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Blog Personnel d'Achref Snoussi
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Lettre ouverte aux consulats du monde

24 Juin 2015 , Rédigé par Achref Snoussi

Aux consuls généraux, aux conseillers des affaires étrangères et à toutes les autorités consulaires qui disposent d'un large pouvoir d'appréciation pour accorder ou refuser les visas.

Madame la Consule générale, Monsieur le Consul général,

Vous êtes de hauts dignitaires et vous formez une élite sociale qui a gravi à grandes foulées tous les échelons. Il ne fait aucun doute que vous êtes suffisamment compétents pour occuper de tels postes, où des décisions cruciales doivent être prises au quotidien. Je sais que vous êtes très occupés, que votre agenda est chargé et que vous n'avez guère le temps de lire ce message, qui a pour objectif de discuter du processus d'octroi des visas et d'envisager les choses sous différents angles.

Il est tout à fait légitime de vous fonder sur toute considération d'intérêt général avant de statuer sur chaque demande de visa. Il est de votre devoir de protéger vos frontières, l'intégrité territoriale et la souveraineté de votre pays. Votre mission implique la défense des intérêts supérieurs de votre patrie. Vous rendez un fier service à votre peuple.

Entrons maintenant dans le vif du sujet. Sans vouloir vous offusquer, je trouve un peu louche votre manière — votre procédure, votre démarche, appelez-la comme vous voulez — d'octroi des visas. Nous sommes tous d'accord qu'il faut suivre les démarches administratives, qui commencent par la préparation du dossier, la prise du rendez-vous, le paiement de la demande et l'attente du délai nécessaire pour étudier et traiter chaque dossier. Il n'est pas question de manquer de vigilance dans une affaire aussi délicate. Ce que je désapprouve, c'est le refus systématique et la stigmatisation d'une race, d'une nationalité ou même d'une tribu au nom de l'ordre public, de l'argument sanitaire ou du risque de dépassement de la durée de séjour autorisée. Derrière une nébuleuse de justificatifs vraisemblablement corrects se cachent parfois les vrais motifs de refus : bourdes et tensions diplomatiques, chantages, coups bas et règlements de comptes politiques, xénophobie et autres vérités qui dérangent et qui font mal si elles sont rendues publiques. Je juge injuste que l'on sanctionne tout un peuple à cause d'une bavure isolée de l'un de ses dirigeants politiques. Pour n'en citer qu'un exemple, des Tunisiens en situation régulière sont systématiquement retenus et malmenés, sans fondement juridique, par les autorités serbes à l'aéroport de Belgrade. Certains sont violentés par les forces de sécurité de l'aéroport pour avoir refusé de signer leur décision d'expulsion vers la Tunisie. Cette affaire survient sur fond de tension entre les deux pays, après que Belgrade a unilatéralement imposé un visa aux Tunisiens — une tension amplifiée par les récents flux de migrants tunisiens empruntant irrégulièrement la voie serbe pour gagner les pays de l'Union européenne par les Balkans. Le châtiment collectif ne mène nulle part et il faut s'attendre à un effet boomerang. Le durcissement de l'octroi des visas aux Maghrébins n'est pas sans conséquence.

Nina Kacew, qui avait la France chevillée à l'âme, n'était pas française. Pourtant, elle a offert à la France ce qu'il y a de plus beau en elle : son fils bien-aimé, Romain Gary, devenu l'homme aux casquettes multiples. Il fut successivement aviateur, résistant, romancier, diplomate, scénariste et réalisateur. Décoré de la Croix de guerre, il reste l'unique écrivain à avoir obtenu deux fois le prix Goncourt. Pal Sarkozy, immigré hongrois passionné de peinture, n'a-t-il pas, lui aussi, offert à la France l'un des présidents qui ont le mieux incarné la droite ? Soyons clairs : quelle est la faute de celui qui désire embrasser votre culture et plonger dans l'histoire de votre pays ? N'a-t-il pas le droit de s'intéresser de près à votre civilisation, à votre mode de vie, à vos monuments et à votre patrimoine ? Comme l'écrit Jules de Gaultier, « Le monde est une scène à regarder et non un problème à résoudre. » Pourquoi compliquer la tâche de ceux qui sont épris de liberté, de ces citoyens du monde artisans de paix ? Pourquoi tournez-vous le dos à ceux qui saluent vos remarquables contributions à l'humanité ? L'attractivité de votre pays n'est-elle pas un titre de gloire ? Le charme et l'hospitalité de votre peuple ne sont-ils pas une source de fierté pour vous ? Présenter votre pays comme une « terre de chance » ne permettrait-il pas d'apaiser vos jeunes, en proie au doute quant à l'avenir de leur pays ? Chaque immigré rêve d'une vie meilleure. Il est le libérateur de son arbre généalogique. En voyageant, il essaie de concrétiser les désirs non réalisés, de relancer les rêves inachevés et d'exprimer les talents contrariés de ses ancêtres. Vous pouvez éteindre toute lueur d'espoir par une simple interdiction de visa. L'être humain est plus qu'un dossier administratif. À mon avis, le demandeur de visa devrait être tenu de se présenter en personne aux services consulaires. Au lieu de vous en tenir à un dossier muet, prenez la peine d'écouter celui qui désire s'installer dans votre pays. Accordez-lui un entretien. Laissez-lui l'occasion de faire ses preuves et de vous montrer ce dont il est capable. Regardez-le dans les yeux et vous trouverez les réponses à toutes vos questions. On peut maquiller un dossier ; on ne trompe pas aussi facilement un discours. Comme le dit Mustapha Radid, « Se trouve dans le fleuve ce qui est introuvable dans l'océan. » Un immigré peut apporter une touche singulière à votre pays et combler des vides sur le marché du travail. Il est injuste qu'un demandeur de visa se lève de bonne heure, se déplace jusqu'au consulat, dépose son dossier, paie les frais et attende plusieurs jours pour voir, en définitive, sa demande se heurter à un refus. Celui qui aspire à un visa de long séjour est déjà mal dans sa peau : il ne voit pas le bout du tunnel dans son pays, qui le pousse au pied du mur. Il ne lui reste alors qu'une possibilité : boucler sa valise et partir pour de bon. En cas de refus, la déception laisse des séquelles. Comme le dit un proverbe birman : « Si vous acculez un chien dans un coin et que vous le battez, le chien vous mordra. » L'enceinte de l'ambassade n'est pas à l'abri de ce ressentiment : elle peut être prise d'assaut, une attaque qui se solde parfois par la mort de diplomates. L'assassinat de l'ambassadeur américain à Benghazi illustre bien jusqu'où peuvent monter l'hostilité et la haine.

Vous avez peut-être oublié la loi de Goodhart, qui veut que « lorsqu'une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. » Plus vous renforcez vos frontières, plus votre pays connaît des vagues d'immigration clandestine : un effet cobra se produit. Il est vrai que la Tunisie tarde à délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires à la reconduite de ses ressortissants en situation irrégulière sur le territoire français. En retour, la France applique des contrôles renforcés et des délais de traitement allongés, ce qui aboutit à un taux de refus que la Tunisie ne connaissait pas auparavant. Les demandeurs de visa paient ainsi les frais des agissements de certains de leurs compatriotes en situation irrégulière. Dans bien des situations, pourtant, ce qu'accomplissent les sans-papiers tient du miracle. Un violent incendie s'est déclaré dans un immeuble d'Aubervilliers : deux Tunisiens en situation irrégulière sont entrés dans le bâtiment en flammes et ont risqué leur vie pour sauver celle d'autres habitants. Un Malien de confession musulmane, dépourvu de titre de séjour en règle, a sauvé la vie de clients juifs en les cachant dans la chambre froide de l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, lors de la prise d'otages sanglante orchestrée par Amedy Coulibaly — un citoyen français, mais hélas ennemi de la France. L'égalité des chances doit être votre devise : retirez la nationalité à ceux qui, nés sur votre territoire, portent atteinte à l'intégrité de votre pays, et accueillez à bras ouverts ceux qui rêvent de s'y installer pour le faire progresser.

Celui qui voit sa demande de visa acceptée doit mesurer la chance qu'il a. Il devient en quelque sorte l'ambassadeur de son pays : il est appelé à donner le bon exemple et à véhiculer une image positive de sa patrie. En tant qu'invité, il doit respecter son hôte en se soumettant de plein gré à ses lois et règlements. Il doit faire de son mieux pour s'adapter au mode de vie de la population locale. Réussir son intégration passe obligatoirement par l'obtention d'un emploi : il a intérêt à travailler avec assiduité dans le secteur formel.

Cela fait mal au cœur de voir de bonnes personnes essuyer un refus au lieu d'obtenir un visa. Il serait judicieux de lever les barrières et d'apaiser cette tension qui menace votre sécurité nationale. Tirez profit de ces nouveaux arrivants : ils peuvent aider à remédier à la pénurie de main-d'œuvre qualifiée, un sérieux problème pour vos entreprises à bout de souffle. Les travailleurs étrangers renforcent le tissu économique de votre pays en acceptant d'occuper les emplois subalternes et mal payés que vos concitoyens dédaignent. Comme le dit Jean-Luc Mélenchon, « Sans ses travailleurs immigrés, la France ne tournerait pas. » Les demandeurs de visa ne sont pas des mendiants. Optez pour un choix gagnant-gagnant : ayez plus de souplesse dans le traitement des dossiers de visa et soyez plus fermes avec les immigrés clandestins qui posent problème. Il y a de la place pour tout le monde, à condition de vouloir partager.

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L’ÉTERNELLE JEUNESSE : L’art de bien vieillir

2 Avril 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique scientifique

Rares sont les chercheurs qui troquent la pipette pour la plume afin de raconter leurs histoires. Les avancées de la science sont publiées dans des revues spécialisées destinées aux scientifiques, d'où la nécessité de créer un lien entre le laboratoire et le grand public. La vulgarisation scientifique recrée des liens entre deux mondes, la science et la littérature, qui ont rompu leurs amarres depuis bien des lustres. Le proverbe africain dit que « le jeune marche plus vite, mais le vieux connaît le chemin ». Ici, le jeune et le vétéran se complètent : leur synergie a porté ses fruits. L'un a fourni une information scientifique de qualité, l'autre a ajouté une touche poétique à l'ouvrage. Dans « L'Éternelle jeunesse : l'art de bien vieillir », l'ambition rencontre l'expérience. La littérature raconte la science. Le livre est pluriel et transfrontalier, passant indifféremment du domaine de la physiologie à celui de la psychologie : c'est une traversée des frontières spatiales qui séparent les aires culturelles, où l'Occident et l'Orient se succèdent.

