L’école doit-elle récompenser l’effort ou exiger la maîtrise ?
L’école a une mission qui paraît, à première vue, évidente : transmettre des connaissances, développer des compétences et préparer les élèves à affronter le monde qui les attend. Pourtant, une contradiction profonde s’est progressivement installée dans de nombreux systèmes éducatifs : on prétend mesurer le niveau des élèves tout en organisant parfois l’évaluation de telle manière qu’elle cesse de mesurer leur véritable niveau.
Le problème n’est pas seulement celui des résultats scolaires. Il est plus profond. Il concerne la conception même de la réussite, de l’évaluation et de la progression. Que signifie avoir réussi une année scolaire ? Est-ce avoir accumulé suffisamment de points pour atteindre une moyenne générale ? Est-ce avoir fourni des efforts, même lorsque le résultat demeure incorrect ? Ou faut-il considérer qu’une connaissance fondamentale doit être effectivement maîtrisée avant de permettre à l’élève de poursuivre son parcours ?
À ces questions s’ajoute une autre difficulté : tous les élèves ne possèdent ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes rythmes d’apprentissage, ni les mêmes inclinations. Vouloir leur imposer exactement le même parcours, au même rythme et selon les mêmes critères peut sembler égalitaire ; cela ne garantit pourtant pas l’équité.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre une école laxiste et une école impitoyable. Il est de construire une école exigeante sans être aveugle, sélective sans être arbitraire, et adaptée sans renoncer à ses exigences fondamentales.
I. Une école qui enseigne trop risque de ne plus rien faire maîtriser
La première faiblesse d’un système éducatif peut résider dans une contradiction simple : vouloir transmettre toujours davantage conduit parfois les élèves à ne plus maîtriser correctement l’essentiel.
À mesure que les programmes s’enrichissent, les matières se multiplient, les chapitres s’accumulent et les notions se succèdent à un rythme soutenu. L’élève est alors placé devant une quantité considérable d’informations qu’il doit mémoriser, comprendre, restituer et parfois appliquer, avant même d’avoir eu le temps d’en consolider les fondements.
Or l’apprentissage véritable ne fonctionne pas comme le remplissage d’un récipient. Comprendre une notion exige du temps ; la réutiliser exige de la pratique ; la maîtriser exige de la répétition. Une connaissance superficiellement acquise peut suffire pour réussir un contrôle quelques jours plus tard et disparaître presque entièrement quelques mois après.
Le paradoxe est alors saisissant : plus l’école cherche à transmettre, moins l’élève peut parfois retenir.
On pourrait comparer cette situation à quelqu’un qui voudrait visiter une ville entière en une seule journée. Il pourra multiplier les photographies, traverser de nombreuses rues et accumuler des impressions ; il n’aura pourtant pas nécessairement compris la ville. De la même manière, parcourir rapidement un programme ne signifie pas l’avoir assimilé.
La priorité devrait donc être inversée : moins de dispersion, davantage de profondeur.
Réduire fortement le nombre de matières et concentrer chaque année l’enseignement sur un nombre limité de notions fondamentales permettrait de consacrer davantage de temps à l'exercice, à la répétition et à la correction des erreurs. L'objectif ne serait pas de diminuer le travail scolaire, encore moins d'accorder davantage de vacances, mais de remplacer la quantité de contenus par la qualité de leur assimilation.
Il vaut mieux connaître parfaitement quelques principes fondamentaux que pouvoir réciter superficiellement des dizaines de chapitres oubliés dès l’examen terminé.
Cette exigence devrait d’ailleurs commencer par les compétences les plus élémentaires : lire correctement, écrire correctement, raisonner, calculer, comprendre un texte et exprimer clairement une idée. Lorsqu’un élève arrive à un niveau supérieur sans maîtriser ces fondations, l’école ne peut plus simplement ajouter de nouvelles connaissances. Elle construit sur un sol qui n’est pas stabilisé.
C’est alors tout l’édifice scolaire qui devient fragile.
II. L’évaluation doit mesurer la maîtrise, non fabriquer artificiellement la réussite
À cette surcharge des programmes peut s’ajouter un autre phénomène : l’inflation de l’évaluation.
Lorsqu’un système attribue des points pour une multitude d’éléments intermédiaires — intention, démarche, présentation, méthode partiellement correcte, éléments de réponse — il peut devenir difficile de distinguer l’élève qui maîtrise réellement une compétence de celui qui en possède seulement quelques fragments.
Prenons un exemple volontairement simple. Si un élève rédige un texte comportant de nombreuses fautes mais que l'évaluation ne pénalise que quelques erreurs déterminées à l'avance, que mesure-t-on exactement ? Si l'on attribue l'essentiel des points à certains éléments sélectionnés, le résultat final peut donner une impression de maîtrise qui ne correspond pas nécessairement à la réalité.
L’évaluation devrait au contraire répondre à une question fondamentale : l’élève sait-il faire ce qu’on lui demande ?
Il faut ici distinguer l’évaluation de la progression pédagogique. Pendant l’apprentissage, l’erreur est évidemment précieuse. Elle permet à l’enseignant d’identifier les difficultés et à l’élève de comprendre ce qu’il doit corriger. Mais lors d’une évaluation destinée à certifier une compétence, la question devient différente : la compétence est-elle acquise ou non ?
Il ne s’agit donc pas de nier la valeur de l’effort ou de la démarche. Il s’agit de remettre chaque élément à sa place.
Un élève qui obtient une réponse correcte par une méthode fragile doit être invité à consolider cette méthode. Inversement, un élève qui applique une méthode apparemment correcte mais aboutit à un résultat faux doit comprendre son erreur. Mais lorsque l’on cherche à déterminer si une compétence est maîtrisée, le résultat final ne peut pas être indéfiniment dissocié de la compétence elle-même.
À force de distribuer des fractions de points, on risque de produire une étrange illusion : un élève peut finir par croire qu’il sait parce qu’on lui a régulièrement montré qu’il avait obtenu quelques points.
Or la vie professionnelle et sociale ne fonctionne pas toujours ainsi. Une opération comptable est juste ou fausse. Un diagnostic technique fonctionne ou ne fonctionne pas. Une traduction restitue correctement le sens ou le déforme. Un pont supporte la charge prévue ou ne la supporte pas. Dans de nombreux domaines, l'intention ne suffit pas : le résultat doit être fiable.
L’école devrait préparer à cette réalité plutôt que créer un univers artificiel dans lequel l’échec véritable devient progressivement difficile à reconnaître.
III. Le passage automatique peut transformer une difficulté ponctuelle en retard durable
La question de l’évaluation conduit naturellement à celle du passage d’une classe à l’autre.
Faire progresser automatiquement un élève peut sembler généreux. Cela évite la stigmatisation du redoublement et permet de maintenir son groupe d’âge. Mais une difficulté non résolue ne disparaît pas simplement parce que le calendrier scolaire avance.
Au contraire, certaines connaissances ont une structure cumulative. Les mathématiques en constituent un exemple évident : comprendre les fractions facilite certains apprentissages ultérieurs ; maîtriser les opérations est indispensable pour aborder sereinement des notions plus complexes. En lecture et en écriture, le phénomène est tout aussi manifeste. Une faiblesse fondamentale peut progressivement compliquer l’ensemble des apprentissages.
