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Blog Personnel d'Achref Snoussi
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Faut-il rémunérer le temps de travail ou le travail accompli ?

15 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Dans la plupart des organisations, le temps demeure l’une des principales unités de mesure du travail. On demande à un salarié d’être présent huit heures par jour, cinq jours par semaine, puis on considère que cette présence constitue une approximation acceptable de sa contribution. Deux personnes occupant le même poste, travaillant dans le même bureau et restant derrière leur écran pendant la même durée sont ainsi généralement considérées comme ayant fourni une quantité comparable de travail.

Pourtant, cette équivalence est loin d’être évidente.

Deux salariés ne produisent pas nécessairement la même valeur en huit heures. L’un peut accomplir en trois heures ce qu’un autre réalise en huit ; un troisième peut rester présent toute la journée sans produire davantage qu’en quelques heures. Le temps passé dans l’entreprise mesure une présence, non une création de valeur.

Cette distinction conduit à remettre en question un principe profondément enraciné dans le monde professionnel : faut-il rémunérer le temps pendant lequel un individu est disponible, ou la valeur qu’il produit réellement ?

Le développement de certaines entreprises technologiques a popularisé une conception plus souple du travail : plutôt que d’imposer systématiquement des horaires fixes, l’entreprise définit des objectifs et laisse au salarié une certaine liberté dans l’organisation de son temps. Cette logique, souvent associée au « travail par résultat », repose sur une idée simple : ce qui compte n’est pas seulement le temps consacré à une tâche, mais la capacité à atteindre le résultat attendu dans les conditions et les délais fixés.

Une telle conception pourrait transformer profondément le rapport au travail.

I. La présence n’est pas la productivité

L’un des paradoxes les plus répandus dans le monde professionnel consiste à confondre le temps passé au travail et le travail effectivement réalisé.

Imaginons deux salariés auxquels on confie exactement la même mission. Le premier, extrêmement organisé, comprend immédiatement le problème, travaille avec concentration et termine en quatre heures. Le second avance plus lentement, se disperse, multiplie les interruptions et a besoin de huit heures pour obtenir un résultat comparable.

Selon une logique fondée exclusivement sur la présence, les deux salariés ont travaillé « huit heures » si le premier est contraint de rester jusqu’à la fin de sa journée.

Mais que s’est-il réellement produit ?

Le premier a peut-être accompli sa mission en moitié moins de temps. Pourtant, au lieu d’être récompensé pour son efficacité, il est invité à rester dans les locaux jusqu’à l’heure réglementaire. Son avantage devient alors paradoxalement une contrainte : plus il est productif, plus il dispose de temps qu’il doit artificiellement remplir.

C’est ici que le système fondé sur la présence révèle sa faiblesse.

L’entreprise ne devrait pas avoir pour objectif de remplir les journées de ses employés. Elle devrait chercher à remplir ses objectifs.

La différence est considérable.

Un sportif de haut niveau n’est pas évalué uniquement sur le nombre d’heures qu’il passe à l’entraînement. Ce qui compte finalement est sa performance : le temps réalisé, la distance parcourue, le nombre de buts marqués, les compétitions remportées. L’entraînement demeure indispensable, mais il constitue un moyen, non la finalité.

Pourquoi le monde professionnel devrait-il fonctionner selon une logique radicalement différente ?

Dans de nombreuses fonctions, la présence physique n’est qu’un indicateur indirect du travail. Ce qui intéresse véritablement l’entreprise est la qualité du produit livré, le nombre de problèmes résolus, les ventes réalisées, les clients fidélisés, les projets terminés ou les objectifs atteints.

Le temps est une ressource. Il ne devrait pas être confondu avec le résultat.

II. Le même poste ne signifie pas nécessairement la même valeur

Cette réflexion conduit naturellement à la question de la rémunération.

Pourquoi deux personnes occupant le même poste devraient-elles nécessairement percevoir exactement le même salaire si leur contribution à l’entreprise est radicalement différente ?

Le titre du poste décrit une fonction. Il ne décrit pas nécessairement la valeur créée par celui qui l’occupe.

Dans toute organisation, les niveaux de compétence diffèrent. Il existe des employés exceptionnellement efficaces, d’autres correctement performants et d’autres encore qui rencontrent des difficultés importantes. Il existe des individus capables de résoudre en une heure un problème qui en aurait occupé un autre pendant toute une journée.

Pourtant, lorsqu’une organisation répartit les rémunérations selon une moyenne uniforme, elle peut finir par traiter ces contributions comme si elles étaient équivalentes.

Cette logique est confortable.

Elle simplifie les grilles salariales, facilite la gestion administrative et évite certaines tensions. Mais elle possède un défaut majeur : elle ignore la dispersion réelle des performances.

Supposons qu’une entreprise emploie deux personnes rémunérées chacune 50 000 dollars par an. La première génère directement ou indirectement une valeur considérable. La seconde produit très peu, commet régulièrement des erreurs et nécessite l’intervention de ses collègues pour corriger son travail.

Sur la feuille de paie, les deux personnes coûtent la même somme.

Dans la réalité économique, elles ne représentent pourtant pas le même actif.

La première peut constituer un moteur de croissance ; la seconde peut devenir un coût net pour l’organisation.

C’est pourquoi la « moyenne » peut devenir un piège. Lorsqu’on traite tout le monde selon une moyenne, les meilleurs finissent par subventionner les moins performants.

Et lorsque ceux qui produisent le plus comprennent qu’ils sont rémunérés comme ceux qui produisent beaucoup moins, une question finit nécessairement par apparaître :

Pourquoi rester ici ?

III. L’injustice envers les meilleurs finit par coûter cher à l’entreprise

Une organisation peut supporter temporairement une certaine uniformité. Elle ne peut pas indéfiniment ignorer les écarts de contribution.

Les meilleurs employés disposent généralement d’une caractéristique qui les distingue : ils ont des possibilités ailleurs.

Un salarié très compétent qui estime que son travail n’est pas reconnu peut chercher une entreprise capable de mieux valoriser ses capacités. Il ne quitte pas nécessairement son emploi parce qu’il déteste son entreprise. Il peut simplement considérer que le rapport entre sa contribution et sa récompense est devenu déséquilibré.

Le phénomène est particulièrement important pour les profils rares : ingénieurs spécialisés, médecins, chercheurs, développeurs, commerciaux performants, dirigeants ou techniciens hautement qualifiés.

Lorsqu’une organisation perd un excellent collaborateur, elle ne perd pas seulement une personne.

Elle perd une accumulation de connaissances, d’expérience, de relations, de méthodes et de savoir-faire.

Il faut ensuite recruter quelqu’un, le former, l’intégrer et attendre qu’il atteigne son niveau de performance. Pendant cette période, la productivité peut diminuer et la charge de travail des autres salariés augmenter.

Le coût réel du turnover dépasse donc largement le salaire du collaborateur qui part.

Il existe alors un paradoxe : vouloir économiser quelques milliers d’euros sur la rémunération d’un excellent salarié peut conduire à en perdre beaucoup davantage lorsqu’il quitte l’entreprise.

Cette logique permet également de comprendre certains phénomènes d’exode des compétences. Lorsqu’un pays ou une organisation ne parvient pas à distinguer suffisamment l’excellence de la médiocrité, les individus les plus mobiles peuvent chercher ailleurs un environnement où leur travail sera mieux reconnu.

L’exode des compétences ne signifie donc pas nécessairement que les individus refusent de travailler. Il peut parfois signifier exactement l’inverse : ils refusent de voir leur travail exceptionnellement productif rémunéré comme un travail ordinaire.

IV. La liberté horaire peut devenir une incitation à la concentration

Le travail par résultat présente également un avantage psychologique.

Lorsqu’un salarié sait qu’il doit rester obligatoirement huit heures dans son entreprise, son objectif implicite peut progressivement devenir non plus « terminer efficacement ma mission », mais « tenir jusqu’à la fin de ma journée ».

La différence paraît subtile. Elle est pourtant fondamentale.

Si la journée est considérée comme une durée à remplir, les distractions deviennent relativement faciles à justifier. Quelques minutes sur le téléphone, un message personnel, une conversation avec un collègue, un café, une cigarette, une consultation des réseaux sociaux : chacune de ces interruptions semble insignifiante prise isolément.

Mais additionnées sur une journée, elles peuvent représenter une part considérable du temps disponible.

Le problème n’est d’ailleurs pas seulement moral. Le cerveau humain n’est pas conçu pour maintenir une concentration maximale pendant huit heures consécutives. L’attention fluctue, la fatigue augmente et la qualité du travail peut diminuer.

À l’inverse, lorsque le salarié sait que son objectif est précisément défini et qu’il pourra librement disposer de son temps une fois celui-ci atteint, chaque minute prend une valeur différente.

Le temps perdu au début de la journée n’est plus simplement du temps payé par l’entreprise.

Il devient du temps que le salarié devra récupérer lui-même.

Cette responsabilisation peut créer une discipline plus efficace que la surveillance permanente.

Le salarié apprend progressivement à organiser sa journée, à éliminer les distractions inutiles et à rechercher les méthodes les plus efficaces. Son intérêt personnel rejoint alors celui de l’entreprise.

L’entreprise veut que le travail soit accompli ; le salarié veut disposer de son temps. Le travail par résultat peut faire coïncider ces deux intérêts.

V. Mais le résultat ne doit jamais être séparé de la qualité

Cette conception possède néanmoins une faiblesse qu’il serait dangereux d’ignorer.

Si l’on récompense uniquement la rapidité, certains salariés chercheront naturellement à terminer le plus vite possible, au détriment de la qualité.

Un médecin ne doit pas être encouragé à multiplier les consultations en sacrifiant l’exactitude de ses diagnostics. Un ingénieur ne doit pas être récompensé simplement parce qu’il livre rapidement un produit défectueux. Un commercial ne devrait pas pouvoir atteindre son objectif de ventes en promettant au client ce que l’entreprise est incapable de fournir.

Le travail par résultat ne peut donc fonctionner que si le mot « résultat » est correctement défini.

Un véritable objectif doit comporter plusieurs dimensions : quantité, qualité, délai et fiabilité.

Terminer rapidement un travail qui doit ensuite être entièrement repris n’est pas de la productivité. C’est un déplacement du coût.

De même, atteindre un objectif commercial en détruisant la relation avec les clients n’est pas nécessairement une réussite. Augmenter immédiatement les ventes tout en compromettant durablement la réputation de l’entreprise peut produire une apparence de succès et une réalité d’échec.

Le système doit donc récompenser non pas la vitesse brute, mais l’efficacité durable.

C’est pourquoi le travail par résultat exige des objectifs intelligemment construits, des indicateurs fiables et un contrôle de la qualité.

La liberté ne signifie pas l’absence de responsabilité.

Elle signifie au contraire : davantage de liberté dans la manière de travailler, mais davantage de responsabilité sur le résultat obtenu.

VI. L’entreprise du futur pourrait être organisée autour de missions plutôt que d’horaires

Cette philosophie pourrait conduire à une transformation plus profonde du monde professionnel.

Plutôt que de demander à tous les salariés de reproduire la même journée — arriver à telle heure, déjeuner à telle heure, partir à telle heure — l’entreprise pourrait définir pour chaque fonction des objectifs précis à atteindre sur différentes périodes.

Un développeur pourrait recevoir une mission sur plusieurs semaines. Un commercial pourrait disposer d’objectifs mensuels. Un chef de projet pourrait être évalué sur les livrables d’un trimestre. Un cadre pourrait être responsable de plusieurs résultats stratégiques sur six mois.

L’organisation du temps deviendrait alors secondaire par rapport à l’accomplissement de la mission.

Cela ne signifie pas que les bureaux devraient être vides ou que chacun pourrait travailler n’importe comment. Certaines professions exigent évidemment une présence permanente : médecine, sécurité, industrie, accueil, restauration, transport, enseignement ou services d’urgence, pour ne citer qu’elles.

La question n’est donc pas de supprimer les horaires partout.

Elle est de cesser d’imposer des horaires là où ils ne constituent pas une nécessité réelle.

Dans une activité où la présence physique est indispensable, l’horaire reste une contrainte légitime. Dans une activité où seul le résultat compte réellement, la rigidité horaire peut devenir une contrainte artificielle.

L’intelligence managériale consiste précisément à distinguer ces deux situations.

Conclusion : payer la présence ou valoriser la contribution ?

Le travail moderne demeure prisonnier d’une conception industrielle dans laquelle la présence constitue encore souvent le principal indicateur de l’activité. Pourtant, l’économie contemporaine repose de plus en plus sur la connaissance, la créativité, la résolution de problèmes et la capacité à produire rapidement de la valeur.

Dans ce nouvel environnement, la question n’est plus seulement : « Combien d’heures cette personne a-t-elle passées au travail ? »

Elle devrait devenir :

« Qu’a-t-elle accompli pendant ces heures ? »

Cette transformation ne signifie pas qu’il faille abolir les horaires, ni que toute rémunération doive devenir exclusivement variable. Elle signifie qu’il faut reconnaître une réalité simple : deux personnes peuvent consacrer le même temps à une mission sans produire la même valeur.

Le salarié exceptionnel ne devrait pas être condamné à attendre l’heure de sortie simplement parce qu’il a terminé son travail plus tôt. Le salarié en difficulté ne devrait pas pouvoir considérer que la fin de sa journée signifie automatiquement que son travail est terminé.

Dans un système véritablement fondé sur le résultat, chacun dispose d’une plus grande liberté sur son temps, mais cette liberté possède une contrepartie : la responsabilité de produire ce qui a été promis.

Le modèle idéal n’est donc ni celui de l’employé surveillé pendant huit heures, ni celui du salarié totalement libre de ses obligations.

C’est celui dans lequel la liberté porte sur le chemin et l’exigence sur la destination.

L’entreprise dit : « Voici ce que nous attendons de vous. »

Le salarié répond : « Laissez-moi choisir la meilleure manière d’y parvenir. »

Et lorsque le résultat est atteint, une chose essentielle change : on ne rémunère plus seulement le temps que l’on a vendu ; on reconnaît enfin la valeur que l’on a créée.

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Trouver un chemin, ou en créer un

9 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Une personne ressemble parfois à un avion.

Elle peut traverser des zones de turbulences sans que cela signifie que son voyage est terminé. L'appareil tremble, l'altitude varie, le ciel devient brutalement hostile. Pourtant, le pilote ne conclut pas que la destination est devenue impossible. Il ajuste son altitude, modifie sa trajectoire, réduit sa vitesse si nécessaire et continue.

Le véritable danger n'est donc pas toujours la turbulence.

C'est de ne pas comprendre qu'il y a turbulence.

Il existe dans la vie des périodes où tout semble fonctionner, puis soudain quelque chose change : une maladie, une faillite, une séparation, un échec, une guerre, une trahison, une perte. Le chemin prévu disparaît.

Nous avons alors deux possibilités.

Nous pouvons regretter indéfiniment le chemin que nous avions imaginé.

Ou nous pouvons chercher celui qui existe encore.

C'est ici que commence la véritable intelligence de la survie : savoir conserver la destination lorsque l'on est obligé d'abandonner l'itinéraire.

I. Un plan qui échoue vaut mieux qu'une vie sans direction

Il existe une illusion dangereuse selon laquelle avoir un plan signifie connaître exactement l'avenir.

C'est faux.

Un plan n'est pas une prophétie.

C'est une hypothèse organisée sur la manière d'atteindre un objectif.

Et comme toute hypothèse, il peut être détruit par la réalité.

L'une des meilleures illustrations populaires se trouve dans Prison Break. Michael Scofield prépare méthodiquement son évasion du pénitencier de Fox River. Il accumule des informations, anticipe les obstacles, mémorise les lieux et construit un dispositif extrêmement élaboré.

Mais le réel ne respecte jamais complètement les plans humains.

Des événements imprévus apparaissent.

Des alliances changent.

Des portes se ferment.

Des risques surgissent.

Le plan initial cesse alors d'être suffisant.

Scofield ne réussit pas parce que son premier plan était parfait.

Il réussit parce qu'il sait modifier son plan sans abandonner son objectif.

Cette distinction est fondamentale.

L'homme rigide confond son objectif avec le chemin qu'il avait imaginé pour l'atteindre.

L'homme adaptable fait l'inverse.

Il protège la destination et sacrifie l'itinéraire.

C'est pourquoi un plan qui ne fonctionne pas vaut parfois mieux que l'absence totale de plan : il donne une première structure, permet de mesurer les écarts et indique ce qu'il faut corriger.

Le problème n'est pas d'échouer dans son plan.

Le problème est de tomber amoureux de son plan au point de refuser la réalité.

II. L'angiogenèse : même le corps sait créer de nouvelles routes

La nature offre une métaphore extraordinaire de cette capacité d'adaptation.

L'angiogenèse désigne la formation de nouveaux vaisseaux sanguins à partir d'un réseau vasculaire préexistant. Elle joue notamment un rôle essentiel dans le développement, la réparation des tissus et la réponse à certaines situations de manque d'oxygène.

Autrement dit, lorsque le réseau existant ne suffit plus, l'organisme peut développer de nouvelles voies.

La vie ne demande pas toujours :

« Pourquoi mon ancien chemin ne fonctionne-t-il plus ? »

Elle demande :

« De quelle nouvelle voie ai-je besoin ? »

Nous devrions peut-être apprendre de cette logique biologique.

Lorsque notre carrière échoue, nous cherchons une autre voie.

Lorsque notre relation disparaît, nous reconstruisons notre existence.

Lorsque notre première stratégie échoue, nous en élaborons une seconde.

Lorsque la porte principale est fermée, nous cherchons une autre entrée.

Cela ne signifie pas que nous devons changer d'objectif au premier obstacle.

Au contraire.