Certes, bien vieillir est un art qui se cultive tout au long de la vie. Depuis toujours, bonheur et santé sont liés : il n'est guère possible d'être heureux tout en étant malade. Le capital santé est même plus important que le capital financier — comme le rappelle, à sa manière, le destin de Peter Lawrence Smedley, riche homme d'affaires australien atteint de la maladie du neurone moteur, qui a choisi de recourir au suicide assisté. Dans l'École du Jardin fondée par Épicure, la vie heureuse est une association d'aponie et d'ataraxie : l'aponie est l'absence de troubles physiques, l'ataraxie, la tranquillité de l'âme. Rien n'illustre mieux la couverture de l'ouvrage que l'image du fabuleux phénix, oiseau de feu noble et sacré qui, doué d'une longévité exceptionnelle, vit dans un monde parfait, exempt de maux. Sa perfection est telle qu'il n'en existe qu'un seul, sans congénère ni descendant. Il est indépendant et ne se laisse jamais apprivoiser ; son principal pouvoir consiste à renaître de ses cendres. Tel un phénix, chacun de nous doit, à chaque étape de sa vie, apprendre à se reconstruire en valorisant ses propres ressources.

Le livre détaille les mécanismes génétiques, cellulaires et psychosociologiques du vieillissement et explique les facteurs susceptibles de nous faire basculer un jour dans la dépendance. En effet, le corps humain est une merveille complexe de la nature : il est le siège d'une destruction et d'un renouvellement permanents des cellules qui le constituent. Bichat définissait la vie comme « l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». L'être vivant déroule son existence en fonction de son inéluctable fin, et il ne peut la retarder qu'au prix d'une lutte permanente. La structure et la fonction de l'organisme sont ainsi le fruit de multiples équilibres qui évoluent dans le temps. L'organisme s'inscrit au carrefour de trois processus biologiques intimement liés. Le premier trouve sa source à l'origine même de la vie, par l'émergence de molécules puis de cellules qui détiennent le capital génétique et ses potentialités. Le deuxième traduit et spécifie le message génétique pour construire un être vivant par une succession d'étapes de différenciation, caractéristiques de l'espèce et de l'individu. Le troisième résulte des interactions que l'être vivant établit avec son environnement ; ces interactions créent le registre des relations dont il dispose pour s'inscrire et communiquer dans le temps écologique et socioculturel de son milieu. La vie est la résultante de ces trois processus, réalisés selon des échelles de temps différentes. De leur dynamique naît le caractère individuel et original de chaque être vivant et de son vieillissement. Gagner ou perdre le pari d'un « vieillissement réussi » dépend de notre compréhension de ces trois processus, comme si nous disposions, à notre naissance, d'un capital dont la bonne ou mauvaise gestion pouvait allonger ou raccourcir notre existence, nous faisant bénéficier d'intérêts ou nous accablant de dettes.

« L'Éternelle jeunesse : l'art de bien vieillir » est à la fois un ouvrage d'information et un guide pratique. Il déchiffre le jargon médico-scientifique et met en lumière les dernières avancées de la recherche sur le vieillissement. L'ouvrage ouvre également des perspectives sur le phénomène du vieillissement démographique et son poids grandissant sur les assurances, le système de retraite et une économie qui souffre encore des séquelles de la crise. Il ne s'adresse pas seulement à un public averti, mais aussi au grand public avide de savoir.

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L'Arbre des possibles de la révolution du jasmin

25 Mars 2012 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique politique

En cercle restreint, la Tunisie d'en haut s'apprête à célébrer les fêtes de fin d'année 2010. Une nouvelle année au pouvoir n'a rien d'inconstitutionnel pour un président qui a été réélu avec 89 % des voix en 2009, un score sans appel mais pour la première fois en dessous de la barre des 90 %. Cette fois-ci, la destination vedette est Dubaï, l'escapade de luxe parfaite pour une famille qui ne regarde pas à la dépense. Se rendre à Dubaï est une tâche fort ardue pour les Tunisiens d'en bas, mais l'accès est beaucoup plus facile pour la sphère diplomatique à passeports violets. À l'abri des regards indiscrets, le clan Ben Ali débarque à Dubaï pour s'adonner à une séance de shopping haut de gamme et assister à un spectacle grandiose de feux d'artifice. Le président ne compte pas louper les festivités : il accompagne sa famille. La presse ne couvre pas l'évènement ; sous silence des médias locaux, la villégiature se passe dans un black-out total. La chaîne mauve « Tunis 7 » diffuse d'anciennes activités officielles, un président en train de gesticuler sans jamais faire entendre sa voix.

À brûle-pourpoint, un embêtant coup de téléphone vient perturber les belles vacances du président. On lui apprend qu'un vendeur ambulant de légumes s'est immolé par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid. « Qu'il crève ! », telle fut la réaction du régent de Carthage, qui ne juge pas l'évènement suffisamment grave pour annuler ses vacances. Le lendemain du sinistre, on annonce au président, qui a des yeux partout, que quelques manifestants se sont rassemblés dans la région de Sidi Bouzid pour protester contre le chômage et la précarité sociale. « Dispersez-les, répond le président, à coups de matraque. » Le jour suivant, on lui fait savoir que le mouvement populaire s'est élargi à plusieurs localités de Sidi Bouzid. Fou furieux, il décide de rentrer en Tunisie et de prendre les choses en main, tandis que sa famille reste à Dubaï. Dès son arrivée, il prononce un premier discours dénonçant les protestations, qu'il impute à une ingérence étrangère. Décevant, le discours ne parvient pas à contenir l'indignation populaire. Monsieur le président tente de réprimer la mobilisation par la force : il donne aux forces de l'ordre les directives pour assiéger le gouvernorat — plus personne ne sort, plus personne ne rentre. Le mouvement prend de l'ampleur ; il gagne les localités de Thala et Feriana, dans la région de Kasserine, avec la reprise scolaire. Chamboulé, l'hyper-président appelle l'armée à la rescousse pour mater l'insurrection populaire dans les villes de Kasserine, Thala et Sidi Bouzid. Mais Rachid Ammar, le chef d'état-major de l'armée de terre, refuse de tirer sur la foule — une décision qui n'est pas du goût de Ben Ali, lequel limoge le général séance tenante et l'assigne à résidence. « Je m'en occuperai plus tard, j'ai d'autres chats à fouetter maintenant », songe Ben Ali. L'impitoyable sécurocratie, qui a fait le plus clair de sa carrière dans des ministères régaliens — l'Intérieur et la Défense —, recourt à des tactiques brutales contre les émeutiers. Ses hommes font usage de gaz lacrymogène périmé et procèdent à des arrestations de masse ; ils tirent même à balles réelles pour disperser les manifestants. On déplore plusieurs dizaines de morts. Comme le dit Jean-Paul Sartre, « Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces. » Ben Ali cherche à étouffer toute velléité de révolution : le régime doit tenir le coup, quitte à sacrifier quelques âmes au passage. Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti quasi unique au pouvoir, s'affaire dans les coulisses. Le 14 janvier, alors que l'avenue Habib-Bourguiba est pleine à craquer, une foule d'au moins six cents personnes, armée de quelques bâtons et d'autres produits d'artisanat, se rassemble devant le siège du RCD, avenue Mohamed-V. Elle attend le feu vert pour prêter main-forte à la police dans sa lutte contre-subversive.

Le chaos gagne les rues. Les protestataires jettent des pierres sur les forces anti-émeutes. Les pillards profitent du couvre-feu pour piller ; ils sèment la terreur dans tout le pays — pillages, destructions, incendies. Les opposants politiques exilés surfent sur la vague des manifestations pour porter le coup de grâce au régime ; ils luttent depuis l'étranger, à travers les plateaux télévisés et les réseaux sociaux, afin de tourner la situation à leur profit. Les militants locaux sont, en majorité, réduits au silence. Devant les consulats de Tunisie à l'étranger, les ressortissants tunisiens manifestent en solidarité avec la contestation populaire, alors que d'autres pays arabes, tels que le Maroc, par peur de contagion, ont empêché les sit-in de soutien aux Tunisiens. À l'intérieur du pays, la répression policière s'intensifie et le bilan humain s'alourdit. Isolé dans son palais, le président commence à perdre pied. Il enchaîne les remaniements ministériels et les remplacements de gouverneurs. Sur la Toile, une cyberguerre oppose les militants de la liberté et la cyberpolice de Ben Ali ; l'État policier cherche par tous les moyens à museler la critique et l'information alternative en ligne. Dès le 6 janvier, il avait déjà procédé, par un coup de filet, à une vague d'arrestations de jeunes blogueurs et militants bien connus pour leur engagement. Internet, et en particulier le réseau social Facebook, a été très largement utilisé par les Tunisiens pour contourner la censure et la propagande qui dominaient dans les médias du régime. Ben Ali a même voulu brouiller le signal d'Al Jazeera qui, en braquant sa caméra dès les premières heures sur les mouvements populaires, fut le fer de lance de la révolution tunisienne. Il condamne le recours de cette chaîne à l'amplification et à la déformation des faits dans sa couverture d'évènements sociaux légitimes et pacifiques, et l'accuse d'amateurisme puisque, à son sens, elle ne fait pas le poids face à ses propres médias.

