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Blog Personnel d'Achref Snoussi
Articles récents

Nouvelle — Le Royaume

28 Juin 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

La première chose que Jonas fit en entrant dans la maison fut de déplacer l’horloge.

Elle était accrochée dans le vestibule depuis trente ans.

Il la décrocha et la posa sur la console.

— Pourquoi tu fais ça ?

Sa mère venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte.

— Elle était trop basse.

— Elle est à la même hauteur que l’autre.

Jonas sourit.

— Maintenant, oui.

Il monta l’escalier.

Il avait trente-neuf ans.

La maison appartenait à sa mère depuis 1987. Depuis qu’il était revenu y vivre, six mois plus tôt, les pièces avaient changé de fonction.

Le bureau de son père était devenu sa chambre.

La chambre d’amis, son bureau.

La cave, son atelier.

Il avait fait faire trois copies de la clé du portail.

Une pour lui.

Deux autres dans sa poche.


Au début, personne ne se plaignit.

Jonas réparait les choses, payait parfois les courses, invitait sa mère au restaurant. Il connaissait les prénoms du boulanger, du facteur et des voisins.

Il appelait les gens par leur prénom avant même qu’ils ne se présentent.

— Monsieur Borel, votre fille va mieux ?

— Comment savez-vous ?

— Votre femme me l'a dit.

Il disait cela avec un naturel parfait.

Les gens aiment croire que leur vie intéresse quelqu’un.

Jonas le savait.


En avril, il se présenta aux élections du comité de quartier.

Personne ne l’avait sollicité.

— Je ne veux pas être président, dit-il. Personne d’autre ne veut prendre la responsabilité.

Trois semaines plus tard, il était élu.

Sa première décision fut d’interdire l’accès au local après dix-neuf heures.

La deuxième, de changer la serrure.

La troisième, de garder une copie de la nouvelle clé.

— Pour les urgences.

— Qui décide ce qui est une urgence ?

Jonas sourit.

— Moi, puisque je suis responsable.

Quelqu’un protesta.

— Si vous pensez pouvoir faire mieux, je vous laisse ma place.

Personne ne répondit.

Il rangea la clé dans sa poche.


À l’été, Jonas connaissait les habitudes de presque tout le monde.

Un soir, il trouva dans la boîte aux lettres du comité une enveloppe.

Nous ne voulons plus de Jonas.

Pas de signature.

Le lendemain, il convoqua une réunion.

Onze personnes vinrent.

Il posa l’enveloppe au centre de la table.

— Quelqu’un ici a écrit ceci.

Personne ne bougea.

— Ce n’est pas grave. Je préfère les gens qui parlent.

Silence.

— Alors je vais parler pour vous.

Il leva les yeux.

— Vous trouvez que je décide trop. Que je pose trop de questions. Que je veux savoir qui entre et qui sort.

Il marqua une pause.

— Vous avez raison.

Quelqu’un demanda :

— Alors pourquoi continuer ?

Jonas sourit.

— Parce que personne d’autre ne le fait.

La réunion se termina.

En sortant, Mme Borel lui dit :

— Certaines personnes ont vraiment peur de vous.

— Les gens ont peur de beaucoup de choses.

— Vous n’avez jamais peur, vous ?

Jonas réfléchit.

— Si.

— De quoi ?

Il ouvrit la porte.

— De perdre mon temps.


Un matin de septembre, deux policiers vinrent chez lui.

— Monsieur Veyrac ?

— Oui.

— Une plainte a été déposée.

— Contre moi ?

— Oui.

— Par qui ?

— Nous ne pouvons pas vous le dire.

Jonas sourit.

— Alors je ne peux pas répondre.

L’agent sortit son carnet.

— Des menaces.

Jonas éclata de rire, puis se reprit.

— Vous avez menacé Monsieur Masson ?

— Jamais.

— Vous lui avez dit qu’il ne sortirait plus son chien s’il continuait à se plaindre ?

Jonas réfléchit.

— Non. Je lui ai dit qu’il devrait réfléchir à ses habitudes.

— Pourquoi ?

— Il se plaignait du bruit.

La policière referma son carnet.

— Nous reviendrons.

Jonas ouvrit la porte.

— Vous êtes les bienvenus.

Lorsqu’ils furent partis, il resta quelques secondes dans le vestibule.

Puis il remit l’horloge droite.


Le lendemain, Monsieur Masson ne sortit pas son chien.

Le surlendemain non plus.

Le troisième jour, il vint chez Jonas.

— Vous avez parlé à ma fille.

Jonas était assis dans le jardin.

— Oui.

— Vous lui avez dit que j’étais dangereux.

— Je lui ai dit que vous étiez fatigué.

— Vous avez dit que je buvais.

— Vous buvez.

Masson rougit.

— Vous n’avez pas le droit.

Jonas posa son journal.

— Le droit de quoi ?

— De parler de moi.

— Vous parlez bien de moi.

— Ce n’est pas pareil.

Jonas sourit.

— Non.

Il se leva.

— Vous voulez quoi ?

— Rien.

— Alors laissez-moi tranquille.

Jonas le regarda.

— C’est exactement ce que je fais.


À partir de cette semaine-là, certains commencèrent à changer de trottoir lorsqu’ils le voyaient.

Jonas continua de saluer.

Bonjour, Madame Borel.

Bonjour, Monsieur Neri.

Bonjour, Paul.

Toujours les mêmes sourires.

Toujours les mêmes prénoms.

Puis son frère Simon arriva.

Ils ne s’étaient pas vus depuis quatre ans.

— Maman veut vendre la maison.

Jonas ne répondit pas.

— Tu m’entends ?

— Oui.

— Elle veut vendre.

— Elle ne peut pas.

— Pourquoi ?

Jonas se leva.

— Parce qu’elle ne veut pas.

— Elle vient de me le dire.

Un silence.

— Tu vas partir ? demanda Simon.

— Pourquoi ?

— Parce que ce n’est pas chez toi.

Jonas sourit.

— Tu es venu me le dire ?

— Oui.

— Très bien.

Simon hésita.

— Je veux que tu partes.

Jonas regarda par la fenêtre.

— Tu sais ce qui est intéressant ?

— Quoi ?

— Tu as attendu quatre ans pour me le dire.

— Parce que maman a peur.

Jonas se retourna.

— De moi ?

— Oui.

Jonas éclata de rire.

Puis il s’approcha de son frère.

— Cette maison, je l’ai entretenue. J’ai payé les travaux. J’ai réglé les dettes. J’ai été là quand elle avait besoin de moi.

— Elle ne t’a rien demandé.

— C’est vrai.

— Alors pourquoi tu comptes tout ?

Jonas sourit.

— Parce que les gens oublient.


Deux semaines plus tard, la maison fut mise en vente.

Puis l’annonce disparut.

Une deuxième apparut, à un prix inférieur.

Puis une troisième.

Jonas appela l’agence.

— Il y a un problème ?

— Quelques visites ont été annulées.

— Pourquoi ?

Un silence.

— Des voisins parlent.

— De quoi ?

— Je préfère ne pas entrer dans les détails.

— Vous devriez.

— Ils disent que la maison n’est pas tranquille.

Jonas regarda le jardin.

— Elle l’était avant moi.


Un mois plus tard, sa mère partit chez sa sœur.

Elle laissa un mot.

Je reviendrai quand tu ne seras plus là.

Jonas le lut et le plaça dans un tiroir.

Avec les autres.

Des lettres.

Des plaintes.

Des convocations.

Des excuses.

Des demandes.

Des remerciements.

Il avait tout conservé.


L’hiver arriva.

La maison devint silencieuse.

Jonas occupait toutes les pièces.

Une nuit, vers deux heures, il entendit du bruit dans le jardin.

Il descendit.

Simon essayait d’ouvrir le portail.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je viens chercher les affaires de maman.

Jonas ouvrit la porte.

— Entre.

— Je préfère rester dehors.

— Comme tu veux.

— Elle veut ses papiers.

— Ils sont dans son bureau.

— Donne-les-moi.

— Entre les chercher.

Simon ne bougea pas.

Jonas sourit.

— Tu as peur ?

— C’est exactement pour ça que maman est partie.

Jonas resta silencieux.

Puis il demanda :

— Elle est heureuse ?

Simon le regarda.

— Plus qu’ici.

Jonas hocha la tête.

— Tant mieux.

Simon sembla surpris.

— Tu ne veux pas savoir où elle est ?

— Je sais où elle est.

— Comment ?

Jonas regarda le portail.

— Elle est quelque part où je ne suis pas.

Simon partit.

Jonas retourna dans le bureau.

Il ouvrit le tiroir et relut le mot.

Je reviendrai quand tu ne seras plus là.

Il prit un stylo.

Sous la phrase, il écrivit :

Elle ne reviendra pas.

Puis il referma le tiroir.


Au printemps, Jonas vendit la maison.

Pas à l’agence.

À un homme qu’il avait rencontré deux fois.

Le jour du départ, il fit trois cartons et laissa tout le reste.

Les meubles.

Les tableaux.

Les clés.

L’horloge.

Dans le vestibule, il s’arrêta devant le mur vide.

Puis il sortit.


Six mois plus tard, Simon reçut une lettre.

Pas de Jonas.

Du notaire.

La maison avait été revendue plusieurs fois. Personne ne savait pourquoi les propriétaires successifs ne restaient jamais longtemps.

Simon se rendit sur place.

La maison était vide.

Dans le vestibule, l’horloge était toujours là.

Sur le bureau, une enveloppe portait son nom.

SIMON

Il l’ouvrit.

Une seule feuille.

Tu voulais savoir ce que je voulais.

Je voulais seulement voir jusqu’où les gens iraient pour me faire partir.

Maintenant je sais.

Puis :

Ce n’était pas assez loin.

Simon relut les lignes.

L’horloge sonna.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Il compta.

Il était quatre heures.

Pourtant, l’horloge indiquait trois heures.

Il s’approcha.

Les aiguilles avaient été déplacées.

Il les remit à l’heure.

Puis il entendit un rire bref derrière lui.

Il se retourna.

Personne.

Sur le bureau, l’enveloppe était toujours ouverte.

À côté, une petite clé.

Simon la prit.

Il ne savait pas ce qu’elle ouvrait.

Il la serra dans sa main.

Et comprit.

Il n’avait pas seulement reçu une lettre.

Il avait reçu quelque chose que Jonas avait voulu qu’il emporte.

Quelque chose sans valeur.

Mais qu’il ne pourrait jamais jeter sans se demander, toute sa vie, ce qu’elle ouvrait.

Dans le couloir, l’horloge recommença à avancer.

Une minute.

Puis une autre.

Simon sortit de la maison.

Avant de partir, il regarda la fenêtre du premier étage.

Le rideau bougea.

Il ne vit personne.

Il resta quelques secondes à regarder.

Puis il s’éloigna.

La maison demeura derrière lui.

Vide.

Silencieuse.

Et, pour la première fois depuis des mois, parfaitement à quelqu’un d’autre.

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Nouvelle — La Chambre froide

22 Juin 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À quatre heures dix-sept du matin, le téléphone de Maël sonna.

NORA

Il laissa sonner.

À la quatrième fois, il décrocha.

— Oui ?

Une respiration rapide.

— Maël...

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Il est là.

Maël se redressa.

— Qui ?

Un silence.

— Tu sais très bien.

— Où es-tu ?

— Dans la cave.

Il ferma les yeux.

— Pourquoi tu es descendue ?

— Il m'a enfermée.

Maël resta silencieux.

— Il est encore là.

— Tu es blessée ?

— Non.

— Alors ne bouge pas.

— Tu vas venir ?

Il regarda la fenêtre, la ville sous la pluie.

— Oui.

Il raccrocha.

Dans l'entrée, il s'arrêta devant le miroir, passa une main dans ses cheveux et sourit.


La maison se trouvait à l'écart de Saint-Aubin, derrière une ancienne usine de papier. Maël l'avait achetée deux ans plus tôt.

Quand il arriva, Nora était assise au pied de l'escalier. Ses poignets portaient deux marques rouges.

— Il m'a fait peur.

Maël s'accroupit.

— Qui ?

— Damien.

Il regarda la porte intérieure.

— Il est parti ?