La persévérance consiste à rester fidèle au but tout en restant infidèle aux méthodes qui ne fonctionnent plus.

C'est probablement ce que voulait exprimer la célèbre formule attribuée à Hannibal Barca :

« Nous trouverons un chemin, ou nous en créerons un. »

Il n'y a pas ici de troisième possibilité.

Le chemin existe ?

Nous l'empruntons.

Il n'existe pas ?

Nous le construisons.

Mais nous ne restons pas éternellement assis devant l'obstacle à attendre qu'il disparaisse.

III. Il faut parfois accepter de traverser ce que nous aurions préféré éviter

Toutefois, trouver un nouveau chemin ne signifie pas toujours contourner la difficulté.

Certaines difficultés ne possèdent aucun détour.

Elles doivent être traversées.

C'est une différence essentielle.

Nous passons souvent une grande partie de notre existence à éviter ce qui nous fait peur.

Nous évitons une conversation.

Une décision.

Un deuil.

Une vérité.

Une responsabilité.

Une transformation.

Et plus nous évitons quelque chose, plus cette chose peut grandir dans notre esprit.

Le philosophe et écrivain Cesare Pavese a formulé une idée proche lorsqu'il écrit, dans une formule souvent citée :

« On ne se libère pas d'une chose en l'évitant, mais en la traversant. »

La phrase possède une puissance particulière.

Car certaines portes ne s'ouvrent qu'après le passage.

On ne sort pas d'un désert en refusant de marcher.

On ne sort pas d'une épreuve en prétendant qu'elle n'existe pas.

On ne dépasse pas toujours une peur en attendant qu'elle disparaisse.

Ce que nous refusons de regarder finit parfois par diriger notre vie.

Ce que nous acceptons de regarder peut, au contraire, commencer à nous transformer.

L'acceptation n'est donc pas la résignation.

Accepter une réalité signifie cesser de gaspiller son énergie à nier qu'elle existe.

À partir de là seulement, l'action devient possible.

IV. Churchill : lorsque reculer signifie perdre davantage

L'histoire de Winston Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale montre que cette philosophie peut devenir une question de survie collective.

Lorsqu'il devient Premier ministre en mai 1940, la Grande-Bretagne traverse une situation extrêmement dangereuse. L'Europe occidentale est en train de s'effondrer sous l'offensive allemande, et certains responsables britanniques envisagent la possibilité d'une négociation.

Churchill choisit une autre voie.

Le 13 mai 1940, dans son premier discours comme Premier ministre devant la Chambre des communes, il annonce qu'il n'a rien à offrir sinon « blood, toil, tears and sweat ». Puis il résume son objectif en un mot : « Victory ».

Ce choix n'était pas la recherche romantique d'une mort héroïque.

Il reposait sur une appréciation politique de la situation : certaines défaites sont réparables ; certaines capitulations ne le sont pas.

C'est ici qu'il faut être précis.

Dire « il faut toujours se battre » serait une absurdité.

Il existe des combats inutiles.

Il existe des guerres qu'il faut éviter.

Il existe des compromis qui sauvent des vies.

La véritable sagesse consiste à savoir reconnaître la différence.

Churchill nous enseigne donc quelque chose de plus subtil que l'obstination :

lorsque l'enjeu est suffisamment important, il faut parfois accepter un coût immense aujourd'hui pour éviter une perte infiniment plus grande demain.

Le courage consiste alors moins à aimer le combat qu'à accepter son prix lorsque l'abandon coûterait davantage.

V. Ralston : lorsque le chemin vers la vie passe par un sacrifice

L'histoire d'Aron Ralston pousse cette logique à son extrême.

En 2003, le grimpeur américain se retrouve piégé dans le Bluejohn Canyon, dans l'Utah. Un bloc rocheux d'environ 360 kilogrammes lui écrase et immobilise le bras. Il est seul dans une zone extrêmement isolée et n'a prévenu personne de son itinéraire.

Pendant plusieurs jours, il tente différentes solutions.

Rien ne fonctionne.

Le problème n'est plus de trouver le moyen idéal de libérer son bras.

Il n'existe plus.

Il faut choisir entre deux pertes :

son bras,

ou sa vie.

Ralston finit par prendre une décision que presque personne ne peut imaginer lorsqu'il est assis confortablement dans un fauteuil : il s'ampute lui-même pour pouvoir survivre.

Il utilise un outil multifonction rudimentaire, puis parvient à sortir du canyon et à rejoindre les secours.

Ce qui rend son histoire bouleversante n'est pas seulement le courage physique.

C'est la capacité à accepter une réalité irréversible.

Il ne peut pas sauver tout ce qu'il voulait sauver.

Alors il sauve ce qui peut encore l'être.

La maturité commence parfois lorsque nous comprenons qu'une bonne décision n'est pas celle qui nous permet de tout conserver, mais celle qui nous permet de préserver l'essentiel.

Nous rêvons souvent d'une solution dans laquelle personne ne perd rien.

La vie ne nous l'accorde pas toujours.

Parfois, il faut sacrifier une branche pour sauver l'arbre.

Une carrière pour sauver une famille.

Une relation pour sauver sa dignité.

Une habitude pour sauver sa santé.

Une partie de soi pour sauver le reste.

VI. Angelina Jolie : le courage consiste aussi à agir avant la catastrophe

L'histoire d'Angelina Jolie montre une forme de courage radicalement différente.

Il n'y a pas ici de canyon.

Pas de rocher.

Pas d'ennemi visible.

Il y a une probabilité.

En 2013, Jolie a rendu publique sa décision d'avoir subi une mastectomie préventive après avoir appris qu'elle portait une mutation BRCA1. Elle expliquait alors que ses médecins avaient estimé son risque de cancer du sein à 87 % et celui du cancer de l'ovaire à 50 %.

Son choix a été profondément personnel et médical.

Il ne peut évidemment pas être transformé en prescription universelle : chaque personne porte une situation génétique, médicale et psychologique différente, et les décisions de prévention doivent être prises avec des professionnels de santé.

Mais son histoire permet d'illustrer une idée remarquable :

le courage ne consiste pas seulement à réagir à une catastrophe ; il peut consister à prendre une décision douloureuse avant qu'elle ne se produise.

Nous avons tendance à appeler courage le fait de résister lorsque le danger est déjà devant nous.

Mais il existe un courage plus silencieux :

prévenir.

Renoncer.

Changer.

Quitter.

Se faire dépister.

Accepter une intervention.

Modifier son mode de vie.

Dire non avant qu'il soit trop tard.

Le courage préventif ne fait pas de bruit.

Il n'attend pas que la maison brûle pour chercher un extincteur.

VII. Le passé explique le chemin, mais il ne doit pas conduire la voiture

Toutes ces histoires conduisent finalement à une même leçon : il est impossible de recommencer sa vie à partir de zéro, mais il est toujours possible de modifier la direction à partir d'aujourd'hui.

Nous rêvons parfois de retourner dans le passé.

Changer une décision.

Éviter une rencontre.

Refuser une erreur.

Empêcher une trahison.

Prendre une autre route.

Mais le passé ne possède pas de marche arrière.

Il possède seulement une mémoire.

C'est pourquoi il faut cesser de lui demander ce qu'il ne peut pas donner.

Le passé peut expliquer.

Il peut instruire.

Il peut avertir.

Il peut même nous transformer.

Mais il ne peut pas être modifié.

Le passé est une école ; il devient une prison lorsque nous refusons d'en sortir.

Il faut donc apprendre à regarder derrière soi sans y retourner.

Une cicatrice n'est pas une invitation à rouvrir la blessure.

Elle est la preuve que la blessure s'est refermée.

VIII. Demain est parfois le nom que nous donnons à notre peur d'agir aujourd'hui

Il existe enfin une autre forme de fuite : remettre à demain.

Nous savons ce que nous devons faire.

Mais nous attendons.

Demain.

La semaine prochaine.

Après les vacances.

Quand nous aurons plus d'argent.

Quand nous aurons plus de temps.

Quand nous serons moins fatigués.

Quand les circonstances seront meilleures.

Mais les circonstances parfaites sont souvent une invention de ceux qui veulent éviter de commencer.

La vie ne nous garantit jamais que demain sera plus facile qu'aujourd'hui.

Elle nous garantit seulement que demain viendra.

Et lorsqu'il arrive, il devient de nouveau aujourd'hui.

Ainsi, celui qui reporte continuellement son action ne repousse pas seulement une décision.

Il repousse sa propre vie.

C'est pourquoi la formule populaire selon laquelle « le chemin qui s'appelle plus tard conduit à la place appelée jamais » contient une vérité simple, même si elle n'est pas une loi universelle :

ce que nous refusons constamment de commencer finit parfois par devenir ce que nous n'accomplirons jamais.

Conclusion

La vie ressemble à un avion.

Nous aimerions que le ciel soit toujours calme.

Il ne le sera pas.

Il y aura des turbulences.

Des détours.

Des pannes.

Des orages.

Des erreurs de navigation.

Et parfois même des situations dans lesquelles aucune des solutions disponibles n'est bonne.

Mais l'objectif n'est pas de traverser la vie sans rencontrer d'obstacles.

L'objectif est d'apprendre à naviguer lorsque les obstacles apparaissent.

Michael Scofield nous enseigne qu'un plan doit pouvoir changer.

L'angiogenèse nous rappelle que la vie peut créer de nouvelles voies à partir d'un réseau existant.

Churchill nous montre que certaines causes exigent d'accepter un prix considérable lorsque reculer signifie perdre davantage.

Aron Ralston nous rappelle que certaines situations nous obligent à sacrifier une partie de ce que nous sommes pour sauver ce qui reste.

Angelina Jolie montre que le courage peut aussi être préventif : agir avant que le danger ne devienne une catastrophe.

Et toutes ces histoires nous ramènent à une même vérité :

nous ne contrôlons pas toujours le terrain sur lequel nous devons avancer ; nous contrôlons davantage la manière dont nous décidons d'y avancer.

Il faut donc savoir préparer un plan sans croire qu'il est sacré.

Persévérer sans devenir aveugle.

Reculer sans se considérer comme vaincu.

Combattre lorsque le combat est nécessaire.

Renoncer lorsqu'il ne l'est plus.

Accepter ce qui ne peut être changé.

Transformer ce qui peut encore l'être.

Et surtout, continuer à marcher.

Car lorsque le chemin disparaît, il reste toujours une question :

« Que vais-je faire maintenant ? »

Et parfois, la seule réponse digne de celui qui veut survivre est celle d'Hannibal :

« Nous trouverons un chemin, ou nous en créerons un. »

Parce qu'au bout du compte, ce ne sont pas toujours ceux qui connaissent le meilleur chemin qui arrivent le plus loin.

Ce sont souvent ceux qui, lorsque le chemin disparaît, ont encore le courage d'en inventer un.

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Les deux loups : quel visage de nous-mêmes choisissons-nous de nourrir ?

8 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Une vieille légende amérindienne raconte qu’un grand-père surprit son petit-fils en colère après une dispute avec son meilleur ami. Au lieu de lui donner immédiatement une leçon de morale, il lui parla de lui-même.

« Il m’arrive aussi de ressentir de la haine contre ceux qui se conduisent mal. Mais cette colère ne blesse pas mon ennemi. Elle m’épuise. C’est comme avaler du poison et attendre que l’autre en meure. »

Puis il ajouta qu’un combat se déroulait chaque jour à l’intérieur de lui.

Deux loups s’affrontaient.

Le premier portait la colère, l’envie, la jalousie, l’arrogance, le ressentiment, le mensonge et l’apitoiement.

Le second portait la paix, l’amour, l’espérance, l’humilité, la compassion, la générosité et la vérité.

L’enfant réfléchit un instant avant de poser la question qui résume toute l’histoire :

« Grand-père, lequel des deux loups gagne ? »

Le vieil homme répondit :

« Celui que tu nourris. Celui que tu décides de nourrir. »

Cette histoire est devenue populaire parce qu’elle dit, avec une simplicité presque enfantine, quelque chose de profondément adulte : nous ne choisissons pas toujours les émotions qui apparaissent en nous, mais nous participons à leur destinée.

La colère peut surgir.

L’envie peut naître.

La jalousie peut nous traverser.

Le ressentiment peut s'installer.

Mais entre l'émotion qui apparaît et l'acte que nous commettons existe un espace : celui de la conscience, du discernement et de la décision.

C'est précisément dans cet espace que se joue une partie essentielle de notre humanité.

I. Le mal commence souvent par une histoire que nous nous racontons

Le plus inquiétant chez le mal n’est pas toujours sa violence.

C’est sa capacité à se déguiser.

L’avare ne se présente presque jamais comme un avare. Il se considère prudent.

L’insolent se croit franc.

Le médisant prétend vouloir prévenir.

L’arrogant appelle confiance en soi ce qui ressemble, vu de l’extérieur, à du mépris.

Le manipulateur se croit parfois simplement habile.

Le tyran se convainc qu’il protège l’ordre.

Le jaloux affirme qu’il défend la justice.

C’est pourquoi le proverbe arabe selon lequel « le chameau ne voit pas sa propre bosse, mais voit celle de son frère » contient une vérité psychologique redoutable : nous sommes souvent meilleurs juges des défauts d’autrui que des nôtres.

L'homme possède une extraordinaire capacité à fabriquer des justifications après avoir pris une décision.

Il ne dit pas :

« J’ai humilié cette personne parce que je voulais me sentir supérieur. »

Il dira :

« Je lui ai simplement appris sa place. »

Il ne dira pas :

« Je suis jaloux de sa réussite. »

Il dira :

« Je sais très bien comment il a réussi. »

Il ne dira pas :

« Je refuse de partager. »

Il dira :

« Je sais gérer mon argent. »

Le danger commence lorsque la conscience devient l’avocat permanent de nos propres faiblesses.

Car il est difficile de combattre un défaut dont on a changé le nom.

On ne corrige pas ce que l’on refuse de reconnaître.

II. Nous sommes rarement entièrement bons ou entièrement mauvais

Il serait pourtant trop facile de diviser l'humanité en deux catégories : les bons d'un côté et les méchants de l'autre.

L'être humain est beaucoup plus inconfortable que cela.

Il peut être généreux un jour et cruel le lendemain.

Il peut défendre un principe lorsqu'il est puissant et l'abandonner lorsqu'il devient vulnérable.

Il peut pardonner une faute chez lui qu'il condamnerait chez quelqu'un d'autre.

Il peut être admirable dans une situation et méprisable dans une autre.

Même les figures historiques les plus controversées ont pu être aimées, admirées ou idéalisées par certaines personnes de leur entourage.

Cela ne transforme évidemment pas le mal en bien.

Mais cela nous rappelle une chose essentielle : personne n'est le héros de sa propre histoire en se considérant comme le méchant.

Hitler pouvait être perçu comme un homme aimable ou affectueux dans son cercle privé ; cela ne diminue en rien les crimes qu'il a commis.

Le contraste est justement terrifiant.

Il montre que la capacité à être aimable dans une relation particulière ne suffit pas à rendre quelqu'un moral.

La morale ne se mesure pas seulement à la manière dont nous traitons ceux que nous aimons.

Elle se mesure aussi à ce que nous sommes capables de faire à ceux qui ne peuvent rien nous offrir.

C’est pourquoi le regard d’autrui ne doit pas devenir notre unique tribunal.

Nous pouvons être aimés et être injustes.

Nous pouvons être admirés et être dangereux.

Nous pouvons être populaires et être médiocres moralement.

Et inversement, nous pouvons être rejetés sans être coupables.

Le bien et le mal ne se décident donc pas par vote.

III. La bonté sans discernement peut devenir une autre forme de faiblesse

Il existe une autre erreur : croire que pour être bon, il faut toujours être gentil.

Non.

La bonté n'est pas l'absence de limites.

Elle n'est pas la naïveté.

Elle n'est pas l'obligation de tout pardonner, de tout accepter et de toujours tendre l'autre joue.

Certaines personnes découvrent cette vérité trop tard.

Elles donnent sans mesure.

Elles excusent sans fin.

Elles confondent compréhension et tolérance de l'inacceptable.

Elles pensent que leur bonté finira nécessairement par transformer ceux qui profitent d'elle.

Mais si quelqu'un prend constamment soin d'un autre en se négligeant lui-même, il ne produit pas nécessairement du soin.

Il peut simplement apprendre à l'autre qu'il sera toujours pris en charge.

Une générosité sans frontière peut parfois entretenir la dépendance qu'elle voulait combattre.

La véritable bonté possède donc une colonne vertébrale.

Elle sait dire non.

Elle sait s'éloigner.

Elle sait sanctionner sans haïr.

Elle sait pardonner sans redonner immédiatement sa confiance.

Être bon ne signifie pas devenir incapable de reconnaître le mal.

Au contraire.

Il faut parfois comprendre suffisamment bien le mal pour savoir comment ne pas le laisser entrer chez soi.

IV. La difficulté ne crée pas toujours la méchanceté ; elle révèle ce que nous sommes prêts à devenir

L'une des grandes épreuves de l'existence survient lorsque la difficulté augmente.

Tant que tout va bien, presque tout le monde peut paraître raisonnable.

Mais que se passe-t-il lorsque nous sommes humiliés ?

Lorsque nous sommes pauvres ?

Lorsque quelqu'un obtient ce que nous désirions ?

Lorsque nous perdons notre pouvoir ?

Lorsque nous devenons riches ?

Lorsque personne ne peut plus nous contredire ?

C'est là que les deux loups commencent réellement à se battre.

La difficulté ne crée pas nécessairement notre caractère.

Elle lui donne souvent davantage de liberté pour se manifester.

Une personne frustrée peut devenir agressive.

Une autre peut devenir patiente.

Une personne enrichie peut devenir arrogante.

Une autre peut devenir généreuse.

Une personne puissante peut devenir tyrannique.