Dans le palais, les nouvelles qui tombent ne sont pas rassurantes pour le président, qui suit minutieusement les évènements : ses jours à la tête de la Tunisie sont comptés. Sur le terrain, la mobilisation s'accroît et s'étend à tout le pays, grandes villes comme communes rurales. Les milliers de Tunisiens qui ont envahi la rue répètent à tue-tête le même slogan, la même revendication : le départ de Ben Ali. Dans la capitale, Tunis, la démonstration de force met un terme à tout espoir pour le dictateur ; des dizaines de milliers de Tunisois bravent les forces de l'ordre devant le ministère de l'Intérieur afin de réclamer son départ. Les insurgés se vengent de la famille honnie : ils font sortir les habitants des villas des Trabelsi et des Ben Ali, pillent, saccagent, puis mettent le feu. Le président prononce un autre discours ; il multiplie les engagements et les concessions dans une ultime tentative de calmer la colère de la rue tunisienne, à qui il promet la liberté. Hélas, le discours ne convainc pas les Tunisiens, qui estiment que les mesures annoncées par Ben Ali sont importantes, mais arrivent trop tard. Ali Seriati, le directeur général chargé de la sécurité présidentielle, contraint Ben Ali à quitter le pays pour quelques heures, afin que les services compétents puissent déjouer le complot et garantir sa protection. L'homme se veut rassurant : le départ du président est provisoire, le temps que la situation se décante et s'apaise. « La révolution du jasmin » est un moment magique pour la plupart des Tunisiens, qui respirent à pleins poumons, pour la première fois, le parfum de la liberté. D'autres, plus sceptiques, évoquent un complot qui, selon eux, se solde seulement par la destitution de la tête du régime, la révolution n'apportant pas les changements souhaités.

Le temps s'écoule sans jamais revenir en arrière. Cette inexorable fuite du temps n'empêche pas un retour sur le passé afin d'imaginer les scénarios qui auraient pu se produire. Par un heureux concours de circonstances, le destin de la Tunisie bascule. Il faut que toutes les conditions soient réunies pour que la révolution réussisse ; que l'une d'elles fasse défaut, et le dénouement heureux n'est plus assuré. La Tunisie, le « bon élève » de la transition démocratique dans le monde arabe, est à la croisée des chemins : le moindre faux pas peut plonger le pays dans le chaos.

Revenons aux premiers jours d'émeutes et rappelons que le chef d'État était alors parti fêter un réveillon mémorable à Dubaï. Au début, il n'a pas prêté attention au suicide du jeune Tunisien. Il était loin, très loin, de penser que ce fait divers sonnerait le glas de ses vingt-trois années de règne sans partage. Ce n'est que le 28 décembre 2010, onze jours après l'incident, que Ben Ali, à l'occasion d'une première allocution télévisée, s'engage enfin à répondre aux revendications des manifestants. Il se rend dans la foulée au chevet de Mohamed Bouazizi, alors entre la vie et la mort. La photographie soigneusement orchestrée par le service de presse de la Présidence tunisienne aura des effets contraires à ceux qui étaient escomptés : c'est un face-à-face dérisoire, obscène, cynique, celui d'un tyran singeant la compassion devant le lit de celui qui sera à l'origine de sa perte. Point ultime du mensonge d'État et paroxysme de la comédie de la compassion, le grand spectacle de l'humanité feinte est ainsi perverti par une mise en scène cruelle, un truquage délibéré qui ne fonctionne plus, tant la personne du président est discréditée. Sa réaction apparaît tardive et décalée : le vendeur ambulant, déjà condamné par ses blessures, n'est pour Ben Ali que le figurant d'une rencontre ratée.

Pendant près de six mois à partir de janvier 2008, de graves troubles sociaux ont secoué le bassin minier, une région du sud-ouest tunisien particulièrement touchée par le chômage, le dénuement et la marginalisation. En août 2010, des affrontements entre Tunisiens et forces de l'ordre ont fait des blessés dans la région de Ben Guerdane, dans le sud de la Tunisie, à une trentaine de kilomètres de la Libye, après la fermeture, imposée par les autorités libyennes, du seul point de passage frontalier entre la Tunisie et la Libye aux habitants de Ben Guerdane voulant introduire des produits importés. En mars 2010, Abdessalem Trimech, un jeune homme âgé de trente et un ans, vendeur ambulant de friandises, a mis fin à sa vie en s'aspergeant d'essence puis en se transformant en torche humaine, à l'intérieur du siège du gouvernorat de Monastir. L'incident n'a pas suscité de vives réactions, malgré l'apparition d'une page Facebook à son nom : « Tous ensemble avec Abdessalem Trimech ».

L'acte d'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi aurait pu tomber dans les oubliettes comme ses prédécesseurs. La cause la plus probable de l'échec de Ben Ali à réprimer la révolution du 17 décembre 2010 est le manque de réactivité, le retard d'une réponse qui a traîné face au fléau s'élançant à la conquête de tous les recoins du pays. Trimech avait plus de chance que Bouazizi d'allumer une insurrection, en raison de son appartenance à une famille de sportifs de haut niveau : son frère Ahmed Trimech est basketteur, et sa sœur Ibtissem Trimech est une jeune rameuse médaillée d'or et d'argent aux Jeux africains d'Alger en 2007. Cependant, la prise au sérieux du suicide du jeune père de famille Trimech, l'anticipation et la mise en place de dispositions sécuritaires fermes ont tué dans l'œuf l'ébauche d'une probable révolution. Ben Ali s'est empressé de rencontrer le père et le frère de la victime, menaçant les proches de mort en guise de condoléances s'ils s'avisaient de s'exprimer. Dès l'incident, les forces de police ont quadrillé la ville : voitures blindées ratissant les artères principales, policiers en civil patrouillant dans les sentiers et ruelles. La ville était dans le collimateur des autorités. Pendant les funérailles de Trimech, certains ont tenté de pénétrer à l'intérieur du bâtiment du gouvernorat de Monastir ; d'autres ont arraché les plantes qui l'entourent. Le cordon de police, renforcé diligemment par un régiment de l'ordre public, a repris la situation en main. L'inhumation de la victime est marquée par une très grande présence sécuritaire. Ben Ali et ses subalternes ont bien manigancé, et la stratégie a porté ses fruits : l'information n'a pas circulé, et le régime vacillant a pu souffler. De même, pour le soulèvement populaire de la région du bassin minier et de Ben Guerdane, la prise en charge précoce et la répression sauvage des insurgés — dont deux jeunes au moins ont été tués par la police et des dizaines ont été blessées — ont étouffé la torche d'une rébellion avant qu'elle ne puisse embraser d'autres lieux. Les meneurs du mouvement, traduits en justice, ont écopé d'une lourde peine de prison. L'engourdissement du régime et son hésitation à « faire le nécessaire » face à la tentative de suicide de Bouazizi, qu'ont qualifiée de « cas isolé » les médias violets, ont rendu la révolution incontournable. Le manque d'une riposte immédiate, d'un agissement prudent, d'un vaccin antiémeute, de la part d'un président qui, à ce moment précis, se prélassait dans les hôtels de luxe de la « ville de l'or » — tous ces facteurs ont été déterminants dans le sort de la mutinerie et du peuple qui l'a fabriquée. Ces vacances intempestives payées sur les deniers publics furent une faille meurtrière du régime. L'absence de Ben Ali est au soulèvement populaire ce qu'est au feu le vent : il éteint le plus petit et attise le plus grand.

Un autre facteur limitant, sans lequel la révolution n'aurait pas pu avoir lieu, est assurément la contagiosité de l'acte révolutionnaire. Si les autres régions n'avaient pas fait preuve de solidarité et n'avaient pas couru au secours de Sidi Bouzid, les premiers récalcitrants auraient suffoqué, et la lueur du changement n'aurait jamais pu apparaître. En effet, plusieurs unités policières et militaires ont cerné la zone pour transformer Sidi Bouzid en véritable camp retranché. Le poids des gardiens de la paix était suffisant pour écraser les mutins, dont le slogan a progressé de la revendication de droits sociaux au changement politique intégral. Les Tunisiens ont prêté l'oreille à l'appel de détresse de Sidi Bouzid et ont amplifié la clameur des émeutes pour donner du fil à retordre aux forces de l'ordre. Le 24 décembre 2010, déjà avant la première allocution officielle du dictateur, la révolution s'est étendue à Menzel Bouzaïane, banlieue de la ville de Sidi Bouzid. À partir du 3 janvier 2011, la mutinerie a gagné tout le centre-ouest du pays : Thala, Regueb, Kasserine… La police, ébranlée, tirait anarchiquement à balles réelles. Le ton était donné : la désobéissance civile s'est métamorphosée en révolution au sens plein du mot. Quelques jours après, la rébellion a recueilli de nouvelles recrues dans tout le pays. Désorienté, sans repères, accablé par l'idée d'une cession du pouvoir si chèrement acquis grâce à un coup d'État audacieusement accompli au risque de perdre la vie, notre Ben Ali n'a pas pu renouer avec son glorieux passé, avec son palmarès exceptionnel dans l'assujettissement des velléités de contestation publique. En 1984, Mohamed Mzali, Premier ministre de l'époque, a convoqué Ben Ali, alors ambassadeur à Varsovie, à la suite des émeutes sanglantes du pain, pour le désigner directeur de la Sûreté nationale. Il voyait en lui un répresseur par excellence, unique en son genre. Ses qualités en la matière lui ont permis d'être promu ministre de l'Intérieur, puis d'être « élu » président de la République.

La solidarité révolutionnaire des compatriotes envers les habitants de Sidi Bouzid est allée de pair avec l'accessibilité des moyens de communication, notamment le téléphone portable et la Toile. Nul n'ose minimiser le rôle joué par les outils de transmission dans la narration de l'évènement, qui a atteint une audience mondiale. Le monde entier était tout yeux, tout oreilles, pour l'évènement tunisien.

Imaginons que Ben Ali, le benêt, ait eu l'inspiration de couper tous les moyens de communication disponibles, à l'instar de Kadhafi qui, pendant la révolution libyenne, coupa Internet, rendit impossibles les communications téléphoniques avec l'étranger et brouilla la chaîne Al Jazeera. Imaginons que Ben Ali, le sot, ait eu l'éclair de génie d'assécher toutes les ressources du pays — eau, électricité et communications téléphoniques —, à l'image de la violente réplique d'Al-Assad aux séditieux syriens. Si les réseaux de communication, efficace alternative à la désinformation officielle et procédé capital de rassemblement et de coordination entre les insurgés, avaient été cavalièrement rompus, le soulèvement populaire aurait été anéanti. Toute voix discordante aurait été bâillonnée.