— Je ne sais pas.

Il posa deux doigts sur son poignet.

— Tu trembles.

— J'ai eu peur.

— Je sais.

Il se releva.

— Attends-moi ici.

Elle attrapa sa manche.

— Ne me laisse pas seule.

Il la regarda.

— Tu préfères venir ?

Elle acquiesça.


Damien était dans la salle de billard, une bouteille devant lui.

— Elle t'a appelé ?

— Oui.

Damien sourit.

— Je savais qu'elle le ferait.

— Pourquoi l'avoir enfermée ?

— Pour voir si elle t'appellerait.

— Et ?

— Elle a tenu neuf minutes.

Maël regarda Nora derrière lui. Elle n'avait pas entendu.

Il s'approcha.

— Tu savais que j'arriverais.

— Évidemment.

— Pourquoi ?

Damien but une gorgée.

— Parce que tu ne supportes pas qu'on touche à ce qui est à toi.

Maël sourit.

— Elle n'est pas à moi.

— Tu dis toujours ça.

Maël prit une bille blanche entre ses doigts.

— Tu sais ce que je déteste chez toi ?

— Beaucoup de choses.

— Tu crois que tout est un jeu.

Damien se leva.

— Et toi ?

Maël posa la bille.

— Moi, je sais quand le jeu commence.

Il frappa. Une bille traversa la table et une autre explosa contre la bande.

Damien sursauta.

Maël sourit.

— Et quand il finit.


Le lendemain, Damien avait disparu.

— Tu lui as fait quelque chose ? demanda Nora.

Maël préparait du café.

— Pourquoi ?

— Parce que je te connais.

Il posa une tasse devant elle.

— Non. Tu ne me connais pas.

Elle baissa les yeux.

— Tu me fais peur parfois.

Il s'assit en face d'elle.

— C'est bien.

— Pourquoi ?

— Parce que la peur rend attentive.

Elle ne toucha pas au café.

— Tu veux que j'aie peur de toi ?

— Je veux que tu ne m'oublies jamais.

Elle sourit.

Un petit sourire, comme si elle venait de comprendre quelque chose.

Ou comme si elle avait décidé de ne pas comprendre.


Trois semaines plus tard, Nora annonça qu'elle voulait partir.

— Partir où ?

— Je ne sais pas.

— Avec qui ?

— Personne.

Maël continua d'écrire.

— Tu peux partir.

Elle attendit.

— Tu ne vas pas essayer de me retenir ?

— Tu veux que je te retienne ?

— Je ne sais pas.

— Alors je ne vais pas décider pour toi.

Elle le regarda.

— Tu t'en fiches.

— Non.

— Alors pourquoi tu ne fais rien ?

Il posa son stylo.

— Parce que tu veux que je fasse quelque chose. Et si je le fais, tu me reprocheras de t'avoir empêchée de partir.

Elle resta immobile.

— Tu es monstrueux.

Il sourit.

— C'est possible.

Elle claqua la porte.

Maël attendit.

À vingt-sept minutes, il entendit la porte d'entrée, puis des pas.

Nora entra dans le bureau.

— Je reste.

— D'accord.

— Tu ne vas même pas me demander pourquoi ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que tu me le diras quand tu voudras.

Elle s'approcha.

— Tu savais que je reviendrais.

Maël sourit.

— Non.

Une pause.

— J'espérais.


Un mois passa.

Nora recommença à sortir seule et prit un travail dans un café. Maël ne posait aucune question.

Un soir, elle rentra avec une coupure au-dessus de la lèvre.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— Rien.

— Nora.

— Un client.

Il se leva.

— Son nom ?

— Laisse.

— Son nom.

Elle détourna les yeux.

— Victor.

Maël prit son manteau.

— Où vas-tu ?

— Prendre l'air.

— Maël...

Il s'arrêta.

— Quoi ?

— Ne fais rien.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas avoir peur de toi.

Il réfléchit.

— Très bien.

Il retira son manteau et alla chercher de la glace.

— Mets ça dessus.


Deux jours plus tard, Victor ne revint pas travailler.

Le soir, Maël demanda simplement :

— Ça va mieux ?

— Oui.

Il lui tendit son téléphone.

Une photographie de Victor devant le café. Une autre devant une voiture. Une troisième avec un homme que Nora ne connaissait pas.

— Pourquoi tu me montres ça ?

— Parce que je veux que tu comprennes.

— Quoi ?

— Certaines personnes ne comprennent que lorsqu'elles ont peur.

Elle lui rendit le téléphone.

— Qu'est-ce que tu lui as fait ?

— Rien.

— Tu mens.

— Peut-être.

Elle recula.

— Pourquoi tu fais ça ?

Il la regarda longtemps.

— Parce que tu m'as demandé de ne pas le faire.

— Je ne t'ai pas demandé ça.

— Si.

— Quand ?

Maël sourit.

— Quand tu m'as dit que tu avais peur de moi.


L'hiver arriva tôt.

Un matin, Nora trouva Maël dans la cuisine.

— J'ai fait un cauchemar.

— À propos de quoi ?

Elle regarda ses mains.

— De toi.

— Qu'est-ce que je faisais ?

— Je ne sais pas.

— Tu sais.

Elle ne répondit pas.

Il posa l'assiette devant elle.

— Mange.

— Maël ?

— Oui ?

— Est-ce que tu pourrais être différent ?

— Différent comment ?

— Plus... normal.

Il eut un sourire presque amusé.

— Pourquoi ?

— Parce que je t'aime.

Il posa la poêle.

— Ce sont deux choses différentes.

— Quoi ?

— Aimer quelqu'un et pouvoir vivre avec lui.

Elle le regarda.

— Tu ne m'aimes pas ?

Il ne répondit pas.

Elle attendit.

— Tu vois ? Tu ne réponds jamais.

Maël s'assit en face d'elle.

— Parce que les réponses donnent des prises.

Elle se leva.

— Je pars.

Cette fois, il ne dit rien.

Elle monta chercher ses affaires.

Une heure plus tard, elle redescendit avec deux valises.

— Tu ne vas pas m'arrêter ?

Maël secoua la tête.

— Non.

— Même maintenant ?

— Même maintenant.

Elle ouvrit la porte.

— Pourquoi ?

Maël regarda la neige.

— Parce que si je te retiens maintenant, tu sauras que je tiens à toi.

Elle ne comprit pas.

Ou peut-être comprit-elle trop bien.

Elle partit.

La porte se referma.

Maël resta seul.

Sur la table, Nora avait oublié une photographie.

Ils étaient tous les deux dessus. Elle souriait. Lui aussi.

Il la regarda quelques secondes, puis sortit un briquet.

La flamme toucha le coin de la photographie.

Le visage de Nora noircit.

Maël regarda le papier se consumer.

Il n'y avait ni colère ni tristesse sur son visage. Seulement cette attention tranquille de celui qui regarde une chose arriver comme prévu.

Quand la photographie ne fut plus que cendres, il ouvrit la fenêtre.

Le vent les emporta.

Son téléphone vibra.

Nora : Je suis désolée.

Maël regarda l'écran.

Il écrivit :

Moi aussi.

Il effaça.

Puis :

Prends soin de toi.

Il effaça encore.

Il posa finalement le téléphone face contre la table.

Et attendit.

À dix-sept heures douze, quelqu'un frappa à la porte.

Maël sourit.

Trois coups.

Puis deux.

Le même rythme que Nora utilisait toujours.

Il attendit encore.

À travers la fenêtre, la neige continuait de tomber.

Enfin, il se leva.

Avant d'ouvrir, il regarda sa montre.

17 h 13.

Il sourit une seconde fois.

Puis il ouvrit la porte.

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Nouvelle — Le Collectionneur

17 Juin 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À vingt-deux heures quarante, lorsque les derniers invités quittèrent la villa, Élias Varenne resta seul dans le salon.

Sur la table, il restait quelques coupes de champagne et une serviette pliée en quatre.

Élias prit la serviette.

Il sourit.

— Elle a pleuré.

La femme de ménage leva les yeux.

— Qui ça ?

— Madame Renaud.

— Ah.

Élias reposa la serviette.

— Elle pleure toujours quand elle comprend.

Il lui demanda de rentrer et attendit que la porte se referme.

Sur une console, dix-sept cartes de visite étaient alignées.

Il les prit une par une.

Architecte.

Avocat.

Héritière.

Fondation.

Journaliste.

Au dos de certaines, quelques mots :

Père malade.

Fille à Londres.

Divorcée.

Il n'écrivait jamais les noms.

Les noms finissaient par brouiller les choses.

Les détails, eux, restaient utiles.


Trois mois plus tôt, Élias avait rencontré Clara Renaud lors d'un dîner organisé par une fondation.

Elle avait cinquante-deux ans et dirigeait une entreprise de restauration d'œuvres d'art.

Élias l'écouta pendant vingt minutes sans l'interrompre.

À la fin, elle lui demanda :

— Vous êtes toujours aussi silencieux ?

— Seulement quand quelqu'un dit quelque chose d'intéressant.

Le lendemain, il lui envoya des iris blancs avec une carte :

Vous aviez raison.

Elle l'appela.

— À propos de quoi ?

— De votre projet.

— Je n'ai pas encore parlé de mon projet avec vous.

— Justement.

Il ajouta :

— Vous avez parlé comme quelqu'un qui n'attend plus qu'on lui donne la permission.

Elle resta silencieuse.

— Vous êtes étrange, Élias.

— On me l'a déjà dit.

— Qui ?

— Les gens qui ne savaient pas encore quoi faire de moi.

Elle éclata de rire.


En six semaines, Clara lui avait présenté son comptable, son avocat, deux collectionneurs et le président d'une fondation privée.

Élias ne demandait jamais directement.

Il disait :

— Vous connaissez quelqu'un qui pourrait comprendre ça ?

Ou :

— Je cherche simplement quelqu'un de sérieux.

Les gens aimaient prouver qu'ils étaient assez importants pour franchir une frontière.

Clara fut la première.

Un soir, elle lui remit les clés d'un appartement qu'elle possédait dans le centre.

— Pour vos déplacements.

Élias les regarda.

— Je ne peux pas accepter.

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes généreuse.

— C'est justement pour ça.

Il posa les clés.

— Vous ne devriez pas faire confiance aux gens comme moi.

Clara sourit.

— Vous voulez dire aux gens comme vous ?

— Non.

Il prit les clés.

— Aux gens que vous avez envie de croire.

Elle le regarda longtemps.

— Vous êtes vraiment impossible.

— Je sais.


L'appartement servit d'abord à Élias.

Puis à ses rendez-vous.

Puis à une jeune femme nommée Léna.

Léna avait vingt-quatre ans et travaillait dans une galerie où elle gagnait à peine assez pour payer son loyer.

Élias lui proposa un dîner, puis un poste dans une société dont elle ne connaissait presque rien.

— Vous avez du potentiel.

— Pour quoi ?

— Pour comprendre les gens.

Elle accepta.

Deux mois plus tard, elle travaillait exclusivement pour lui.

Un vendredi soir, elle arriva à la villa les yeux rouges.

— Je veux partir.

Élias continuait de lire.

— Vous pouvez.

— Vous ne voulez même pas savoir pourquoi ?

— Si je vous le demande, vous risquez de rester pour me l'expliquer.

Elle fronça les sourcils.

— Vous vous en fichez ?

Il leva les yeux.

— Non. Je m'en fiche de savoir pourquoi vous souffrez. Je veux savoir ce que vous allez faire maintenant.

Elle pleura.

Il lui tendit une boîte de mouchoirs.

Quelques minutes plus tard, elle murmura :

— Vous êtes la seule personne qui me parle comme ça.

— C'est pour ça que vous êtes encore ici.

Le lendemain, elle revint travailler.


Élias avait une règle : ne jamais humilier quelqu'un devant ceux qui pourraient lui être utiles.

Il savait que l'argent achetait certaines fidélités.

La gratitude en achetait d'autres.

Un homme qu'il avait aidé à obtenir un marché lui demanda :

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous étiez capable.

— Vous ne me connaissiez même pas.

— Je n'avais pas besoin de vous connaître.

L'homme rit.

Élias aussi.

Ils trinquèrent.