Une autre peut devenir protectrice.

C'est pourquoi deux phrases méritent d'être placées côte à côte :

« Dis-moi comment tu te comportes lorsque tu n'as rien. »

Et :

« Dis-moi comment tu te comportes lorsque tu as tout. »

La première révèle notre rapport à la frustration.

La seconde révèle notre rapport au pouvoir.

Or le pouvoir, l'argent, la beauté, la célébrité, le réseau ou la force physique ne sont pas nécessairement bons ou mauvais en eux-mêmes.

Ce sont des multiplicateurs.

Ils donnent davantage de portée à ce qui existe déjà.

L'argent entre les mains d'une personne généreuse peut financer des écoles, aider une famille, créer des emplois ou soutenir une œuvre.

Entre les mains d'une personne obsédée par elle-même, il peut devenir un instrument de domination.

La célébrité peut servir à inspirer.

Elle peut aussi servir à humilier.

Le pouvoir peut protéger les faibles.

Il peut également les écraser.

La richesse ne transforme donc pas nécessairement l'âme.

Elle lui donne parfois simplement un microphone.

V. L'argent ne rend pas forcément meilleur : il permet souvent d'être davantage soi-même

C'est pourquoi l'affirmation selon laquelle l'argent rendrait nécessairement les hommes meilleurs doit être prise avec prudence.

Lorsqu'un homme devient riche et se montre plus généreux, deux explications sont possibles.

L'argent a pu modifier ses comportements.

Mais il est également possible que l'argent ait simplement donné davantage de moyens à une générosité qui existait déjà.

Cette distinction est essentielle.

Khabib Nurmagomedov a souvent été décrit par son entourage comme quelqu'un de généreux et respectueux, y compris avant sa célébrité mondiale. Si sa richesse a ensuite amplifié ces qualités, il serait plus juste de dire qu'elle lui a donné davantage de possibilités de les exprimer que d'affirmer qu'elle a fabriqué sa bonté.

À l'inverse, la célébrité peut également donner à certains individus les moyens d'exprimer leurs défauts à une échelle beaucoup plus grande.

Le comportement provocateur de Conor McGregor a largement contribué à construire son personnage public de « bad boy ». Son trash-talk, ses provocations et certaines controverses ont nourri une image volontairement transgressive.

Mais même ici, il faut distinguer le personnage de la personne.

Le spectacle de la méchanceté n'est pas nécessairement la preuve d'une âme entièrement mauvaise.

C'est précisément pourquoi le discernement est nécessaire.

Nous devons juger les actes sans prétendre connaître entièrement l'âme.

VI. Nous avons besoin du contraste, mais pas du mal

Il existe néanmoins une idée intéressante derrière la formule selon laquelle « sans les méchants, les bons ne pourraient pas briller ».

Le contraste rend certaines qualités visibles.

Nous comprenons mieux la patience lorsque nous rencontrons l'impatience.

Nous reconnaissons la loyauté lorsque nous faisons l'expérience de la trahison.

Nous apprécions la paix après avoir connu le conflit.

Nous mesurons la générosité lorsque nous rencontrons l'égoïsme.

Le mal peut donc révéler la valeur du bien.

Mais il ne faut pas aller jusqu'à conclure que nous avons besoin du mal pour produire le bien.

La lumière n'a pas besoin de la nuit pour exister.

C'est la nuit qui nous permet de mieux la voir.

Cette nuance est fondamentale.

Le mal peut servir de contraste moral.

Il ne devient pas pour autant nécessaire ou souhaitable.

Nous n'avons pas besoin de tyrans pour apprécier la liberté.

Nous n'avons pas besoin de traîtres pour devenir loyaux.

Nous n'avons pas besoin de criminels pour devenir justes.

Nous pouvons apprendre par l'expérience des autres sans souhaiter leur destruction.

Le contraste éclaire le tableau.

Il ne justifie pas la couleur noire.

VII. Le véritable danger n'est pas le monstre : c'est l'homme ordinaire qui laisse son mauvais loup grandir

Le mal absolu est rassurant.

Il nous permet de regarder certaines personnes et de nous dire :

« Je ne suis pas comme eux. »

Mais cette pensée peut être dangereuse.

Car elle nous dispense de nous examiner.

Les grandes atrocités de l'histoire n'ont pas toujours été commises par des créatures monstrueuses reconnaissables dès l'enfance.

Elles ont été rendues possibles par des hommes capables de justifier, d'obéir, de détourner le regard, de déshumaniser et de considérer progressivement l'inacceptable comme normal.

Le mal commence rarement par son expression maximale.

Il commence parfois par une petite permission accordée à soi-même.

« Ce n'est pas grave. »

Puis une deuxième.

« Il le mérite. »

Puis une troisième.

« Tout le monde ferait pareil. »

Et un jour, le loup a grandi.

C'est pourquoi la véritable bataille morale ne se déroule pas seulement dans les tribunaux ou les guerres.

Elle se déroule dans les détails.

Dans la manière dont nous parlons d'un absent.

Dans ce que nous faisons lorsque personne ne nous regarde.

Dans notre réaction face à la réussite d'un autre.

Dans la façon dont nous traitons quelqu'un qui ne peut rien nous apporter.

Dans notre comportement lorsque nous avons enfin le pouvoir de faire ce que nous voulons.

Le caractère se construit dans les petites permissions que nous accordons à nos instincts.

VIII. Le diable que nous cherchons dehors habite parfois la pièce d'à côté : nous-mêmes

Il existe enfin une dimension spirituelle à cette histoire.

Dans certaines traditions religieuses, le mal est personnifié, combattu, symbolisé.

Mais une idée particulièrement troublante apparaît lorsque l'on observe le comportement humain : même lorsque l'on retire symboliquement l'influence extérieure du mal, l'être humain demeure capable de commettre le pire.

Cela signifie qu'il existe en nous une autre source de danger : notre propre liberté.

Le démon extérieur peut devenir une métaphore commode.

Il nous permet de dire :

« Ce n'est pas moi. »

« C'est la colère. »

« C'est la pression. »

« C'est la société. »

« C'est mon enfance. »

« C'est lui qui m'a provoqué. »

Ces circonstances peuvent expliquer une partie de nos comportements.

Elles ne doivent pas devenir une excuse pour supprimer toute responsabilité.

Car entre le stimulus et la réponse demeure, autant que possible, la capacité de choisir.

C'est là que le vieux conte des deux loups retrouve toute sa force.

Le loup mauvais n'est pas nécessairement un monstre caché qui attend de prendre notre apparence.

Il est la possibilité de devenir une version dégradée de nous-mêmes.

Une version plus envieuse.

Plus cruelle.

Plus arrogante.

Plus lâche.

Plus indifférente.

Et le loup que nous nourrissons finit par prendre de la place.

Conclusion

Nous passons souvent notre existence à chercher le bien et le mal à l'extérieur de nous.

Nous cherchons des héros.

Nous cherchons des coupables.

Nous cherchons des anges et des démons.

Mais la réalité humaine est moins confortable.

Nous portons plusieurs possibilités en nous.

Nous pouvons être généreux et égoïstes.

Courageux et lâches.

Patients et cruels.

Humbles et arrogants.

Nous ne contrôlons pas toujours le premier mouvement de notre esprit.

Mais nous pouvons encore décider du deuxième.

La colère peut apparaître sans notre permission.

La nourrir, en revanche, est parfois un choix.

La jalousie peut nous traverser.

La transformer en ressentiment est un autre choix.

L'envie peut surgir.

La transformer en admiration ou en haine dépend de ce que nous décidons d'en faire.

C'est pourquoi la vraie question n'est pas :

« Suis-je une bonne ou une mauvaise personne ? »

La question véritable est beaucoup plus exigeante :

« Que suis-je en train de nourrir en moi ? »

Car le bien n'est pas une médaille que l'on reçoit une fois pour toutes.

Et le mal n'est pas toujours un visage que l'on reconnaît chez les autres.

Ils sont deux directions possibles.

Deux habitudes qui grandissent.

Deux voix qui réclament notre attention.

Deux loups qui attendent leur nourriture.

Et chaque jour, par nos pensées, nos paroles, nos silences et nos actes, nous leur donnons à manger.

À la fin, ce n'est pas seulement le loup qui gagne. C'est celui que nous sommes devenus en le nourrissant.

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Aussi intelligent sois-tu, ton cœur te conduira parfois à la bêtise

1 Avril 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Un homme peut passer vingt ans à apprendre à raisonner et perdre toute sa sagesse en vingt secondes de colère.

Il peut connaître les conséquences d'une décision et pourtant la prendre.

Il peut comprendre qu'un mot blessera, puis le prononcer.

Il peut savoir qu'un investissement est dangereux et y placer son argent sous l'effet de la peur.

Il peut être certain qu'il regrettera un message envoyé dans la colère et appuyer malgré tout sur « envoyer ».

Pourquoi ?

Parce que l'intelligence ne gouverne pas toujours l'être humain.

Nous aimons croire que nos décisions sont rationnelles, que nous pesons calmement les avantages et les inconvénients avant d'agir. En réalité, nous sommes traversés par des émotions qui peuvent parfois prendre le contrôle de notre jugement.

Il n'y a rien de mauvais à ressentir de la colère, de la peur, de l'amour ou de l'ambition. Ces émotions font partie de notre humanité. Le problème commence lorsqu'elles cessent d'être des informations pour devenir des commandements.

L'émotion peut nous avertir. Elle ne devrait pas toujours décider.

I. Le cœur n'est pas l'ennemi de la raison ; il devient dangereux lorsqu'il prend sa place

Nous avons longtemps opposé le cœur et la raison comme s'il fallait choisir entre les deux.

Ce serait une erreur.

Une personne entièrement dépourvue d'émotions ne deviendrait pas nécessairement plus intelligente. Elle deviendrait souvent incapable de hiérarchiser ce qui compte pour elle.

La peur nous avertit d'un danger.

La colère nous signale parfois une injustice.

La tristesse nous indique une perte.

L'amour nous pousse à nous attacher.

L'indignation peut nous conduire à défendre quelqu'un.

Les émotions ont donc une fonction.

Elles constituent une forme de signal intérieur.

Mais un signal n'est pas une décision.

Lorsqu'un voyant rouge s'allume sur le tableau de bord d'une voiture, le conducteur ne détruit pas immédiatement le véhicule. Il s'arrête, examine le problème et cherche à comprendre.

Nous devrions traiter nos émotions de la même manière.

La colère dit :

« Quelque chose ne va pas. »

La raison doit encore demander :

« Quoi exactement ? »

La peur dit :

« Il existe peut-être un danger. »

La raison demande :

« Ce danger est-il réel, probable ou imaginaire ? »

L'amour dit :

« Cette personne compte pour moi. »

La raison demande :

« Est-ce que cette relation est également bonne pour moi ? »

La maturité ne consiste donc pas à tuer ses émotions.

Elle consiste à ne pas leur remettre les clés de la maison.

II. La colère donne souvent l'illusion de la puissance

La colère est l'une des émotions les plus trompeuses.

Elle nous donne de l'énergie.

Elle accélère notre parole.

Elle simplifie le monde.

Elle transforme les nuances en certitudes.

Sous son influence, les personnes deviennent facilement « bonnes » ou « mauvaises », « avec nous » ou « contre nous ».

La colère nous fait surtout croire que nous sommes plus lucides que nous ne le sommes.

Nous pensons :

« Je vais enfin lui dire ce que je pense. »

Mais nous confondons parfois sincérité et brutalité.

Nous croyons :

« Il faut que je me défende. »

Alors que notre ego réclame simplement réparation.

Nous disons :

« Je vais lui donner une leçon. »

Alors que nous cherchons à nous venger.

Le problème est que la colère promet une victoire immédiate et oublie presque toujours la facture.

Un message envoyé dans la colère peut détruire une relation.

Une décision prise dans la peur peut faire perdre une opportunité.

Une parole prononcée sous l'humiliation peut créer un conflit qui durera des années.

La colère nous fait vivre dans les cinq prochaines secondes.

La sagesse nous oblige à penser aux cinq prochaines années.

C'est pourquoi l'une des formes les plus impressionnantes de maîtrise de soi consiste parfois à ne rien faire.

Ne pas répondre.

Ne pas téléphoner.

Ne pas publier.

Ne pas signer.

Ne pas décider.

Attendre que l'émotion perde suffisamment de force pour que la raison puisse reprendre la parole.

Le silence de quelques minutes peut parfois éviter le regret de plusieurs années.

III. Une émotion collective peut produire des décisions que l'individu seul n'aurait jamais prises

Le phénomène devient encore plus puissant lorsqu'il touche une société entière.

Un individu en colère peut commettre une erreur.

Une foule en colère peut transformer une erreur en catastrophe.

L'histoire regorge de décisions prises sous l'effet de la peur, de l'humiliation, de la vengeance ou de l'enthousiasme collectif.

La politique internationale n'échappe pas à cette mécanique.

Lorsqu'une guerre éclate, les gouvernements ne réagissent pas seulement à des données militaires. Ils doivent également répondre à l'émotion de leur population, à la pression de leurs alliés, à la peur de l'escalade et au sentiment d'urgence.

La Suède en fournit un exemple intéressant.

Après l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine en février 2022, Stockholm prit une décision historique en fournissant des équipements militaires à un pays en guerre, rompant avec une pratique qu'elle avait maintenue depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il serait cependant trop simple de dire que la Suède a agi « sous le coup de l'émotion ».

Le gouvernement suédois présentait alors sa décision comme une réponse à une transformation profonde de l'environnement stratégique européen et comme une mesure de solidarité avec l'Ukraine. Quelques mois plus tard, le pays engageait également un changement beaucoup plus large de sa doctrine de sécurité, qui conduirait finalement à son adhésion à l'OTAN en 2024.

La leçon est précisément là.

Une décision née dans l'urgence n'est pas nécessairement une décision irrationnelle.

L'urgence peut révéler un danger réel.

Mais elle peut aussi réduire le temps consacré à l'examen des conséquences.

La vraie question n'est donc pas :

« Cette décision est-elle émotionnelle ? »

Elle est :

« L'émotion a-t-elle déclenché la réflexion, ou l'a-t-elle remplacée ? »

IV. L'émotion devient dangereuse lorsqu'elle nous fait confondre perception et réalité

Le cas des avions russes ayant brièvement violé l'espace aérien suédois en mars 2022 illustre également cette difficulté.

Le 2 mars, quatre appareils russes — deux Su-27 et deux Su-24 — pénétrèrent brièvement dans l'espace aérien suédois au-dessus de Gotland et furent interceptés par des Gripen suédois. L'incident fut considéré comme délibéré par le chef de l'armée de l'air suédoise.

Des informations rapportées par la télévision suédoise TV4 affirmèrent ensuite que deux des appareils transportaient des armes nucléaires. Mais cette affirmation ne fut pas officiellement confirmée et des experts suédois exprimèrent leur scepticisme, certains estimant même que les appareils semblaient non armés sur les photographies disponibles.

Cette nuance est essentielle.

Dans une situation de tension militaire, la perception d'une menace peut être presque aussi puissante que la menace elle-même.

Un gouvernement doit donc savoir distinguer trois choses :

ce qui s'est produit,

ce que l'on pense que cela signifie,

et ce que l'on imagine que cela pourrait provoquer.

Confondre les trois revient à transformer une hypothèse en certitude.

Et une certitude imaginaire peut produire une décision bien réelle.

C'est ainsi que fonctionnent parfois les emballements collectifs.

Une rumeur devient une information.

Une information devient une interprétation.

Une interprétation devient une conviction.

Et la conviction finit par produire une action.

La raison doit donc constamment revenir à la première question :

Qu'est-ce que je sais réellement ?

V. Le véritable danger n'est pas de ressentir trop ; c'est de réfléchir trop peu

Il serait pourtant injuste de condamner les émotions.

Une personne qui ne ressent rien serait-elle nécessairement plus sage ?

Certainement pas.

L'empathie est une émotion.

La compassion est une émotion.

L'amour est une émotion.

L'indignation face à l'injustice peut être émotionnelle.

Un monde entièrement rationnel au sens froid du terme pourrait devenir parfaitement organisé et profondément inhumain.

La raison nous indique parfois comment atteindre un objectif.

Elle ne nous dit pas toujours quel objectif mérite d'être poursuivi.

C'est l'une des grandes limites du raisonnement purement instrumental.

Une intelligence exceptionnelle peut servir une cause mauvaise avec une efficacité redoutable.

La compétence explique comment faire.

La conscience doit encore demander pourquoi.

Voilà pourquoi l'éducation ne devrait pas seulement apprendre à calculer, mémoriser et argumenter.

Elle devrait également apprendre à se maîtriser.

Savoir reconnaître une émotion.

Savoir attendre.

Savoir douter.

Savoir changer d'avis.

Savoir distinguer une blessure personnelle d'une injustice véritable.

Savoir écouter quelqu'un que l'on n'aime pas.

Voilà aussi ce que signifie devenir intelligent.

VI. L'homme le plus dangereux n'est pas celui qui ressent beaucoup, mais celui qui ne sait pas ce qu'il ressent

Nous sommes parfois gouvernés par des émotions que nous ne reconnaissons même pas.

Nous croyons être en colère alors que nous sommes humiliés.

Nous croyons être jaloux alors que nous avons peur d'être insuffisants.

Nous croyons détester quelqu'un alors que nous aimerions lui ressembler.

Nous croyons défendre un principe alors que nous protégeons notre ego.

Cette confusion rend l'introspection indispensable.