L’école devient alors comparable à une chaîne dont les maillons sont interdépendants. Si un maillon est fragile, les suivants peuvent continuer à avancer, mais ils deviennent de plus en plus difficiles à consolider.
C’est pourquoi la véritable question n’est pas : « Faut-il faire redoubler l’élève ? » mais plutôt : « Comment empêcher un élève de progresser avec des lacunes fondamentales non résolues ? »
Le redoublement n’est qu’une réponse possible, et il n’est certainement pas une solution universelle. Un élève qui rencontre une difficulté temporaire en raison de circonstances personnelles, familiales ou psychologiques n’a pas nécessairement besoin de recommencer intégralement une année. Il peut avoir besoin d’un accompagnement ciblé, d’un enseignement individualisé ou d’un temps supplémentaire consacré précisément à la compétence qui lui fait défaut.
Mais l’inverse est également vrai : faire passer systématiquement l’élève sans vérifier ses acquis revient à déplacer le problème.
L’école ne devrait pas confondre progression chronologique et progression intellectuelle.
Un élève peut avoir douze mois de plus et ne pas avoir acquis les connaissances nécessaires au niveau suivant. Le calendrier ne maîtrise pas les fractions, n’améliore pas l’orthographe et ne résout pas les difficultés de lecture.
Ce sont les apprentissages qui le font.
IV. L’égalité des programmes ne produit pas nécessairement l’égalité des chances
Une autre difficulté tient au fait que les élèves ne sont pas identiques.
Ils diffèrent par leurs aptitudes, leurs intérêts, leur rythme de compréhension et leurs formes d’intelligence. Certains excellent dans les langues, d’autres dans les mathématiques ; certains possèdent une remarquable capacité d’abstraction, d’autres une intelligence pratique ou technique ; certains apprennent rapidement par la lecture, d’autres progressent davantage par la manipulation et l’expérience.
Une école qui impose exactement le même parcours à tous peut donc commettre une erreur de conception : confondre égalité de traitement et égalité des possibilités de réussite.
L’image d’un poisson évalué sur sa capacité à grimper à un arbre est devenue célèbre parce qu’elle exprime intuitivement cette idée : si l’on définit la compétence uniquement par une aptitude qui n’est pas celle de l’individu, on peut finir par transformer une différence en sentiment d’infériorité.
L’enjeu n’est évidemment pas de supprimer les matières fondamentales ni de permettre à chacun de ne travailler que ce qu’il aime. Une société a besoin de citoyens capables de lire, d’écrire, de compter, de raisonner et de comprendre le monde commun. Mais, au-delà de ce socle, une véritable différenciation pourrait permettre aux élèves de développer davantage leurs points forts.
L’école pourrait ainsi distinguer progressivement plusieurs voies d’excellence : académique, scientifique, technique, artistique, professionnelle ou technologique, sans hiérarchiser automatiquement ces parcours.
La réussite d’un excellent technicien ne devrait pas être considérée comme inférieure à celle d’un excellent universitaire simplement parce que leurs talents ne s’expriment pas dans les mêmes domaines.
L’intelligence n’a pas une seule forme ; l’école ne devrait donc pas avoir une seule définition de la réussite.
V. Une classe homogène n’est pas une classe injuste
Cette réflexion conduit à remettre en question un autre principe : l’idée selon laquelle tous les élèves doivent nécessairement être regroupés dans les mêmes classes indépendamment de leur niveau.
À première vue, cette organisation paraît égalitaire. En réalité, elle peut placer l’enseignant devant une difficulté presque insoluble.
S’il enseigne au rythme des élèves les plus avancés, les plus faibles risquent de ne pas comprendre suffisamment. S’il ralentit constamment pour répondre aux difficultés des élèves les plus fragiles, les meilleurs peuvent perdre une partie de leur potentiel de progression.
Le problème n’est alors pas l’élève faible. Le problème est l’absence d’adaptation de l’environnement pédagogique à la diversité des niveaux.
On pourrait imaginer une organisation plus souple, inspirée non pas d’une logique de classement définitif, mais de celle des divisions sportives.
Prenons l’exemple du français. Les élèves pourraient être répartis en plusieurs groupes de niveau correspondant à leurs acquis. Les meilleurs d’un groupe pourraient rejoindre le groupe supérieur à la fin de l’année ; ceux qui rencontrent davantage de difficultés pourraient rejoindre temporairement un groupe où l’enseignement serait davantage adapté à leurs besoins.
Un tel système aurait un avantage considérable : le classement ne serait plus une condamnation, mais un état provisoire.
L’élève pourrait monter comme il pourrait descendre. Sa position ne serait donc pas déterminée une fois pour toutes par une décision prise à un âge donné. Elle dépendrait de ses résultats et de ses progrès.
Cette logique introduirait également une forme d’émulation. L’élève placé dans le groupe intermédiaire saurait qu’un effort supplémentaire peut lui permettre d’accéder au groupe supérieur. Celui qui appartient au groupe supérieur saurait qu’il doit continuer à travailler pour conserver sa place.
La compétition, lorsqu’elle est correctement encadrée, n’est pas nécessairement contraire à l’éducation. Elle peut devenir un moteur puissant à condition de ne pas humilier celui qui échoue et de ne pas réduire la valeur d’une personne à son classement.
Le sport offre ici une leçon intéressante : on ne demande pas au dernier d’une division de jouer au même niveau que le premier de la division supérieure ; on lui donne les conditions nécessaires pour progresser jusqu’à pouvoir le faire.
VI. L’école doit préparer à la réalité, mais elle ne doit pas devenir une machine à exclure
Toutefois, une école plus exigeante comporte un risque qu’il serait irresponsable d’ignorer : celui de transformer la sélection en exclusion.
Les difficultés scolaires ne proviennent pas toujours d’un manque de volonté. Un enfant peut rencontrer des troubles de l’attention, des difficultés spécifiques d’apprentissage, des besoins particuliers liés à son développement, ou traverser une période familiale extrêmement difficile. Ces situations exigent une adaptation pédagogique, et non une simple diminution des exigences.
La véritable exigence consiste précisément à distinguer l’absence d’effort de l’impossibilité momentanée de produire l’effort attendu.
L’école doit donc être exigeante sur les objectifs, mais intelligente sur les moyens.
Un élève qui rencontre une difficulté ne devrait pas être condamné à vie par un mauvais résultat obtenu à un moment particulier. Il faut au contraire multiplier les possibilités de récupération : examens de rattrapage, modules intensifs, accompagnement individualisé, parcours différenciés et possibilités réelles de réintégrer un niveau supérieur.
Le système devrait permettre à l’élève de dire : « Je n’ai pas réussi cette fois-ci » plutôt que : « Je ne réussirai jamais. »
C’est une distinction capitale.
Une école juste ne garantit pas la réussite à tous. Elle garantit à tous la possibilité réelle de progresser.
Conclusion : passer d’une école qui fait passer à une école qui fait apprendre
La crise de l’école ne se résoudra probablement pas par une simple modification des barèmes ou par une nouvelle réforme administrative. Elle exige une réflexion plus fondamentale sur ce que l’on attend réellement de l’institution scolaire.