Un mardi matin, la secrétaire trouva dans sa boîte aux lettres une enveloppe sans timbre.

À l'intérieur :

Je sais ce que vous avez fait à Léna.

Elle entra dans le bureau.

— C'est pour vous.

Élias lut la phrase.

— Qui vous l'a donnée ?

— Je ne sais pas.

— Vous avez peur ?

— Non.

— Très bien.

Il replia le papier.

— Vous pouvez retourner travailler.

Elle hésita.

— Je pensais que...

— Que quoi ?

Elle ne termina pas.

Élias sourit.

— Vous êtes une excellente secrétaire, Sophie. Ne devenez pas une mauvaise enquêtrice.

Lorsqu'elle sortit, il prit son téléphone.

— Bonjour, maître.

Il écouta.

— Non. Je ne veux pas qu'on la poursuive.

Un silence.

— Je veux simplement qu'elle pense que je pourrais le faire.


Deux semaines plus tard, Léna quitta la ville.

Élias paya son billet.

À l'aéroport, elle lui demanda :

— Est-ce que vous m'avez aimée, au moins ?

Il regarda le tableau des départs.

— Vous êtes une fille intelligente.

— Ce n'est pas une réponse.

— Les réponses sont souvent décevantes.

— Vous n'avez jamais rien ressenti pour moi ?

Il tourna la tête.

Pendant une seconde, elle crut voir quelque chose.

Peut-être de la fatigue.

Peut-être du regret.

Peut-être seulement un reflet.

— J'ai ressenti ce qui était nécessaire, dit-il.

Elle resta immobile.

Puis partit.

Élias avait déjà sorti son téléphone.


L'année suivante, il acheta une petite maison au bord d'un lac.

Il y recevait peu de monde : un professeur d'université, un ancien ministre, une actrice, un conseiller financier.

Toujours des gens qui avaient quelque chose à perdre.

Sur la cheminée, il avait installé une vitrine.

À l'intérieur se trouvaient des objets sans valeur :

un stylo, une clé, une photographie, un ticket d'avion, une montre arrêtée, un bracelet d'enfant.

Chaque objet avait une histoire.

Mais personne ne connaissait les histoires.

Un soir, son neveu Paul lui demanda :

— Pourquoi tu gardes tout ça ?

Élias prit le bracelet.

— Parce que les choses rappellent les gens.

— Et les gens ?

Il sourit.

— Les gens oublient.

— Alors pourquoi tu gardes les objets ?

Élias reposa le bracelet.

— Parce qu'ils ne mentent pas.


L'hiver suivant, une femme entra dans la maison sans être annoncée.

Elle avait soixante ans, les cheveux gris et un manteau trempé.

— Vous ne devriez pas être ici, dit Élias.

Elle posa une clé sur la table.

Il la reconnut.

C'était celle de l'appartement de Clara.

— Vous l'avez gardée.

— Vous aussi.

La femme sortit une photographie.

Trois personnes souriaient devant un restaurant. Clara était au milieu. Élias se tenait à côté d'elle. La troisième personne était son frère.

— Il est mort, dit-elle.

Élias ne bougea pas.

— Je suis désolé.

— Vous ne l'êtes pas.

— Vous avez pris son argent.

— Il m'a donné cet argent.

— Vous l'avez convaincu de vous le donner.

— C'est différent.

— Pour vous ?

— Pour la loi, oui.

Elle eut un petit rire.

— Vous avez toujours réponse à tout.

— C'est utile.

Elle le regarda.

— Il s'est suicidé.

Le silence tomba.

Élias fixa la photographie.

— Je l'ignorais.

— Vous ne demandez même pas comment.

— Je ne vois pas ce que cela changerait.

Elle s'approcha de la vitrine.

Son regard s'arrêta sur le bracelet d'enfant.

— Vous avez peur de quoi ?

Élias réfléchit longtemps.

— De perdre du temps.

Elle secoua la tête.

— Non.

Elle désigna la vitrine.

— Vous avez peur que personne ne se souvienne de vous.

Pour la première fois, Élias ne répondit pas.

Elle prit le bracelet.

Il tendit la main.

— Reposez ça.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est à moi.

Elle posa le bracelet sur la table.

— Non. C'est à quelqu'un que vous avez oublié.

Puis elle partit.


À six heures du matin, Élias ouvrit la vitrine.

Il retira tous les objets.

La clé.

Le stylo.

La photographie.

Le ticket.

La montre.

Le bracelet.

Il les aligna sur la table et les déposa dans une boîte.

Sauf la photographie.

Au dos, quelqu'un avait écrit :

À mon frère, qui disait toujours qu'il fallait savoir partir.

Élias la regarda quelques secondes.

Puis la posa dans la cheminée.

Le papier se recroquevilla.

Les visages disparurent les uns après les autres.

Il attendit que le feu finisse son travail.

Puis il remonta dans sa chambre.

Son téléphone affichait dix-sept messages.

Il les lut.

Aucun ne venait de quelqu'un qui lui demandait de l'aide.

Aucun ne voulait quelque chose.

Aucun ne disait son nom.

Élias éteignit l'écran.

Dans la maison silencieuse, il resta assis sur le bord du lit.

Pour la première fois depuis longtemps, il n'avait personne à appeler.

Il attendit.

Puis il se leva.

Dans la cuisine, il se servit un café et s'assit devant la fenêtre.

Le lac était parfaitement immobile.

Il regarda son reflet dans la vitre.

Il leva la tasse.

Son reflet fit exactement le même geste.

Élias sourit.

Puis il baissa les yeux.

Il venait de comprendre qu'il était peut-être le seul homme au monde qu'il n'avait jamais réussi à convaincre.

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Nouvelle — L’Abandon

12 Juin 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À 2 h 13, Éva envoya le premier message.

Tu dors ?

Aucune réponse.

À 2 h 16 :

J'ai besoin de te parler.

Puis, avant de poser le téléphone :

Laisse tomber.

Elle ajouta :

Je savais que tu finirais par te lasser de moi.

À 2 h 27, son téléphone vibra.

Je dormais. Qu'est-ce qu'il y a ?

Éva lut le message deux fois.

Puis elle sourit.

Elle avait obtenu ce qu'elle voulait.

Pas une réponse.

Une preuve.


Ils s'étaient rencontrés un soir de pluie, dans un bar presque vide.

Éva avait vingt-neuf ans.

— Tu attends quelqu'un ? demanda Julien.

— Non.

Puis elle ajouta :

— Mais j'aimerais bien.

Dix minutes plus tard, ils parlaient comme s'ils se connaissaient depuis longtemps.

Elle lui raconta son enfance : une mère qui disparaissait parfois, un père absent, les déménagements, les promesses non tenues.

Elle ne racontait pas ses souvenirs. Elle les déposait devant lui, comme s'il fallait immédiatement décider ce qu'ils allaient devenir.

À minuit, elle demanda :

— Tu crois que certaines personnes se reconnaissent tout de suite ?

— Je ne sais pas.

— Moi, je sais.

Elle le regarda.

— Je t'ai reconnu.

Il aurait dû trouver la phrase étrange.

Il la trouva belle.


Pendant les premières semaines, Éva était partout.

Des photographies, des chansons, des appels à la sortie du travail.

— J'ai pensé à toi toute la journée.

Un samedi matin, elle demanda :

— Tu m'aimes ?

Julien rit.

— C'est un peu tôt.

Elle se tut.

Puis elle prit son manteau.

— Je vais rentrer.

— Pourquoi ?

— Parce que je viens de comprendre quelque chose.

— Quoi ?

— Tu m'aimes bien.

— Oui.

— Mais tu ne m'aimes pas.

Il la retint.

— Je ne sais pas encore ce que je ressens.

Elle sourit.

— Alors attends.

Elle l'embrassa.


Deux mois plus tard, Éva avait une clé de son appartement, une brosse à dents et des vêtements dans son placard.

Un dimanche, elle sortit trois pulls.

— Tu n'as plus de place.

— Pour quoi ?

— Pour moi.

Julien rit.

— Il faudra qu'on trouve une solution.

Elle le regarda.

— Tu veux dire que je prends trop de place ?

— Non.

Quelques minutes plus tard, Julien la trouva assise sur le sol de la salle de bains, en larmes.

— Je savais que ça arriverait.

— Quoi ?

— Tu commences déjà à me trouver envahissante.

— Je n'ai jamais dit ça.

— Pas avec les mots.

Elle posa sa tête sur son épaule.

— Promets-moi que tu ne partiras pas.

— Je ne vais pas partir.

— Promets-le.

— Je te le promets.

Quelques secondes plus tard, elle souriait.


Au printemps, ils partirent trois jours à Honfleur.

Le dernier matin, Éva annonça :

— Je veux rentrer.

— Pourquoi ?

Elle regarda par la fenêtre.

— Parce que tu n'es pas heureux.

— Si.

— Non. Parce que je te connais.

Une heure plus tard, ils étaient dans la voiture.

À mi-chemin, elle se mit à pleurer.

— Tu es soulagé de rentrer.

— Je suis fatigué.

— C'est pareil.

Puis, doucement :

— Tu vois pourquoi j'ai peur ? Les gens partent toujours après avoir dit qu'ils resteraient.

Julien ne répondit pas.


Quelques semaines plus tard, Julien rentra tard du bureau.

Éva l'attendait dans le noir.

— Tu étais où ?

— Au bureau.

— Avec qui ?

— Mes collègues.

Elle hésita.

— Il y avait Sophie ?

— Oui.

Éva sourit.

— Je savais.

— Quoi ?

— Rien.

Puis elle prit son sac.

— Je vais dormir.

— Éva, tu es jalouse de Sophie ?

Elle se retourna.

— Parce que tu as toujours une raison pour les autres !

Julien resta silencieux.

— Pour eux, tu as du temps. Pour eux, tu réponds. Pour eux, tu souris. Et moi, je dois toujours attendre.

Elle claqua la porte.

À 0 h 42, son téléphone sonna.

— Ouvre.

Il descendit.

Éva était assise sur les marches.

— Je suis désolée.

Il s'assit près d'elle.

Elle posa sa tête contre son épaule.

— Je t'aime tellement que ça me fait mal.

Julien ferma les yeux.

Il ne savait pas quoi répondre.

Elle, oui.

Elle savait quelle phrase pouvait le faire rester.


L'été suivant, Éva annonça qu'elle voulait partir.

— Partir où ?

— N'importe où.

— Tu veux qu'on se sépare ?

Elle sourit.

— Tu vois ? Tu es déjà prêt à me laisser.

Elle passa quelques jours chez une amie.

Le cinquième jour, Julien reçut une photographie.

Éva était assise sur un lit, le visage pâle.

Je n'arrive plus à respirer.

Il appela.

Pas de réponse.

Puis :

Je ne sais pas si je veux que tu me retrouves.

Julien prit ses clés.

Lorsqu'il arriva, elle ouvrit la porte.

Elle avait les yeux rouges.

— Tu es venu.

— Bien sûr.

Elle se jeta dans ses bras.

— Je savais que tu viendrais.

Elle pleurait.

Mais lorsqu'elle releva la tête, elle souriait.


L'année suivante, Éva changea trois fois de travail.

À chaque fois, l'histoire était différente : un patron jaloux, une collègue hypocrite, une équipe toxique, une injustice.

Un soir, Julien lui demanda :

— Tu crois que tu trouveras un endroit où tu seras bien ?

Elle se retourna.

— Tu crois que je suis le problème ?

— Je n'ai pas dit ça.

— Mais tu le penses.

— Je pense que tu changes beaucoup.

Elle prit son manteau.

— Voilà.

— Voilà quoi ?

— Même toi.

Elle sortit.

Julien ne la suivit pas.

Cette fois, il resta assis.


À 2 h 13, plusieurs mois plus tard, Éva envoya :

Tu dors ?

Julien était réveillé.

Il ne répondit pas.

À 2 h 16 :

J'ai besoin de te parler.

Puis :

Laisse tomber.

Et enfin :

Je savais que tu finirais par te lasser de moi.

Julien prit son téléphone.

Il écrivit :

Je suis là.

Il effaça.

Il écrivit :

Qu'est-ce qui se passe ?

Il effaça encore.

Puis posa le téléphone face contre la table.