Avant de demander :

« Pourquoi cette personne m'énerve-t-elle ? »

il faut parfois demander :

« Pourquoi son comportement me touche-t-il autant ? »

Avant de dire :

« Je veux réussir. »

il faut demander :

« Est-ce que je veux réellement réussir, ou est-ce que je veux simplement être admiré ? »

Avant de dire :

« Je veux me venger. »

il faut demander :

« Est-ce que je veux réparer une injustice, ou simplement faire souffrir quelqu'un parce que j'ai souffert ? »

Ces questions sont inconfortables.

Mais elles sont libératrices.

Car lorsqu'une émotion est identifiée, elle perd déjà une partie de son pouvoir.

On ne se contente plus de la subir.

On commence à l'observer.

Et celui qui observe sa colère n'est déjà plus entièrement prisonnier de sa colère.

VII. La véritable intelligence consiste à créer un délai entre l'émotion et l'action

Il existe peut-être une définition très simple de la maîtrise de soi :

ne pas transformer immédiatement ce que l'on ressent en ce que l'on fait.

Entre l'émotion et l'action, il faut construire un espace.

Quelques secondes pour respirer.

Une nuit avant de répondre.

Une journée avant de démissionner.

Une semaine avant de prendre une décision financière majeure.

Une discussion avant de rompre.

Une enquête avant d'accuser.

Un examen des faits avant de condamner.

Ce délai n'est pas de la faiblesse.

C'est une force.

L'impulsivité dit :

« Fais quelque chose maintenant. »

La sagesse répond :

« Pourquoi maintenant ? »

L'impulsivité cherche à soulager l'émotion.

La raison cherche à résoudre le problème.

Et ces deux objectifs ne sont pas toujours identiques.

Frapper quelqu'un peut soulager la colère.

Cela ne résout pas nécessairement l'injustice.

Envoyer un message cruel peut soulager l'humiliation.

Cela ne restaure pas nécessairement la dignité.

Acheter immédiatement quelque chose peut soulager une frustration.

Cela ne crée pas nécessairement de richesse.

Quitter tout sur un coup de tête peut soulager une souffrance.

Cela ne garantit pas une meilleure vie.

Le soulagement est immédiat. Les conséquences, elles, ont parfois une mémoire beaucoup plus longue.

VIII. Il faut écouter son cœur sans lui abandonner le gouvernail

La sagesse ne consiste donc pas à choisir entre le cœur et la raison.

Elle consiste à les faire travailler ensemble.

Le cœur donne parfois la destination.

La raison choisit le chemin.

Le cœur nous dit qui nous aimons.

La raison nous apprend comment les aimer sans nous perdre.

Le cœur nous signale l'injustice.

La raison détermine comment la combattre sans devenir injuste à notre tour.

Le cœur nous donne le courage de commencer.

La raison nous apprend quand continuer et quand renoncer.

Une vie exclusivement gouvernée par l'émotion devient instable.

Une vie exclusivement gouvernée par la raison peut devenir stérile.

L'une risque de brûler.

L'autre risque de ne jamais s'allumer.

L'homme accompli n'est donc pas celui qui ne ressent plus.

C'est celui qui ressent profondément sans être constamment emporté.

Il peut être en colère sans devenir violent.

Il peut avoir peur sans devenir lâche.

Il peut aimer sans devenir aveugle.

Il peut être ambitieux sans devenir cruel.

Il peut être blessé sans devenir vindicatif.

Il peut être puissant sans devenir dangereux.

Voilà la véritable maîtrise.

Conclusion

« Aussi intelligent sois-tu, ton cœur te conduira parfois à la bêtise. »

La formule est volontairement provocatrice, mais elle contient une vérité essentielle : l'intelligence ne nous immunise pas contre l'impulsivité.

Nous pouvons connaître parfaitement les conséquences d'une décision et la prendre malgré tout.

Parce que nous avons peur.

Parce que nous sommes amoureux.

Parce que notre orgueil a été blessé.

Parce que nous voulons être reconnus.

Parce que nous sommes en colère.

L'émotion n'est donc pas notre ennemie.

Elle est une force.

Et toute force devient dangereuse lorsqu'elle n'est pas maîtrisée.

La colère peut devenir courage.

La peur peut devenir prudence.

L'ambition peut devenir excellence.

L'amour peut devenir fidélité.

L'indignation peut devenir justice.

Mais il faut pour cela qu'une conscience intervienne entre le sentiment et l'acte.

C'est peut-être là que se trouve la véritable frontière entre l'impulsion et la sagesse :

ressentir comme un être humain, réfléchir comme un sage, puis agir comme si l'avenir devait vivre avec notre décision.

Car l'émotion demande :

« Que veux-tu faire maintenant ? »

La raison pose une question beaucoup plus difficile :

« Quel homme voudras-tu être après l'avoir fait ? »

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Plus nous nous éloignons de la réalité, plus nous nous en rapprochons

30 Mars 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Il suffit parfois d'observer un film de science-fiction pour constater une étrange pauvreté de l'imagination humaine. On nous présente un monstre venu d'une galaxie située à des millions d'années-lumière ; pourtant, il possède souvent des yeux, des dents, des tentacules, des pattes d'insecte, une peau de reptile ou une silhouette vaguement humaine. Même lorsque nous voulons imaginer l'inimaginable, nous sommes obligés de partir de ce que nous connaissons.

L'être humain semble incapable de créer véritablement à partir de rien.

Il transforme, déforme, agrandit, mélange et recombine.

Un démon devient une créature dotée d'ailes de chauve-souris. Un extraterrestre reçoit les yeux d'un insecte et les tentacules d'un poulpe. Un robot emprunte la forme d'un homme. Même nos mondes les plus fantastiques sont souvent des morceaux de réalité réassemblés par notre esprit.

C'est peut-être pour cette raison que certaines œuvres de fiction nous donnent parfois l'impression troublante de connaître le monde mieux que nous ne le pensions.

Naruto, par exemple, semble raconter une histoire de ninjas capables de réaliser des choses impossibles : se cloner, manipuler les perceptions, invoquer des créatures, concentrer leur énergie, combattre sans presque bouger. Pourtant, derrière cette apparence fantastique se trouvent des notions inspirées de la culture japonaise, des arts martiaux et de traditions spirituelles.

Alors une question apparaît :

La fiction invente-t-elle réellement un autre monde, ou révèle-t-elle parfois, sous une forme déformée, des possibilités déjà contenues dans le monde réel ?

I. L'imagination humaine ne crée pas à partir du néant

Nous avons une idée très flatteuse de notre imagination.

Nous croyons que nous pouvons penser à n'importe quoi.

Mais essayons réellement de concevoir une couleur qui n'a jamais existé. Pas une nouvelle nuance de bleu. Pas un mélange inédit de rouge et de vert. Une couleur totalement étrangère à toute notre expérience.

Nous échouons.

Essayons maintenant d'imaginer une forme qui ne possède aucune ressemblance avec aucune forme que nous ayons jamais rencontrée.

Nous revenons malgré nous à quelque chose de connu.

Notre imagination ressemble moins à une usine qui fabrique à partir de rien qu'à un immense atelier de transformation. Elle récupère des fragments du réel et les assemble autrement.

C'est ainsi que fonctionne une grande partie de la création humaine.

Le peintre ne crée pas la lumière : il apprend à la représenter.

Le musicien ne crée pas le son : il organise les sons existants.

L'architecte ne crée pas l'espace : il le structure.

L'écrivain ne crée pas les émotions humaines : il leur donne des personnages, des situations et des mots.

Même lorsque nous inventons un monde qui n'existe pas, nous emportons avec nous des morceaux du monde qui existe.

L'imagination ne quitte jamais complètement la réalité ; elle la déguisе.

C'est pourquoi le monstre extraterrestre le plus extraordinaire finit souvent par avoir quelque chose de familier.

Et peut-être est-ce une bonne nouvelle.

Car cela signifie que l'imagination humaine ne possède pas pour fonction de nous arracher au réel.

Elle nous permet surtout de regarder le réel autrement.

II. Naruto : quand la fiction recycle des fragments du réel

C'est ce qui rend certaines œuvres de fiction particulièrement fascinantes.

Dans Naruto, les personnages utilisent différentes catégories de techniques : le taijutsu, associé aux techniques corporelles, le genjutsu, fondé sur l'illusion, et le senjutsu, lié à l'utilisation de l'énergie naturelle dans la mythologie propre à l'œuvre.

Tout cela est fantastique.

Mais tout n'est pas inventé de toutes pièces.

Le taijutsu, par exemple, renvoie littéralement à l'idée de « technique du corps » et l'œuvre puise largement dans l'imaginaire martial japonais. Le spectateur reconnaît donc quelque chose de réel au milieu de l'impossible.

C'est précisément ce mélange qui rend la fiction crédible.

Un univers entièrement étranger à notre expérience serait peut-être incompréhensible. Pour nous faire croire à l'impossible, le créateur doit donc commencer par nous offrir du possible.

Il nous montre un homme.

Puis il lui donne une puissance extraordinaire.

Il part d'un mouvement martial réel.

Puis il le transforme en technique surnaturelle.

Il part de l'idée d'une illusion.

Puis il en fait une arme capable de bouleverser les perceptions.

Il part de la méditation, de la maîtrise du corps et de l'énergie.

Puis il construit un pouvoir qui appartient à la fiction.

La fiction devient convaincante précisément lorsqu'elle contient suffisamment de réalité pour que notre esprit puisse y accrocher son imagination.

C'est peut-être pour cela que nous avons parfois l'impression étrange que certaines œuvres fantastiques « avaient prévu » le réel.

Elles ne l'avaient pas nécessairement prévu.

Elles avaient simplement observé certaines possibilités du réel avant de les pousser jusqu'à leurs conséquences extrêmes.

III. Entre le mythe et le réel, il existe une zone que nous connaissons mal

C'est ici que la frontière devient plus délicate.

L'histoire humaine est remplie de récits d'hommes capables d'accomplir des choses qui semblent dépasser les capacités ordinaires.

L'un des récits les plus célèbres de la tradition islamique concerne ʿAlī lors de la bataille de Khaybar : après avoir perdu son bouclier, il aurait saisi la porte d'une forteresse et l'aurait utilisée comme protection pendant le combat. Un récit attribué à Abū Rāfiʿ rapporte ensuite que plusieurs hommes tentèrent de déplacer cette porte sans y parvenir. Cette tradition apparaît dans plusieurs sources, même si son degré d'authenticité fait l'objet de discussions chez les spécialistes du hadith.

Pour le croyant, ce récit peut être reçu dans une dimension spirituelle : Dieu peut accorder à Son serviteur une force exceptionnelle.

Pour l'historien, la question est différente : quelles sont les sources, quelles sont leurs chaînes de transmission, et quelle certitude peut-on raisonnablement leur accorder ?

Il faut savoir conserver ces deux niveaux sans les confondre.

Car l'erreur serait de dire :

« Puisque je ne comprends pas comment une chose est possible, elle est nécessairement surnaturelle. »

Mais l'erreur inverse serait tout aussi grande :

« Puisque je ne peux pas aujourd'hui l'expliquer, elle n'a jamais pu se produire. »

L'incompréhensible n'est pas automatiquement impossible. Mais l'étonnement n'est pas non plus une preuve.

Cette distinction est essentielle.

Elle protège à la fois la foi contre le simplisme et la raison contre l'arrogance.

IV. Le véritable pouvoir n'est peut-être pas dans les muscles, mais dans l'esprit

La fiction de Naruto va encore plus loin lorsqu'elle imagine des techniques capables d'agir sur l'esprit.

Le genjutsu, dans l'univers de l'œuvre, est précisément une technique d'illusion qui modifie les perceptions de la victime.

Cette idée est fantastique.

Mais son principe général ne l'est pas autant qu'on pourrait le croire.

L'être humain peut être influencé par les images, les récits, la peur, la répétition, l'autorité, la pression sociale et la manipulation psychologique.

Nous n'avons pas besoin de chakra pour modifier la perception d'un autre être humain.

Il suffit parfois d'une phrase.

D'une promesse.

D'une peur.

D'un mensonge répété suffisamment longtemps.

Un individu peut finir par défendre une idée qui lui a été inculquée jusqu'à croire qu'elle vient de lui.

C'est là que certaines inventions de la fiction deviennent presque prophétiques, non parce qu'elles décrivent littéralement une technique magique, mais parce qu'elles mettent en scène une vérité psychologique.

Le véritable « contrôle mental » n'a peut-être pas besoin d'être surnaturel.

La propagande, l'endoctrinement, les mécanismes sectaires, certaines formes de radicalisation ou les défis dangereux diffusés sur Internet montrent déjà à quel point une volonté humaine peut être fragilisée par son environnement.

La fiction exagère le mécanisme.

Mais elle touche parfois quelque chose de profondément réel.

Elle transforme en magie ce que la psychologie accomplit déjà à une échelle moins spectaculaire.

V. Elon Musk ne possède pas trois clones : mais l'homme moderne s'en approche

La même logique peut être appliquée à une autre invention apparemment impossible : le clone.

Dans Naruto, certains personnages peuvent se multiplier et agir simultanément dans plusieurs endroits.

Dans la réalité, un homme ne peut pas être physiquement présent dans trois entreprises au même moment.

Pourtant, l'époque contemporaine produit une étrange approximation de cette capacité.

Elon Musk a dirigé ou dirigé simultanément plusieurs entreprises et projets majeurs, notamment Tesla, SpaceX et Neuralink.

Il ne possède évidemment pas trois corps.

Mais il dispose de quelque chose que les anciens n'auraient probablement pas imaginé : la possibilité de prolonger son action à travers des organisations, des équipes, des systèmes numériques et des technologies.

L'homme moderne ne se clone pas.

Il délègue son clone.

Son esprit peut se prolonger dans des milliers de personnes qui exécutent une vision qu'il a contribué à définir.

Son nom devient une architecture.

Sa décision circule.

Son influence se multiplie.

La technologie réalise ainsi une vieille obsession humaine : être présent là où notre corps ne peut pas être.

Le téléphone avait déjà commencé cette révolution.

Internet l'a accélérée.

L'intelligence artificielle pourrait la pousser encore plus loin.

Le corps reste unique.

Mais l'action humaine, elle, devient de plus en plus duplicable.

C'est peut-être cela que la fiction avait intuitivement compris avant nous.

VI. Le vrai sceau maudit n'est peut-être pas technologique : il est psychologique

La fiction de Naruto imagine également des sceaux capables de modifier ou d'amplifier les pouvoirs d'un individu.

Dans la réalité, il n'existe pas de technologie permettant simplement d'apposer un symbole magique sur quelqu'un pour prendre possession de sa volonté.

Mais l'idée symbolique est terriblement réelle.

Chaque époque possède ses propres « sceaux ».

Une idéologie peut devenir un sceau.

Une secte peut devenir un sceau.

Une addiction peut devenir un sceau.

Une communauté virtuelle peut devenir un sceau.

Une personne peut finir par porter dans son esprit une idée qui lui impose de penser, de parler et d'agir d'une certaine manière.

Le danger commence lorsque l'individu ne sait plus distinguer sa propre volonté de celle qui lui a été implantée.

C'est ce qui rend les phénomènes d'endoctrinement si inquiétants.

Le problème n'est pas seulement que quelqu'un nous donne un ordre.

Le problème est que nous puissions finir par croire que nous avons choisi librement de lui obéir.

C'est alors que la fiction rejoint la philosophie.

Le pouvoir absolu ne consiste peut-être pas à contrôler le corps d'un homme.

Il consiste à lui faire désirer ce que l'on veut qu'il désire.

VII. Le senjutsu : quand la victoire commence avant le mouvement

Il existe enfin une idée particulièrement intéressante derrière le senjutsu de Naruto.

Dans l'œuvre, il s'agit d'une discipline extrêmement avancée fondée sur l'utilisation de l'énergie naturelle.

Mais nous pouvons en faire une lecture philosophique.

Le débutant pense que le combat se joue dans le mouvement.

Le maître comprend qu'il commence bien avant.

Le débutant regarde le poing.

Le maître regarde l'intention.

Le débutant cherche à savoir comment frapper.

Le maître cherche à comprendre pourquoi l'adversaire frappe.

Le débutant réagit.

Le maître anticipe.

C'est ce que l'on retrouve dans de nombreuses activités humaines.

Le grand joueur d'échecs semble parfois ne presque rien faire.

Le grand négociateur parle peu.

Le grand stratège peut remporter une bataille avant même que les soldats ne se rencontrent.

Le grand combattant n'a pas nécessairement besoin de bouger davantage.

Il a besoin de comprendre davantage.

Le niveau ultime de la force n'est peut-être pas celui où l'on frappe plus fort, mais celui où l'on comprend suffisamment tôt pour ne presque plus avoir besoin de frapper.

Voilà peut-être le véritable senjutsu de l'existence.

VIII. Plus nous nous éloignons de la réalité, plus nous pouvons parfois en révéler la structure

La fiction n'est donc pas nécessairement l'opposé de la réalité.

Elle peut être une expérience mentale sur la réalité.

Elle prend une capacité humaine et l'exagère.

Elle prend une peur et lui donne un visage.

Elle prend un désir et lui donne une machine.

Elle prend une intuition psychologique et lui donne un pouvoir surnaturel.

Elle prend une possibilité scientifique et la pousse jusqu'à son extrême.

C'est pourquoi certaines œuvres paraissent étrangement prémonitoires.

Elles n'ont pas forcément vu l'avenir.

Elles ont parfois simplement compris quelque chose du présent que nous n'avions pas encore appris à formuler.

L'homme ne peut peut-être pas imaginer le néant.

Il ne peut peut-être pas créer une couleur totalement étrangère à toute expérience.

Mais il peut prendre mille éléments du réel et les combiner jusqu'à produire quelque chose que le réel n'avait jamais encore montré sous cette forme.

C'est là que réside son génie.

L'imagination ne crée pas toujours l'impossible. Elle révèle parfois les possibilités cachées du possible.