« C'est l'armée qui a lâché Ben Ali quand elle s'est refusée — à l'inverse de la police du régime — à faire tirer sur la foule », a déclaré l'ex-chef d'état-major et ex-ambassadeur en Tunisie, l'amiral Jacques Lanxade. Nul n'ose omettre le rôle héroïque joué par la grande muette, notamment la décision courageuse de Rachid Ammar, chef d'état-major de l'armée de terre, l'homme fort de la révolution, qui a eu l'audace de s'opposer à Ben Ali, alors courroucé et incrédule. Ben Ali avait appelé l'armée à la rescousse pour dompter la rébellion, jusque-là fomentée seulement dans les régions intérieures du pays. Le général a accepté de poster des soldats afin de tempérer les ardeurs, mais il a rappelé à son supérieur, le chef suprême des forces armées, que l'armée est là pour défendre l'État des agressions extérieures, chasser les intrus et les terroristes — mais qu'ouvrir le feu sur les citoyens est totalement inadmissible. La non-intervention de l'armée a évité une horrible hécatombe. Personne ne peut oublier l'odieux « Jeudi noir » du 26 janvier 1978, où des manifestations pacifiques se sont transformées en un drame sanglant : la police, peu habituée à affronter un tel tumulte populaire, s'est effacée devant l'armée, qui a pris la relève pour reprendre le contrôle des lieux. Le bilan en pertes humaines était lourd, si écrasant qu'on ne comptait pas moins de mille deux cents victimes. L'armée est également intervenue avec des blindés lors des émeutes du pain, en 1984 ; le rétablissement de l'ordre public s'est fait au prix de plus de cent cinquante morts et de centaines de blessés. Imaginons que l'armée ait intégralement traduit en actes les ukases de Ben Ali, déterminé à faire bombarder les révoltés du quartier de Kasserine par l'armée de l'air tunisienne. Imaginons que les soldats aient reçu l'ordre d'abattre tout ce qui bouge dans les rues. Quel aurait été le prix de la révolution ? Aurait-elle connu la fin heureuse que nous lui connaissons aujourd'hui ? Le pays aurait-il été affranchi de la persécution dont Ben Ali était la figure emblématique ? On est tenté de répondre par la négative.

Pendant les évènements, lorsque l'agitation a culminé à un niveau irréversible, les services de renseignement se sont trouvés perplexes, inaptes à démêler le vrai du faux, tandis que la rumeur venait s'ajouter funestement à la vérité. Entre rumeur et tumeur, une seule lettre diffère : la rumeur est un cancer de la parole. Le on-dit, circulant de manière incontrôlable, a fait métastaser l'insurrection. Le terrain étant confus, la salle d'opérations était désemparée, impuissante à mener de minutieuses opérations coup-de-poing, à réagir stratégiquement et à contrer l'assaut populaire. La confusion régnait, et aucun appareil de l'État ne pouvait prétendre que la situation était sous son contrôle. Très haut dans la sphère de l'État, la confusion a grimpé jusqu'au délire. La mauvaise lecture et interprétation de ce qui se déroulait, l'appréhension et le surmenage ont conduit le chef de la garde présidentielle à raconter à son patron des histoires sans fondement. L'une des plus invraisemblables de ces histoires, le 14 janvier 2011, est celle de l'hélicoptère planant au-dessus du palais, à bord duquel se trouveraient des militaires cagoulés chargés d'abattre le président. Crédule envers les bobards de son officier, Ben Ali a appelé Ridha Grira, ex-ministre de la Défense, pour lui faire part de ses inquiétudes concernant cet hélicoptère. Ce dernier a démenti l'information, rappelant que seul le président de la République peut autoriser, par écrit, le décollage d'hélicoptères militaires. Ali Seriati a affolé Ben Ali en lui racontant qu'il y avait soixante mille manifestants devant le ministère de l'Intérieur, alors qu'ils étaient dix fois moins nombreux. Il lui a annoncé la mutinerie de la brigade antiterroriste et l'arrestation de quelques membres de sa famille et de sa belle-famille à l'aéroport. En exploitant la crainte de son patron, l'officier « sécurocrate » du palais de Carthage a brandi un véritable épouvantail aux yeux de Ben Ali, contraint de se dissocier du pouvoir. L'arrestation hâtive de Seriati a voilé ses véritables intentions et a tué la poule aux œufs d'or ; ses vrais motifs seront connus à l'issue de l'enquête judiciaire en cours. Lors d'une des audiences au tribunal militaire, Ali Seriati a déclaré en substance : « L'ancien président Zine El Abidine Ben Ali n'a jamais voulu s'enfuir et quitter la Tunisie. C'est moi qui l'ai forcé et poussé dans l'avion pour partir le 14 janvier 2011. » Selon lui, avoir forcé Ben Ali à quitter le pays a permis d'éviter « un bain de sang » à la Tunisie. Admettons cette hypothèse, qui semble prévaloir sur les autres causes avancées pour expliquer l'évasion du dictateur : si Ben Ali s'était entiché de son fauteuil présidentiel et avait décliné toute proposition de renoncer au pouvoir, que se serait-il passé ? La placide Tunisie aurait sombré dans le sang, le vandalisme et l'anarchie. Rappelons le paradigme libyen, où l'opiniâtreté de Kadhafi a fait glisser le pays dans les gouffres d'une guerre civile sans merci, aggravée par une ingérence militaire internationale. Heureusement pour la Tunisie, son ex-président était, à l'inverse de Kadhafi, peu enclin à l'affrontement. L'attachement de Ben Ali au trône aurait entraîné son pays dans une dépression sans pareille, une récession qui aurait fait saliver les forces impérialistes convoitant intensément « la perle de la Méditerranée ». La France n'aurait pas hésité à imposer un second protectorat à ce « pays-esclave », qui se vante d'avoir décroché sa « pseudo-indépendance » depuis le milieu du XXe siècle. Quant aux États-Unis, il s'en est fallu d'un cheveu qu'ils concrétisent le rêve d'instaurer une base militaire en Tunisie.

Le colonel Sami Sik Salem a dû attendre une année pour que l'État reconnaisse sa bravoure, liée à la décision judicieuse et téméraire qu'il a prise dans la nuit du 14 janvier, juste après l'escapade du despote. Alors que le chaos était maître de la situation, le colonel s'est affairé à combler le vide politique en choisissant d'appliquer la procédure constitutionnelle en cas de vacance du pouvoir. Il a convoqué Mohamed Ghannouchi, ex-Premier ministre, Fouad Mebazaa, ex-président du Parlement, et Abdallah Kallel, ex-président de la Chambre des conseillers, pour diffuser un discours télévisé annonçant que Mohamed Ghannouchi assurerait provisoirement les fonctions de président de la République. Le lendemain, le peuple tunisien, mécontent, a revendiqué l'application de l'article 57 de la Constitution pour écarter définitivement tout retour possible de Ben Ali au pouvoir. Ainsi, Fouad Mebazaa est devenu président par intérim.

À l'inverse de Samir Tarhouni, « superman du 14 janvier », pompeusement médiatisé pour avoir orchestré l'arrestation de certains proches de Ben Ali à l'aéroport, Sami Sik Salem, taciturne, a refusé de se répandre en anecdotes sur son geste patriotique. Au lieu d'être promu et gratifié, Sami Sik Salem a été arrêté pendant seize jours, sans savoir pourquoi, avant d'être libéré. Ce n'est qu'en janvier 2012 que le président Moncef Marzouki a annoncé qu'il avait élevé le colonel Sami Sik Salem au grade de colonel-major et l'avait nommé conseiller auprès du président de la République, chargé de la sécurité du chef de l'État et des personnalités officielles.

Imaginons que le colonel Sami Sik Salem n'ait pas pris cette mesure courageuse : que se serait-il passé ? Son supérieur, Ali Seriati, guettait le pouvoir. La Tunisie était livrée aux pillages et à la destruction. Usines, kiosques, ministères, postes de police, tribunaux, magasins, entrepôts… tous ont subi des incursions, quand ils n'ont pas été réduits en flammes. Qui a donné l'ordre à l'armée de sécuriser les quartiers et de répondre aux appels de détresse des citoyens agressés, sinon Mohamed Ghannouchi ? Qui a permis à la Tunisie de sortir la tête de l'eau, alors qu'elle était dévastée par une agitation sanglante, sinon la solidité des rouages de l'État et le respect de la Constitution ? Jetons un coup d'œil sur le putsch du Mali du 22 mars 2012. Regardons comment la suspension de la Constitution par la junte militaire qui s'est emparée du palais présidentiel de Bamako a plongé le pays dans le désordre, la déprédation et l'insécurité. La fermeture des frontières a asphyxié l'économie malienne, et la diplomatie internationale a manifesté son mécontentement et son refus de coopérer avec les putschistes.

Les Tunisiens n'ont pas oublié les jours de braise qui ont suivi la fuite de Ben Ali. Les voyous, auxquels s'ajoutaient les criminels libérés par le directeur de la prison de Mahdia le 15 janvier 2011, vagabondaient dans les rues. Les milices du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), la police politique, des mercenaires, des tireurs d'élite et des alliés encore fidèles à Ben Ali et à sa famille circulaient librement dans les artères du pays, terrorisant les citoyens en massacrant froidement des âmes candides. Beaucoup d'armes à feu ont été volées dans les postes de police attaqués et pillés. L'atmosphère était empreinte d'une panique si intense qu'on en avait le souffle coupé. Slim Chiboub, le gendre de Ben Ali, a affirmé que huit cents voitures bourrées d'explosifs avaient été disséminées à travers tout le pays, principalement à Tunis, par les dirigeants de la police tunisienne. Ayant pris l'aveu au sérieux, l'armée a passé la capitale au peigne fin. Devant cette situation cauchemardesque, des comités de quartier se sont formés en seulement vingt-quatre heures, partout dans le pays. La population civile, à bout de nerfs, a elle-même érigé un système de sécurité d'une fiabilité sans faille. Des barrages ont été dressés à l'entrée des quartiers ; chaque véhicule était obligé de s'arrêter pour la fouille. Les jeunes, armés de bâtons, de couteaux et de fusils de chasse, se tenaient en faction et coordonnaient harmonieusement avec l'armée, seule institution légitime en ces moments.