À 2 h 27, Éva regardait son écran.

Aucune réponse.

Elle marcha jusqu'à la fenêtre.

Puis retourna au lit et ouvrit une vieille boîte.

À l'intérieur, des photographies : Julien et elle au bord de la mer, Julien dans sa cuisine, un ticket de train, une serviette de restaurant.

Et un petit papier :

Je ne vais pas partir.

Elle le relut.

Puis le déchira.

Pas parce qu'elle ne l'aimait plus.

Parce qu'elle ne pouvait plus supporter qu'il puisse avoir existé.


Le lendemain matin, Julien reçut :

Je suis désolée pour tout.

Puis :

Tu mérites quelqu'un de mieux.

Et :

Ne me réponds pas.

Il attendit quelques heures.

À midi, il écrivit malgré tout :

J'espère que tu vas bien.

La réponse arriva immédiatement.

Tu vois ? Tu n'écoutes jamais ce que je te demande.

Il resta longtemps devant l'écran.

Puis posa le téléphone.


Trois jours plus tard, Éva apparut devant son immeuble.

Elle portait une robe rouge et tenait deux billets de train.

— Viens.

— Où ?

— Peu importe.

— Pourquoi ?

Elle sourit.

— Parce que je t'aime.

Julien regarda les billets.

— Et demain ?

Son sourire disparut.

— Quoi, demain ?

— Demain, qu'est-ce qu'on fera ?

Elle baissa les yeux.

— Je ne sais pas.

— Et après-demain ?

Elle ne répondit pas.

Puis :

— Tu veux toujours savoir ce qui va arriver.

— J'aimerais simplement savoir où nous allons.

Elle serra les billets.

— Tu veux que je te donne une raison de partir ?

— Non.

— Alors viens.

Il ne bougea pas.

Elle attendit.

Puis rangea les billets.

— D'accord.

Elle s'éloigna.

Au coin de la rue, elle se retourna.

Il était toujours là.

Elle leva la main.

Il leva la sienne.

Pendant une seconde, ils furent deux personnes séparées par quelques mètres et par tout ce qu'elles n'avaient jamais réussi à dire.

Puis Éva disparut derrière l'angle.


Trois mois plus tard, Julien reçut une lettre.

Il reconnut immédiatement l'écriture.

Elle disait :

Je ne sais jamais combien de temps les gens restent. Alors j'essaie parfois de les retenir avant qu'ils aient décidé de partir.

Il relut la phrase.

Au bas de la page :

Le problème, c'est qu'à force de leur demander de rester, je finis par ne plus savoir s'ils sont encore là parce qu'ils m'aiment ou parce qu'ils ont peur de me perdre.

Julien posa la lettre.

Puis la reprit.

Au verso, il n'y avait rien.

Pour la première fois depuis longtemps, Éva n'avait pas ajouté de question.

Pas de reproche.

Pas de menace de départ.

Pas de promesse.

Rien qui obligeait quelqu'un à répondre.

Julien resta assis avec la lettre entre les mains.

Dehors, la pluie commençait.

Et quelque part dans une ville dont il ignorait le nom, Éva marchait seule.

Elle avait laissé son téléphone dans sa chambre.

Pour quelques heures au moins, personne ne pouvait partir.

Parce qu'elle ne pouvait joindre personne.

Et personne ne pouvait lui répondre.

Elle marchait sous la pluie sans savoir si elle était abandonnée ou simplement seule.

Pour la première fois, les deux choses ne lui semblaient pas identiques.

 

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Nouvelle — L’homme que personne n’avait reconnu

9 Juin 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À six heures dix-sept, Gabriel Varenne acheta une veste qu'il n'avait pas les moyens de payer.

— Monsieur Varenne ?

Il se retourna.

— Vous êtes bien monsieur Varenne ?

Gabriel sourit.

— Cela dépend.

Le vendeur rit.

— Je vous ai vu à la télévision.

Gabriel baissa les yeux.

— Ah.

Il ne précisa pas qu'il n'y avait jamais été.

Le vendeur lui proposa une veste italienne. Gabriel passa les doigts sur le tissu.

— Je connais le fabricant.

C'était faux. Le mensonge lui vint avec une facilité qui le surprit lui-même.

Il essaya la veste. Elle était trop grande aux épaules.

— Je vais la prendre.

La carte bancaire fut refusée deux fois.

— Peut-être un problème de réseau, dit le vendeur.

Gabriel rangea tranquillement sa carte.

— Oui.

Il regarda la veste.

— Gardez-la-moi jusqu'à demain.

Le lendemain, il ne revint pas.

Trois jours plus tard, il raconta qu'il avait acheté cette veste à Milan.

La phrase était devenue vraie.

Pas complètement.

Mais suffisamment pour pouvoir être racontée.


Gabriel avait trente-huit ans et vivait au quatrième étage d'un immeuble ancien.

Dans son appartement, trois objets avaient coûté cher : une montre qui ne fonctionnait plus, un fauteuil venu d'une succession et une photographie de lui devant un bâtiment administratif à Genève.

Il portait un costume gris. À côté de lui se tenait un homme âgé dont on distinguait à peine le visage.

Gabriel disait qu'il s'agissait du président d'une fondation internationale.

Personne ne connaissait son nom.

Chaque matin, Gabriel regardait la photographie en buvant son café.

Parfois, il disait :

— Tu avais raison.

Il ne savait pas exactement ce qu'il voulait dire.

Mais cela lui faisait du bien.


Clara fut la première à remarquer les incohérences.

Ils s'étaient rencontrés dans un café. Gabriel lui avait d'abord dit qu'il travaillait pour une organisation européenne. Quelques jours plus tard, il avait quitté cette organisation pour créer une société de conseil. Puis il lui expliqua qu'il refusait volontairement les propositions de grands groupes.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux plus dépendre de gens médiocres.

Clara avait aimé cette assurance.

Un jour, Gabriel lui annonça qu'il devait partir à Bruxelles.

— Pour ton entreprise ?

Il hésita.

— Pour régler quelque chose.

Il passa deux nuits dans un hôtel près de la gare, puis envoya à Clara une photographie devant le Parlement européen.

Réunion terminée.

À son retour, elle demanda :

— Alors ?

— Ça s'est très bien passé.

— Avec qui ?

Gabriel sourit.

— Tu ne connais pas leurs noms.

Puis, devant ses questions, il se referma.

— Pourquoi tu veux toujours tout savoir ?

Quelques minutes plus tard, il lui dit doucement :

— Tu sais ce qui est difficile ? Quand les gens attendent quelque chose de vous. Ils veulent savoir ce que vous faites, où vous allez, avec qui vous travaillez...

Il regarda le sol.

— Parfois, j'aimerais simplement être quelqu'un de normal.

Clara posa sa main sur son bras.

La conversation venait de changer.

Il n'avait plus besoin d'expliquer Bruxelles.

Il était devenu celui qu'on ne comprenait pas, celui dont la vie était trop compliquée pour être racontée.

Il venait de récupérer sa place.


En novembre, Gabriel annonça qu'il avait reçu une distinction européenne.

— Pour quoi ?

— Pour l'ensemble de mon travail.

Il sortit une enveloppe blanche portant un logo bleu.

— Ils m'ont demandé de ne pas communiquer dessus.

— Quand est la cérémonie ?

— La semaine prochaine.

— Je peux venir ?

Gabriel changea de visage.

— Tu ne me crois pas.

— Je n'ai jamais dit ça.

— Tu n'as pas besoin de le dire. Je connais ce regard.

Il partit.

Clara resta seule avec l'enveloppe.

À l'intérieur, il y avait une invitation officielle.

La cérémonie existait.

Mais le nom de Gabriel n'apparaissait nulle part.


Deux jours plus tard, Gabriel vint chez elle.

— Je suis désolé.

— Pourquoi tu m'as menti ?

Il regarda ses mains.

— Parce que j'avais peur que tu me trouves insignifiant.

Il lui parla de son père, qui répétait lorsqu'il était enfant qu'il ne finirait jamais rien.

— Alors j'ai commencé à raconter des histoires.

Clara prit sa main.

Pendant quelques secondes, il sembla réellement honteux.

Puis il dit :

— Mais certaines choses sont vraies.

— Lesquelles ?

Gabriel sourit.

— Je ne peux pas te le dire.

Elle retira doucement sa main.


En janvier, Gabriel devint directeur de Varenne Consulting.

La société occupait un bureau au dernier étage d'un immeuble de la périphérie. Une plaque dorée portait son nom.

Le bureau était presque vide.

Gabriel recevait ses clients dans des cafés.

Lorsqu'on lui demandait ses références, il répondait :

— Certaines sont confidentielles.

Lorsqu'on lui demandait des noms :

— Vous comprendrez que je ne peux pas les communiquer.

Le flou produisait son propre prestige.

Un jeune entrepreneur nommé Sami entra un jour dans son bureau.

Il avait vingt-quatre ans, une petite entreprise, un produit intéressant et peu d'argent.

Gabriel lui parla pendant deux heures.

À la fin, Sami demanda :

— Vous pensez que je peux réussir ?

Gabriel sourit.

— Je le sais.

Puis il ajouta :

— Je n'accompagne presque jamais personne. Mais votre projet est différent.

Trois mois plus tard, Sami avait versé quinze mille euros à Gabriel.

Le contrat prévoyait un accompagnement stratégique.

Gabriel ne fournit ni étude, ni contact, ni résultat.

Lorsqu'on lui demandait où en était le projet, il répondait :

— Nous préparons quelque chose de beaucoup plus important.

Puis il disparaissait.

Un jour, Sami se rendit au bureau.

La plaque dorée avait disparu.

Le local était vide.

Une semaine plus tard, Gabriel lui écrivit :

Je suis désolé de ne pas avoir été présent. J'ai traversé une période extrêmement difficile. Je pensais pouvoir continuer malgré tout.

Sami répondit :

Tu aurais pu me prévenir.

Gabriel écrivit :

Je ne voulais pas te décevoir.

Sami ne répondit pas.


En avril, Clara retrouva Gabriel par hasard dans une gare.

Il portait un costume noir, une valise et une nouvelle montre.

— Tu vas où ?

— Zurich.

— Pour travailler ?

Il sourit.

— Pour recommencer.

Elle lui demanda ce qu'était devenue son entreprise.

Gabriel baissa les yeux.

— Elle a été sabotée.

— Par qui ?

Il regarda autour de lui.

— Des gens qui avaient intérêt à ce que je disparaisse.

Clara ne répondit pas.

— Je te raconterai un jour.

— Tu peux me le raconter maintenant.

Il sourit tristement.

— Tu ne me croirais pas.

Le train entra en gare.

Avant de monter, il se retourna.

— Tu sais ce qui est terrible ? Les gens pensent que les menteurs n'ont pas de souffrance.

Les portes se fermèrent.

Clara resta sur le quai.

Elle se demanda si Gabriel avait menti sur ce qu'il avait vécu.

Ou s'il avait fini par vivre les histoires qu'il racontait.


À Zurich, Gabriel loua une chambre d'hôtel.

Il envoya à Clara une photographie du lac, puis une autre devant un immeuble moderne.

Nouvelle vie.

Clara ne répondit pas.

Le lendemain, Gabriel se photographia seul dans le miroir de la chambre.

Sur le dernier cliché, il souriait.

Il l'envoya à une ancienne connaissance.

Tout va bien.

La réponse arriva :

Je suis content pour toi.

Gabriel relut la phrase.

Cette fois, personne ne lui avait demandé si c'était vrai.


Deux ans plus tard, Clara reçut une enveloppe.

À l'intérieur, une photographie de Gabriel devant un immeuble de verre.

Sous la photographie :

Je savais que j'y arriverais.

Au dos, il avait écrit :

Tu vois, finalement, je n'étais pas un menteur.

Clara rangea la photographie dans un tiroir, parmi les choses auxquelles on ne sait plus quel nom donner.


La même semaine, dans une chambre d'hôtel à l'autre bout de l'Europe, Gabriel reçut un message d'un numéro inconnu :

Monsieur Varenne, nous avons vérifié vos références. Nous aimerions vous rencontrer.

Il lut le message sans bouger.

Puis il ouvrit l'armoire et choisit un costume.