Une école efficace ne devrait pas chercher à faire croire que tous les élèves ont atteint le même niveau. Elle devrait chercher à ce que chacun sache précisément ce qu’il maîtrise, ce qu’il ne maîtrise pas encore et ce qu’il doit faire pour progresser.
Cela suppose de réduire la dispersion des programmes, de consacrer davantage de temps aux connaissances fondamentales, de distinguer clairement l’apprentissage de la certification, de rétablir une évaluation exigeante et lisible, et de mettre fin à l’idée dangereuse selon laquelle la progression automatique constitue nécessairement un progrès pédagogique.
Il faudrait également accepter une vérité devenue presque inconfortable : les élèves ne sont pas égaux dans leurs aptitudes, mais ils doivent pouvoir être égaux dans leur dignité et dans leur accès à la réussite.
L’égalité véritable ne consiste donc pas à demander à tous de courir sur la même piste à la même vitesse. Elle consiste à offrir à chacun une piste adaptée à ses capacités, tout en maintenant une exigence réelle sur la ligne d’arrivée.
L’école ne devrait ni flatter l’élève ni le décourager. Elle devrait lui dire la vérité.
Si son niveau est insuffisant, elle doit avoir le courage de le lui dire. Si ses capacités sont exceptionnelles, elle doit avoir l’ambition de les développer. S’il rencontre une difficulté particulière, elle doit lui offrir les moyens de la surmonter. Et s’il échoue, elle doit lui permettre de recommencer autrement.
Car le véritable échec scolaire n’est pas qu’un élève obtienne une mauvaise note.
Le véritable échec est de lui faire croire qu’il a réussi alors qu’il n’a pas appris.
Une école digne de ce nom ne distribue donc pas seulement des diplômes : elle certifie des compétences. Elle ne promet pas que tout le monde gagnera la course ; elle veille à ce que chacun ait réellement appris à courir.
La vie est-elle une compétition ?
« La vie est un jeu. » La formule paraît légère, presque enfantine. Pourtant, elle contient une vérité fondamentale : dès lors que nous entrons dans un jeu, nous acceptons implicitement l’existence de règles, de contraintes, de gains et de pertes, de victoires et de défaites. Celui qui refuse les règles ne joue plus ; celui qui les accepte doit également accepter la possibilité de perdre.
Notre société nous familiarise très tôt avec cette logique. Dès l’école, les classements, les concours, les récompenses et les comparaisons nous apprennent à mesurer notre valeur relativement à celle des autres. Plus tard, la compétition se déplace vers l’université, le marché du travail, les affaires et parfois même les relations sociales. Nous sommes encouragés à être meilleurs, plus rapides, plus performants, plus riches, plus visibles que les autres.
Cette logique peut être stimulante. La concurrence pousse à l’innovation, oblige à progresser et empêche parfois l’immobilisme. Mais lorsqu’elle devient une vision générale de l’existence, elle produit une confusion dangereuse : on finit par considérer tout autre individu comme un adversaire et toute différence comme une défaite.
Or la vie n’est pas nécessairement une guerre.
Il existe des jeux dans lesquels le gain de l’un implique nécessairement la perte de l’autre. Mais il existe aussi des jeux coopératifs, dans lesquels plusieurs joueurs peuvent gagner ensemble. Toute l’intelligence consiste donc peut-être à savoir quel jeu nous sommes réellement en train de jouer.
I. La compétition n’est pas toujours le signe du courage
On répète volontiers que « la défaite est pour les courageux », parce que seuls ceux qui osent entrer dans l’arène peuvent perdre. L’idée est séduisante : elle associe l’échec au courage et la prudence à la lâcheté.
Mais cette opposition est trop simple.
Il existe des défaites glorieuses ; il existe aussi des défaites parfaitement inutiles. Il existe des batailles qu’il faut accepter et d’autres qu’il serait absurde de livrer. Le courage ne consiste pas à combattre chaque fois que l’on en a la possibilité. Il consiste parfois à savoir pourquoi l’on combat, ce que l’on risque et ce que l’on peut raisonnablement espérer gagner.
Mieux vaut donc parfois être un « lâche intelligent » qu’un « courageux idiot ».
La formule est volontairement provocatrice, mais elle permet de distinguer deux qualités souvent confondues : le courage et l’imprudence.
L’individu prudent ne fuit pas nécessairement le danger ; il évalue le rapport entre le risque et le bénéfice. Il sait que certaines victoires coûtent tellement cher qu’elles ressemblent finalement à des défaites. Une entreprise peut gagner une bataille commerciale et perdre une fortune. Un dirigeant peut conquérir un marché au prix d’années d’épuisement. Un individu peut consacrer toute son existence à dépasser quelqu’un qui, quelques années plus tard, ne représentera plus aucun enjeu.
La compétition devient alors une guerre d’usure.
Et toute guerre d’usure possède une caractéristique redoutable : elle peut détruire les deux camps sans véritable vainqueur.
II. Quand les concurrents cessent de construire pour commencer à se combattre
L’histoire de l’industrie technologique illustre parfaitement ce phénomène.
Microsoft a longtemps construit une partie essentielle de sa puissance autour de Windows et des logiciels destinés aux ordinateurs personnels. Google, de son côté, a bâti son empire autour de la recherche en ligne et de la publicité numérique.
Mais lorsque deux grandes entreprises atteignent une certaine puissance, elles ne se contentent plus de défendre leur domaine initial. Elles commencent à entrer sur les territoires de leurs concurrents.
Les frontières deviennent alors floues : systèmes d’exploitation, navigateurs, moteurs de recherche, logiciels bureautiques, services en ligne, matériel informatique et infrastructures se transforment progressivement en terrains de confrontation.
Microsoft et Google se sont ainsi retrouvées en concurrence sur de nombreux marchés : Windows et ChromeOS, Bing et Google Search, Edge et Chrome, Office et Google Docs, matériel et services associés.
Cette diversification peut naturellement être rationnelle. Une grande entreprise doit se protéger contre les évolutions de son environnement. Mais elle révèle également un danger : lorsque la stratégie consiste principalement à empêcher l’autre de gagner, l’entreprise risque d’oublier ce qui lui permettait de gagner elle-même.
C’est une erreur classique.
Une organisation peut consacrer tellement de ressources à surveiller son concurrent qu’elle finit par vivre dans son ombre. Elle ne demande plus : « Que devons-nous construire ? » mais : « Que fait-il ? » ; puis : « Comment pouvons-nous faire la même chose ? »
La concurrence devient alors une forme de mimétisme.
Or l’innovation véritable ne consiste pas toujours à battre celui qui existe déjà. Elle consiste souvent à créer quelque chose que personne n’avait encore pensé à demander.
C’est pourquoi la comparaison permanente peut devenir un piège. Celui qui regarde constamment son voisin risque de ne jamais découvrir son propre chemin.
III. Il existe une autre manière de gagner : gagner ensemble
À l’opposé de cette logique de confrontation permanente se trouve une idée ancienne, mais extraordinairement moderne : la coopération peut produire une richesse supérieure à celle de la compétition.