Les comités de quartier, constitués à l'improviste, ont vaillamment fait échouer, contre toute attente, un complot qui se tramait dans l'ombre pour maintenir le pays dans le chaos. La vigilance et la solidarité des Tunisiens sont venues compromettre ce projet pernicieux. Certaines milices ont été arrêtées par les comités de quartier, et bien d'autres ont renoncé à mener à bien la conspiration visant la sûreté de l'État. Si ces comités ne s'étaient pas formés, la révolution n'aurait jamais connu son élan pacifique, qui a stupéfié le monde.

Et pour finir, un dernier élément, pas moins important que les autres, a joué en faveur de la révolution tunisienne. Lequel ? La révolution libyenne, sans doute : elle aurait évité un scénario crûment sanglant en Tunisie. Comment ?

Après avoir renoncé au pouvoir, Ben Ali a trouvé asile en Arabie saoudite. Il s'est adonné à la lecture et à la prière, menant la vie paisible d'un homme vieillissant qui attend la fin de ses jours. Quant à son épouse Leïla, elle avait du mal à accepter la situation : elle, qui avait de tout temps songé à prendre la relève de son mari, n'a pas accepté l'amère réalité de devoir quitter le palais aussi précocement. La confiscation du pouvoir par le peuple tunisien, difficile à digérer, et la capture des êtres qui lui étaient chers ont incité l'ex-reine de Carthage à prendre sa revanche sur ses ennemis. Dès la fuite de son époux, le 14 janvier, elle s'est mise très vite en cheville avec Kadhafi pour reconquérir la Tunisie. Début février 2011, le dictateur libyen avait déjà formé une armée de trente mille mercenaires venus du Tchad, du Niger, de Somalie et de Serbie pour marcher sur Tunis. Kadhafi, qui enviait la Tunisie depuis son coup d'État contre le roi Idris, ne s'était jamais lassé de poursuivre son aspiration profonde, tantôt par la voie diplomatique, tantôt par la voie militaire. Le 12 janvier 1974, Kadhafi et Bourguiba avaient signé à Djerba, sur un simple papier sans en-tête, l'union mort-née de la Tunisie et de la Libye. Hédi Nouira, Premier ministre de l'époque, avait émis des réserves, ou plutôt s'était énergiquement opposé à l'union projetée. Les évènements de Gafsa, en 1980 — une action commando menée par la Libye dans la ville de Gafsa —, témoignent de l'irrésistible envie de rattacher la Tunisie à la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Pour le colonel Kadhafi, l'échappée de Ben Ali s'est avérée un terrain propice à l'éclosion de son vieux rêve. La grande muette tunisienne, forte de seulement trente-six mille gendarmes, ne résisterait guère à l'assaut. Kadhafi avait promis à Leïla de vandaliser la Tunisie, de la transformer en un champ de ruines qui dérouleraient un tapis rouge à la reine pour recouvrer le pouvoir. Malheureusement pour elle, Kadhafi s'est servi de ses trente mille mercenaires pour organiser sa propre défense contre l'insurrection libyenne. Au terme de la guerre, il a fini par être tué.

La sédition libyenne, une grâce tombée du ciel au bon moment, a réduit à néant le plan qui avait allié Leïla à Mouammar. Sans quoi, un malheur sans pitié se serait abattu sur la chanceuse Tunisie, échappant de justesse à un désastre effroyable.

Sans que la liste soit exhaustive, ces quelques éventualités auraient pu faire basculer la révolution du jasmin dans un détour infernal, semé d'embûches, bien différent de ce que nous connaissons aujourd'hui.

 

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Le Point de Caramel

5 Février 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

I. Le sirop clair

105°C — le sucre et l'eau se marient sans se troubler. Le sirop est limpide, sans mémoire, sans couleur : on l'appelle le nappé.

« Je te tiens ! » soupira Charles d'un air badin, le regard brillant, lui qui réussissait à chaque fois à arracher un rire à la frimousse d'Emmanuelle. Elle avait seize printemps quand elle succomba au charme de cette aventure aussi tumultueuse que légère, lorsque Charles, un camarade de classe, l'entraîna dans son sillage comme on hisse une voile, sans bien savoir vers quel rivage on vogue.

Ils n'arrêtaient pas de courir l'un après l'autre à la sortie des cours qu'ils jugeaient trop longs. Le soir, quand la nuit les séparait, d'interminables échanges de SMS venaient achever ce qu'ils n'avaient pas eu le temps de se dire dans la journée — des riens, dits et redits, qui suffisaient à les combler.

C'était un amour chaste, un amour de sucre : blanc, sans grain, sans ombre. Ils couraient derrière les papillons, s'attardaient au chant des oiseaux, trouvaient dans chaque promenade un plaisir qu'ils croyaient inépuisable. Charles avait ce visage qu'on regarde deux fois sans savoir pourquoi — des yeux sombres de loin, mais loin d'être sombres, un sourire désarmant qui captivait les plus indifférents. Emmanuelle, svelte, les cheveux châtains et le regard azur, avait cette grâce qui n'a pas besoin d'être cherchée pour être vue.

Ils se croyaient faits l'un pour l'autre. Dans les couloirs du lycée, on les remarquait ; on chuchotait aussi. Ceux qu'ils appelaient leurs amis se mirent, sans grande surprise, à inventer des histoires — l'envie a toujours su se déguiser en amitié. Même les professeurs avaient noté cette intimité naissante et semaient, eux aussi, de petites embûches sur leur chemin. Rien n'y fit : les remontrances ne faisaient que resserrer ce qui, pour l'heure, n'était encore qu'un sirop clair — pur, transparent, et qui ignorait tout de sa propre transformation à venir.

II. Le grand boulé

120°C — le sirop épaissit. Il commence à résister, à faire de petites bulles fermes qui filent entre les doigts sans se briser. C'est l'étape où le sucre, s'il n'est pas surveillé, peut tourner : trop de feu, et il grène ; trop peu, et il stagne.

Les années de lycée passèrent, puis vinrent les premières années de faculté, chacun dans une ville différente. La distance ne refroidit rien : elle fit, au contraire, monter le feu.

Ce fut d'abord une jalousie sans objet précis — un nom cité une fois de trop, un silence au téléphone qui durait un peu longtemps. Emmanuelle avait de nouveaux amis, un rire qu'elle partageait avec d'autres ; Charles apprit à en avoir mal sans se l'avouer. Il ne s'agissait encore que de sucre qui frémit : rien de grave, mais rien d'anodin non plus. Les rumeurs, qui les avaient suivis depuis le lycée, ne s'étaient pas éteintes ; elles avaient seulement changé de bouches. On disait qu'ils ne dureraient pas, que la distance avait toujours raison des amours de jeunesse. À force d'être répétée, la prophétie faillit se réaliser d'elle-même.

Leur première vraie crise survint un soir d'hiver, pour une broutille — un rendez-vous manqué, une parole mal reçue — qui n'était en réalité que le prétexte d'un an de doutes accumulés. Ils se dirent des choses qu'ils ne pensaient qu'à moitié, raccrochèrent sans un mot de plus, et passèrent chacun de leur côté une semaine à réapprendre à respirer sans l'autre. C'est là, précisément, que le sucre aurait pu grener — se figer en cristaux durs, cassants, sans retour possible.

Il ne grena pas. Charles reprit le premier son téléphone, un soir, sans savoir quoi dire d'autre que « tu me manques » — et cela suffit. Ils se retrouvèrent avec la gaucherie de ceux qui ont eu peur de se perdre, et cette peur elle-même, curieusement, les lia plus fort qu'aucune promenade d'adolescents ne l'avait fait. La pression sociale, la distance, la jalousie n'avaient pas éteint le feu sous la casserole : elles l'avaient, sans qu'ils s'en aperçoivent, entretenu.

Quelque chose, pourtant, avait changé — quelque chose que ni l'un ni l'autre n'aurait su nommer encore. L'amour n'avait plus tout à fait la légèreté du sirop clair. Il avait pris de la consistance, une couleur à peine dorée, comme un sucre qu'on approche du feu sans le brusquer. Ce n'était pas encore du désir — c'était son ombre portée, longue devant lui sur le chemin.

III. Le caramel

170°C — le sucre change de nature. Il n'est plus blanc ; il est brun, dense, odorant. On ne revient plus en arrière : ce qui était sirop est devenu autre chose.

Ils se revirent l'été de leurs vingt ans, après des mois passés loin l'un de l'autre. Charles vint la chercher à la gare, et ce qu'il vit en descendant les marches du quai ne fut plus tout à fait Emmanuelle telle qu'il l'avait quittée. C'était elle, pourtant — le même regard azur, le même rire — mais portée par un corps qui avait pris, en un an, l'assurance tranquille de l'âge adulte. Il la trouva belle comme il l'avait toujours trouvée. Il la désira comme il ne l'avait encore jamais fait.

Ce fut d'abord un trouble qu'il ne sut pas nommer : un regard qui s'attardait une seconde de trop sur une nuque, un silence gêné là où, enfants, ils n'en connaissaient aucun. Le sucre blanc de leur adolescence ne suffisait plus à décrire ce qu'il sentait naître en lui. Ce n'était plus seulement l'envie de la faire rire, de courir derrière elle dans un jardin — c'était une faim plus sourde, plus grave, qu'il ne parvenait pas tout à fait à dompter et dont il n'était pas certain, d'abord, d'avoir le droit.

Emmanuelle le sentit avant qu'il ne le dise. Elle aussi avait changé de regard sur lui, sans oser se l'avouer davantage. Ils passèrent cet été-là à tourner autour de ce qu'ils devenaient l'un pour l'autre — deux enfants qui avaient grandi sans prévenir l'amour qu'ils s'étaient promis dans l'innocence, et qui devaient à présent le réapprendre dans un corps neuf.

La nuit où ils cessèrent enfin de se retenir ne fut racontée par aucun des deux — ni à leurs amis, ni entre eux, comme si les mots auraient abîmé ce qui venait de se produire. On sut seulement, au matin, que quelque chose s'était refermé derrière eux, une porte qu'on ne rouvre jamais tout à fait sur l'enfance. Le sirop clair de leurs seize ans avait fini par prendre couleur, par épaissir, par devenir cette chose brune, dense et entêtante qu'aucun sucre blanc n'égale.