Il prit sa montre et se regarda dans le miroir.

Pendant quelques secondes, son visage resta parfaitement immobile.

Puis il murmura :

— Cette fois, ils vont voir.

Avant de sortir, il photographia le miroir.

Il l'envoya à personne en particulier.

Simplement à lui-même.

Dans le hall, le réceptionniste lui demanda :

— Vous quittez l'hôtel ?

Gabriel sourit.

— Non.

Il marqua une pause.

— Je vais à un rendez-vous.

— Bonne chance, monsieur.

Gabriel passa la porte.

Dans la rue, personne ne l'attendait.

Il marcha pourtant comme quelqu'un qui venait d'être attendu toute sa vie.

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Nouvelle - Les mains qui applaudissent

3 Juin 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #nouvelles

À vingt-trois heures quarante, lorsque les derniers invités quittèrent la terrasse, Victor Delmas resta seul devant les baies vitrées.

En bas, la ville continuait de respirer.

Victor ne la regardait pas. Il regardait son reflet : costume bleu nuit, chemise blanche, montre discrète mais lourde.

Il leva son verre.

— À moi.

Derrière lui, une voix répondit :

— À vous, monsieur Delmas.

Nadia était encore là. Elle avait passé la soirée à accueillir les invités, vérifier les placements et régler les derniers détails.

— Tu n'es pas partie ?

— J'allais partir.

Victor désigna les assiettes qu'elle tenait.

— Pose ça.

Elle les posa sur la table.

Victor les déplaça légèrement.

— Tu vois ? C'est ce genre de détail qui fait la différence.

Nadia sourit.

— Oui.

Il s'approcha de la baie vitrée.

— Tu sais pourquoi cette soirée a fonctionné ?

— Parce que tout était bien organisé ?

Victor sourit.

— Non. Parce que j'étais là.

Nadia ne répondit pas.

— Demain, appelle Laurent. Dis-lui que j'ai décidé de reporter la signature.

— Le contrat devait être signé demain matin.

— Justement.

— Vous voulez que je lui dise pourquoi ?

Victor leva les yeux.

— Non. Les gens intelligents comprennent quand on ne leur explique pas.


Trois ans auparavant, Victor occupait un petit bureau avec trois autres personnes : Nadia, Laurent et Mehdi.

Nadia avait rapidement compris ce qu'il attendait d'elle. Elle savait travailler tard, répondre immédiatement et retenir toutes les petites choses que les autres oubliaient.

Le premier mois, il lui demanda de rester jusqu'à vingt-deux heures.

Le deuxième, jusqu'à minuit.

Le troisième, il lui envoya un message à 5 h 47 :

Tu dors ?

Elle répondit à 5 h 52 :

Non.

Victor écrivit :

Parfait.

Il avait besoin d'elle.

Pas seulement de son travail.

De sa disponibilité.

Le projet qui devait changer l'entreprise s'appelait Orphée : racheter de petites sociétés familiales en difficulté, les restructurer, puis les revendre.

Victor avait trouvé le modèle. Laurent avait trouvé les investisseurs. Mehdi avait construit les outils financiers. Nadia organisait les réunions.

Pendant six mois, ils travaillèrent jusqu'à l'épuisement.

Le soir de la présentation finale, Victor arriva quarante minutes en retard.

— Désolé.

Il ne l'était pas.

Après quelques minutes, il prit la télécommande des mains de Laurent.

— Je vais reprendre.

Il présenta pendant vingt-six minutes.

À la fin, un investisseur demanda :

— Qui a construit le modèle de croissance ?

Victor répondit :

— Mon équipe.

— Oui, mais qui précisément ?

Victor sourit.

— Moi.

Dans le couloir, Mehdi montra à Nadia le fichier dont il avait construit le modèle.

— Il vient de dire que c'était lui.

Nadia haussa les épaules.

— Tu sais comment il est.

— Comment il est ?

Elle regarda la porte.

— Il pense que les choses lui appartiennent quand elles deviennent bonnes.


Orphée devint rentable.

Puis très rentable.

L'entreprise passa de quatre à soixante-trois salariés. Victor donna une interview à un magazine économique.

La couverture disait :

VICTOR DELMAS : L'HOMME QUI RACHÈTE LES CRISES

Il acheta plusieurs exemplaires, dont un pour Nadia.

Dans son bureau, il encadra son propre portrait.

— Tu trouves ça prétentieux ? demanda-t-il.

— Un peu.

Victor rit.

— C'est pour ça que je t'aime bien.

— Pourquoi ?

— Tu es honnête quand ça ne coûte rien.


Un lundi matin, Laurent entra dans son bureau.

— Le fonds de Zurich veut revoir les conditions. Ils demandent huit pour cent supplémentaires.

— Alors laisse-les partir.

— On perd quarante millions.

Victor le regarda.

— Non. On perd quarante millions s'ils partent. Mais on gagne quelque chose de plus important.

— Quoi ?

— La preuve que nous n'avons pas besoin d'eux.

— Ce n'est pas une question financière, Victor.

— Tout est une question financière.

Le lendemain, le fonds signa.

À onze heures vingt, Victor envoya simplement à Laurent :

Tu vois ?

Laurent ne répondit pas.


Quelques semaines plus tard, Nadia demanda une augmentation.

Victor l'écouta jusqu'au bout.

— Je comprends.

Elle sourit.

— Merci.

— Mais non.

Son sourire disparut.

— Pardon ?

— Je comprends que tu demandes. Je ne comprends pas pourquoi maintenant.

— Cela fait trois ans que je suis ici.

— Justement.

— J'ai recruté quinze personnes, négocié avec les fournisseurs et repris le service administratif quand—

Victor leva la main.

— Je sais.

— Alors pourquoi ?

Il posa son stylo.

— Parce que tu crois que ton travail crée ta valeur.

Nadia resta immobile.

— Ce n'est pas le cas ?

— Non. Ta valeur, c'est ce que je décide de faire de ton travail.

Pour la première fois depuis trois ans, elle ne trouva rien à répondre.

Trois semaines plus tard, elle reçut une proposition d'une entreprise concurrente.

Elle accepta.

Victor lut sa lettre de démission deux fois.

— Tu vas vraiment partir ?

— Oui.

— Pour combien ?

Elle lui donna le chiffre.

Victor rit.

— Ils te paient ça ?

— Oui.

— Ils ne savent pas qui tu es.

Nadia prit son sac.

— Peut-être.

Victor se leva.

— Tu crois que tu vas réussir sans moi ?

Il n'y avait ni colère ni menace dans sa voix.

Seulement une véritable incompréhension.

— Je ne sais pas, répondit-elle.

Victor sourit.

— Moi, je sais.


Le vendredi suivant, Orphée organisa une réception.

Nadia ne fut pas invitée.

Elle apprit par une photographie publiée dans un magazine. Victor se trouvait au centre d'un groupe d'investisseurs, derrière lui le logo d'Orphée.

À gauche, Laurent. À droite, Mehdi. Derrière eux, plusieurs cadres qu'elle avait recrutés.

Puis elle remarqua, sur une table, un petit cadre noir.

Elle reconnut immédiatement la photographie : le portrait de Victor qu'elle avait choisi et qu'elle lui avait conseillé de ne pas utiliser.

Elle sourit malgré elle.

Pas parce que c'était drôle.

Parce qu'elle venait enfin de comprendre pourquoi il avait toujours besoin d'une salle pleine.


Six mois plus tard, Orphée fut racheté.

Victor vendit ses parts pour une somme considérable et donna une dernière interview.

Le journaliste lui demanda :

— Quel conseil donneriez-vous à la nouvelle génération d'entrepreneurs ?

Victor regarda la caméra.

— Ne travaillez jamais pour quelqu'un qui ne reconnaît pas votre valeur.

— Et comment reconnaît-on quelqu'un qui reconnaît notre valeur ?

Victor réfléchit.

— Il vous laisse une place à côté de lui.


Quelques jours plus tard, à vingt-trois heures quarante, Victor se retrouva de nouveau seul devant les baies vitrées.

Son téléphone vibra.

Monsieur Delmas, votre chauffeur vous attend.

Il répondit :

Qu'il monte.

Puis il regarda son reflet.

Cette fois, il ne leva pas son verre.

Quelques secondes plus tard, quelqu'un frappa.

— Entrez.

Un jeune homme apparut.

— Votre voiture est prête.

Victor lui tendit son manteau.

— Portez-moi ça.

Puis il s'arrêta.

— Attendez.

Il désigna la table.

— Vous voyez cette bouteille ?

— Oui.

— Elle vaut plus que votre salaire mensuel.

Le jeune homme baissa les yeux.

— Oui, monsieur.

Victor sourit.

— Faites attention en passant.

Il sortit.

Le jeune homme resta seul.

Il regarda la bouteille, puis la porte.

Il prit finalement le verre abandonné sur la table et le vida dans l'évier.

Personne ne le vit.


Le lendemain matin, les bureaux furent démontés.

Dans un carton destiné aux archives, quelqu'un retrouva le premier organigramme d'Orphée.

Quatre noms :

Victor Delmas.
Nadia Benali.
Laurent Meyer.
Mehdi Agrebi.

En dessous, une phrase manuscrite :

« Sans eux, rien de tout cela n'aurait été possible. »

L'écriture était celle de Victor.

Personne ne sut pourquoi il avait écrit cette phrase.

Le dossier partit aux archives.

Et pendant plusieurs années encore, chaque fois que Victor racontait comment il avait bâti Orphée, il commençait son histoire par la même phrase :

— Au début, j'étais seul.

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Essai — Que signifie réellement « réussir » ?

31 Mai 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #essais

Nous passons une grande partie de notre vie à chercher la réussite.

Nous voulons obtenir un diplôme, décrocher un emploi, augmenter notre salaire, acheter une maison, créer une entreprise, gagner une compétition, construire une réputation ou accumuler un patrimoine.

Mais au milieu de cette course, une question étrangement simple est rarement posée :

Réussir, exactement, signifie quoi ?

Si quelqu’un nous disait demain : « Vous avez réussi », quelle serait la preuve ?

Notre salaire ?

Notre compte bancaire ?

Notre poste ?

Notre entreprise ?

Notre maison ?

Notre notoriété ?

Le nombre de personnes qui nous admirent ?

Ou simplement la possibilité de nous réveiller le matin en sachant que les efforts de notre vie nous conduisent vers une destination que nous avons réellement choisie ?

Cette question n’est pas philosophique uniquement.

Elle est profondément pratique.

Car il est parfaitement possible de travailler très dur dans la mauvaise direction.

Un navire peut avoir un excellent moteur et s’éloigner du port.

Un joueur d’échecs peut jouer avec une grande concentration et préparer une position qu’il regrettera dix coups plus tard.

Un agriculteur peut travailler son champ pendant des mois et découvrir qu’il a planté au mauvais endroit.

L’effort ne garantit pas la direction.

C’est peut-être la première leçon de toute trajectoire professionnelle.

On nous apprend souvent à travailler davantage.

Mais avant de demander : « Comment travailler plus ? », il faudrait parfois demander :

« Où dois-je placer mon travail pour qu’il produise réellement quelque chose de précieux ? »

Le travail est le moteur.

Mais un moteur puissant ne choisit pas la destination.

Il faut une carte.

C’est pourquoi deux personnes peuvent travailler autant et obtenir des résultats radicalement différents.

L’une consacre ses efforts à une compétence dont le marché a fortement besoin.

L’autre consacre les mêmes efforts à une activité dont la valeur économique est beaucoup plus faible.

L’une apprend à résoudre un problème coûteux.

L’autre devient extrêmement efficace dans une tâche dont personne n’est prêt à payer davantage.

Dans les deux cas, le travail peut être sincère.

La différence se trouve dans la rencontre entre l’effort et la valeur.

La compétence elle-même ne suffit donc pas toujours.

Elle ressemble à une arme : elle augmente notre capacité d’action, mais elle n’a de portée économique que lorsqu’elle rencontre une cible réelle.

Un excellent développeur qui résout un problème dont personne n’a besoin ne crée pas nécessairement une grande valeur économique.

Un cuisinier exceptionnel ne devient pas automatiquement un grand entrepreneur.