Une anecdote souvent racontée à propos d’enfants xhosa illustre cette philosophie sous le nom d’Ubuntu. Selon cette histoire, des enfants auraient été invités à courir vers un panier de fruits, le premier arrivé devant en recevoir le contenu. Au lieu de courir séparément, ils auraient avancé ensemble et partagé les fruits.
Lorsqu’on leur aurait demandé pourquoi ils n’avaient pas cherché à gagner individuellement, ils auraient répondu par cette idée : Ubuntu, c’est-à-dire, dans une formulation devenue célèbre, « je suis parce que nous sommes ».
Qu’elle soit prise comme une anecdote pédagogique ou comme une illustration simplifiée d’une philosophie africaine beaucoup plus riche, cette histoire possède une force particulière.
Elle pose une question que la compétition permanente nous fait parfois oublier :
À quoi sert une victoire qui ne peut être partagée avec personne ?
La coopération ne signifie évidemment pas l’absence de concurrence. Une entreprise peut coopérer avec certaines organisations tout en les concurrençant sur d’autres marchés. Deux chercheurs peuvent rivaliser pour un prix tout en partageant leurs découvertes. Deux sportifs peuvent vouloir gagner tout en reconnaissant que leur propre performance dépend de la présence d’un adversaire suffisamment fort pour les pousser à progresser.
La véritable opposition n’est donc pas entre compétition et coopération.
Elle se situe entre la concurrence comme moteur de progrès et la concurrence comme obsession.
Dans la première situation, l’autre nous oblige à devenir meilleurs.
Dans la seconde, l’autre devient quelqu’un qu’il faut absolument empêcher de réussir.
La différence est considérable.
IV. Une bonne idée ne suffit pas : encore faut-il qu’elle arrive au bon moment
La réussite dépend également d’un facteur souvent sous-estimé : le temps.
Une idée peut être excellente et pourtant échouer. Non parce qu’elle est mauvaise, mais parce que son environnement n’est pas encore prêt à l’accueillir.
L’histoire de la technologie en offre de nombreux exemples. Le GRiDPad, commercialisé au début des années 1980, annonçait déjà certains usages associés aux futures tablettes. Le Simon d’IBM, lancé en 1994, proposait des fonctions qui préfiguraient plusieurs caractéristiques des smartphones modernes. Le réseau social SixDegrees, apparu à la fin des années 1990, précédait de plusieurs années l'explosion des réseaux sociaux.
Pourtant, ces innovations n’ont pas connu le succès de leurs héritiers.
Pourquoi ?
Parce qu’une invention ne dépend pas uniquement de sa qualité intrinsèque. Elle dépend également de l’existence d’un écosystème capable de la soutenir : infrastructures, prix, habitudes des consommateurs, puissance de calcul, accès à Internet, modèle économique, culture et maturité du marché.
Une idée peut donc être trop tôt.
C’est une vérité difficile pour l’inventeur : il est tentant de croire que la qualité finit toujours par triompher. L’histoire montre le contraire. Certaines idées disparaissent non parce qu’elles étaient mauvaises, mais parce que leur heure n’était pas encore venue.
Victor Hugo l’a exprimé dans une formule devenue célèbre : « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue. »
Le talent consiste donc non seulement à avoir une bonne idée, mais à reconnaître le moment où cette idée peut rencontrer son époque.
Il existe ainsi trois temps : trop tôt, trop tard et juste à temps.
Le troisième est celui que recherche tout entrepreneur, tout artiste et tout inventeur.
V. Le succès lui-même est injuste
Mais même lorsque l’idée arrive au bon moment, rien ne garantit que son créateur recevra la reconnaissance qu’il mérite.
La destinée de Steve Jobs et celle de Dennis Ritchie offrent à cet égard un contraste saisissant. Tous deux sont morts en 2011, à quelques jours d’intervalle. La disparition de Steve Jobs a suscité une émotion planétaire. Dennis Ritchie, pourtant l’un des grands architectes de l’informatique moderne, notamment créateur du langage C et figure majeure du développement d’Unix, reçut une attention publique incomparablement plus faible.
Cette différence ne signifie évidemment pas que l’un « méritait » davantage de reconnaissance que l’autre. Elle révèle quelque chose de plus profond : la célébrité et la contribution ne sont pas la même chose.
La société ne récompense pas toujours celui qui a le plus contribué. Elle récompense souvent celui dont la contribution est la plus visible, la plus compréhensible ou la plus facilement racontable.
Steve Jobs incarnait une histoire : le visionnaire, l’entrepreneur, le produit, la marque, le retour spectaculaire, l’innovation rendue visible.
Dennis Ritchie incarnait davantage une infrastructure invisible : du code, des langages, des systèmes, des outils que des milliards de personnes utilisent sans connaître leur origine.
Le monde célèbre plus facilement celui qui construit la façade que celui qui construit les fondations.
Cette injustice n’est pas nécessairement scandaleuse. Elle est parfois simplement inhérente au fonctionnement de la mémoire collective.
Comme le rappelait avec cynisme Bill Gates : « La vie n’est pas juste ; habituez-vous-y. »
La formule est rude, mais elle contient une leçon utile : nous ne contrôlons pas toujours la reconnaissance que nous recevrons ; nous contrôlons davantage la qualité de ce que nous construisons.
VI. Celui qui refuse de changer finit par être dépassé
Il existe enfin une règle plus implacable encore : aucun succès n’est permanent.
Nokia en fournit un exemple emblématique. Pendant des années, la marque finlandaise a dominé le marché mondial du téléphone mobile. Sa position semblait presque indestructible. Pourtant, l’arrivée du smartphone a profondément transformé les règles du secteur.
Le problème n’était pas que Nokia ne savait pas fabriquer des téléphones. Au contraire : l’entreprise possédait une expérience considérable, une marque puissante et une technologie reconnue.
Mais le marché avait changé.
La question n’était plus seulement de fabriquer un meilleur téléphone mobile. Il fallait comprendre que le téléphone devenait progressivement une plateforme informatique, un écosystème d’applications et un objet connecté à Internet.
Une entreprise peut donc mourir non parce qu’elle est devenue mauvaise, mais parce que le monde est devenu différent.
Cette observation vaut pour les entreprises comme pour les individus.
Celui qui s’attache exclusivement à ce qui a fait son succès passé risque de transformer son expérience en prison. Une compétence autrefois précieuse peut devenir insuffisante. Une méthode autrefois efficace peut devenir obsolète. Une certitude autrefois rassurante peut devenir un obstacle.
Celui qui ne se renouvelle pas ne reste pas immobile : il recule.
Car pendant qu’il conserve ses anciennes méthodes, le monde continue d’avancer.
Conclusion : ne pas confondre ambition et guerre
La vie est effectivement un jeu, mais elle n’est pas un jeu unique.
Il existe des compétitions dans lesquelles il faut accepter qu’un seul arrive premier. Il existe des entreprises qui doivent affronter des concurrents. Il existe des examens où certains réussissent et d’autres échouent. Il existe des batailles qu’il faut parfois avoir le courage de livrer.
Mais il existe également des situations dans lesquelles gagner ensemble est plus intelligent que gagner seul.
La sagesse consiste donc moins à choisir entre courage et prudence, entre compétition et coopération, entre ambition et modération, qu’à savoir quelle attitude correspond à la situation.