Et ce goût-là, une fois connu, ils ne surent plus s'en passer.


Car il en va de l'amour comme du sucre sur le feu : on croit le connaître tant qu'il reste blanc et sage. Mais laissé au temps, à la chaleur des jours et des épreuves, il finit toujours par se découvrir une autre couleur — plus sombre, plus riche, et infiniment meilleure que celle qu'on croyait la seule possible.

 

 

                              

 

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La place de l'Homme dans l'univers

3 Février 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique historique

Deux points de vue divergents ne signifient pas systématiquement que l'un est juste et l'autre aberrant : ils peuvent aussi désigner les deux faces d'une même vérité, trop vaste pour tenir dans un seul regard. Nulle question n'illustre mieux ce paradoxe que celle de la place de l'Homme dans l'univers. Faut-il voir en lui une créature dérisoire, égarée sur un grain de poussière cosmique, ou bien le sommet — voulu ou accidentel — de toute la création ? Les deux réponses, aussi contraires soient-elles, méritent d'être entendues avant d'être tranchées.

Le principe anthropique avance que l'univers aurait été agencé, dans ses constantes les plus fines, pour permettre l'apparition de la vie et, avec elle, de l'Homme. Reste à savoir qui, ou quoi, a présidé à cet agencement. Les croyants y voient la main de Dieu ; les athées, le jeu du hasard et des lois de la nature. Le débat, vieux comme la philosophie elle-même, ne sera pas tranché ici — mais il pose d'emblée les termes du problème : sommes-nous les destinataires d'un dessein, ou les produits fortuits d'un univers indifférent à notre existence ?

Une première réponse s'impose par l'évidence : l'Homme est un être frêle. Il suffit d'un tremblement de terre, d'une tempête ou d'une pandémie pour rappeler à quel point sa domination sur la nature reste précaire — le séisme haïtien de 2010, qui fit plus de deux cent mille morts en quelques secondes, en est un exemple aussi brutal qu'éloquent. Mais l'Homme n'est pas seulement vulnérable face à la nature : il l'est aussi face à lui-même. L'histoire regorge d'erreurs, de défaillances et d'injustices qui témoignent des limites de sa raison. Il suffit de revenir un siècle en arrière pour mesurer la cruauté dont il est capable : deux guerres mondiales, au cours desquelles il s'est servi des armes les plus dévastatrices jamais conçues, ont causé plus de morts que n'importe quelle catastrophe naturelle. L'expansion industrielle continue, aujourd'hui encore, de nuire gravement à l'environnement — les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima en portent des traces toujours visibles. Sans oublier la course effrénée à l'enrichissement, le racisme ou la pollution, qui étouffent, à des degrés divers, tous les coins du globe.

Et pourtant, l'autre face de la médaille est tout aussi réelle. Il suffit de considérer les progrès accomplis en quelques décennies à peine : la médecine a doublé l'espérance de vie humaine en un siècle ; les télécommunications ont aboli les distances et rendu le savoir accessible à quiconque possède un simple téléphone ; l'espace, longtemps domaine réservé aux dieux, est devenu un terrain d'exploration. Cette ascension fulgurante, entamée dans la seconde moitié du vingtième siècle, laisse pantois devant tout ce que l'Homme est parvenu à accomplir depuis son apparition sur terre, il y a environ deux millions d'années. Seule créature du règne vivant douée de raison et de conscience réflexive, il s'est fait, de fait, le maître de la planète — non par la force, comme les grands prédateurs, mais par l'intelligence.

Faut-il alors choisir entre ces deux Hommes, le frêle et le grandiose ? Peut-être pas. Peut-être l'Homme n'est-il grand que parce qu'il est fragile, et conscient de l'être : c'est cette conscience même, écrivait un philosophe du dix-septième siècle, qui fait toute sa dignité — l'Homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais un roseau qui pense. Les musulmans, pour leur part, voient dans cette position privilégiée un dépôt confié par Dieu à l'Homme, afin qu'il honore son créateur sur terre par la responsabilité plutôt que par l'orgueil. Croyant ou non, on peut faire sienne cette exigence : que l'Homme, conscient à la fois de sa grandeur et de sa fragilité, renonce à la jactance pour assumer, avec humilité, la responsabilité qui accompagne sa position unique dans l'univers.

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La sublimation de l'être humain

28 Janvier 2010 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique historique

Depuis l'Antiquité, l'Homme a toujours été cette créature à part, distincte des autres. Il a été privilégié par rapport aux autres êtres vivants. Parmi les avantages exclusifs dont il jouissait, on peut mentionner la possession de la raison. Cette faculté a été indispensable pour donner naissance à des savants, des philosophes, des travailleurs, des inventeurs… Ils ont tous contribué à construire la civilisation, à corriger les erreurs du passé, à faciliter les tâches du quotidien.

L'Homme possède un corps, comme tous les autres animaux. Cependant, les bêtes se servent de leur organisme uniquement pour satisfaire leurs besoins biologiques : instinctivement, elles cherchent à se procurer de la nourriture, à se reproduire… L'Homme, lui, emploie son corps délibérément, non seulement pour assurer sa pérennité, mais aussi pour pousser le monde vers un avenir meilleur. Ainsi, l'Homme est doué d'une âme — un mot bien modeste pour désigner une réalité si vaste. En fait, l'âme a poussé l'Homme à éprouver des sentiments, à s'engager dans des croyances. Ces deux caractéristiques ont installé l'Homme sur le trône du pouvoir, pour gouverner le monde et le détourner à son profit.

L'Homme est devenu multidimensionnel. Il a politisé la vie en créant des règles, des préceptes pour encadrer la société, afin que chacun connaisse ses droits et ses devoirs. Les hommes se sont répandus sur la terre, un globe aux caractéristiques physiques variées. Dans la douce dureté de cette planète, l'Homme s'est accoutumé aux conditions du milieu en apprivoisant son environnement avec la subtilité dont il a été doté. Ainsi, les hommes ne sont pas tous nés dans le même cadre spatio-temporel ; ils n'ont vécu ni les mêmes circonstances, ni les mêmes expériences. Chacun s'est trouvé dans un lieu différent, une famille différente, une société différente. Cela a donné à chacun son propre point de vue : chacun a ses propres opinions, sa propre pensée, ses propres principes, sa propre croyance.

Pourtant, les gens issus d'une même société, d'un même entourage, se ressemblent dans leur mode de vie, dans leurs réflexions. Plus encore, les personnes issues d'une même famille ont une forte affinité, puisqu'elles partagent le même entourage — mais il y a toujours de petites dissemblances. Même les frères jumeaux, qui ont une ressemblance physique frappante, ont des avis divergents. Cet écart entre les idéologies enrichit la vie en lui donnant un aspect diversifié. Malgré tout cela, on arrive toujours à se comprendre, à communiquer et à se rassembler pour défendre les mêmes causes.

On a toujours envie de fréquenter les autres, de choisir des amis, pour partager les joies et les chagrins. Quoiqu'on ait toujours besoin de l'autre pour s'entraider et pour bénéficier de son appui, on désire aussi se rapprocher de quelqu'un pour lui confier ses secrets, pour lui raconter des histoires, pour s'amuser ensemble. Cela nous permet d'atteindre l'équilibre moral en satisfaisant les besoins de l'âme.

Néanmoins, le destin semble parfois se liguer contre nous. On se retrouve souvent sur la mauvaise piste, on marche à contre-courant. Le chemin est long, si long qu'il s'étend à perte de vue, et il présente tant d'obstacles. Parfois on arrive à les franchir, parfois on échoue. Certes, les échecs sont plus nombreux que les succès.

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Le pays des richesses pillées : portrait du plus grand concussionnaire du XIXe siècle

12 Mai 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #critique politique

         Khazdadar 1

Tout le monde connaît cet homme, Mustapha Khaznadar, que l'Histoire a définitivement déclassé : ce vaurien qui s'est approprié les caisses du pays, qui a instauré une politique financière déplorable en imposant une fiscalité impitoyable, et qui, tel un mendiant, a tendu la main aux emprunts français. Tout le monde se souvient de sa lâcheté et de ses méthodes ignobles pour mater l'insurrection populaire, conséquence directe de son injustice et de ses malversations. Nul ne saurait pardonner le sang tunisien versé lors de la révolte de 1864, provoquée au premier chef par le saignement méthodique du budget de l'État. Un saignement financier se traduisit ainsi en hécatombe humaine, fruit d'une complicité tenace entre le bey et son sinistre acolyte.

Comment un obscur réfugié grec parvint-il à s'élever jusqu'aux plus hauts sommets de l'État tunisien ? De simple esclave, il devint l'un des personnages les plus puissants du royaume, un notable qui tenait entre ses mains tous les rouages de l'État, de l'armée jusqu'au poste éminent de grand vizir, en passant par le ministère des Finances. Nominations prestigieuses, titres de noblesse, gratifications princières : méritait-il pareille reconnaissance ? Il ne fut jamais, aux yeux de ses concitoyens, qu'un homme sournois, une scorie de l'Histoire. Mis au ban de la société, il passa ses vieux jours haï et isolé, la menace d'un assassinat suspendue sur sa tête comme une épée de Damoclès. Offrir l'asile à un tel ingrat revenait à réchauffer un serpent dans son sein ; le laisser périr dans le massacre de Chios, comme son père, eût sans doute été un châtiment plus juste. Examinons d'un peu plus près les circonstances qui menèrent Khaznadar à la tête du Trésor tunisien.

Son véritable nom était Giorgios Kalkias Stravelakis. Il naquit en 1817 à Kardamyla, sur l'île grecque de Chios. Capturé avec son frère Yannis en 1821, tandis que son père, Stéphanos Kalkias Stravelakis, était massacré — prélude au massacre de Chios de 1822 —, il fut conduit à Izmir puis à Constantinople, où il fut vendu comme esclave à un envoyé du bey de Tunis. Il eut la chance d'échapper à la mort, puis d'être racheté par la famille beylicale. Élevé au sein de cette famille par Mustapha Bey, puis par son fils, le futur Ahmed Ier Bey, alors encore prince héritier, il parvint à se hisser jusqu'aux plus hauts postes de l'État tunisien. Comment expliquer une telle ascension ?