Un diplômé brillant ne devient pas automatiquement indispensable à une entreprise.

La compétence est un potentiel. La valeur apparaît lorsque ce potentiel rencontre un besoin.

Mais même lorsque nous possédons une compétence utile, une autre difficulté apparaît.

Il faut parfois être capable de faire comprendre sa valeur.

C’est là qu’intervient l’influence.

Un produit peut être excellent et rester inconnu.

Une entreprise peut résoudre un problème réel et ne pas trouver suffisamment de clients.

Un candidat peut posséder les compétences nécessaires et ne pas réussir à convaincre un recruteur qu’il peut les utiliser au service de l’entreprise.

L’influence, dans ce sens, n’est pas la manipulation.

C’est la capacité à rendre la valeur compréhensible.

Le travail construit la clé. L’influence peut parfois trouver la serrure.

Mais une porte ouverte n’est jamais une destination.

Une personne peut obtenir un poste grâce à sa réputation, son réseau ou sa capacité à convaincre. Elle devra ensuite produire des résultats.

Une entreprise peut attirer ses premiers clients grâce à une excellente présentation. Elle devra ensuite leur fournir un produit ou un service suffisamment bon pour qu’ils reviennent.

Une personne peut obtenir l’attention du public. Elle devra ensuite donner une raison à ce public de rester.

L’influence peut ouvrir une porte.

Ce que nous faisons une fois la porte ouverte détermine souvent la suite.

C’est ici que l’expérience entre en jeu.

L’expérience est une mémoire professionnelle.

Chaque problème rencontré peut nous apprendre quelque chose.

Chaque erreur correctement analysée peut devenir une information.

Chaque difficulté peut enrichir notre capacité à reconnaître plus rapidement une situation similaire.

Mais l’expérience n’est pas automatiquement synonyme de compétence.

Dix années peuvent représenter dix années d’apprentissage.

Elles peuvent aussi représenter une seule année répétée dix fois.

La véritable expérience n’est donc pas simplement le temps qui passe.

C’est le nombre de situations que nous avons réellement assimilées.

Elle fonctionne presque comme un système immunitaire : plus nous avons rencontré certaines difficultés et compris leurs mécanismes, plus nous pouvons reconnaître certains dangers avant qu’ils ne deviennent des catastrophes.

Parfois, l’expérience ne fait pas gagner de l’argent directement.

Elle empêche surtout d’en perdre.

Puis vient la compétition.

Nous avons vu qu’elle pouvait devenir toxique lorsque nous comparons aveuglément notre récolte à celle des autres.

Mais elle peut également devenir un miroir.

Un concurrent plus performant peut nous montrer une faiblesse que nous n’avions jamais remarquée.

Un collègue plus efficace peut nous révéler une méthode que nous ignorions.

Un athlète plus rapide peut nous montrer le niveau nécessaire pour progresser.

La comparaison devient alors utile lorsqu’elle répond à une question simple :

« Qu’est-ce que cette différence peut m’apprendre ? »

et non :

« Pourquoi suis-je moins bien que lui ? »

Car la vie professionnelle n’est pas une course dont tous les participants partent de la même ligne et doivent atteindre le même endroit.

Certains commencent avec davantage de ressources.

D’autres doivent construire ces ressources en chemin.

Certains récoltent rapidement.

D’autres sont encore dans leur saison de plantation.

Comparer leur récolte sans connaître leur saison n’a donc pas beaucoup de sens.

Il faut regarder les autres pour apprendre.

Mais il faut ensuite revenir à son propre navire.

Ce n’est pas en surveillant constamment les bateaux des autres qu’on arrive à bon port.

Alors, qu’est-ce que réussir ?

Peut-être que réussir n’est pas simplement gagner.

Car gagner quoi ?

Et pour combien de temps ?

Un salaire élevé peut être une réussite.

Mais s’il est obtenu au prix d’une vie que l’on ne souhaite pas vivre, la question demeure.

Une entreprise florissante peut être une réussite.

Mais si elle devient une prison dont son fondateur ne peut plus sortir, il faut au moins reconnaître que le résultat possède un coût.

Une réputation exceptionnelle peut être une réussite.

Mais si elle oblige constamment à jouer un personnage, que devient la personne derrière la réputation ?

Une fortune peut offrir une immense liberté.

Mais elle ne répond pas nécessairement à toutes les questions auxquelles l’être humain devra un jour faire face.

Cela ne signifie pas que l’argent, la carrière, la reconnaissance ou le pouvoir soient mauvais.

Au contraire.

Ils peuvent être de magnifiques instruments.

Mais un instrument ne doit pas devenir une destination par accident.

C’est peut-être là que se trouve l’erreur fondamentale de nombreuses ambitions.

Nous poursuivons parfois un objectif parce que tout le monde autour de nous le considère comme désirable.

Nous voulons le salaire parce que les autres l’admirent.

La voiture parce qu’elle symbolise la réussite.

Le poste parce qu’il impressionne.

L’entreprise parce qu’elle donne du prestige.

Puis, après avoir obtenu tout cela, nous découvrons une question que nous n’avions jamais posée :

« Et maintenant ? »

Une carrière ressemble peut-être davantage à une partie d’échecs qu’à une course.

Chaque décision prépare la suivante.

Le premier emploi influence parfois les compétences acquises ensuite.

Une compétence peut conduire à une responsabilité nouvelle.

Une responsabilité peut conduire à une meilleure rémunération.

Une relation professionnelle peut devenir une recommandation.

Une recommandation peut ouvrir une nouvelle porte.

Une participation au capital peut transformer une partie du travail présent en patrimoine futur.

Un échec peut devenir une expérience qui évite une erreur plus coûteuse.

Le mouvement n’est donc pas toujours visible immédiatement.

Certains coups ne sont pas destinés à gagner la partie aujourd’hui.

Ils servent à améliorer la position depuis laquelle nous jouerons demain.

Une entreprise ressemble également à une plantation.

Il faut parfois investir avant de récolter.

On plante une compétence.

On plante une relation.

On plante une réputation.

On plante une idée.

On plante du capital.

Puis on attend.

Et pendant cette période, quelqu’un qui regarde uniquement les résultats immédiats peut croire que rien ne se passe.

Pourtant, sous la terre, les racines se développent.

Tout ce qui grandit n’est pas immédiatement visible.

Voilà pourquoi le premier salaire, le premier poste, le premier client ou le premier échec ne doivent pas nécessairement être considérés comme des verdicts définitifs.

Ils sont parfois simplement les premiers coups d’une partie beaucoup plus longue.

La photographie demande :

« Où êtes-vous aujourd’hui ? »

La trajectoire demande :

« Dans quelle direction allez-vous ? »

Cette distinction change profondément notre définition de la réussite.

Réussir pourrait alors signifier non pas atteindre immédiatement le sommet, mais construire progressivement la capacité d’y rester.

Car obtenir quelque chose est une chose.

Être capable de le conserver, de le développer et de lui donner un sens en est une autre.

Le véritable succès pourrait donc être moins spectaculaire qu’on ne l’imagine.

Il pourrait consister à devenir progressivement une personne capable de créer davantage de valeur, de mieux comprendre les problèmes, de prendre de meilleures décisions, de construire des relations solides et de choisir plus librement la direction de sa vie.

Il pourrait consister à transformer son travail en compétence, sa compétence en valeur, sa valeur en confiance, sa confiance en opportunités et ses opportunités en une trajectoire cohérente.

Et peut-être surtout à ne pas confondre la vitesse avec la direction.

Car celui qui court très vite vers une mauvaise destination ne gagne pas nécessairement du temps.

Il s’éloigne simplement plus rapidement de l’endroit où il voulait réellement aller.

Alors, peut-être que la question la plus importante n’est pas :

« Comment puis-je travailler jusqu’à réussir ? »

Mais :

« Comment puis-je comprendre où placer mon travail, quelle valeur créer, comment la rendre visible et comment transformer les résultats d’aujourd’hui en possibilités pour demain ? »

Le travail est le moteur.

La compétence est la capacité.

L’expérience est la mémoire.

L’influence est la porte.

La comparaison est le miroir.

L’investissement est la plantation.

La stratégie est la carte.

Mais aucune de ces choses ne constitue, à elle seule, la destination.

Réussir, ce n’est peut-être pas posséder davantage que les autres. C’est construire une trajectoire dans laquelle les efforts d’aujourd’hui donnent davantage de possibilités à l’homme de demain.

Car au bout du compte, la véritable réussite ne se mesure peut-être pas seulement à ce que nous avons réussi à obtenir.

Elle se mesure aussi à ce que nous sommes devenus capables de construire grâce à ce que nous avons obtenu.

Et si, finalement, réussir n’était pas d’arriver le premier…

mais d’arriver quelque part où l’on voulait réellement aller, avec la liberté de continuer à choisir la suite ?

 

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Essai — Et si le « modèle occidental » n’était qu’un outil, et non une vérité absolue ?

23 Mai 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #essais

Pourquoi considérons-nous parfois qu’une solution devient meilleure simplement parce qu’elle vient de loin ?

Un problème apparaît dans notre pays : nous cherchons immédiatement comment l’Europe le résout.

Une administration fonctionne mal : nous regardons ailleurs.

Une école rencontre des difficultés : nous cherchons un modèle étranger.

Un hôpital est saturé : nous demandons quel pays possède le meilleur système.

Cette curiosité est saine.

Mais elle peut cacher une erreur : confondre ce qui vient d’ailleurs avec ce qui fonctionne nécessairement mieux.

À l’inverse, une autre erreur consiste à rejeter une idée simplement parce qu’elle est étrangère.

Entre l’idéalisation et le rejet systématique, il existe une troisième voie : observer, comprendre, sélectionner et adapter.

C’est probablement l’une des formes les plus utiles de l’intelligence collective.

Imaginez un artisan qui visite plusieurs ateliers.

Dans le premier, il découvre une machine remarquable.

Dans le deuxième, une méthode d’organisation particulièrement efficace.

Dans le troisième, un système de contrôle de qualité qu’il n’avait jamais envisagé.

Que devrait-il faire ?

Détruire son propre atelier pour reproduire intégralement le troisième ?

Certainement pas.

Il peut prendre la machine du premier, la méthode du deuxième et le système de contrôle du troisième, puis les adapter à ses propres besoins.

Apprendre n’est pas copier.

Cette distinction devient essentielle lorsqu’on parle de systèmes complexes.

Une école n’est pas simplement un bâtiment rempli de salles de classe.

Un hôpital n’est pas seulement un ensemble de médecins et de machines.

Un aéroport n’est pas seulement une piste, des avions et des comptoirs.

Une administration n’est pas seulement un ensemble de formulaires.

Derrière chacun de ces systèmes se trouvent des milliers d’interactions : infrastructures, technologies, ressources humaines, réglementation, procédures, fournisseurs, habitudes des utilisateurs, culture organisationnelle et capacité à réagir aux imprévus.

Modifier un seul élément peut donc produire des conséquences inattendues ailleurs.

C’est pourquoi il faut se méfier des comparaisons trop simples.

Lorsqu’un système étranger fonctionne bien, nous voyons facilement son résultat.

Nous voyons un train ponctuel.

Un hôpital accessible.

Une administration numérique.

Un aéroport efficace.

Mais nous ne voyons pas toujours les décennies d'investissement, les institutions, les infrastructures et les conditions particulières qui ont rendu ce résultat possible.

Et surtout, nous ne savons pas automatiquement si la même solution produirait le même résultat dans un autre environnement.

Une bonne solution transplantée sans adaptation peut devenir une mauvaise solution.

Prenons l’exemple d’un aéroport.

Nous pouvons admirer la fluidité d’un grand aéroport européen et conclure que son organisation est exemplaire. Mais cela ne signifie pas qu’il soit invulnérable.

Un système aussi complexe dépend de nombreuses couches technologiques et organisationnelles : systèmes de réservation, contrôle des bagages, infrastructures informatiques, compagnies aériennes, services de sécurité, contrôle aérien, personnel au sol, alimentation électrique, réseaux de communication et fournisseurs externes.

Lorsqu’un maillon important rencontre une panne ou une perturbation, les conséquences peuvent rapidement se propager.

