva.

Il avait environ cinquante ans, un manteau gris couvert de boue.

— Parce que vous étiez vivant.

Il ouvrit la porte.

— C'est déjà beaucoup.


La maison se trouvait au milieu d'une ancienne zone industrielle.

Abel avait été retrouvé à six kilomètres de là, sans portefeuille, sans téléphone et sans papiers.

L'homme lui avait donné des vêtements propres.

— Vous pouvez rester jusqu'à demain.

— Pourquoi ?

— Je n'aime pas laisser quelqu'un mourir devant chez moi.

À midi, ils mangèrent une soupe.

— Vous vous souvenez de votre nom ?

— Abel Varnier.

— Vous êtes marié ?

— Non.

— Des enfants ?

— Non.

— Une famille ?

Abel hésita.

— Peut-être. Je ne me souviens pas.

L'homme hocha la tête.

— Je m'appelle Henri.

— Merci.

— Pour quoi ?

— Pour la soupe.


À 18 h 20, trois hommes arrivèrent.

Deux restèrent dans la cour.

Le troisième entra.

— Vous êtes en retard, dit Henri.

L'homme regarda Abel.

— Qui c'est ?

— Un blessé.

— Il a vu quelque chose ?

Henri ne répondit pas.

Le visiteur s'approcha d'Abel.

— Vous avez vu quelque chose ?

— Non.

— Vous êtes sûr ?

— Oui.

L'homme sourit.

— Les gens disent toujours la vérité quand ils pensent qu'ils vont mourir.

Henri intervint :

— Il ne sait rien.

L'homme se retourna.

— Je ne vous ai pas parlé.

Puis il regarda Abel.

— Vous avez peur ?

Abel secoua la tête.

— Tout le monde a peur.

Abel regarda ses chaussures.

— Pas maintenant.

Le sourire disparut.

Le coup partit sans avertissement.

Henri cria.

Abel tomba de sa chaise.

L'homme se tourna vers Henri.

— Vous voyez ?

— Quoi ?

— Rien.

Il fit signe aux deux hommes dans la cour.

Ils entrèrent.

Le premier s'approcha d'Abel.

Celui-ci lui attrapa le poignet.

Un bruit sec.

Le couteau tomba.

Le deuxième leva son arme.

Abel saisit une chaise.

Le coup partit dans le plafond.

Puis le silence.


Quand Henri ouvrit les yeux, les trois hommes étaient au sol.

Abel se tenait debout.

Il regarda ses mains, les essuya avec la chemise de l'un des hommes, puis prit le téléphone posé sur la table.

— Qui êtes-vous ? demanda Henri.

Abel ne répondit pas.

— Ils vont revenir.

— Peut-être.

— Vous allez rester ici ?

— Non.

— Où allez-vous ?

Abel réfléchit.

— Je ne sais pas.

Il sortit.


À 22 h 05, Abel marchait le long de la nationale.

Une voiture ralentit.

Une femme baissa sa vitre.

— Vous allez où ?

— En ville.

— Montez.

Elle s'appelait Clara.

Quelques kilomètres passèrent.

— Vous êtes blessé ?

— Non.

Elle regarda sa manche.

— Vous êtes couvert de sang.

— Ce n'est pas le mien.

Elle se tut.

Puis :

— Vous avez quelqu'un qui vous attend ?

— Non.

— Vous êtes seul ?

— Oui.

Abel regarda le rétroviseur.

Deux phares apparurent derrière eux.

— Vous êtes suivie.

Clara accéléra.

La voiture derrière eux fit de même.

— Qu'est-ce qu'on fait ?

— Continuez.

Elle tourna sur une petite route.

La voiture les suivit.

— Arrêtez-vous, dit Abel.

— Pourquoi ?

— Maintenant.

Elle freina.

La voiture passa devant eux et disparut.

Clara reprit son souffle.

— Vous voyez ?

Abel ne répondit pas.

— C'était qui ?

— Je ne sais pas.

Elle le regarda.

— Vous êtes bizarre.

— Oui.

— Vous n'avez même pas eu peur.

Abel tourna la tête vers elle.

— J'avais raison.


À 23 h 40, Clara s'arrêta devant son immeuble.

— Vous pouvez dormir chez moi.

— Pourquoi ?

— Parce que vous n'avez nulle part où aller.