Le monstre extraterrestre possède nos yeux parce que nous ne savons pas imaginer sans nos yeux.

Le ninja se clone parce que l'homme rêve depuis toujours d'être présent partout.

Le guerrier maîtrise l'esprit parce que l'homme redoute depuis toujours de perdre sa liberté.

Le héros accomplit l'impossible parce que nous soupçonnons que nos limites ne sont peut-être pas aussi définitives que nous le croyons.

Et peut-être est-ce finalement cela que la fiction nous enseigne de plus précieux :

plus nous nous éloignons de la réalité, plus nous pouvons parfois nous rapprocher de sa vérité.

Car la fiction ne nous montre pas nécessairement ce qui existe.

Elle nous montre ce que nous sommes capables d'imaginer à partir de ce qui existe déjà.

Et parfois, derrière le monstre, le ninja, le clone ou le pouvoir surnaturel, il y a simplement un miroir.

Un miroir déformant, certes.

Mais un miroir tout de même.

Nous croyons inventer des mondes imaginaires. En réalité, nous passons peut-être notre temps à recombiner le seul monde que nous connaissons : celui que nous avons vécu.

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Le courage est-il toujours une vertu ?

30 Mars 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Le mot japonais samouraï est généralement rattaché à l’idée de service. Le guerrier serait ainsi, dans son sens le plus noble, celui qui met sa force au service d’une cause qui le dépasse. Cette conception contient une contradiction magnifique : celui qui sert peut devenir le maître, et celui qui accepte de se soumettre à une discipline peut finir par acquérir une puissance exceptionnelle.

Le samouraï fascine précisément pour cette raison. Il représente l’homme qui ne recule pas. Celui qui accepte l’épreuve, la souffrance, la discipline et, dans certaines conceptions anciennes du guerrier, jusqu’à la mort plutôt que le déshonneur. Son courage semble absolu parce qu’il ne négocie pas avec la peur.

Cette image a traversé les siècles. Elle appartient désormais autant à l’imaginaire martial qu’à la culture populaire. Lorsque Soprano chante : « Même si la peur m’assaille, je partirai comme un samouraï », puis évoque celui qui part « pour l’honneur comme un samouraï », il reprend cette représentation moderne du guerrier : avancer malgré la peur, parce qu’une valeur supérieure exige de ne pas céder.

Je respecte profondément cette conception du courage. Mais c’est précisément ici que commence mon désaccord.

Car il existe un moment où le courage cesse d’être une force et devient une faiblesse. Il existe un moment où l’homme ne combat plus pour gagner, mais pour prouver qu’il n’a pas peur. Et à partir de cet instant, son courage peut devenir la forme la plus élégante de la sottise.

I. Le samouraï : l’homme qui a vaincu la peur

La grandeur du samouraï ne réside pas seulement dans son épée. Elle réside d’abord dans sa capacité à se dominer lui-même.

Une arme peut être apprise. Une technique peut être répétée. Une posture peut être perfectionnée. Mais accepter de regarder la peur sans lui obéir demande une autre forme de maîtrise.

C’est pourquoi la formation du guerrier était aussi une formation psychologique. Il fallait apprendre à supporter la violence, la douleur, l’incertitude et la possibilité de mourir. Le combattant devait devenir capable d’agir lorsque son instinct lui ordonnait de fuir.

Cette discipline explique pourquoi le samouraï est devenu une figure universelle.

Nous retrouvons son esprit dans tous les domaines où l’homme doit continuer malgré l’adversité : chez l’athlète qui s’entraîne alors que son corps réclame le repos ; chez le médecin qui reste debout au milieu d’une catastrophe ; chez le soldat qui avance sous le feu ; chez celui qui recommence après un échec que les autres considèrent comme définitif.

Andy Hug représente, à mes yeux, une incarnation moderne de cette idée. Le Suisse, devenu une figure majeure du Kyokushin puis du combat professionnel au Japon, fut surnommé « Blue-Eyed Samuraï ». Son histoire est fascinante parce qu’il n’était pas japonais, mais qu’il a fini par être adopté symboliquement par une culture dont il avait appris les codes de discipline et de combat.

Il y avait chez lui quelque chose que le mot samouraï exprime admirablement : la capacité à transformer la souffrance en discipline et la discipline en puissance.

Mais cette vertu possède une frontière.

Ne jamais avoir peur est impossible. Ne jamais reculer peut être admirable. Mais ne jamais savoir quand reculer peut être catastrophique.

II. Le courage sans intelligence devient une forme de folie

Il existe un fil presque invisible entre le courage et la stupidité.

L'homme courageux regarde le danger et décide d'avancer.

L'homme imprudent regarde le même danger et avance parce qu'il refuse d'admettre qu'il peut perdre.

Extérieurement, les deux semblent identiques.

C'est là que réside le piège.

Le courage est généralement admiré parce que nous voyons le geste, mais rarement le calcul qui devrait le précéder. Celui qui se jette seul contre dix adversaires peut paraître plus courageux que celui qui se retire pour revenir avec cent hommes. Pourtant, si le premier meurt et que le second gagne, lequel a réellement servi sa cause ?

La guerre permet de comprendre cette distinction avec une brutalité particulière.

Le but suprême de la guerre n’est pas de démontrer son courage. C’est de vaincre.

L'honneur peut être une raison de combattre. Le courage peut être une qualité indispensable au combat. Mais ni l'honneur ni le courage ne constituent la finalité ultime de la guerre.

Une bataille perdue avec panache reste une défaite.

Une guerre gagnée sans héroïsme spectaculaire reste une victoire.

L’histoire d’Al-Mutanabbi illustre tragiquement cette tension. Lorsque son assassin se fut résolu à le tuer, le poète aurait voulu fuir. Son jeune serviteur lui rappela alors les vers glorieux dans lesquels il se présentait comme un homme connu des chevaux, de la nuit et du désert. Piqué dans son honneur, Al-Mutanabbi serait alors revenu affronter un adversaire qu’il aurait probablement dû éviter, et cette décision lui aurait coûté la vie.

Que cette anecdote ait été embellie par la tradition importe finalement moins que la leçon qu’elle transmet.

Il arrive que l’homme meure moins pour une cause que pour rester fidèle à l’image qu’il avait donnée de lui-même.

C’est peut-être l’une des formes les plus dangereuses de l’honneur.

III. Le véritable guerrier ne cherche pas la mort : il cherche la victoire

Il faut alors distinguer deux types de courage.

Le premier est le courage de confrontation : entrer dans le danger, accepter le risque, affronter l’adversaire.

Le second est plus difficile : avoir le courage de ne pas combattre.

Car fuir est parfois lâcheté.

Mais refuser un combat inutile peut être intelligence.

Un homme qui possède une arme et ne s’en sert pas n’est pas nécessairement moins courageux que celui qui la dégaine. Il peut simplement avoir compris quelque chose que l’autre ignore : toutes les batailles ne méritent pas d’être livrées.

C’est ici que la figure de Tsukahara Bokuden devient particulièrement intéressante.

Les traditions martiales japonaises ont fait de lui l’un des grands maîtres de l’épée. On lui attribue des dizaines de combats et une réputation d’invincibilité ; certaines traditions avancent même le chiffre de 212 adversaires. Ces nombres doivent être considérés avec prudence, car ils relèvent en partie de la légende. Mais la leçon attachée à son personnage est plus importante que les chiffres. 

On raconte notamment qu’un jeune guerrier arrogant le défia en duel. Bokuden accepta et proposa de se rendre sur une île afin de ne mettre personne en danger. Lorsque le jeune homme descendit du bateau, Bokuden repartit seul.

Il avait gagné sans combattre.

Cette histoire contient une vérité extraordinaire :

le maître de l’épée n’est pas nécessairement celui qui sait le mieux frapper ; c’est peut-être celui qui sait le mieux décider quand il ne faut pas frapper.

Le débutant veut prouver sa force.

Le maître veut atteindre son objectif.

Le débutant demande : « Puis-je gagner ce combat ? »

Le maître demande : « Ce combat mérite-t-il d’être livré ? »

La différence entre les deux questions peut représenter des années de maturité.

IV. Deux chemins vers la maîtrise

Il existe, selon moi, deux manières de devenir un véritable « samouraï » de l’existence.

La première est celle du talent.

Certains individus semblent recevoir une capacité que les autres ne possèdent pas. Ils comprennent plus vite. Ils perçoivent ce que les autres ne voient pas. Ils trouvent intuitivement une solution là où plusieurs n'en trouvent aucune.

Dans la tradition japonaise, la figure de Bokuden est parfois associée à cette forme d’inspiration soudaine, presque spirituelle. Son système martial, le Kashima Shintō-ryū, est lui-même entouré de récits mêlant entraînement, tradition religieuse et illumination.

Mais le talent est la voie exceptionnelle.

Pour la majorité des hommes, la vérité n'arrive pas comme une révélation.

Elle doit être cherchée.

Il faut alors voyager, expérimenter, échouer, observer, recommencer, rencontrer des maîtres, écouter ceux qui savent davantage que soi et accepter de découvrir que certaines certitudes étaient fausses.

Le maître pose les premières fondations.

Mais le guide peut faire gagner des années.

Un voyageur peut passer des mois à parcourir une ville sans en comprendre la logique, alors qu'un guide expérimenté peut lui en révéler l'essentiel en quelques heures.

Il en va de même pour la connaissance.

Nous pouvons passer une vie à tourner autour d'une vérité que quelqu'un aurait pu nous aider à voir en quelques minutes.

Le véritable mentor n'est donc pas celui qui pense à notre place. C'est celui qui nous évite de perdre dix ans à chercher au mauvais endroit.

V. Le satori : lorsque la vérité cesse d'être une théorie

Cette idée rejoint une dimension essentielle de la pensée bouddhiste : le satori, souvent compris comme une forme d'éveil ou de perception directe.

On peut expliquer une vérité à quelqu'un.

Mais on ne peut pas nécessairement la lui faire vivre.

Un homme peut connaître cent théories sur la patience et rester impatient. Il peut lire mille livres sur la souffrance et ne rien comprendre à la douleur. Il peut écouter tous les conseils du monde sur l'amour et ne découvrir ce qu'il signifie réellement qu'après avoir aimé.

Certaines vérités ne s'apprennent pas.

Elles se traversent.

C'est pourquoi chaque existence constitue une expérience singulière. Deux hommes peuvent traverser le même événement et en tirer deux enseignements différents. Deux êtres peuvent aimer la même personne et vivre deux histoires opposées. Deux individus peuvent subir le même échec et sortir de celui-ci avec des philosophies entièrement différentes.

Faut-il alors conclure que la vérité absolue n'existe pas ?

Il faut être prudent.

Dire que nos expériences sont relatives ne signifie pas nécessairement que la vérité elle-même l'est. Cela signifie surtout que notre accès à la vérité est fragmentaire.

Nous possédons quelques pièces du puzzle.

D'autres possèdent d'autres pièces.

Nous confondons parfois la partie que nous détenons avec le tableau entier.

Peut-être est-ce là que l'humilité devient la forme la plus haute de connaissance : comprendre que notre expérience nous donne une perspective, mais jamais nécessairement la totalité.

Et si Dieu seul pouvait assembler toutes les pièces, alors l'homme devrait accepter une conséquence difficile : nous sommes condamnés à chercher sans jamais posséder complètement.

VI. Le véritable samouraï n'est donc pas celui qui ne recule jamais

C'est finalement ici que je me sépare de l'image traditionnelle du samouraï.

Je respecte celui qui avance malgré la peur.

Mais j'admire davantage celui qui sait distinguer la peur de l'intuition.

Je respecte celui qui accepte de mourir pour une cause.

Mais j'admire davantage celui qui sait vivre pour cette cause lorsqu'il existe encore une possibilité de la servir.

Je respecte celui qui tire son épée.

Mais j'admire davantage celui qui sait pourquoi il la tire, contre qui, à quel moment et surtout dans quel but.

Car le courage n'est pas une valeur isolée.

Sans intelligence, il devient témérité.

Sans discipline, il devient impulsivité.

Sans objectif, il devient spectacle.

Sans lucidité, il devient autodestruction.

Et sans humilité, il peut même devenir une prison : l'homme finit par préférer mourir plutôt que reconnaître qu'il s'est trompé.

Le véritable courage n'est donc pas de ne jamais reculer.

C'est de savoir pourquoi l'on avance, pourquoi l'on recule et ce que l'on cherche réellement à préserver.

Le samouraï le plus accompli ne serait peut-être pas celui qui accepte toutes les batailles.

Ce serait celui qui possède assez de maîtrise pour choisir les siennes.

Car entre le courage et la folie, il n'y a parfois qu'une décision.

Et entre le génie et la folie, il n'y a parfois qu'une décision également.

Dans les deux cas, la différence tient à la même chose : savoir ce que l'on fait avant que le monde nous oblige à en payer le prix.

La véritable noblesse n'est donc pas de mourir sans reculer.

Elle est de vivre assez longtemps pour accomplir ce pour quoi l'on était prêt à mourir.

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Le selfie : narcissisme ou connaissance de soi ?

23 Mars 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

« Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? »

Pendant des siècles, le miroir a été le confident silencieux de l'homme qui voulait contempler son propre visage. La belle-mère de Blanche-Neige lui demandait de confirmer sa beauté. Elle ne cherchait pas seulement une information : elle cherchait une validation.

Aujourd'hui, le miroir a changé de forme.

Il tient dans notre main.

Il possède un objectif.

Il peut embellir notre visage, corriger nos imperfections, modifier la lumière, effacer nos rides et même transformer notre apparence en quelques secondes.

Il s'appelle le smartphone.

Et son geste le plus célèbre est devenu le selfie.

Le phénomène est si répandu qu'un terme est apparu pour désigner son usage obsessionnel : la « selfitis ». Il faut cependant être précis : contrairement à ce qu'ont affirmé certaines publications médiatiques, la selfitis n'est pas une maladie mentale officiellement reconnue par l'American Psychiatric Association. Le terme est né d'un canular en 2014 avant de devenir l'objet de recherches sur les comportements excessifs liés aux selfies.

Mais derrière cette querelle de vocabulaire se cache une véritable question.

Pourquoi l'être humain ressent-il un besoin aussi puissant de se regarder, de se photographier et de montrer son image aux autres ?

Est-ce simplement du narcissisme ?

Ou le selfie révèle-t-il quelque chose de beaucoup plus profond sur notre rapport à nous-mêmes ?

Car l'étrangeté du phénomène est qu'un même objet peut servir deux tendances absolument opposées.

L'un peut prendre cent selfies parce qu'il ne pense qu'à lui. Un autre peut en prendre un pour comprendre le monde.

Le même appareil.

Le même geste.

Deux intentions radicalement différentes.

I. Le selfie commence comme un miroir, mais il devient rapidement un tribunal

Le miroir nous renvoie notre visage.

Le selfie fait quelque chose de plus dangereux : il nous renvoie le regard des autres.

Lorsque nous nous regardons dans une glace, nous sommes seuls face à notre propre jugement.

Lorsque nous publions une photographie, nous introduisons immédiatement une seconde dimension : la réaction collective.

Combien de « j'aime » ?

Combien de commentaires ?

Qui a regardé ?

Qui n'a pas réagi ?

Pourquoi cette personne a-t-elle aimé la photographie de quelqu'un d'autre mais pas la mienne ?

Le visage cesse alors d'être simplement un visage.

Il devient une donnée sociale.

Une monnaie symbolique.

Une demande silencieuse de reconnaissance.

C'est ici que le selfie peut devenir problématique.

Le danger n'est pas de vouloir être beau.

Le danger n'est même pas de vouloir être admiré.

Le danger commence lorsque l'image que les autres ont de nous devient plus importante que l'image que nous avons de nous-mêmes.

L'individu ne se photographie plus pour conserver un souvenir.

Il se photographie pour vérifier qu'il existe dans le regard des autres.

Il ne demande plus :

« Est-ce que je suis heureux ? »

Il demande :

« Est-ce que j'ai l'air heureux ? »

Il ne cherche plus nécessairement à vivre un moment.

Il cherche à produire une preuve qu'il l'a vécu.

Et cette différence est considérable.

Nous pouvons finir par photographier tellement notre vie que nous oublions de la vivre.

II. Le véritable problème n'est pas le selfie : c'est la dépendance au regard extérieur

Il serait pourtant injuste de condamner le selfie en lui-même.

Prendre une photographie de soi n'est pas une pathologie.

Nous photographions nos enfants.

Nos voyages.

Nos anniversaires.

Nos réussites.

Nos rencontres.

Pourquoi ne pourrions-nous pas nous photographier nous-mêmes ?

Le problème apparaît lorsque le comportement devient compulsif et commence à remplir une fonction psychologique disproportionnée.

Les recherches sur la « selfitis » ont notamment identifié plusieurs motivations possibles : recherche d'attention, compétition sociale, amélioration de la confiance en soi, modification de l'humeur ou conformité au groupe.

Autrement dit, le selfie peut devenir une sorte de médicament symbolique.

Je me sens mal ?

Je me photographie.

Je me trouve laid ?

Je cherche une meilleure photo.

Je manque de reconnaissance ?

Je la demande aux réseaux sociaux.

Je me sens invisible ?

Je publie une image.

Le problème est alors plus profond que la photographie.

Ce n'est plus le visage que l'on cherche à améliorer, mais l'estime de soi.

Et aucune caméra ne peut durablement réparer une blessure intérieure.

On peut modifier une photographie.

On ne peut pas filtrer une insécurité.

On peut supprimer une ride.

On ne peut pas supprimer par logiciel la peur de ne pas être aimé.

On peut augmenter la luminosité.

On ne peut pas éclairer directement le vide intérieur.

C'est pourquoi certains usages du selfie peuvent devenir le symptôme d'un problème qui le dépasse.