L’histoire récente des aéroports européens l’a montré à plusieurs reprises.

En avril 2025, par exemple, l’aéroport de Londres-Heathrow a été contraint de fermer temporairement après un incendie dans une sous-station électrique qui alimentait notamment l’aéroport. L’incident a entraîné l’annulation de nombreux vols et perturbé le trafic aérien international. L’événement n’a évidemment pas démontré qu’« Heathrow ne savait pas gérer un aéroport ». Il a montré quelque chose de beaucoup plus intéressant : même une infrastructure extrêmement sophistiquée possède des points de vulnérabilité.

La même logique s’applique aux systèmes informatiques.

Plus une organisation devient complexe, plus elle peut devenir dépendante de technologies dont la défaillance peut produire des effets en cascade.

Une panne n’annule donc pas nécessairement toutes les qualités d’un système.

De la même manière, un succès ponctuel ne prouve pas qu’un système soit parfait.

La performance et la vulnérabilité peuvent exister simultanément.

C’est une idée importante parce que nous avons tendance à raisonner en blocs.

« Le système européen fonctionne. »

« Le système américain fonctionne. »

« Le système asiatique fonctionne. »

« Notre système ne fonctionne pas. »

Mais la réalité est rarement aussi propre.

Un pays peut posséder une excellente infrastructure numérique et une administration moins efficace dans certains domaines.

Un autre peut avoir une remarquable accessibilité aux soins mais rencontrer des problèmes de délais.

Un troisième peut disposer d’excellentes universités mais rencontrer d’autres difficultés dans son système éducatif.

Un quatrième peut avoir des infrastructures extraordinaires tout en dépendant fortement de technologies ou de fournisseurs extérieurs.

Il n’existe pas nécessairement de système parfait ; il existe des systèmes qui ont résolu certains problèmes mieux que d’autres.

Cette nuance change notre manière d’apprendre du monde.

Au lieu de demander :

« Quel pays devons-nous copier ? »

Il serait peut-être plus intelligent de demander :

« Quel problème voulons-nous résoudre, et qui a déjà trouvé une manière intéressante de le résoudre ? »

La question devient alors beaucoup plus précise.

Si notre problème concerne la ponctualité des transports, étudions les systèmes qui excellent dans ce domaine.

Si notre problème concerne la digitalisation administrative, observons les pays qui ont développé des services numériques efficaces.

Si notre problème concerne la formation professionnelle, cherchons les modèles qui rapprochent réellement l’enseignement du marché du travail.

Si notre problème concerne les soins d’urgence, étudions les organisations qui réduisent les délais là où chaque minute compte.

Mais ensuite vient la partie que l’on oublie souvent :

adapter.

Car une solution n’arrive jamais seule.

Elle arrive avec des conditions.

Une méthode pédagogique peut dépendre de la formation des enseignants.

Une réforme administrative peut dépendre de la qualité des infrastructures numériques.

Un système de santé peut dépendre de la répartition géographique de la population.

Une organisation du travail peut dépendre du droit, de la culture professionnelle et du marché de l’emploi.

Copier le mécanisme sans reproduire les conditions qui le rendent efficace revient parfois à acheter une machine sans savoir comment la faire fonctionner.

C’est pourquoi l’innovation ne consiste pas nécessairement à inventer quelque chose qui n’existait jamais.

Elle peut consister à combiner intelligemment des solutions qui existent déjà.

L’histoire humaine est pleine de transferts, d’adaptations et de transformations.

Les sociétés ont toujours appris les unes des autres.

Une civilisation observe une technique, la perfectionne.

Un pays découvre une méthode administrative, l’adapte.

Une université s’inspire d’un programme étranger et le transforme selon ses propres besoins.

Une entreprise étudie son concurrent, conserve ce qui fonctionne et élimine ce qui ne lui convient pas.

Le progrès lui-même ressemble parfois moins à une invention solitaire qu’à une immense conversation entre les expériences humaines.

Mais cette conversation exige de l’humilité dans les deux sens.

Il faut suffisamment d’humilité pour reconnaître que nous ne savons pas tout.

Et suffisamment de confiance pour reconnaître que ce qui vient de l’extérieur n’est pas automatiquement supérieur.

L’admiration aveugle nous prive de notre capacité à adapter.

Le rejet systématique nous prive de notre capacité à apprendre.

Dans les deux cas, nous cessons de réfléchir.

Celui qui idéalise l’étranger dit :

« Puisque cela fonctionne chez eux, faisons exactement la même chose. »

Celui qui le rejette dit :

« Puisque cela vient de chez eux, cela ne peut pas fonctionner chez nous. »

L’intelligence dit :

« Montrez-moi ce qui fonctionne, expliquez-moi pourquoi cela fonctionne, puis voyons comment nous pouvons l’adapter à notre réalité. »

Cette attitude peut également changer notre conception du « modèle occidental ».

Il n’est pas nécessaire d’en faire une vérité absolue pour reconnaître ses réussites.

Et il n’est pas nécessaire d’en nier les difficultés pour préserver notre propre identité.

Une société mature peut admirer une innovation étrangère sans se sentir inférieure.

Elle peut reconnaître une faiblesse étrangère sans se croire supérieure.

Elle peut emprunter une méthode sans abandonner son identité.

Elle peut apprendre sans se soumettre.

Et elle peut améliorer son propre système sans considérer qu’elle doit nécessairement devenir la copie d’un autre.

Après tout, lorsqu’un médecin utilise un instrument, il ne vénère pas l’instrument.

Il l’utilise parce qu’il répond à un problème.

Pourquoi devrions-nous traiter les modèles économiques, éducatifs, administratifs ou sociaux différemment ?

Un modèle est un outil. Et un outil doit être jugé par l’usage que l’on peut en faire, pas par le prestige de son origine.

C’est peut-être là la véritable leçon.

Le monde n’est pas un catalogue dans lequel il faudrait choisir un pays et reproduire intégralement son fonctionnement.

C’est plutôt un immense laboratoire.

Certains ont réussi certaines expériences.

D’autres en ont échoué.

Nous pouvons étudier les uns et les autres.

Prendre les réussites.

Comprendre les échecs.

Identifier les conditions.

Éviter les erreurs.

Adapter les solutions.

Puis construire quelque chose qui corresponde à notre propre réalité.

Car le véritable progrès ne consiste pas à demander :

« Qui devons-nous imiter ? »

Il consiste à demander :

« Qu’avons-nous encore à apprendre, et comment pouvons-nous transformer ce que nous apprenons en quelque chose qui fonctionne réellement chez nous ? »

Le modèle occidental n’est donc peut-être ni une vérité absolue, ni un ennemi à rejeter.

C’est une boîte à outils parmi d’autres.

Et la sagesse ne consiste pas à vénérer la boîte.

Elle consiste à savoir quel outil utiliser, pour quel problème, dans quelles conditions — et parfois, à avoir le courage de fabriquer un outil nouveau.

 

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Pourquoi la vitesse peut-elle devenir une question de vie ou de mort ?

17 Mai 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #essais

Dans un restaurant, attendre vingt minutes de plus peut être agaçant.

À l’hôpital, ces mêmes vingt minutes peuvent parfois prendre une tout autre signification.

Voilà pourquoi il existe des domaines dans lesquels le temps n’est plus seulement une question de confort, d’efficacité ou de satisfaction. Il devient une question de sécurité.

Et parfois, une question de vie ou de mort.

Lorsque nous parlions du client dans un restaurant, nous pouvions distinguer l’attente nécessaire de l’attente évitable. Mais lorsque nous entrons dans un service d’urgence, une autre dimension apparaît : toutes les attentes ne peuvent évidemment pas être supprimées, parce que tous les patients n’ont pas le même degré d’urgence.

C’est précisément pour cette raison qu’existe le triage.

Le principe est simple : on ne traite pas nécessairement les patients dans l’ordre de leur arrivée, mais selon l’urgence de leur situation. L’Organisation mondiale de la santé décrit le triage fondé sur l’acuité comme un processus permettant de classer les patients selon leur besoin d’intervention, afin que ceux qui nécessitent une prise en charge immédiate puissent être vus rapidement tandis que ceux qui peuvent attendre soient orientés en conséquence.

Autrement dit, l’objectif n’est pas de faire attendre moins tout le monde.

L’objectif est de faire attendre moins longtemps ceux qui peuvent le moins se permettre d’attendre.

Cette nuance est fondamentale.

Imaginez une salle d’urgence dans laquelle dix personnes arrivent presque simultanément. L’une souffre d’un problème potentiellement vital. Une autre présente une blessure sérieuse mais stable. Une troisième vient pour un problème qui peut raisonnablement attendre.

Si l’hôpital appliquait mécaniquement la règle « premier arrivé, premier servi », il pourrait donner la même priorité à des situations qui n’ont manifestement pas le même degré d’urgence.

Le triage introduit donc quelque chose de plus intelligent que la simple vitesse : la vitesse adaptée à la gravité.

Car aller vite dans la mauvaise direction ne sert à rien.

Un système de santé performant ne devrait donc pas seulement se demander : « Combien de patients avons-nous ? »

Il devrait aussi demander :

« Combien de temps faut-il à chacun pour recevoir le soin dont il a réellement besoin ? »

Cette question change complètement notre manière d’évaluer un système de santé.

Nous avons souvent tendance à compter les hôpitaux, les médecins, les lits ou les équipements. Ces éléments sont évidemment essentiels. Mais leur existence ne garantit pas, à elle seule, un accès rapide et approprié aux soins.

Un hôpital peut posséder des équipements modernes et être confronté à des problèmes d’organisation.

Un système peut disposer de nombreux professionnels et souffrir malgré tout de difficultés d’accès.

Un service d’urgence peut être rempli de personnel et rester engorgé si les patients ne peuvent pas être orientés correctement ou si les lits d’hospitalisation en aval sont insuffisants.

La capacité d’un système ne se mesure pas uniquement à ce qu’il possède, mais aussi à la manière dont il transforme ses ressources en soins réellement accessibles.

Le Canada offre à cet égard un exemple intéressant, non pas parce qu’il faudrait condamner son système de santé, mais précisément parce qu’il montre qu’aucun modèle n’échappe aux problèmes de capacité et de délai.

Selon l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), les services d’urgence canadiens ont enregistré 16,1 millions de visites en 2024-2025 dans les données disponibles couvrant environ 89 % des visites nationales. La moitié des patients attendaient un peu moins de deux heures avant l’évaluation par un médecin, tandis qu’un patient sur dix attendait plus de cinq heures. L’ICIS souligne également que les délais ne proviennent pas uniquement des services d’urgence eux-mêmes : ils sont liés à des pressions qui traversent l’ensemble du système de santé, notamment l’accès aux soins primaires, aux soins à domicile et aux lits d’hospitalisation.

Le problème devient encore plus visible lorsqu’on regarde la durée totale passée aux urgences. En 2024-2025, plus d’un tiers des patients y ont passé entre cinq et quatorze heures, tandis qu’un patient sur dix y est resté plus de quatorze heures. Pour les patients admis à l’hôpital, l’attente d’un lit pouvait constituer une part importante de cette durée ; un patient admis sur dix a attendu plus de trente-six heures pour obtenir un lit d’hospitalisation.

Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, de résumer la qualité de l’ensemble du système de santé canadien. Ils montrent quelque chose de plus précis : l’accès aux soins et les délais peuvent constituer des problèmes systémiques, même dans un pays disposant d’un système de santé développé.

Et c’est précisément la leçon qu’il faut retenir.

Pas : « Le Canada est un mauvais modèle. »

Pas davantage : « Les systèmes occidentaux sont mauvais. »

Mais plutôt :

« Aucun système n’est suffisamment parfait pour que nous cessions de l’étudier. »

Nous commettons parfois une erreur intellectuelle lorsque nous transformons un modèle étranger en religion.

Nous admirons un pays pour son système éducatif et nous voulons tout copier.

Nous admirons un autre pour son système de santé et nous voulons tout importer.

Nous voyons une société fonctionner différemment et nous concluons immédiatement qu’elle a trouvé la solution universelle.

Mais un système n’est jamais une machine isolée.

Il dépend de sa population, de sa géographie, de ses ressources, de sa culture administrative, de son financement, de ses infrastructures, de ses habitudes et de l’organisation des services qui l’entourent.