On l'éleva dans une dévotion mielleuse envers le bey. Il troqua bientôt l'habit d'esclave contre le costume solennel des princes, sut tirer profit des largesses beylicales et finit par décrocher un siège au sein de l'élite dirigeante. En 1837, le ver était déjà dans le fruit : à peine âgé de vingt ans, Khaznadar devenait ministre des Finances d'Ahmed Ier Bey. Ce poste lui ouvrit grand les portes d'une carrière politique aussi fulgurante que funeste. Rongé par l'avidité et une irrésistible soif de pouvoir, il joua la carte du mariage par pur arrivisme, seul moyen de gravir, prématurément et sans mérite, les échelons de la hiérarchie — la fin justifiait les moyens. Ainsi le jeune renard épousa-t-il, en 1839, la princesse Lalla Kalthoum, avant d'être promu lieutenant-général de l'armée beylicale. En 1855, il devint grand vizir de Mohammed Bey ; dès lors, la Tunisie entama une longue traversée du désert. Enfin, de 1862 à 1878, Khaznadar présida le Grand Conseil.

À l'époque, le pouvoir était l'apanage du bey. Or celui-ci était loin de se dévouer corps et âme au service de son peuple : simple potiche, il abandonnait les affaires politiques au Grand Conseil et se consacrait à une existence oisive, entre plaisirs charnels et festins fastueux. Son régime corrompu était, pour l'essentiel, entre les mains de son éminence grise, Khaznadar. Le système financier, tributaire d'emprunts étrangers contractés sans discernement, demeurait précaire et vulnérable. Avec la hausse des impôts et l'ingérence étrangère dans l'économie, le pays connut de graves difficultés financières. Tous ces facteurs contraignirent le gouvernement à déclarer la banqueroute en 1869 et à accepter la création d'une commission financière internationale anglo-franco-italienne — plaçant de facto les finances tunisiennes sous tutelle étrangère et ouvrant, quelques années plus tard, la voie au protectorat français de 1881. La faillite de l'État tint tout entière à la mauvaise gouvernance de Khaznadar, couverte par les auspices du bey. Trésorier — poste à prébendes s'il en fut —, il avait pour charge de financer les rouages de l'État ; le détournement de fonds, vice profondément ancré chez lui, lui assura au contraire une vie fastueuse, tandis que l'écrasante majorité de la population mourait de faim et de misère. Ce ministre maudit se comporta comme une hydre au pouvoir et vida les caisses publiques. Une concussion d'abord modeste, menée sans éclat mais avec constance, finit par précipiter le pays dans le naufrage. Mûrie sur trois décennies, elle engloutit des sommes considérables — un festin de glouton dont l'indigestion, à terme, se révéla fatale pour tout un pays.

En 1873, le général Kheireddine Pacha — figure rare de l'élite cultivée de l'époque, réformiste ambitieux et homme d'une intégrité reconnue — présenta au souverain, lors d'une audience au palais du Bardo, un rapport de contrôle financier accusant Khaznadar d'avoir détourné deux mille obligations, soit deux millions de francs. Les preuves étaient accablantes : le bey renvoya aussitôt Khaznadar et le remplaça par Kheireddine.

Ces deux millions de francs dérobés firent de Khaznadar le prévaricateur le plus vil et l'escroc le plus cupide de la Tunisie du XIXe siècle. Il engloutit sans vergogne la quasi-totalité du budget national, avec une arrogance humiliante, pour s'assurer une confortable rente viagère. Tandis que les réserves du Trésor fondaient comme peau de chagrin, le bey, retranché dans sa tour d'ivoire, se complaisait dans son aveuglement.

Le pillage excessif engendra une grave récession. À son paroxysme, la famine envoya au cimetière des centaines de miséreux ; les plus chanceux parvenaient tout juste à survivre, dans le plus grand dénuement. Le bey astreignit le peuple à un doublement de l'impôt. Cette décision s'abattit sur les citoyens comme une avalanche. Refusant de s'épuiser au seul profit du pouvoir, les tribus entrèrent en dissidence. Ces taxes jugées exorbitantes, cette extorsion sans détour, déclenchèrent une révolte qui gagna rapidement les trois quarts du pays.

Déstabilisés par des réformes calquées sur le modèle européen — nouvelle organisation de l'administration et du pouvoir judiciaire —, les citoyens perçurent les prémices d'un projet menaçant l'identité arabo-musulmane du pays. Toutefois, c'est l'augmentation de la fiscalité qui demeurait le principal motif de l'indignation populaire, pesant sur des tribus exsangues et affamées. Alors que les mamelouks du bey s'en prenaient à toutes les tribus pour collecter l'impôt, le chef tribal Ali Ben Ghedhahem appela à la désobéissance fiscale, avant de se réfugier dans les montagnes proches d'Oueslatia et de Bargou pour y organiser la résistance. D'autres tribus se rallièrent bientôt à son mouvement. En avril 1864, Ben Ghedhahem et ses alliés proclamèrent la révolte des tribus. L'insurrection embrasa les trois quarts du pays, n'épargnant que la capitale et la région du Cap Bon. Elle vint frapper de plein fouet la quiétude du bey, hanté par la crainte de voir la capitale tomber aux mains des insurgés et son règne s'achever. Le machiavélique Khaznadar chargea le général Ahmed Zarrouk de réprimer l'insurrection, tandis que lui-même semait le doute et la discorde parmi les tribus dispersées. Il réussit à susciter des scissions et des luttes intestines dans leurs rangs et, grâce à mille stratagèmes, parvint à disperser les alliés et à acculer les rebelles. Ben Ghedhahem, considéré comme un héros populaire, fut capturé. Il passa le reste de sa vie dans les geôles du bey, y subit les pires tortures, avant d'être empoisonné.

Kheireddine Pacha arriva sur le devant de la scène alors que le mal était déjà profondément enraciné. Ses tentatives pour sauver le pays restèrent en grande partie vaines. Il s'acharna à épargner au pays le naufrage et déploya des efforts considérables, hélas sans lendemain. Animé d'une intégrité rare, il combattit la corruption et s'employa à en tarir la source principale : Khaznadar. Le mouvement réformiste de Kheireddine fut audacieux et glorieux : il proposa une Constitution — la première du monde arabe — destinée à engager le pays sur la voie de la modernisation.

Le bey, séduit un temps par la Constitution que préconisait Kheireddine, amorça le projet avant de rentrer dans le rang dès que les émeutes éclatèrent. Convaincu que Khaznadar avait ruiné le pays de fond en comble, Kheireddine le mit sur la sellette. Le traître en prit pour son grade : intimidé jusqu'à la moelle, il finit par avouer sa concussion et fut destitué sur-le-champ par le bey. Toutefois, au lieu d'être sévèrement puni, cet escroc finit sa vie libre, tenu quitte de tout délit, mais universellement détesté. Il demeure, aujourd'hui encore, voué aux gémonies par la postérité tunisienne.

Khaznadar, trésorier corrompu, exposa le pays aux intempéries de l'ingérence étrangère ; il le laissa sans défense face aux morsures des prédateurs opportunistes. Il a durablement éclaboussé l'Histoire d'une tache noire, aussi tenace dans la mémoire tunisienne qu'une tache de goudron.

Le XIXe siècle fut, pour la Tunisie, une ère de vicissitudes continuelles, où des crises à répétition finirent par se couronner de la colonisation étrangère. Aujourd'hui, on fait volontiers des gorges chaudes des Tunisiens de cette époque : on les taxe de naïveté, d'ignorance, voire de bêtise ; on condamne les erreurs de la veille. Pourtant, nous commettons à notre tour des erreurs tout aussi abominables, dont le prix n'est pas moins cuisant.

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Le pays des richesses pillées : chronique d'une spoliation millénaire

8 Mai 2009 , Rédigé par Achref Snoussi

La Tunisie, petit pays juché à la pointe septentrionale de l'Afrique, est bordée au nord et à l'est par la Méditerranée — cette mer clémente dont la faible salinité, à peine 37 grammes par litre, favorise la prolifération d'une multitude de trésors comestibles, à l'inverse de la mer Morte qui, avec ses 300 grammes de sel par litre, n'autorise aucune forme de vie. Cette même mer, en offrant au pays 1 300 kilomètres de côtes, en fait une destination balnéaire prisée, source de recettes considérables durant la saison touristique. Au sud, les dunes dissimulent non seulement des nappes phréatiques encore inexploitées, mais aussi un gisement de pétrole doux — c'est-à-dire à faible teneur en soufre —, ce qui permet d'éviter les coûteuses opérations de raffinage liées à sa désulfuration. À l'ouest enfin, le sous-sol regorge de réserves de fer et de phosphate qui, dès le XIXe siècle, aiguisèrent l'appétit des Français : ceux-ci profitèrent de la politique ruineuse du Bey, accablant d'impôts exorbitants un peuple laborieux, pour imposer une colonisation funeste, maquillée en « protectorat salvateur ».

La Tunisie, ce sont aussi ces terres généreuses du Nord-Ouest où les pluies tombent en abondance, et ces plaines côtières riches en humus, propices aux cultures. Fort de trois mille ans de civilisation, ce pays a traversé les âges en demeurant, tout au long de son histoire, la proie convoitée de puissances avides, mues par l'appât du gain, l'intérêt stratégique ou la volonté d'étendre leur emprise. Sa position privilégiée au cœur de la Méditerranée, l'alternance de ses quatre saisons, sa vocation de carrefour commercial et culturel : tout a séduit, tour à tour, les peuples les plus divers. D'Elissa, princesse phénicienne qui fuit Tyr et son frère Pygmalion pour fonder, sur une simple peau de bœuf habilement découpée en fines lanières afin d'enclore le plus de terrain possible, « la Ville neuve » — Carthage —, jusqu'à la colonisation française qui dépouilla le pays de ses richesses au nom de sa protection, en passant par les conquêtes musulmanes qui firent de la Tunisie une base de rayonnement de l'islam vers l'Europe : la liste, sans être exhaustive, illustre une constante. L'Empire romain, l'Empire byzantin, l'Empire ottoman, mais aussi les Arabes et les Espagnols y déployèrent tour à tour leurs troupes pour s'approprier les richesses de cette terre que l'Antiquité appelait Ifriqiya. Que ce soit pour des raisons économiques, religieuses ou militaires, chacun s'acharna à la presser comme un citron.