Il faut avoir le courage de combattre lorsque le combat est nécessaire, la prudence de se retirer lorsqu’il est inutile, l’intelligence de coopérer lorsque la victoire collective est plus grande que la victoire individuelle, et l’humilité de changer lorsque le monde change.
Car le danger le plus grand n’est peut-être pas de perdre.
C’est de gagner une bataille qui nous fait perdre la guerre.
Ou pire encore : de passer notre vie à combattre quelqu’un qui n’était même pas notre véritable adversaire.
Pierre Desproges disait avec son ironie habituelle : « Un jour j’irai vivre en théorie, car en théorie tout se passe bien. » La réalité, heureusement ou malheureusement, ne fonctionne jamais ainsi. Elle est imprévisible, injuste, changeante et souvent indifférente à nos plans.
L’ambition doit donc être accompagnée de lucidité.
Il ne suffit pas de vouloir atteindre le sommet. Il faut savoir si la montagne vaut l’ascension, si l’on monte par le bon chemin, si l’on arrivera au bon moment — et, surtout, ce que l’on fera une fois arrivé là-haut.
Car dans un monde qui change sans cesse, la véritable victoire n’est peut-être pas de battre les autres.
C’est de rester capable de jouer lorsque les règles du jeu ont changé.
Quand l’épreuve révèle ceux sur qui nous pouvons réellement compter
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Il existe des images qui deviennent, avec le temps, plus grandes que les événements qu’elles représentent. Elles cessent d’être de simples photographies pour devenir des miroirs dans lesquels chacun projette sa propre conception de la loyauté, de l’amour et de la reconnaissance.
L’image de Jacqueline Kennedy, au moment où son mari est mortellement atteint dans la voiture présidentielle, appartient à cette catégorie. La scène a souvent été interprétée comme le symbole d’une vérité brutale : dans les moments où notre existence vacille, ceux que nous pensions les plus proches ne sont pas nécessairement ceux qui nous tendent la main.
Il faut toutefois se méfier des leçons tirées trop rapidement d’une image. Dans une situation de violence extrême, les réactions humaines échappent souvent à toute logique ordinaire. La panique, l’instinct de survie, la sidération et la confusion peuvent produire des gestes que nous interprétons ensuite, depuis notre confort, comme des preuves d’amour ou de trahison.
Mais l’image soulève malgré tout une question universelle : pourquoi l’aide vient-elle parfois de personnes auxquelles nous n’avions jamais pensé, tandis que ceux sur lesquels nous avions fondé nos plus grands espoirs peuvent nous décevoir ?
I. L’épreuve ne crée pas toujours la vérité : elle la révèle
Dans la vie quotidienne, nous attribuons aux personnes des rôles.
Celui-ci est notre ami.
Celui-là est notre frère.
Cette personne est notre collègue.
Cette autre est celle à qui nous pouvons tout demander.
Nous construisons ainsi une hiérarchie affective : certains occupent une place centrale, d’autres une place secondaire, et beaucoup restent à la périphérie de notre existence.
Puis survient une épreuve.
Et soudain, cette hiérarchie peut s’effondrer.
La personne que nous pensions indispensable ne répond pas au téléphone.
L’ami que nous avions aidé pendant des années disparaît lorsque nous avons besoin de lui.
Le membre de notre famille auquel nous avions confié nos difficultés trouve toujours une excuse pour ne pas intervenir.
Et, parallèlement, quelqu’un que nous connaissions à peine apparaît.
Un collègue nous accompagne à l’hôpital.
Un voisin nous prête sa voiture.
Un ancien camarade que nous n’avions pas vu depuis dix ans nous appelle simplement pour demander : « De quoi as-tu besoin ? »
L’épreuve possède cette étrange capacité : elle transforme les relations supposées en comportements observables.
Avant elle, nous croyons savoir qui sont les autres.
Après elle, nous savons davantage ce qu’ils sont capables de faire.
II. Nous confondons souvent proximité et loyauté
C’est l’une des grandes erreurs de notre vie affective.
Nous imaginons que plus une personne est proche de nous, plus elle sera présente lorsque nous aurons besoin d’elle.
Ce raisonnement semble naturel.
Il n’est pourtant pas toujours vrai.
La proximité géographique ne garantit pas la proximité affective.
Le lien familial ne garantit pas le courage.
Les années d’amitié ne garantissent pas la fidélité.
Et l’amour proclamé ne garantit pas nécessairement la capacité à affronter la souffrance de l’autre.
À l’inverse, certaines personnes que nous connaissons à peine peuvent manifester une solidarité extraordinaire.
Pourquoi ?
Parce que la loyauté n’est pas toujours proportionnelle à l’intensité du lien.
Elle dépend aussi du caractère.
Il existe des personnes qui aiment beaucoup mais qui sont incapables d’aider lorsque la situation devient difficile. D’autres parlent peu, promettent peu, occupent une place discrète dans notre existence, mais répondent présentes lorsque tout s’écroule.
La valeur d’un lien ne se mesure donc pas seulement à sa proximité ; elle se mesure à ce qu’il devient lorsque la vie devient difficile.
III. L’ingratitude fait particulièrement mal lorsque nous avions investi beaucoup d’espoir
Toutes les déceptions ne se ressemblent pas.
Une déception venant d’un inconnu nous surprend.
Une déception venant d’un proche nous atteint.
La raison est simple : nous ne souffrons pas uniquement de ce que l’autre a fait.
Nous souffrons aussi de l’écart entre ce qu’il a fait et ce que nous pensions qu’il ferait.
Nous avions imaginé sa réaction.
Nous avions construit une attente.
Nous nous étions dit :
« Il sera là. »
« Elle ne me laissera jamais tomber. »
« Après tout ce que j’ai fait pour lui, il fera la même chose pour moi. »
C’est précisément ici que naît une grande partie de nos blessures.
La déception est souvent une dette imaginaire que nous découvrons trop tard que l’autre n’avait jamais accepté de contracter.
Nous avons donné de l’argent, du temps, de l’attention, des conseils, des sacrifices.
Puis, lorsque notre tour est venu de recevoir, nous avons présenté intérieurement la facture.
Mais l’autre ne savait peut-être même pas qu’elle existait.
IV. Donner sans attendre n’est pas renoncer à toute réciprocité
Le conseil selon lequel il faudrait « ne jamais rien attendre de personne » contient une vérité précieuse, mais il peut devenir dangereux s’il est poussé à l’extrême.
Vivre sans aucune attente serait presque impossible.
Nous avons besoin de confiance, d'engagements, de réciprocité et de responsabilité. Une société dans laquelle personne n’attend rien de personne serait une société dans laquelle les promesses, les contrats et la solidarité perdraient leur sens.
Il faut donc distinguer deux choses.
Attendre une réciprocité raisonnable n’est pas la même chose qu’exiger que les autres nous rendent exactement ce que nous avons donné.
Le premier relève d’une relation équilibrée.
Le second peut devenir une comptabilité affective.
J’aide mon ami, donc il doit m’aider.
Je lui ai rendu service, donc il me doit un service.
J’ai été présent lorsqu’il souffrait, donc il devra être présent lorsque je souffrirai.
Cette logique transforme progressivement la générosité en investissement.