Au troisième étage, elle lui montra la salle de bain.

Abel regarda son visage dans le miroir.

Clara apparut derrière lui.

— Vous pouvez me raconter ce qui s'est passé.

— Je ne m'en souviens pas.

— Vous mentez.

Abel se retourna.

— Oui.

Elle recula.

— Pourquoi ?

— Parce que vous n'avez pas besoin de savoir.

— Vous me faites peur.

Abel hocha la tête.

— Je sais.


À 1 h 13, Clara se réveilla.

Abel avait disparu.

Sur la table, une enveloppe.

À l'intérieur : son permis de conduire, sa carte bancaire, une photographie de sa mère et une feuille blanche.

Son téléphone vibra.

Merci pour la voiture.

Clara courut à la fenêtre.

La voiture avait disparu.


À 2 h 02, Abel entra dans une station-service.

Il posa le téléphone sur le comptoir.

— Je peux appeler ?

— Oui.

Il composa un numéro.

Personne ne répondit.

— Du café, dit-il.

Le vendeur lui tendit un gobelet.

— Vous allez loin ?

Abel regarda l'autoroute.

— Très.

— Où ?

— Je ne sais pas encore.


À 5 h 31, Abel marchait sur une passerelle au-dessus de l'autoroute.

Une voiture s'arrêta.

Un homme en descendit.

— Abel !

Il avait environ vingt-cinq ans.

— Je vous cherche depuis hier.

— Qui êtes-vous ?

— Mathieu.

— Je ne connais pas de Mathieu.

Mathieu sortit une photographie.

Ils étaient trois.

Abel au centre.

— C'était où ?

— Marseille.

— Quand ?

— Il y a huit ans.

— Je ne me souviens pas.

Mathieu sourit.

— Vous dites toujours ça.

— Pourquoi me cherchez-vous ?

— Parce que vous avez quelque chose qui m'appartient.

— Quoi ?

— Une dette.

Abel regarda l'autoroute.

— Combien ?

Mathieu éclata de rire.

— Vous ne comprenez pas. Vous ne pouvez pas simplement partir.

— Pourquoi ?

— Parce que je vous connais.

Il s'approcha.

— Vous disparaissez. Vous changez de nom. Vous prenez ce dont vous avez besoin. Et après, vous oubliez.

Abel regarda la photographie.

— Non.

— Quoi ?

— Je ne suis pas celui qui oublie.

Mathieu resta immobile.

Abel continua :

— C'est vous.

— Quoi ?

— Vous oubliez toujours la raison pour laquelle vous m'avez laissé partir.

Mathieu recula.

— Vous pensez que je fuis.

Abel marqua une pause.

— Je vous laisse simplement croire que vous me trouvez.

Mathieu comprit trop tard.

Abel sortit son téléphone.

Sur l'écran, une photographie de Mathieu chez lui, avec sa femme et son fils.

Puis son adresse.

— Quand ? demanda Mathieu.

— Hier.


À midi, Mathieu n'était plus chez lui.

À dix-huit heures, sa voiture fut retrouvée près du fleuve.

À vingt-deux heures, la police commença les recherches.

À minuit, Abel avait changé de ville.


Trois jours plus tard, dans une petite gare du nord, une femme âgée attendait un train.

Un homme s'assit à côté d'elle.

Manteau sombre.

Visage calme.

— Il est en retard, dit-elle.

Abel regarda l'horloge.

— Oui.

— Vous voyagez ?

— Oui.

— Loin ?

— Assez.

Elle sourit.

— Vous êtes seul ?

Abel regarda les rails.

Un train apparut au loin.

— Pas toujours.

Le train entra en gare.

La femme prit sa valise.

— Bonne journée, monsieur.

— Bonne journée.

Elle s'éloigna.

Dans sa poche, le téléphone d'Abel vibra.

Un seul mot :

Mathieu.

Il ne répondit pas.

Il monta dans le train.

Deux rangées plus loin, un enfant le regardait.

Leurs yeux se croisèrent.

L'enfant sourit.

Abel ne sourit pas.

Le train prit de la vitesse.

Dans le reflet de la vitre, son visage resta parfaitement immobile.

Il sortit une pièce de sa poche.

La fit tourner entre ses doigts.

Pile.

Face.

Il la regarda.

Puis la rangea.

Et continua son voyage.

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