III. Mais le selfie peut aussi devenir un instrument de mémoire

Pourtant, il serait absurde de considérer toute photographie de soi comme une manifestation du narcissisme.

Le selfie possède une fonction légitime : conserver une trace de notre passage dans le monde.

Un visage photographié aujourd'hui sera demain le visage d'un souvenir.

Nous ne prenons pas toujours une photographie parce que nous nous trouvons extraordinaires.

Nous la prenons parfois parce que nous savons inconsciemment que le présent va disparaître.

L'enfant qui photographie son père ne dit pas :

« Je suis narcissique. »

Il dit :

« Je veux me souvenir de toi. »

Le voyageur qui se photographie devant un monument ne dit pas nécessairement :

« Regardez-moi. »

Il dit parfois :

« J'étais ici. »

Le selfie peut donc être une forme moderne de mémoire.

Il constitue une preuve fragile de notre existence à un instant donné.

Et il possède même une dimension existentielle.

Chaque photographie nous rappelle silencieusement que nous vieillissons.

Le visage change.

Les cheveux changent.

Le corps change.

Les personnes qui nous entourent changent.

La photographie devient alors une petite machine à voyager dans le temps.

Nous croyons photographier notre visage ; en réalité, nous photographions le temps qui passe sur notre visage.

IV. Et voici le paradoxe : même Curiosity prend des selfies

La démonstration la plus extraordinaire se trouve peut-être à des centaines de millions de kilomètres de nous.

Sur Mars.

Le rover Curiosity prend lui aussi des selfies.

Mais il ne souffre évidemment ni de narcissisme ni d'un besoin de reconnaissance.

Il ne regarde pas son image pour savoir s'il est beau.

Il ne vérifie pas combien de personnes ont aimé sa photographie.

Ses autoportraits ont une fonction scientifique.

NASA utilise notamment ces images pour documenter l'état du rover et suivre son évolution dans le temps, par exemple l'accumulation de poussière et l'usure de ses roues.

Et le procédé est beaucoup plus complexe que celui d'un humain.

Curiosity utilise une caméra située au bout de son bras robotique pour capturer de nombreuses images qui sont ensuite assemblées afin de former un autoportrait panoramique. Une photographie réalisée en 2020, par exemple, était composée de 86 images individuelles.

Voilà un paradoxe magnifique.

Le robot prend un selfie pour que les humains puissent mieux comprendre ce qui lui arrive.

L'être humain prend parfois un selfie pour que les autres comprennent qui il veut être.

Le premier cherche une information.

Le second cherche parfois une validation.

Le premier se photographie pour observer son état.

Le second peut se photographier pour modifier son image.

Et soudain, Curiosity nous donne une leçon inattendue.

V. Le meilleur selfie n'est peut-être pas celui qui nous montre : c'est celui qui nous apprend quelque chose

Qu'est-ce qui distingue finalement le selfie de Curiosity de celui d'un influenceur qui publie vingt photographies de lui-même ?

Ce n'est pas l'appareil.

Ce n'est pas la photographie.

Ce n'est même pas l'autoportrait.

C'est la finalité.

Le selfie de Curiosity produit de la connaissance.

Il permet aux ingénieurs de comparer le rover à différents moments de sa mission et d'observer son évolution.

L'autoportrait humain peut également produire de la connaissance.

Il peut permettre de suivre une transformation physique.

De conserver une mémoire.

De documenter un voyage.

De montrer une maladie ou une évolution corporelle.

De raconter une époque.

La technologie n'est donc pas coupable.

Elle ne fait qu'amplifier l'intention de celui qui l'utilise.

Un marteau peut construire une maison ou casser une vitre.

Un téléphone peut rapprocher deux familles séparées par des milliers de kilomètres ou enfermer quelqu'un dans une obsession permanente de son image.

Ce n'est jamais seulement l'outil qui révèle l'homme. C'est l'usage qu'il en fait.

VI. Nous sommes peut-être devenus les premiers êtres humains à pouvoir nous observer presque continuellement

Il existe toutefois quelque chose de nouveau dans notre époque.

Nos ancêtres pouvaient se regarder dans une rivière.

Puis ils ont inventé le miroir.

Puis la photographie.

Puis la caméra.

Puis le smartphone.

À chaque étape, l'homme a réduit la distance entre lui-même et sa propre image.

Aujourd'hui, il peut voir son visage des dizaines de fois par jour.

Il peut le corriger.

Le comparer.

Le publier.

Le supprimer.

Le recommencer.

Cette disponibilité permanente de notre propre image crée une situation psychologique inédite.

Nous ne nous contentons plus d'avoir un visage.

Nous devons presque gérer une identité visuelle.

Et cette identité peut devenir une seconde personne.

Il y a « moi ».

Et il y a « moi tel que les autres me voient ».

Puis apparaît un troisième personnage :

« moi tel que je voudrais que les autres me voient ».

Entre ces trois images, l'individu peut finir par se perdre.

Le narcissisme contemporain ne consiste peut-être plus seulement à s'aimer trop ; il consiste parfois à ne plus savoir qui l'on est sans témoin.

VII. Le véritable miroir n'est donc plus dans notre téléphone

Il existe cependant une leçon plus profonde.

Le miroir de Blanche-Neige avait au moins une vertu : il disait la vérité.

Le smartphone, lui, permet de négocier avec la vérité.

Nous choisissons l'angle.

La lumière.

Le filtre.

La distance.

L'expression.

Le moment.

Puis nous choisissons parfois même les commentaires que nous voulons conserver.

Nous ne nous regardons plus seulement.

Nous construisons une version de nous-mêmes.

Et cette capacité peut être libératrice.

Elle permet à une personne complexée de reprendre confiance.

Elle permet à un individu de se présenter autrement.

Elle permet à chacun de contrôler une partie de son image.

Mais elle possède aussi un piège :

à force de perfectionner notre représentation, nous pouvons finir par détester la réalité qui se trouve derrière elle.

Le visage sans filtre paraît alors moins beau.

La vie sans mise en scène paraît moins intéressante.

Le voyage sans photographie semble incomplet.

Le bonheur sans publication semble presque invisible.

Et l'on finit par demander au réel de ressembler à notre profil.

Alors que c'est notre profil qui devrait représenter le réel.

Conclusion

La « selfitis » n'est pas, à proprement parler, une maladie mentale officiellement reconnue. Mais le phénomène qu'elle désigne soulève une véritable question : que se passe-t-il lorsque le besoin de se regarder devient un besoin d'être regardé ?

Le selfie n'est donc ni bon ni mauvais.

Il est un miroir moderne.

Et comme tous les miroirs, il peut nous aider à nous voir ou nous enfermer dans notre apparence.

Il peut conserver un souvenir ou nourrir une obsession.

Il peut documenter une existence ou devenir un substitut à l'existence.

Et Curiosity nous offre, depuis Mars, le plus beau paradoxe de cette histoire : le rover se photographie non pour être admiré, mais pour être compris. Ses selfies permettent aux ingénieurs de suivre son état et son évolution au fil du temps.

Peut-être est-ce finalement la question que nous devrions poser à chacun de nos propres selfies :

« Est-ce que je prends cette photographie pour montrer qui je suis, ou parce que j'ai besoin que les autres me disent qui je suis ? »

Le premier usage peut être un souvenir.

Le second peut devenir une dépendance.

Et il existe une troisième possibilité, peut-être la plus belle :

prendre une photographie non pour être regardé, mais pour mieux regarder le monde.

Car Curiosity nous rappelle une vérité que nous avions peut-être oubliée :

un selfie n'a pas besoin de parler de soi. Il peut aussi servir à mieux comprendre ce qui nous entoure.

 

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Le lundi est-il vraiment le jour le plus dangereux de la semaine ?

8 Mars 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Il existe des jours que nous attendons.

Le vendredi porte la promesse du repos. Le samedi appartient à la liberté. Le dimanche ressemble à une parenthèse : on dort davantage, on déjeune plus longtemps, on retrouve sa famille, on ralentit, on oublie pendant quelques heures les chiffres, les horaires, les objectifs et les obligations.

Puis arrive le lundi.

Le réveil sonne.

Le téléphone recommence à vibrer.

Les embouteillages reprennent.

Les bureaux se remplissent.

Les échéances réapparaissent.

Les conversations deviennent plus rapides, les visages plus fermés et les heures recommencent à être comptées.

Le lundi n'est pourtant qu'un jour parmi sept. La Lune n'y est pour rien, et rien ne permet de parler scientifiquement d'une quelconque « malédiction du lundi ». Mais quelque chose est troublant : certaines statistiques donnent effectivement à ce jour une singularité.

Une vaste étude internationale portant sur 1,7 million de suicides dans 26 pays a constaté que le risque était généralement le plus élevé le lundi parmi les jours ouvrés, même si l'ampleur de cet effet variait fortement selon les pays. Des travaux antérieurs avaient déjà observé une fréquence particulièrement élevée des suicides le lundi dans plusieurs populations.

Le phénomène ne concerne d'ailleurs pas uniquement la santé mentale. Une grande étude suédoise sur les infarctus du myocarde a également observé un pic le lundi, autour de 8 heures du matin.

Alors, que se passe-t-il le lundi ?

Est-ce le jour qui nous fait souffrir ?

Ou est-ce le jour qui révèle ce que nous étions déjà en train de subir ?

I. Le lundi n'est peut-être pas dangereux : il est révélateur

Il serait tentant de transformer ces statistiques en superstition moderne.

Le lundi serait maudit.

Le vendredi serait heureux.

Le dimanche serait paisible.

Mais la réalité est probablement plus complexe.

Un jour de la semaine n'a pas de volonté propre. Il ne décide pas de nous rendre heureux ou malheureux. Ce qui change, c'est notre environnement.

Pendant le week-end, beaucoup d'individus retrouvent une forme de continuité avec eux-mêmes.

Ils dorment.

Ils mangent avec leurs proches.

Ils voient leurs enfants.

Ils sortent.

Ils parlent.

Ils marchent.

Ils disposent de leur temps.

Puis le lundi transforme soudainement cette liberté en contraintes.

Il faut se lever à une heure précise.

Arriver à une heure précise.

Répondre à des demandes.

Respecter des objectifs.

Supporter une hiérarchie.

Entrer dans la compétition.

Produire.

Justifier.

Comparer.

Recommencer.

Le lundi n'est donc peut-être pas une cause.

Il est le moment où certaines contraintes redeviennent visibles.

C'est une différence fondamentale.

Une personne heureuse ne devient pas nécessairement malheureuse parce que lundi arrive.

Mais une personne épuisée peut ressentir le retour du lundi comme la confirmation qu'elle ne pourra pas échapper à ce qui l'épuise.

C'est peut-être pour cela que le dimanche soir est parfois plus difficile que le lundi matin.

Le lundi n'est pas encore arrivé.

Mais l'esprit sait qu'il arrive.

Et l'anticipation possède parfois une puissance supérieure à l'événement lui-même.

II. Nous ne passons pas simplement du dimanche au lundi : nous passons du repos à l'obligation

L'une des grandes erreurs de notre époque consiste à considérer l'être humain comme une machine dont il suffirait d'appuyer sur le bouton « travail ».

On imagine un individu qui se repose.

Puis, lundi matin, il recommence à produire.

Mais un être humain n'est pas une machine.

Il possède un système nerveux.

Des émotions.

Des habitudes.

Des relations.

Des peurs.

Des attentes.

Et surtout, il possède une mémoire du stress.

Le problème n'est donc pas simplement le nombre d'heures travaillées.

C'est parfois la brutalité de la transition.

Imaginez quelqu'un profondément endormi.

Son corps est relâché.

Sa respiration est régulière.

Son esprit n'est plus occupé par les problèmes de la veille.

Puis un bruit assourdissant éclate à quelques centimètres de lui.

Il se réveille brutalement.

Il sursaute.

Son cœur accélère.

Il cherche immédiatement à comprendre ce qui se passe.

Il lui faut quelques secondes pour retrouver ses repères.

Notre retour au travail n'est évidemment pas comparable à une agression sonore, et il serait scientifiquement abusif d'affirmer qu'il provoque mécaniquement un malaise ou un infarctus.

Mais l'image permet de comprendre quelque chose :

un organisme supporte différemment une charge lorsqu'il y entre progressivement et lorsqu'il y est brutalement replongé.

Le problème moderne est peut-être moins le travail que l'incapacité à effectuer une transition.

Nous passons du silence aux notifications.

Du sommeil aux informations.

Du petit-déjeuner familial aux embouteillages.

Du calme intérieur à la pression professionnelle.

De la conversation avec nos proches à la concurrence.

Du temps vécu au temps chronométré.

Et nous appelons cela simplement :

« commencer la semaine ».

III. Le corps paie parfois les factures que l'esprit refuse de lire

Nous avons tendance à séparer artificiellement le corps et l'esprit.

Nous disons :

« Je suis stressé. »

Puis :

« J'ai mal au cœur. »

Comme si ces deux phrases appartenaient à deux personnes différentes.

Pourtant, l'être humain ne fonctionne pas ainsi.

Une émotion modifie notre organisme.

La peur accélère certaines réponses physiologiques.

Le stress mobilise des systèmes hormonaux et nerveux.

Le manque de sommeil perturbe la récupération.

L'isolement modifie notre expérience psychologique.

La pression prolongée finit par se traduire dans le corps.

Cela ne signifie pas qu'un lundi difficile provoquera nécessairement un accident cardiovasculaire.

Ce serait faux.

Les infarctus et les AVC ont des causes multiples : âge, hypertension, tabagisme, diabète, cholestérol, antécédents cardiovasculaires, habitudes de vie, etc.

Mais certaines études montrent bien des variations temporelles.

Dans l'étude SWEDEHEART, le lundi apparaissait comme le jour présentant le plus grand nombre d'infarctus du myocarde, avec un pic particulièrement marqué autour de 8 heures.

Le chiffre ne nous dit pas que « le lundi tue ».

Il nous oblige plutôt à poser une question plus intéressante :

Pourquoi notre organisme semble-t-il parfois moins bien supporter certains moments de transition ?

La réponse n'est probablement pas unique.

Il peut y avoir le sommeil, les rythmes biologiques, les habitudes du week-end, l'alcool ou l'alimentation, l'activité physique, le stress professionnel, l'anticipation psychologique, les horaires de prise en charge médicale et bien d'autres facteurs.

Le lundi pourrait donc être moins un coupable qu'un révélateur de plusieurs mécanismes qui se rencontrent.

IV. Et si le lundi était surtout dangereux pour ceux qui détestent leur vie ?

C'est ici que la question devient philosophique.

Supposons deux individus.

Le premier se réveille le lundi matin pour aller exercer un métier qu'il aime.

Le second se réveille pour retourner dans un environnement qu'il déteste.

Ils ont le même réveil.

La même circulation.

La même journée de huit heures.

Mais ils ne vivent pas le même lundi.

Pour le premier, le lundi est le commencement d'une semaine.

Pour le second, il peut représenter la fin d'une liberté.

Cette différence est immense.

Lorsque nous aimons ce que nous faisons, la contrainte peut devenir discipline.

Lorsque nous détestons ce que nous faisons, la même contrainte devient oppression.

Le problème n'est donc pas uniquement :

« Combien d'heures travaillons-nous ? »

Il faut aussi demander :

« Que ressentons-nous lorsque nous pensons à ces heures ? »

Une personne peut travailler énormément sans se sentir écrasée.

Une autre peut travailler moins et être psychologiquement épuisée.

Le stress n'est pas seulement une quantité de travail.

Il est aussi une relation entre l'individu, son environnement et la perception qu'il a de sa capacité à agir.

Ce qui fatigue le plus l'homme n'est pas toujours l'effort ; c'est l'impression que son effort ne lui appartient plus.

V. Le paradoxe du lundi : nous retournons au travail pour gagner notre vie, mais parfois nous y perdons une partie de notre vie

Il y a dans notre organisation sociale une contradiction profonde.

Nous travaillons pour vivre.

Mais nous pouvons finir par vivre uniquement pour travailler.

Nous cherchons la sécurité financière.

Puis nous devons accepter davantage de pression pour conserver cette sécurité.

Nous voulons une maison.

Puis nous travaillons davantage pour payer la maison.

Nous voulons offrir une bonne vie à nos enfants.

Puis nous avons moins de temps pour les voir.

Nous voulons prendre soin de notre santé.

Puis nous sommes trop occupés pour dormir correctement, cuisiner tranquillement ou faire du sport.

Et un jour, nous découvrons une absurdité :

nous avons organisé notre vie autour de ce qui devait simplement permettre à la vie d'exister.

Le lundi devient alors symbolique.

Il représente le moment où l'homme remet sa vie personnelle en pause pour reprendre son rôle social.

Employé.

Manager.

Commerçant.

Cadre.

Entrepreneur.

Fonctionnaire.

Et pendant quelques heures, l'homme disparaît derrière sa fonction.

VI. Pourquoi les ruptures sont-elles parfois annoncées le lundi ?

La même logique pourrait expliquer un autre phénomène souvent évoqué : la concentration de certaines décisions difficiles au début de la semaine.

Il faut toutefois être prudent : il n'existe pas de base scientifique suffisamment solide permettant d'affirmer que « la majorité des ruptures amoureuses ont lieu le lundi ».

Mais l'idée possède une logique psychologique.

Le week-end est souvent consacré à la relation.

On partage davantage de temps.

On discute.

On observe.

On se rapproche.

Et parfois, précisément parce qu'on a eu davantage de temps ensemble, quelque chose devient impossible à ignorer.

Le lundi arrive alors comme un retour au réel.

Une personne peut se dire :

« Je ne peux plus continuer ainsi. »

Elle ne rompt pas nécessairement parce que nous sommes lundi.

Elle rompt parce que le week-end lui a permis de constater quelque chose qu'elle évitait depuis longtemps.