Et lorsque le rendement attendu n’arrive pas, la générosité se transforme en ressentiment.
Le véritable détachement consiste donc non pas à cesser de donner, mais à ne pas transformer chacun de nos dons en créance invisible.
V. La générosité devient plus libre lorsque nous cessons de tenir les comptes
Donner sans attendre ne signifie pas être naïf.
Il ne s’agit pas de continuer à faire confiance indéfiniment à quelqu’un qui nous trahit.
Il ne s’agit pas non plus de devenir disponible pour tout le monde, au point de s’oublier soi-même.
Il s’agit de comprendre que nous ne contrôlons jamais complètement la manière dont nos actes seront reçus.
Nous pouvons donner avec sincérité.
L’autre peut répondre avec gratitude.
Ou avec indifférence.
Ou même avec ingratitude.
Dans les trois cas, notre geste initial reste le nôtre.
C’est une conception exigeante de la générosité : faire le bien parce que nous avons choisi d’être cette personne-là, et non parce que nous avons acheté le comportement futur de quelqu’un d’autre.
Cette philosophie protège contre une forme subtile de souffrance.
Lorsque nous donnons en espérant une récompense, nous remettons une partie de notre paix entre les mains de celui qui reçoit.
Lorsqu’un retour arrive, nous sommes heureux.
Lorsqu’il n’arrive pas, nous nous sentons trahis.
Mais lorsque nous donnons librement, le geste possède déjà sa propre valeur.
VI. Pourtant, les épreuves enseignent aussi à choisir autrement
Il existe une seconde leçon, peut-être plus importante encore.
Si une personne nous abandonne dans un moment où nous avions légitimement besoin d’elle, nous ne devons pas nécessairement lui en vouloir éternellement.
Mais nous devons prendre acte de ce que nous avons appris.
La maturité ne consiste pas à devenir méfiant envers tout le monde.
Elle consiste à ne plus confondre espoir et connaissance.
Nous pouvons aimer quelqu’un sans lui confier toutes nos attentes.
Nous pouvons apprécier quelqu’un sans le considérer comme notre dernier recours.
Nous pouvons pardonner sans nécessairement remettre entre ses mains la même responsabilité.
Certaines personnes doivent rester dans notre cœur sans rester au centre de notre système de confiance.
C’est une distinction difficile, mais essentielle.
Pardonner à quelqu’un ne nous oblige pas à oublier ce que son comportement nous a appris.
Conclusion
Les grandes épreuves ont cette cruauté particulière : elles ne nous montrent pas seulement ce que nous sommes capables de supporter ; elles nous montrent aussi ce que valent réellement certains de nos liens.
Elles peuvent faire surgir un inconnu qui nous aide sans rien demander.
Elles peuvent révéler la fidélité inattendue d’une personne que nous avions sous-estimée.
Elles peuvent également nous confronter au silence de ceux que nous pensions indispensables.
Mais il serait injuste de transformer chaque absence en trahison. L’être humain n’est pas toujours capable de réagir comme nous l’espérions, surtout dans les situations extrêmes. Et l’amour ne se mesure pas toujours à un geste spectaculaire.
La véritable leçon est peut-être ailleurs.
Nous ne devons pas cesser de donner parce que certaines personnes sont ingrates. Nous devons simplement apprendre à donner sans leur confier la responsabilité de notre bonheur.
Aimer, aider, soutenir, être généreux : oui.
Exiger que l’autre nous rende exactement ce que nous avons donné : non.
Car celui qui donne en attendant une récompense ne donne jamais complètement.
La générosité véritable ne consiste pas à ignorer la déception ; elle consiste à ne pas laisser la déception nous rendre moins généreux.
Et peut-être est-ce là la meilleure protection contre les désillusions : ne pas attendre de chacun ce que seuls quelques-uns sont capables de donner, mais continuer à être, soi-même, celui sur qui l’on peut compter lorsque tout le reste vacille.
Le regret de ne pas avoir essayé est-il pire que celui de s’être trompé ?
Il existe deux sortes de regrets.
Le premier vient d'une action.
Nous avons parlé alors qu'il aurait fallu nous taire. Nous avons aimé la mauvaise personne. Nous avons quitté un emploi sans préparation. Nous avons investi au mauvais endroit. Nous avons fait confiance à quelqu'un qui ne la méritait pas. Nous avons pris un chemin qui s'est révélé être une impasse.
L'autre regret est plus silencieux.
Il vient de ce que nous n'avons jamais fait.
Le voyage que nous n'avons jamais entrepris.
La personne à qui nous n'avons jamais déclaré notre amour.
L'entreprise que nous n'avons jamais créée.
Le livre que nous n'avons jamais écrit.
La candidature que nous n'avons jamais envoyée.
La porte que nous n'avons jamais poussée.
Le premier regret possède un souvenir.
Le second possède une imagination.
Et c'est peut-être ce qui le rend plus cruel.
Car une erreur peut être examinée, comprise, réparée parfois. Mais comment réparer une vie qui n'a jamais été tentée ?
Nous souffrons moins de certains chemins qui se sont révélés mauvais que de ceux que nous n'avons jamais osé emprunter.
Entre penser et faire, une vie entière peut se perdre
Alexandra Julien formule une vérité sur les relations : « Entre ce qui est pensé et non dit, entre ce qui est dit et non pensé, beaucoup d'amour se perd. »
On pourrait prolonger cette idée :
Entre ce qui est réfléchi et jamais accompli, et ce qui est accompli sans avoir été réfléchi, beaucoup de vie se perd.
Tout commence souvent par une pensée.
Une idée apparaît.
Puis viennent les objections.
« Ce n'est pas le bon moment. »
« Je ne suis pas prêt. »
« Et si j'échoue ? »
« Qu'en penseront les autres ? »
« Je ferai cela plus tard. »
Le problème est que le cerveau possède une capacité extraordinaire : il peut transformer une décision future en illusion de progrès.
Nous avons réfléchi à l'entreprise, donc nous avons l'impression d'avoir commencé.
Nous avons acheté un livre sur la langue étrangère, donc nous avons l'impression d'apprendre.
Nous avons parlé du voyage, donc nous avons presque l'impression d'être partis.
Nous avons imaginé la déclaration d'amour, donc nous avons vécu mentalement la scène que nous n'oserons jamais provoquer.
Mais la pensée n'est pas l'action.
Une vie imaginée avec précision reste une vie non vécue.
Il faut donc savoir sortir de la chambre intérieure où toutes les possibilités sont parfaites parce qu'aucune n'a encore rencontré la réalité.
Car la réalité déçoit.
Et c'est précisément pour cela qu'elle est utile.
Se tromper de chemin n'est pas la tragédie
Nous avons été éduqués à craindre l'erreur.
À l'école, une mauvaise réponse est barrée en rouge.
Dans le travail, un échec peut coûter de l'argent.
Dans l'amour, une rupture peut laisser une blessure.
Dans l'entrepreneuriat, une mauvaise décision peut détruire plusieurs années d'efforts.
Alors nous développons progressivement une stratégie étrange : ne rien faire qui puisse échouer.
Mais cette stratégie possède une faiblesse fondamentale.
Elle élimine également la possibilité de réussir.