Aujourd'hui pourtant, ce sont les enfants du pays eux-mêmes qui spolient ses ressources. Qui paiera la dette ? Il revient à un peuple pacifique de subir les fourches caudines de sa propre léthargie. Un Eldorado, une véritable mine d'or, s'est mué en un ghetto méprisé, qui refoule vers la mer une jeunesse désespérée — laquelle n'hésite pas à braver des vagues scélérates dans l'espoir d'atteindre des rives italiennes de plus en plus hostiles et inaccessibles. Les Tunisiens semblent avoir perdu la mémoire longue : ils oublient que les Italiens, jadis, coururent un risque tout aussi suicidaire pour aborder ce sol carthaginois, alors réputé « maudit ». Le projet de colonie romaine que Caius Gracchus voulut établir sur les ruines de Carthage coûta à son instigateur la vie même.

C'est que la plus grande spoliation que la Tunisie ait connue remonte précisément à l'ère des guerres puniques, cet antagonisme d'intérêts qui opposa Carthage à Rome, laquelle convoitait irrésistiblement la Sicile, alors possession de la métropole carthaginoise. Au terme de la première guerre punique, en 241 av. J.-C., l'île fut cédée à Rome et lui échappa pour toujours. Un siècle plus tard, à l'issue de la troisième guerre punique — marquée par des exactions commises par les légions romaines jusque dans les cités alliées de Syracuse et de Locres, y compris pendant les trêves —, Carthage elle-même fut rasée et la flotte de Scipion Émilien, chargée de butin, regagna Rome. En un peu moins d'un siècle, la Tunisie antique perdit ainsi, coup sur coup, son île la plus riche, puis sa capitale : la plus grande confiscation territoriale de son histoire.

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Coup de poignard

7 Février 2009 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

 

 

Je m'appelle Jean-Marc Dupont. J'ai trente-quatre ans et je dirige le service de biologie de la reproduction de l'hôpital Jean-Verdier. Marié, père de famille, je menais une existence paisible — jusqu'au jour où la sérénité a déserté mon esprit pour laisser place à une inquiétude tenace.

Tout a commencé trois mois plus tôt, quand Antoine Blanc a resurgi dans ma vie. C'était un ami d'enfance que je n'avais pas revu depuis des années : nous avions grandi ensemble, partagé les mêmes bancs d'école et la même insouciance, avant que nos routes ne se séparent. Je suis devenu biologiste ; lui a choisi la mode, et son talent de styliste l'a mené d'un atelier à l'autre, à créer des vêtements d'une élégance rare.

Son épouse, Camille, institutrice, est aussi remarquable par son physique que par son caractère. Le couple a un fils, Julien, un petit garçon au regard vif, dont les cheveux sombres tranchent curieusement avec la blondeur de ses deux parents — un hasard génétique auquel, sur le moment, je n'ai pas prêté attention. L'enfant est choyé, aimé, entouré — et pourtant un manque le ronge : il n'a ni frère ni sœur, personne à qui raconter ses histoires. Ce vide, il le réclame sans relâche, convaincu qu'un frère s'achète comme un jouet. Sa mère refuse qu'il fréquente les enfants du quartier, qu'elle juge de mauvaise influence, préférant le tenir à l'écart jusqu'à ce qu'il soit plus grand.

Donner un second enfant à Julien était depuis longtemps le vœu d'Antoine. Mais malgré leurs efforts, rien n'aboutissait. L'échec rongeait mon ami, sans éteindre pour autant son espoir. C'est ainsi que son inquiétude l'a conduit jusqu'à mon service.

Nos retrouvailles auraient dû être une joie sans mélange ; le souci qui l'habitait en a terni l'éclat. Le gynécologue du couple avait diagnostiqué une infertilité secondaire et prescrit un bilan complet, sans savoir encore si la cause venait de Camille ou d'Antoine. Après un long interrogatoire resté sans réponse tranchée, il avait avancé l'hypothèse d'un dérèglement hormonal, conséquence probable d'un usage prolongé de la pilule contraceptive — mais il tenait à ce que les deux époux soient examinés, pour lever tout doute.

Antoine et Camille sont donc venus me voir, une ordonnance à la main, l'angoisse à peine dissimulée. J'ai tenté de rassurer mon ami : la médecine progresse, et si le traitement échouait, l'adoption resterait une voie possible. Il m'a alors parlé de son amour pour Camille, de tout ce qu'elle lui avait apporté, de cette femme qu'il jugeait sans défaut. Le destin, disait-il, s'acharnait sur lui sans raison. Il fallait pourtant faire face.

J'ai demandé à mon équipe de réaliser les examens dans les meilleures conditions. Mais quand les résultats sont arrivés, j'ai douté de leur exactitude — j'ai même préféré les tenir secrets, le temps de vérifier. Mes techniciens sont pourtant des professionnels aguerris, et mettre en doute leur travail heurtait mes principes. J'ai néanmoins choisi la prudence : plutôt que de risquer une erreur qui engagerait la vie d'un couple, j'ai discrètement demandé à Antoine de refaire les tests, prétextant un problème technique de mon côté. Surpris, il n'a pas protesté — mais j'ai senti l'inquiétude le gagner : il connaît ma rigueur, et ce contretemps ne pouvait, à ses yeux, être anodin.

J'ai supervisé moi-même la seconde série d'analyses, avec une attention redoublée, décidé à ne laisser aucune place au doute. Cette fois, plus d'ambiguïté possible. Le dosage hormonal a confirmé que le cycle de Camille était parfaitement régulier, et l'échographie n'a révélé aucune anomalie : rien, chez elle, ne s'opposait à une grossesse. Le problème venait d'Antoine. Le spermogramme a révélé une oligo-asthéno-tératospermie sévère — une atteinte si profonde qu'elle rendait toute paternité biologique impossible. Non pas une infertilité secondaire, comme on l'avait cru, mais une infertilité primaire : mon ami n'avait jamais pu, à aucun moment de sa vie, concevoir d'enfant.

La nouvelle m'a frappé comme un coup de poignard. Si Antoine n'avait jamais pu procréer, alors Julien n'était pas son fils.

J'ai relu les résultats, encore et encore, cherchant une erreur qui n'existait pas. Mes techniciens ne s'étaient pas trompés la première fois ; mes soupçons les avaient injustement trahis. Restait une vérité autrement plus lourde à porter : quelque part, un jour, Camille avait conçu cet enfant avec un autre homme. Un simple égarement, peut-être, une faute isolée qu'elle avait ensuite enfouie — ou peut-être ignorait-elle elle-même la vérité, persuadée depuis toujours que Julien était bien le fils de son mari. Qui étais-je pour trancher ? Je ne savais rien de ses raisons, rien de ce qu'elle avait traversé. Une chose, en tout cas, me semblait probable : elle-même croyait sans doute Antoine père de son fils, et découvrirait, en même temps que lui, une vérité qu'elle n'avait peut-être jamais soupçonnée.

Je connais Antoine mieux que je ne me connais moi-même. Cette nouvelle, je le savais, allait le briser. Lui qui affichait toujours une sérénité presque monacale se transformerait, je le craignais, en un homme méconnaissable. Il pardonnerait peut-être l'infidélité — s'il y en avait eu une, consciente — mais jamais l'idée d'avoir élevé, aimé, façonné un enfant qui n'était pas le sien sans qu'on le lui ait dit. Il exigerait un test de paternité, qui ne ferait que confirmer ce que je savais déjà. Et alors, rien ne pourrait plus être comme avant.

Restait ma responsabilité : en tant que médecin, je devais transmettre les résultats au gynécologue, sans les altérer ni les taire. C'était mon métier, mon devoir, et je n'avais personnellement rien à y perdre. Mais le secret médical m'obligeait aussi à une prudence extrême : révéler une telle vérité, c'était risquer de briser un couple, une famille, l'équilibre d'un enfant qui n'avait rien demandé. Le code de déontologie me protégeait juridiquement ; il ne me dispensait en rien du poids moral de la décision.

Car c'est Julien qui, au fond, payerait le plus cher. S'il apprenait un jour qu'il n'était pas le fils biologique d'Antoine, quel goût aurait pour lui l'enfance qu'il venait de vivre ? Grandir dans une famille fissurée par un secret, même involontaire, laisse des traces que rien ne répare tout à fait. Et Camille, institutrice respectée, chargée d'enseigner aux enfants les valeurs mêmes qu'un tel scandale mettrait en doute, ne serait pas épargnée non plus si la vérité s'ébruitait.

Alors, par amitié, par loyauté envers Antoine — cette amitié forgée dans l'insouciance de notre enfance —, j'ai songé à me taire, ou du moins à retarder l'échéance. Mais je savais aussi que le silence, à la longue, ne fait que différer la douleur, jamais l'effacer. Antoine, tôt ou tard, découvrirait la vérité — par un autre examen, par un doute qui s'insinue, par n'importe quel biais. Et le jour où il apprendrait que j'avais su et m'étais tu, notre amitié n'y survivrait sans doute pas non plus.

Ces dernières années, j'ai reçu bien des couples frappés d'infertilité. Ils arrivent porteurs d'un espoir fragile, repartent souvent plus inquiets qu'ils ne sont venus. Notre travail, je le sais, ne réjouit pas toujours ceux qui le sollicitent. Mais jamais je n'avais eu à porter un secret d'une telle gravité.

Le gynécologue réclame maintenant le dossier des Blanc, et son impatience grandit de jour en jour. Je garde ce secret enfermé en moi, sans savoir jusqu'à quand je pourrai le taire. Mes nuits sont devenues courtes, rongées par une question sans réponse simple : dois-je parler, et si oui, comment, à qui, et quand ?

Je n'ai trouvé, pour l'instant, aucune échappatoire à la responsabilité qui m'échoit. Peut-être me faut-il simplement, avant d'agir, prendre le temps de réfléchir — car la précipitation, dans une affaire pareille, ne mène jamais qu'aux regrets.

 

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