Certains jours ne provoquent pas les décisions ; ils donnent simplement aux décisions déjà mûres l'occasion d'être prononcées.

C'est probablement une distinction essentielle.

VII. Le lundi nous rappelle que l'homme n'est pas fait pour vivre en état d'alerte permanente

Notre civilisation admire étrangement le stress.

Un homme débordé semble important.

Un téléphone qui ne cesse de sonner donne l'impression d'être indispensable.

Un agenda rempli devient parfois un symbole de réussite.

Dormir peu est presque présenté comme une preuve d'ambition.

Être constamment joignable est devenu normal.

Mais une société qui transforme l'épuisement en prestige finit par confondre performance et destruction.

Il ne s'agit évidemment pas de supprimer l'effort.

L'effort est nécessaire.

Le travail construit.

La discipline transforme.

La difficulté fait grandir.

Mais l'organisme humain a également besoin de récupération.

Le repos n'est pas l'ennemi du travail.

Il en est la condition.

Un athlète ne devient pas performant parce qu'il s'entraîne sans interruption.

Il progresse grâce à l'alternance entre sollicitation et récupération.

Pourquoi l'homme moderne devrait-il fonctionner autrement ?

Nous avons appris à planifier nos réunions.

Nous savons organiser nos projets.

Nous savons optimiser nos entreprises.

Mais nous avons parfois oublié de planifier la transition entre l'homme qui travaille et l'homme qui vit.

VIII. Peut-être faut-il réinventer le lundi

La véritable question n'est donc pas :

« Comment supprimer le lundi ? »

Mais :

« Comment empêcher le lundi de devenir un choc ? »

Commencer la semaine plus progressivement.

Éviter les premières heures saturées de réunions inutiles.

Permettre une organisation du travail qui laisse davantage d'autonomie.

Préserver le sommeil.

Réduire l'hyperconnexion.

Donner aux salariés une visibilité sur leurs objectifs.

Éviter de transformer chaque erreur en catastrophe.

Reconnaître que la récupération n'est pas de la paresse.

Et surtout, construire des environnements dans lesquels l'individu ne ressent pas chaque dimanche soir comme la fin de sa liberté.

Le lundi ne devrait pas être le jour où l'on cesse de vivre pour recommencer à produire.

Il devrait être simplement le premier jour d'une nouvelle semaine.

Car une société saine ne devrait pas avoir besoin que ses citoyens soient brisés pour fonctionner.

Conclusion

Le lundi n'est probablement pas maudit.

Il n'est pas davantage condamné à être le jour du malheur.

Mais il constitue un miroir.

Il révèle notre rapport au travail.

Notre rapport au temps.

Notre rapport à la contrainte.

Notre capacité à récupérer.

Et parfois, notre éloignement de nous-mêmes.

Les statistiques nous montrent que certains événements graves sont effectivement plus fréquents le lundi dans plusieurs populations, notamment les suicides, tandis que certaines données cardiovasculaires montrent également un pic en début de semaine. Mais ces chiffres ne doivent pas être transformés en superstition : ils sont le point de départ d'une interrogation, pas sa conclusion.

Le véritable problème n'est donc peut-être pas le lundi.

C'est ce que nous avons fait de nos six autres jours.

Si le dimanche est devenu le seul moment où nous respirons, alors le problème n'est pas que le lundi arrive trop vite.

C'est que nous ne respirons pas assez le reste de la semaine.

Et si le retour au travail ressemble chaque lundi à une catastrophe, peut-être faut-il cesser d'accuser le calendrier et commencer à interroger la vie que nous avons organisée.

Car une existence dans laquelle nous attendons chaque vendredi pour être heureux et redoutons chaque lundi pour recommencer à souffrir n'est pas une vie équilibrée.

Le véritable progrès ne consistera peut-être pas à supprimer le lundi, mais à construire une vie dans laquelle aucun jour n'a besoin d'être fui.

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Voyager pour ne pas laisser la vie nous échapper

7 Février 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

« Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas. » Derrière cette formule attribuée à Lao Tseu se cache une vérité qui dépasse largement le voyage géographique. Toute transformation commence par un mouvement. Il faut quitter quelque chose pour découvrir autre chose, accepter l’inconfort de l’inconnu pour élargir les frontières du connu.

Nous voyageons souvent pour nous éloigner d’une routine, d’un travail, d’une ville ou d’une fatigue. Mais le véritable voyage n’est pas une fuite.

Nous ne voyageons pas pour échapper à la vie ; nous voyageons pour que la vie ne nous échappe pas.

Car voyager, c’est suspendre momentanément les automatismes qui nous gouvernent. C’est retrouver la liberté, apprendre la modestie, rencontrer la différence, stimuler l’intelligence et parfois découvrir en soi des capacités que la routine avait rendues invisibles.

Le voyage n’est donc pas seulement un déplacement dans l’espace.

C’est un déplacement du regard.

I. Le premier pas est déjà une victoire sur l’immobilité

Toute existence peut devenir une succession de gestes identiques.

Le même réveil.

Le même trajet.

Le même bureau.

Les mêmes conversations.

Les mêmes problèmes.

La répétition possède une vertu : elle rassure. Mais elle possède aussi un danger considérable : elle peut finir par nous faire confondre la sécurité avec la vie.

Voyager brise cette mécanique.

Même avant d’arriver quelque part, le voyage commence par une décision : partir.

Acheter un billet.

Préparer une valise.

Quitter son environnement familier.

Accepter de ne plus tout contrôler.

C’est pourquoi le premier pas est souvent plus important que la destination.

Celui qui reste immobile connaît parfaitement le territoire qu’il habite, mais ignore tout des chemins qui pourraient s’ouvrir devant lui.

Le premier obstacle du voyage n’est donc pas la distance. C’est notre attachement à ce que nous connaissons déjà.

II. Le voyage est une reconquête de la liberté

Il existe une étrange contradiction dans la vie moderne.

Nous disposons de moyens de transport toujours plus rapides, de cartes numériques capables de nous guider dans presque n’importe quelle ville et d’une quantité d’informations considérable.

Et pourtant, nous pouvons vivre dans une cage mentale parfaitement confortable.

Nous connaissons les horaires, les itinéraires, les restaurants, les collègues et les habitudes.

Tout est prévu.

Tout est optimisé.

Tout est prévisible.

Le voyage réintroduit volontairement une part d’incertitude.

On rate parfois un train.

On se trompe de rue.

On ne comprend pas une langue.

On découvre qu’un restaurant recommandé est fermé.

Il faut trouver une solution.

Et soudain, quelque chose se réveille.

L’intelligence pratique.

Le voyage transforme chacun en petit ingénieur de l’imprévu.

Il faut négocier, improviser, observer, demander, comparer, renoncer à un plan et en inventer un autre.

Les grands voyageurs deviennent ainsi les champions du système D.

Ils ont appris une compétence que les environnements trop confortables enseignent rarement :

si le chemin prévu disparaît, il faut en construire un autre.

III. Voyager, c’est accepter de ne plus être le centre du monde

L’un des enseignements les plus puissants du voyage est aussi l’un des plus humbles.

Chez soi, nous sommes entourés de repères qui nous donnent implicitement l’impression que notre manière de vivre est la norme.

Notre langue paraît naturelle.

Notre nourriture paraît normale.

Nos horaires semblent évidents.

Notre manière de nous habiller, de travailler, d’éduquer les enfants ou de concevoir la famille nous semble aller de soi.

Puis nous arrivons ailleurs.

Et quelqu’un vit autrement.

Il mange autrement.

Il prie autrement.

Il travaille autrement.

Il organise son temps autrement.

Il ne comprend pas pourquoi nous faisons certaines choses.

Et nous découvrons soudain une vérité inconfortable :

ce que nous appelions “normal” était souvent simplement “familier”.

C’est une révolution intellectuelle.

Le voyage ne nous apprend pas nécessairement que toutes les cultures se valent sur tous les sujets.

Il nous apprend quelque chose de plus important : nous ne sommes pas suffisamment éloignés de notre propre culture pour la regarder avec objectivité.

IV. Le voyage est une leçon de modestie

Il suffit parfois de monter sur une montagne, de traverser un désert ou de contempler une métropole étrangère pour mesurer la disproportion entre notre existence et l’immensité du monde.

Nous sommes importants pour nos proches.

Nous sommes indispensables à certaines personnes.

Nous avons nos ambitions, nos inquiétudes, nos rivalités et nos projets.

Puis nous arrivons dans une ville de dix millions d’habitants.

Et personne ne sait qui nous sommes.

La ville continue de fonctionner sans nous.

Les trains arrivent.

Les cafés ouvrent.

Les enfants vont à l’école.

Les travailleurs traversent les rues.

Le monde ne s’interrompt pas parce que nous sommes absents.

Cette expérience peut être déstabilisante.

Elle peut aussi être libératrice.

Comprendre que nous sommes minuscules dans le monde ne signifie pas que notre vie ne vaut rien. Cela signifie simplement que nous pouvons cesser de nous prendre pour le monde entier.

Le voyage réduit parfois notre ego à sa juste dimension.

V. Mark Twain avait compris que l’intolérance prospère dans l’immobilité

Mark Twain résumait admirablement cette fonction du voyage en expliquant qu’il est « fatal aux préjugés, à l’intolérance et à l’étroitesse d’esprit ».

L’idée est profonde.

Un préjugé prospère lorsque l’expérience manque.

On peut détester une population que l’on n’a jamais rencontrée.

On peut caricaturer une religion que l’on ne connaît pas.

On peut juger un pays à partir de quelques images.

On peut croire qu’un peuple est paresseux, agressif, froid, arrogant ou ignorant parce qu’une poignée d’expériences ou de clichés nous l’a laissé penser.

Puis on voyage.

On rencontre des individus.

Et les catégories abstraites commencent à se fissurer.

Le « peuple » devient Ahmed.

La « culture étrangère » devient une famille qui nous invite à dîner.

Le « pays pauvre » devient une infirmière qui travaille douze heures par jour.

Le « pays riche » devient aussi une société traversée par ses propres frustrations.

Le voyage remplace progressivement les catégories par des visages.

Et il est beaucoup plus difficile de haïr une abstraction lorsqu’elle possède un visage, une voix et une histoire.

VI. Voyager stimule l’intelligence parce que voyager oblige à observer

L’intelligence ne se développe pas seulement en accumulant des connaissances.

Elle se développe également lorsque nous sommes confrontés à des situations que nos schémas habituels ne permettent pas de résoudre.

C’est précisément ce que produit le voyage.

Un nouvel environnement oblige le cerveau à comparer.

Pourquoi cette ville est-elle organisée ainsi ?

Pourquoi cette population consomme-t-elle différemment ?

Pourquoi cette architecture répond-elle à ce climat ?

Pourquoi cette entreprise fonctionne-t-elle autrement ?

Pourquoi cette société considère-t-elle comme évident ce que la mienne juge étrange ?

Le voyage transforme le monde en laboratoire.

Chaque différence devient une hypothèse.

Chaque surprise devient une question.

Chaque difficulté devient un problème à résoudre.

C’est aussi pourquoi le voyage peut nourrir la créativité.

Un écrivain, un entrepreneur, un architecte ou un artiste qui change régulièrement d’environnement accumule des images, des conversations, des atmosphères et des contradictions.

La créativité naît rarement du vide.

Elle naît de la rencontre improbable entre des éléments que nous n’avions jamais pensé à associer.

Il n’est donc pas étonnant que certaines villes deviennent des déclencheurs créatifs pour des artistes. Guillaume Musso a souvent évoqué son attachement à New York et l’importance que cette ville a eue dans son imaginaire littéraire.

Une ville peut devenir un réservoir de personnages.

Une gare peut fournir une intrigue.

Une conversation entendue dans un café peut devenir une scène dix ans plus tard.

Un hôtel peut donner naissance à un roman.

Le voyage laisse parfois dans l’imagination des graines dont on ignore immédiatement qu’elles vont germer.

VII. Celui qui erre peut découvrir un chemin que personne n’avait prévu

Il existe une philosophie implicite derrière le voyage : accepter de ne pas connaître exactement la destination.

Nous avons été éduqués à planifier.

Objectif.

Calendrier.

Budget.

Itinéraire.

Résultat.

Cette logique est indispensable dans certaines circonstances.

Mais elle possède une limite : elle suppose que nous savons déjà ce que nous cherchons.

Or certaines découvertes deviennent possibles précisément parce que nous ne les cherchions pas.

Une rue prise par erreur.

Une conversation imprévue.

Un détour.

Un village auquel aucun guide ne nous avait conseillé de nous arrêter.

Une personne rencontrée par hasard.

Le voyage nous apprend ainsi une compétence essentielle dans la vie :

savoir laisser une place à l’imprévu.

Celui qui suit toujours le chemin le plus court arrivera peut-être plus vite.

Mais celui qui accepte parfois de se perdre peut découvrir un chemin que personne ne lui avait indiqué.

VIII. Mais tous les voyages ne libèrent pas : certains ont aussi servi à dominer

Il serait cependant naïf de transformer le voyage en expérience nécessairement vertueuse.

L’histoire humaine montre une autre réalité.

Explorer peut signifier découvrir.

Mais explorer peut aussi signifier conquérir.

Le déplacement des hommes n’a pas toujours produit la rencontre.

Il a parfois produit la domination.

Pendant des siècles, les puissances européennes ont parcouru le monde pour commercer, évangéliser, conquérir, administrer et exploiter. Dans de nombreux territoires africains, la colonisation a profondément bouleversé les économies, les cultures et les structures politiques locales.

C’est ici que la question du voyage rejoint celle du pouvoir.

Car il existe une différence fondamentale entre voyager vers l’autre et se déplacer chez l’autre en considérant que l’on a le droit de décider à sa place.

La mobilité n’est pas toujours synonyme de liberté.

Pour certains, voyager a longtemps été un privilège.

Pour d’autres, c’était le début d’une dépossession.

IX. Le paradoxe africain : faire venir les talents après avoir contribué à les faire partir

La formule attribuée à Jacques Chirac sur l’Afrique est volontairement provocatrice. Elle résume, dans un langage politique, un ressentiment historique réel : celui d’un continent qui a subi la traite, la colonisation, l’exploitation de ressources et, plus récemment, l’émigration d’une partie de ses compétences vers les pays qui offrent de meilleures conditions d’études et de carrière.

Le paradoxe est saisissant.

Pendant longtemps, on a expliqué les difficultés africaines par l’insuffisance supposée de ses institutions ou de ses élites.

Mais une question mérite alors d’être posée :

que devient une société lorsque les personnes qu’elle a formées partent travailler ailleurs ?

Un médecin qui émigre emporte avec lui des années de formation.

Un ingénieur emporte une compétence rare.

Un chercheur emporte une capacité de production intellectuelle.

Un entrepreneur emporte une expérience, des réseaux et une capacité de création.

Le problème n’est pas que les individus voyagent.

Ils doivent être libres de le faire.

Le problème apparaît lorsque les flux deviennent tellement déséquilibrés qu’un territoire finance indirectement la formation de compétences dont les bénéfices économiques seront principalement captés ailleurs.

La mobilité peut alors devenir une forme contemporaine de transfert de richesse.

Non plus seulement le transfert de matières premières.

Le transfert de cerveaux.

X. Le véritable enjeu n’est donc pas d’empêcher les départs, mais de rendre les retours possibles

Il serait pourtant absurde de demander aux jeunes Africains de ne pas partir.

Le monde moderne ne peut plus être pensé comme une juxtaposition de territoires fermés.

Les étudiants doivent pouvoir étudier ailleurs.

Les chercheurs doivent pouvoir collaborer.

Les entrepreneurs doivent pouvoir créer à l’international.

Les talents doivent pouvoir circuler.

Le véritable objectif devrait être différent :

transformer la fuite des cerveaux en circulation des cerveaux.

Un ingénieur peut partir et revenir.

Un chercheur peut travailler entre deux pays.

Un entrepreneur peut créer une entreprise dans son pays d’origine avec des capitaux acquis ailleurs.

Un étudiant peut apprendre à l’étranger et transmettre ensuite son savoir chez lui.

Le voyage atteint alors sa forme la plus féconde : il ne consiste plus à abandonner son monde, mais à revenir avec quelque chose que l’on n’aurait jamais pu apprendre en restant immobile.

Conclusion

Voyager est peut-être l’une des rares dépenses qui peuvent nous enrichir précisément parce qu’elles nous font quitter ce que nous possédons déjà.

Nous achetons un billet et nous revenons avec des souvenirs.

Nous dépensons de l’argent et nous gagnons des expériences.

Nous quittons nos certitudes et nous revenons avec des questions.

Nous perdons parfois nos repères et nous gagnons en autonomie.

Nous découvrons l’immensité du monde et nous comprenons mieux notre propre petitesse.

Mais le plus grand bénéfice du voyage n’est ni le nombre de pays visités, ni les photographies rapportées, ni les kilomètres parcourus.

C’est la transformation du regard.

Voyager, c’est apprendre que le monde est beaucoup plus vaste que la représentation que nous en avions.

C’est comprendre que notre manière de vivre n’est pas la seule possible.

C’est découvrir que l’inconnu n’est pas nécessairement une menace.

C’est accepter de devenir, pendant quelques jours ou quelques mois, un débutant dans un monde qui n’a pas été conçu autour de nous.

Et peut-être est-ce pour cela que la « mouche du voyage » est si difficile à guérir.

Parce qu’après avoir découvert ce qui existe au-delà de notre horizon, il devient presque impossible de croire que notre premier horizon était la totalité du monde.

Celui qui ne voyage jamais connaît peut-être parfaitement son chemin. Celui qui voyage découvre qu’il existe des milliers de chemins qu’il n’avait même pas imaginés.

Le voyage commence par un premier pas.