Celui qui ne prend jamais de risque ne connaît certes pas certains échecs.
Mais il ne connaîtra pas non plus certaines réussites.
Celui qui ne demande jamais n'est jamais refusé.
Mais il n'est jamais accepté non plus.
Celui qui ne monte jamais sur scène n'est jamais humilié.
Mais il ne connaîtra jamais les applaudissements.
Celui qui ne déclare jamais son amour ne sera jamais rejeté.
Mais il ne saura jamais ce qui aurait pu naître.
Éviter toutes les blessures revient parfois à éviter toutes les aventures.
La véritable tragédie n'est donc pas nécessairement de prendre un mauvais chemin.
C'est de continuer à marcher dessus uniquement parce que nous avons déjà parcouru une partie de la route.
L'obstination n'est pas la persévérance
Il faut cependant distinguer deux qualités que nous confondons souvent : la persévérance et l'obstination.
La persévérance consiste à rester fidèle à une destination tout en acceptant de modifier son itinéraire.
L'obstination consiste à défendre l'itinéraire même lorsque la destination n'a plus de sens.
Un homme peut avoir travaillé cinq ans sur un projet qui ne fonctionne pas.
Doit-il continuer simplement parce qu'il y a déjà consacré cinq ans ?
Non.
Ces cinq années ne doivent pas devenir une chaîne.
Elles doivent devenir une expérience.
Ce qu'il a appris peut servir ailleurs.
Les relations qu'il a créées peuvent devenir utiles autrement.
Les erreurs qu'il a commises peuvent lui éviter de nouvelles erreurs.
Un chemin raté n'est pas nécessairement du temps perdu s'il nous apprend à reconnaître les chemins qui ne nous conviennent pas.
La vie ne fournit pas toujours des panneaux indiquant immédiatement la bonne direction.
Parfois, nous devons avancer pour découvrir que nous étions mal orientés.
Et ce n'est pas un échec.
C'est le prix de la connaissance.
La déception est la taxe de l'optimisme
Mais agir signifie accepter quelque chose que beaucoup d'entre nous refusent : la possibilité d'être déçu.
Nous voulons que nos efforts soient récompensés.
Nous voulons que notre générosité soit reconnue.
Nous voulons que notre loyauté soit rendue.
Nous voulons que nos amis soient fidèles.
Nous voulons que notre partenaire comprenne nos sacrifices.
Nous voulons que les personnes auxquelles nous avons fait du bien nous rendent un jour ce bien.
Et lorsque cela ne se produit pas, nous sommes surpris.
Pourtant, la déception n'est pas toujours la preuve que nous avons mal choisi.
Elle peut simplement être la preuve que nous avions imaginé les autres autrement qu'ils ne sont.
James Madison écrivait que les hommes ne sont pas des anges.
Cette phrase rappelle une vérité politique mais aussi profondément psychologique : une société humaine est nécessaire précisément parce que l'être humain n'est pas spontanément parfaitement juste, parfaitement rationnel et parfaitement désintéressé.
Nous exigeons donc parfois des hommes une perfection qu'ils ne nous ont jamais promise.
Nous appelons cela confiance.
Puis, lorsqu'ils nous déçoivent, nous appelons cela trahison.
La maturité consiste peut-être à conserver sa bonté sans conserver ses illusions.
Faire le bien sans mettre notre bonheur entre les mains des autres
Enzo Ferrari aurait conseillé de ne jamais faire le bien si l'on n'était pas préparé à l'ingratitude.
La formule est brutale, mais l'idée mérite d'être conservée :
la générosité devient fragile lorsqu'elle exige une récompense.
Si je vous aide uniquement parce que j'attends votre reconnaissance, je ne vous ai pas vraiment donné quelque chose.
Je vous ai accordé un crédit.
Et je surveille désormais le remboursement.
C'est ainsi que certaines relations deviennent des comptabilités invisibles.
« Après tout ce que j'ai fait pour toi… »
Cette phrase contient parfois toute une philosophie de l'affection.
J'ai donné.
Tu dois rendre.
J'ai été présent.
Tu dois l'être.
Je t'ai pardonné.
Tu dois me pardonner.
J'ai sacrifié quelque chose.
Tu dois sacrifier quelque chose.
Mais l'amour, l'amitié et la générosité ne fonctionnent pas comme une banque.
On ne peut pas déposer de l'affection et exiger un reçu.
La chanson de Florent Pagny résume cette idée avec « Savoir aimer » : aimer sans transformer l'amour en contrat de retour.
Cela ne signifie évidemment pas accepter l'exploitation, la manipulation ou l'humiliation.
Ne rien attendre ne signifie pas tout tolérer.
Cela signifie simplement ne pas confier la clé de notre bonheur à quelqu'un d'autre.
Le sage peut aimer profondément sans faire dépendre son bonheur de la reconnaissance de celui qu'il aime.
Mais notre époque ajoute une difficulté : nous avons de plus en plus d'outils et parfois de moins en moins de jugement
Nous vivons dans un monde où presque tout devient « smart ».
Smartphone.
Smart TV.
Smart home.
Smart car.
Smart watch.
Même le réfrigérateur devient capable de nous signaler ce qu'il contient.
La technologie augmente notre puissance.
Mais une question demeure :
augmente-t-elle toujours notre intelligence ?
Ce n'est pas certain.
Un appareil qui pense davantage à notre place peut parfois nous rendre moins attentifs.
Une application qui nous indique le chemin peut réduire notre capacité à nous orienter.
Un moteur de recherche qui répond immédiatement peut diminuer notre patience face à l'ignorance.
Un algorithme qui choisit ce que nous regardons peut finir par choisir ce que nous pensons intéressant.
Le danger n'est donc pas la technologie elle-même.
Le danger est la délégation progressive du jugement.
Nous pouvons posséder des machines extraordinairement intelligentes tout en devenant personnellement moins capables de décider.
La célèbre phrase attribuée à Einstein sur une technologie qui dépasserait les interactions humaines et créerait une « génération d'idiots » est malheureusement devenue virale sans preuve solide : elle ne figure pas dans les recueils de référence de ses citations et semble être apparue sur Internet bien après sa mort.
Mais son attribution est fausse sans que l'idée soit inutile.
On peut rejeter la citation tout en conservant la question.
Que devient l'intelligence humaine lorsque la machine prend progressivement en charge ce que l'homme n'a plus besoin de savoir faire ?
La véritable modernité ne consistera donc pas à rendre tout intelligent autour de nous.
Elle consistera à empêcher l'homme de devenir intellectuellement paresseux au milieu de machines intelligentes.
Les « harbingers » : quand nos erreurs individuelles deviennent des modèles
La recherche sur les comportements de consommation offre d'ailleurs une observation fascinante.
Des chercheurs ont identifié des consommateurs appelés harbingers of failure : certains individus ont tendance à acheter plus fréquemment des produits qui finiront par échouer commercialement. Leurs comportements peuvent même fournir des signaux prédictifs sur certains produits futurs.
Le phénomène est intéressant parce qu'il révèle quelque chose de plus général.
Nous aimons croire que chaque décision est indépendante.
Elle ne l'est pas toujours.
Nous développons des habitudes de jugement.
Nous choisissons certaines choses parce qu'elles correspondent à notre manière de voir le monde.