Ce qui fonctionne remarquablement bien dans un contexte peut produire des résultats différents dans un autre.

Le modèle n’est pas la vérité. C’est une expérience dont nous pouvons apprendre.

C’est pourquoi il serait également dangereux de considérer que la vitesse constitue toujours la solution.

Dans un hôpital, aller plus vite ne signifie pas nécessairement mieux soigner.

Un médecin qui prend quelques minutes supplémentaires pour établir correctement un diagnostic peut faire gagner beaucoup plus de temps ensuite.

Une infirmière qui vérifie correctement un traitement évite potentiellement une erreur.

Un triage correctement réalisé peut ralentir certains patients afin d’accélérer la prise en charge de ceux qui sont réellement prioritaires.

La véritable efficacité n’est donc pas l’absence de temps d’attente.

C’est l’utilisation intelligente du temps.

Dans les situations où chaque minute compte, perdre du temps peut avoir des conséquences graves. Mais gaspiller des ressources pour aller artificiellement plus vite peut également créer d’autres risques.

Il faut donc rechercher non pas la vitesse maximale, mais la vitesse pertinente.

Un avion ne devient pas meilleur parce qu’il vole à la vitesse maximale en permanence.

Un chirurgien ne devient pas meilleur parce qu’il termine chaque opération le plus rapidement possible.

Un service d’urgence ne devient pas meilleur simplement parce que la salle d’attente se vide plus vite.

La question fondamentale est toujours la même :

Avons-nous utilisé le bon temps, au bon endroit, pour la bonne personne ?

Voilà pourquoi le temps constitue probablement l’une des ressources les plus sous-estimées d’un système de santé.

L’argent peut être augmenté.

Les bâtiments peuvent être construits.

Les équipements peuvent être achetés.

Mais le temps perdu par un patient dans une situation urgente ne peut pas être récupéré comme une marchandise.

Et lorsqu’une intervention précoce peut modifier l’évolution d’une situation médicale, le retard n’est plus seulement une mauvaise expérience.

Il peut devenir un facteur de risque.

L’Organisation mondiale de la santé insiste d’ailleurs sur l’importance d’une reconnaissance et d’un traitement rapides des situations sensibles au facteur temps dans l’amélioration de la qualité des soins d’urgence.

C’est peut-être là que notre conception de la vitesse doit changer.

Dans un restaurant, réduire l’attente peut améliorer l’expérience.

Dans une entreprise, réduire un délai peut améliorer la productivité.

Dans un hôpital, réduire certains délais peut parfois protéger une vie.

Mais dans les trois cas, la question fondamentale reste la même :

Pourquoi cette personne attend-elle ?

Si elle attend parce que le travail nécessite réellement du temps, il faut l’expliquer et l’assumer.

Si elle attend parce qu’une autre personne a besoin d’une intervention plus urgente, il faut comprendre la logique du triage.

Mais si elle attend parce que le système est mal organisé, que les ressources sont mal réparties ou que les différentes étapes du parcours ne communiquent pas correctement, alors l’attente devient un problème à résoudre.

La véritable performance n’est donc pas de supprimer toutes les files d’attente.

C’est de construire un système capable de distinguer l’attente acceptable de l’attente dangereuse.

Et cette leçon dépasse largement la médecine.

Elle concerne toutes les organisations qui manipulent une ressource que personne ne peut récupérer : le temps humain.

Car derrière chaque minute d’attente, il y a une personne.

Derrière chaque heure perdue, il y a une vie qui continue ailleurs.

Et dans certaines situations, derrière quelques minutes peuvent se cacher des conséquences que l’on ne pourra jamais annuler.

La vitesse n’est pas toujours une vertu. Mais lorsque le temps devient une condition de survie, savoir agir au bon moment devient une responsabilité.

La vraie question n’est donc pas :

« Comment faire attendre moins tout le monde ? »

Elle est plus exigeante :

« Comment faire en sorte que personne n’attende inutilement lorsque chaque minute compte ? »

 

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Et si la patience n’était pas une vertu lorsqu’on est client ?

10 Mai 2026 , Rédigé par Achref Snoussi Publié dans #essais

« Soyez patient. »

C’est probablement l’un des conseils les plus répétés lorsqu’il s’agit de construire quelque chose.

Soyez patient avec votre carrière.

Soyez patient avec votre entreprise.

Soyez patient avec votre corps.

Soyez patient avec vos compétences.

Soyez patient avec votre patrimoine.

Tout ce qui possède une véritable valeur semble demander du temps.

Mais il existe un étrange paradoxe.

Pourquoi demande-t-on parfois au client d’être aussi patient que l’entrepreneur qui construit son entreprise ?

Lorsqu’une personne investit son temps, son argent et son énergie dans un service, elle n’achète pas uniquement un résultat final. Elle achète également le chemin qui doit la conduire jusqu’à ce résultat.

Et dans ce chemin, le temps compte.

Imaginez un restaurant.

Vous commandez un plat complexe qui nécessite une préparation réelle : une viande doit cuire, une pâte doit lever, un poisson doit être préparé, une sauce doit être réduite. Attendre un certain temps est parfaitement compréhensible.

Le temps de préparation fait partie du travail.

Mais imaginons maintenant que le même restaurant fasse attendre ses clients beaucoup plus longtemps parce qu’il a organisé son service de manière insuffisante, accepté davantage de commandes qu’il ne peut en traiter ou réduit ses effectifs au point de créer une file d’attente permanente.

Dans ce cas, le problème n’est plus simplement la durée nécessaire à la préparation du plat.

Le client est en train de payer le prix de l’inefficacité de l’entreprise.

Et ce n’est pas la même chose.

Il faut donc distinguer deux types d’attente : l’attente nécessaire et l’attente évitable.

La première peut être acceptée parce qu’elle est liée à la nature du service.

La seconde devrait être combattue parce qu’elle révèle souvent une organisation qui pourrait être améliorée.

Cette distinction paraît simple, mais elle touche à une question fondamentale du commerce : à qui appartient le temps du client ?

À l’entreprise ?

Non.

Le temps du client appartient au client.

Lorsqu’une personne entre dans un restaurant, prend rendez-vous chez un professionnel, contacte un service après-vente ou se déplace pour effectuer une démarche, elle engage une ressource que l’entreprise ne peut pas considérer comme gratuite.

Cette ressource est invisible, mais elle est précieuse : le temps.

Une entreprise peut parfois rembourser dix euros à un client mécontent.

Elle ne peut pas lui rendre les trente minutes qu’il a perdues.

C’est pourquoi le temps d’attente devrait être considéré comme une composante de la qualité du service.

Un service peut être techniquement correct et pourtant produire une mauvaise expérience.

Le plat peut être excellent, mais arriver après une attente déraisonnable.

Le technicien peut finalement résoudre le problème, mais après plusieurs heures d’attente sans information.

Le rendez-vous peut être parfaitement exécuté, mais commencer systématiquement avec quarante minutes de retard.

Dans chacun de ces cas, le résultat final ne suffit pas nécessairement à effacer l’expérience.

La qualité d’un service ne se mesure pas uniquement à ce que le client reçoit, mais aussi à la manière dont il est conduit jusqu’à ce qu’il reçoit.

C’est particulièrement important parce que certaines entreprises commettent une erreur économique : elles considèrent le personnel comme un coût à réduire plutôt que comme une capacité nécessaire à délivrer le service.

Supposons qu’un restaurant ait besoin de cinq personnes pour assurer correctement son service.

Il peut être tentant de n’en employer que trois pour réduire les dépenses.

Sur le papier, l’économie semble évidente.

Mais que se passe-t-il lorsque les commandes s’accumulent, que les tables attendent, que les employés sont débordés et que les clients commencent à partir insatisfaits ?

L’entreprise a économisé sur le personnel.

Mais elle peut avoir perdu sur l’expérience, la réputation, la fidélisation et, à terme, le chiffre d’affaires.

Réduire un coût n’est pas toujours réduire une dépense. Parfois, c’est déplacer la facture vers le client.

Et le client finit par la payer avec son temps.

Il serait pourtant injuste d’exiger l’instantanéité partout.

Nous vivons à une époque où l’on peut commander un produit en quelques secondes, recevoir une réponse automatique immédiatement et suivre presque en temps réel la livraison d’un colis. Cette accélération peut créer une illusion dangereuse : celle selon laquelle tout devrait être disponible immédiatement.

Or certains services nécessitent du temps.

Un chirurgien ne devrait pas accélérer une opération simplement parce que son patient est impatient.

Un cuisinier ne devrait pas servir une viande insuffisamment cuite pour respecter une promesse de rapidité.

Un artisan ne devrait pas sacrifier la qualité d’un travail complexe pour gagner quelques minutes.

La vitesse n’est donc pas une valeur absolue.

Le bon service n’est pas nécessairement le service le plus rapide. C’est souvent celui qui offre le meilleur équilibre entre qualité, sécurité et délai raisonnable.

Voilà pourquoi la patience du client ne devrait pas être utilisée comme excuse pour justifier une mauvaise organisation.

Lorsqu’un retard est inévitable, l’entreprise peut au moins informer.

Lorsqu’un problème survient, elle peut expliquer.

Lorsqu’un délai est nécessaire, elle peut l’annoncer avant la commande.

Et lorsqu’une attente devient excessive, elle peut chercher à comprendre pourquoi elle existe.

Cette dernière attitude est essentielle.

Car une entreprise sérieuse ne demande pas seulement : « Comment pouvons-nous demander à nos clients d’attendre ? »

Elle devrait également demander :

« Pourquoi nos clients doivent-ils attendre autant ? »

La première question cherche à faire accepter le problème.

La seconde cherche à le résoudre.

Cette différence résume peut-être toute une philosophie du service.

Un client patient n’est pas nécessairement un client satisfait.

Il peut simplement être un client qui n’a pas d’autre choix.

Et une entreprise ne devrait pas confondre la tolérance de ses clients avec la qualité de son service.

Il existe même une forme de respect particulièrement simple dans le commerce : respecter le temps de celui qui vous donne son argent.

Car lorsque le client paie, il ne vous confie pas seulement son portefeuille.

Il vous confie également une partie de sa journée.

C’est pourquoi certaines entreprises peuvent avoir un excellent produit et offrir malgré tout une mauvaise expérience.

Le produit répond à la promesse.

Le service, lui, répond à la relation.

Et cette relation commence dès le premier contact.

Combien de temps faut-il attendre ?

Le client sait-il ce qui se passe ?

L’entreprise tient-elle ses délais ?

Prévient-elle lorsqu’elle ne peut pas les respecter ?

Cherche-t-elle à corriger les causes des retards ?

Ces questions peuvent sembler secondaires.

Elles ne le sont pas.

Dans de nombreux métiers, le temps est lui-même une partie du produit.

Un taxi ne vend pas seulement un déplacement : il vend aussi une disponibilité.

Un hôtel ne vend pas seulement une chambre : il vend aussi une expérience d’accueil.

Un restaurant ne vend pas seulement une assiette : il vend aussi un moment.

Un service après-vente ne vend pas seulement une réparation : il vend aussi une résolution dans un délai acceptable.

Ainsi, lorsque nous disons qu’un client doit être patient, nous devrions d’abord nous demander : patient jusqu’à quand, et pour quelle raison ?

Si l’attente est nécessaire, expliquons-la.

Si elle est raisonnable, assumons-la.

Si elle améliore réellement la qualité du résultat, faisons-en comprendre la valeur.

Mais si elle provient simplement d’une organisation défaillante, pourquoi demander au client de payer deux fois : une première fois avec son argent, et une seconde fois avec son temps ?

La patience est une vertu lorsqu’elle accompagne une construction.

Elle devient beaucoup plus discutable lorsqu’elle sert à masquer une mauvaise organisation.

Le client n’exige pas toujours l’instantanéité. Il demande souvent quelque chose de plus simple : que son temps soit traité avec le même respect que son argent.

Car une entreprise peut toujours dire : « Merci de patienter. »

Mais une entreprise véritablement orientée vers le service devrait plutôt se demander :

« Que pouvons-nous faire pour que notre client ait moins souvent besoin de patienter ? »

 

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