Mais son véritable commencement est ailleurs :

le jour où nous acceptons que le monde puisse nous apprendre quelque chose que nous ne savions pas encore que nous ignorions.

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Le risque le plus dangereux est-il de ne prendre aucun risque ?

2 Février 2022 , Rédigé par Achref Snoussi

Il existe une expérience célèbre, souvent racontée sous le nom de « syndrome de la grenouille bouillie ». Si l’on plongeait brutalement une grenouille dans une eau brûlante, elle chercherait à s’échapper ; si on la plaçait dans une eau froide que l’on réchauffait progressivement, elle s’habituerait à la température jusqu’à ne plus réagir. L’histoire est séduisante parce qu’elle ressemble à tant de destins humains. Pourtant, biologiquement, l’expérience ne constitue pas une loi générale : la réaction des grenouilles dépend notamment de la vitesse du réchauffement, et la version populaire de l’anecdote est aujourd’hui considérée comme largement trompeuse.

Mais la métaphore, elle, demeure terriblement juste.

Car l’être humain ne meurt pas seulement de ce qui le frappe brutalement. Il peut aussi s’abîmer dans ce à quoi il s’habitue. Un travail qui l’épuise, une relation qui l’humilie, une situation financière qui l’enferme, une ville dans laquelle il ne se reconnaît plus, une existence devenue mécanique : rien n’explose forcément. Tout se dégrade par petites doses. Et parce que chaque dose est supportable, nous acceptons la suivante.

Nous appelons parfois « stabilité » ce qui n’est qu’une souffrance devenue familière.

Dès lors, faut-il prendre davantage de risques ? Oui. Mais à une condition essentielle : ne jamais confondre courage et imprudence. Le véritable courage n’est pas de foncer vers le danger les yeux fermés. C’est de regarder le danger en face, d’en mesurer le prix et de décider malgré tout lorsque l’immobilité coûte davantage.

I. L’immobilité donne souvent l’illusion de la sécurité

L’être humain aime ce qu’il connaît, même lorsque ce qu’il connaît lui fait du mal.

C’est l’un des paradoxes les plus puissants de notre psychologie : nous pouvons préférer une souffrance certaine à une possibilité incertaine. Nous savons que notre travail ne nous rend plus heureux, mais nous craignons de le quitter. Nous savons qu’une entreprise ne fonctionne plus, mais nous continuons à y investir du temps parce que nous y avons déjà consacré dix années. Nous savons qu’une relation est devenue destructrice, mais nous avons peur du vide qui viendrait après elle.

Le connu devient alors une prison dont les barreaux sont invisibles.

C’est ici que la métaphore de la grenouille prend toute sa force. Le problème n’est pas qu’elle « aime » l’eau chaude. Le problème est qu’elle ne perçoit pas nécessairement le moment exact où une situation supportable devient mortelle. Chez l’être humain, ce phénomène est encore plus subtil : nous savons parfois que nous souffrons, mais nous reportons sans cesse le moment de changer.

Nous nous disons : demain.

Demain, je chercherai un autre travail.
Demain, je lancerai mon projet.
Demain, je partirai.
Demain, je me formerai.
Demain, je recommencerai.

Et puis les années passent.

Benjamin Disraeli aurait résumé cette logique par une formule devenue célèbre : « Beaucoup de faux pas ont été faits en restant immobile. » La phrase contient une vérité paradoxale : ne pas choisir est encore un choix.

Nous croyons éviter l’erreur en ne bougeant pas. Mais l’immobilité produit elle aussi des conséquences. Elle ne supprime pas le risque ; elle choisit simplement un risque plus discret : celui de laisser le temps décider à notre place.

II. « Qui ne tente rien n’a rien » : le risque fait partie de la construction de soi

Une vie sans risque paraît rassurante. Elle peut pourtant devenir une vie sans découverte.

Steve Jobs et Steve Wozniak n’ont pas commencé Apple depuis le sommet d’une entreprise prospère. Jobs expliquait qu’ils étaient très jeunes, sans famille ni maison à entretenir, et qu’ils avaient le sentiment d’avoir peu à perdre et beaucoup à gagner. Même l’échec, disait-il, aurait pu leur laisser une expérience dont la valeur aurait largement dépassé son coût.

Cette manière de penser est essentielle : un risque ne doit pas être évalué uniquement par ce que l’on peut perdre, mais aussi par ce que l’on peut apprendre, construire ou devenir.

Cela vaut particulièrement pour la jeunesse.

La Tunisie, comme beaucoup de sociétés, connaît une tension entre l’aspiration à l’entrepreneuriat et la peur de l'incertitude. Il serait cependant injuste de dire que les jeunes Tunisiens n’ont pas de culture entrepreneuriale : une enquête Afrobarometer publiée en 2024 indique au contraire qu’environ 65 % des jeunes interrogés manifestent un intérêt pour l’entrepreneuriat. D’autres travaux soulignent néanmoins les obstacles réels : accès au financement, compétences entrepreneuriales et aversion au risque.

Le problème n’est donc pas simplement l’absence d’ambition. C’est parfois l’écart entre le désir de réussir et la tolérance nécessaire à l’incertitude.

Or un projet entrepreneurial n’est pas une garantie d’échec. C’est une possibilité d’échec.

Cette distinction est capitale.

Celui qui refuse toute possibilité d’échec refuse simultanément certaines possibilités de réussite.

Brad Smith, ancien dirigeant d’Intuit, raconte que son père lui conseillait de rechercher ce qui faisait « battre son cœur plus vite » et de s’entourer de personnes capables de le faire progresser.

La peur peut donc devenir un indicateur.

Pas une boussole.

Ce qui nous fait peur mérite parfois d’être examiné ; cela ne signifie pas que tout ce qui nous fait peur mérite d’être tenté.

III. Sortir de sa zone de confort ne signifie pas sauter dans le vide

On présente souvent le développement personnel comme une succession mécanique de quatre zones : confort, peur, apprentissage, évolution.

La réalité est plus complexe, mais l'image permet de comprendre quelque chose d'essentiel.

Dans la zone de confort, nous maîtrisons notre environnement. Nous connaissons les règles, les personnes, les procédures et les résultats approximatifs. Cette zone n'est pas mauvaise. Elle est même indispensable au repos et à la stabilité.

Mais lorsqu’elle devient permanente, elle peut se transformer en enfermement.

Vient alors la peur.

Nous quittons ce que nous savons faire pour affronter ce que nous ne savons pas encore faire. Nous découvrons brutalement notre incompétence. Nous hésitons. Nous doutons. Nous comparons notre premier essai aux années d’expérience de ceux qui réussissent déjà.

C’est souvent à cet instant que l’on abandonne.

Pourtant, si nous continuons, la peur se transforme progressivement en apprentissage. Nous acquérons des compétences, comprenons nos erreurs, choisissons mieux nos collaborateurs, construisons des réseaux et apprenons à distinguer le danger réel de l’inconfort psychologique.

Alors seulement apparaît une autre zone : celle de l’évolution.

La formule de Paulo Coelho — « Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, essayez la routine : elle est mortelle » — est volontairement provocatrice. La routine n’est évidemment pas toujours mortelle. Elle peut protéger, structurer et apaiser.

Mais elle devient dangereuse lorsqu’elle empêche toute croissance.

Le confort est une bonne maison. Il devient une mauvaise prison lorsqu’on n’ose plus en ouvrir la porte.

IV. Les Fertitta : lorsque le risque consiste à voir avant les autres

L’histoire de Frank et Lorenzo Fertitta illustre magnifiquement cette idée.

En 2001, les deux frères, issus du monde des casinos, investissent environ 2 millions de dollars dans une organisation de combat alors loin d’être le phénomène mondial qu’elle deviendrait. Quinze ans plus tard, l’UFC est vendue pour environ 4 milliards de dollars.

Il serait facile, après coup, de raconter cette histoire comme une évidence : ils ont pris un risque, le risque a payé, et le jackpot est arrivé.

Mais l’histoire réelle est beaucoup moins confortable.

En 2001, rien ne garantissait que les arts martiaux mixtes deviendraient un spectacle sportif mondial. L’UFC était alors une organisation en grande difficulté. Les Fertitta n’étaient pas des experts établis du sport. Ils entraient précisément dans un domaine qu’ils connaissaient moins.

Leur mérite n’est donc pas seulement d’avoir pris un risque.

Il est d’avoir évalué une possibilité que beaucoup d’autres ne voyaient pas encore.

Voilà une différence fondamentale entre l’audace et la folie.

Le fou dit :

« Je n’ai pas peur, donc je vais y aller. »

L’entrepreneur dit :

« J’ai peur, mais j’ai suffisamment compris le risque pour savoir pourquoi j’y vais. »

La première attitude est impulsive.

La seconde est stratégique.

Les Fertitta n’ont pas simplement quitté leur zone de confort. Ils ont transféré des compétences, du capital, des relations et une capacité entrepreneuriale vers un nouvel univers.

Le risque intelligent ne consiste pas à abandonner ce que l’on sait ; il consiste à utiliser ce que l’on sait dans un territoire que l’on ne connaît pas encore.

V. Nous sommes aussi fabriqués par ceux que nous fréquentons

« Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. »

Le proverbe paraît simpliste. Il contient pourtant une intuition profonde : l’environnement social influence nos ambitions, nos normes et notre perception du possible.

Dan Peña résume cette idée par une formule : « Montrez-moi vos amis et je vous montrerai votre avenir. »

Il ne faut évidemment pas comprendre cette phrase comme une loi mathématique. Nous ne sommes pas condamnés à devenir la copie de notre entourage.

Mais nous sommes perméables.

Si nous passons notre temps avec des personnes qui ridiculisent toute ambition, le risque nous semblera absurde. Si nous fréquentons des personnes qui considèrent l’apprentissage comme une obligation et l’échec comme une information, notre rapport au risque change.

L’ambition est contagieuse.

La résignation aussi.

Nous naissons avec certaines dispositions, une famille, une histoire, un milieu, des ressources inégales. Mais notre identité n’est jamais totalement achevée à la naissance.

Nous sommes, pour reprendre une image, des êtres partiellement fabriqués.

Le reste se construit dans les décisions, les rencontres, les apprentissages et les ruptures.

C’est pourquoi changer d’environnement peut parfois être aussi important que changer de comportement.

Une graine peut être excellente ; si on la laisse dans une terre qui ne lui permet jamais de pousser, son potentiel restera invisible.

VI. L’opportunité existe, mais elle n’est pas distribuée également

Il serait toutefois naïf de transformer l’éloge du risque en morale individuelle absolue.

Tout le monde ne commence pas la course au même endroit.

L’OCDE montre depuis longtemps que l’origine sociale pèse fortement sur les trajectoires. Dans son étude sur la mobilité intergénérationnelle, elle estimait qu’une famille située au bas de l’échelle des revenus pouvait avoir besoin de quatre à cinq générations, en moyenne, pour rejoindre le revenu moyen dans un pays de l’OCDE typique. Dans certains pays caractérisés par une forte inégalité et une faible mobilité, l’estimation pouvait atteindre neuf générations ou davantage.

La célèbre comparaison selon laquelle la France demanderait six générations doit donc être comprise comme une estimation moyenne issue d’un modèle, et non comme une condamnation individuelle de chaque enfant pauvre à attendre 124 ans pour réussir. Les données récentes de l’OCDE confirment d’ailleurs que la mobilité sociale est multidimensionnelle et que l’éducation et les compétences peuvent réduire une partie de l’effet de l’origine familiale, même si celui-ci ne disparaît pas complètement.

L’Amérique a longtemps été appelée « land of opportunity ». Elon Musk lui-même a présenté les États-Unis comme le pays où il pensait pouvoir réaliser ce qu’il avait entrepris. Arnold Schwarzenegger a également associé son parcours au rêve américain.

Mais une terre d’opportunités n’est pas une terre où tout le monde gagne.

C’est une terre où certaines portes existent.

Encore faut-il pouvoir les voir, les atteindre et disposer des moyens nécessaires pour les franchir.

La responsabilité individuelle compte. Les structures comptent aussi.

Dire aux pauvres de prendre davantage de risques sans leur donner accès au capital, à l’éducation, aux réseaux et au droit à l’erreur serait une manière élégante de leur reprocher leur propre pauvreté.

VII. Mais l’audace sans discernement peut devenir une autre forme de peur

Il existe enfin un danger symétrique : transformer la prise de risque en religion.

La peur est une réaction.

Le courage est une décision.

Mais la témérité est parfois une incapacité à mesurer les conséquences.

Don Quichotte combattait des moulins qu’il prenait pour des géants. Le personnage de Cervantès est devenu le symbole magnifique et tragique de celui qui projette ses rêves sur le réel jusqu’à ne plus distinguer le monde tel qu’il est du monde tel qu’il voudrait qu’il soit.

Cette confusion peut coûter cher.

Le cinéma nous l’a souvent montré. Dans The Dark Knight, le faux Batman qui tente d'imiter le héros sans en posséder les moyens découvre brutalement la différence entre le costume et la compétence. Dans Kick-Ass, un adolescent ordinaire veut devenir super-héros et paie physiquement le prix de son inexpérience. Dans la légende de la guerre de Troie, Patrocle revêt l’armure d’Achille et affronte un adversaire qu’il n’est pas capable de vaincre.

Le message n’est pas : « Ne soyez jamais courageux. »

Il est beaucoup plus subtil :

Ne prenez pas l’identité de quelqu’un d’autre pour atteindre une grandeur qui exige d’abord de devenir pleinement vous-même.

On peut devenir meilleur.

On ne devient pas nécessairement quelqu’un d’autre.

C’est là que se situe la frontière entre transformation et illusion.

La citation attribuée à Madonna — selon laquelle chacun peut changer, devenir une meilleure version de lui-même, quelles que soient ses origines — exprime une idée féconde, à condition de ne pas la pousser jusqu’au fantasme.

L’évolution véritable ne consiste pas à nier ce que nous sommes.

Elle consiste à développer ce que nous pouvons devenir.

VIII. Tout risque doit avoir une mesure

Les toxicologues utilisent une formule célèbre attribuée à Paracelse : « Tout est poison, rien n’est poison : c’est la dose qui fait le poison. »

L’idée peut servir de métaphore à nos décisions.

Même ce qui est nécessaire peut devenir dangereux en excès.

Il en va de même pour l’audace.

Trop peu de risque : stagnation.

Trop de risque : destruction.

La sagesse se trouve entre les deux.

Prendre un risque n’implique donc pas de mépriser les conséquences. Cela signifie au contraire les examiner avec suffisamment de sérieux pour décider.

Avant une décision importante, il faut parfois inverser notre manière habituelle de réfléchir.

Nous demandons spontanément :

« Qu’est-ce que je peux gagner ? »

La question plus mature est :

« Qu’est-ce que je peux perdre, et suis-je capable de l’assumer ? »

Puis seulement :

« Que puis-je gagner ? »

Cette inversion protège contre l’ivresse de la réussite imaginaire.

Il ne faut pas seulement calculer le jackpot.

Il faut calculer la chute.

C’est la différence entre l’audace et le pari.

Dans certaines situations, rester est plus dangereux que partir. Dans d’autres, partir est infiniment plus dangereux que rester.

Le courage n’est donc pas attaché à une direction.

Il est attaché à la lucidité.

Les actes héroïques accomplis lors d’attentats ou de situations de prise d’otages montrent d’ailleurs une vérité importante : aider quelqu’un peut être extraordinairement courageux, mais le courage ne transforme pas magiquement une situation mortelle en situation maîtrisée. Certains gestes sauvent ; d’autres conduisent à la mort. La frontière entre les deux dépend parfois de quelques secondes, de l’information disponible et de circonstances impossibles à contrôler.

Le courage ne garantit pas la survie. Il garantit seulement que nous avons accepté de décider malgré l’incertitude.

C’est pourquoi il faut apprendre à mesurer son audace.

Conclusion

Nous passons une grande partie de notre existence à éviter les risques.

Nous voulons un emploi sûr, une relation sûre, un revenu sûr, une trajectoire sûre, une vieillesse sûre.

Mais la sécurité absolue n’existe pas.

Celui qui refuse de quitter son emploi risque de perdre des années. Celui qui ne lance jamais son projet risque de mourir avec une idée intacte mais jamais éprouvée. Celui qui reste dans une situation qui le détruit parce qu’elle lui est familière prend lui aussi un risque — simplement, il ne l’appelle pas ainsi.

C’est peut-être notre plus grande erreur :

nous appelons « risque » ce qui est visible et « sécurité » ce qui est familier.

Or l’immobilité n’est pas l’absence de danger.

Elle est parfois un danger qui avance silencieusement.

Il ne faut donc ni glorifier le risque ni idolâtrer la prudence. Il faut apprendre à distinguer trois choses : le risque qui fait grandir, le risque qui ne sert à rien et le risque que l’on prend uniquement parce que l’on refuse de regarder la réalité.

Le premier mérite parfois d’être accepté.

Le deuxième mérite d’être évité.

Le troisième mérite d’être combattu.

Car la véritable question n’est finalement pas :

« Ai-je peur ? »

Nous aurons toujours peur.

La véritable question est :

« Que me coûtera davantage : le risque que je m’apprête à prendre, ou la vie que je continuerai à mener si je ne le prends pas ? »

Et peut-être est-ce là le sens véritable de l’avertissement d’Abou el Kacem Chebbi : lorsque le désir d’un idéal nous emporte, nous risquons de mépriser la prudence.

Il faut donc enfourcher ses désirs.

Mais garder les yeux ouverts.

Le courage n’est pas de courir vers le danger. Le courage est de savoir quel danger mérite d’être affronté.

Et parfois, le plus grand des risques n’est pas de tomber en essayant.

C’est de rester debout au même endroit pendant que toute notre vie passe.

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