Nous pouvons avoir raison dix fois.
Puis nous pouvons répéter dix fois la même erreur sans comprendre que le problème ne vient plus du hasard, mais de notre méthode de décision.
Le danger n'est donc pas de se tromper.
Le danger est de transformer son erreur en système.
Quelqu'un peut rater un investissement.
Cela arrive.
Mais s'il répète toujours le même raisonnement qui l'a conduit à cet échec, il ne possède plus une erreur : il possède une stratégie d'échec.
Quelqu'un peut choisir plusieurs fois les mauvaises relations.
Il peut accuser la malchance.
Mais si chaque relation reproduit le même schéma, peut-être faut-il enfin regarder non seulement les personnes rencontrées, mais le critère avec lequel elles ont été choisies.
Nous ne sommes pas condamnés à nos erreurs.
Mais nous sommes condamnés à les répéter tant que nous refusons de les comprendre.
Le désenchantement n'est pas toujours une défaite : il peut être une initiation
La jeunesse croit facilement.
Elle croit aux promesses.
Elle croit aux apparences.
Elle croit que le mérite sera toujours reconnu.
Que la beauté annonce la bonté.
Que le diplôme annonce l'intelligence.
Que la richesse annonce la réussite.
Que la popularité annonce la valeur.
Puis vient l'expérience.
Et l'expérience commence à détruire certaines illusions.
C'est douloureux.
Mais c'est nécessaire.
Le désenchantement n'est pas forcément la perte du bonheur.
Il peut être la perte de nos fausses représentations du bonheur.
Nous découvrons que certaines personnes admirées ne méritaient pas notre admiration.
Que certaines personnes méprisées possédaient des qualités que nous n'avions pas vues.
Que certaines opportunités brillantes étaient creuses.
Que certains échecs contenaient une chance.
Que certaines portes fermées nous protégeaient peut-être d'une pièce dans laquelle nous n'aurions jamais dû entrer.
La sagesse ne consiste donc pas à ne plus croire en rien.
Elle consiste à croire avec les yeux ouverts.
Tout ce qui brille n'est pas de l'or
L'histoire est remplie d'hommes qui semblaient posséder toutes les qualités nécessaires à la réussite.
Compétence.
Autorité.
Éducation.
Éloquence.
Apparence.
Confiance.
Mais l'épreuve possède une faculté extraordinaire : elle transforme les apparences en comportements.
L'affaire du Costa Concordia en offre une illustration tragique.
Francesco Schettino était le commandant du navire lorsque celui-ci fit naufrage près de l'île du Giglio en janvier 2012. Le drame causa la mort de 32 personnes. Sa condamnation, finalement confirmée à 16 ans et un mois de prison, incluait notamment l'abandon du navire.
Ce qui frappe dans cette histoire n'est pas seulement le naufrage.
C'est la distance entre le statut et le comportement.
On peut porter un uniforme.
On peut occuper une fonction prestigieuse.
On peut avoir l'apparence du chef.
Mais le véritable caractère n'apparaît pas lorsque tout va bien.
Il apparaît lorsque le système commence à s'effondrer.
Le danger n'est pas de se laisser tromper par quelqu'un qui brille. Le danger est de confondre la lumière qu'il renvoie avec celle qu'il possède.
Les pierres que l'on nous jette peuvent devenir des matériaux
La vie nous placera nécessairement devant des personnes qui ne croiront pas en nous.
Certaines nous sous-estimeront.
Certaines nous décourageront.
Certaines parleront contre nous.
Certaines nous fermeront des portes.
Certaines riront de nos projets.
Il serait pourtant dangereux de transformer chaque obstacle en obsession.
Nous ne devons pas passer notre existence à vouloir prouver quelque chose à ceux qui nous ont sous-estimés.
Car alors, même lorsque nous réussissons, ils continuent de gouverner notre vie.
La meilleure réponse n'est pas toujours la vengeance.
C'est parfois la construction.
Une pierre sur notre chemin peut nous arrêter.
Mais elle peut aussi devenir une fondation.
Un refus peut nous obliger à chercher ailleurs.
Une rupture peut nous apprendre ce que nous ne voulons plus.
Un échec professionnel peut révéler une compétence que nous n'avions jamais développée.
Une humiliation peut nous rendre plus lucides.
Une déception peut nous débarrasser d'une illusion.
Certaines personnes jettent des pierres sur notre route ; à nous de décider si nous allons trébucher dessus ou bâtir avec elles.
Alors, faut-il tout tenter ?
Non.
Et c'est ici que l'optimisme doit devenir intelligent.
Il ne faut pas confondre courage et impulsivité.
Prendre une décision irréversible sans réfléchir n'est pas nécessairement du courage.
Quitter tout ce que l'on possède sur un coup de tête n'est pas nécessairement de la liberté.
Aimer quelqu'un sans regarder son caractère n'est pas nécessairement de la passion.
Investir sans comprendre ce que l'on achète n'est pas nécessairement de l'audace.
Oser n'est pas supprimer la prudence. C'est accepter que la prudence ne pourra jamais supprimer toute incertitude.
Nous devons donc apprendre à distinguer trois choses.
Le risque qui mérite d'être pris.
Le risque qui mérite d'être évité.
Et le risque qui mérite d'être calculé.
Car certaines décisions peuvent être testées progressivement.
On peut lancer un projet à petite échelle.
Se former avant de changer de carrière.
Rencontrer avant de s'engager.
Expérimenter avant d'investir massivement.
Dire une vérité avant de prendre une décision définitive.
Le courage moderne n'est donc pas toujours spectaculaire.
Il peut être méthodique.
Il consiste parfois simplement à faire le premier pas sans exiger de connaître tout le chemin.
Ce que nous regrettons vraiment
À la fin de notre vie, nous ne regarderons probablement pas seulement les choses que nous avons ratées.
Nous regarderons aussi celles que nous avons refusé d'essayer.
Nous nous demanderons :
Pourquoi n'ai-je pas appelé ?
Pourquoi n'ai-je pas voyagé ?
Pourquoi n'ai-je pas créé cette entreprise ?
Pourquoi n'ai-je pas appris cette langue ?
Pourquoi n'ai-je pas dit que je l'aimais ?
Pourquoi suis-je resté si longtemps dans cet endroit ?
Pourquoi ai-je accordé tant d'importance à ce que les autres pensaient ?
Pourquoi ai-je attendu d'être certain ?
La tragédie n'est pas d'avoir vécu une vie imparfaite.
Une vie parfaite n'existe pas.
La tragédie serait de découvrir, à la fin, que nous avons consacré notre existence à éviter les erreurs au lieu de chercher les expériences qui méritaient d'être vécues.
Nous ne pouvons évidemment pas tout essayer.
La vie est trop courte.
Il faut choisir.
Mais choisir implique précisément de renoncer à certaines possibilités.
La vraie question n'est donc pas :
« Comment faire pour ne jamais regretter ? »
C'est impossible.
La vraie question est :
« Quels regrets suis-je prêt à accepter pour ne pas avoir à regretter la vie que je n'ai jamais osé vivre ? »
Conclusion — Il vaut mieux parfois une cicatrice qu'une vie intacte
Nous avons peur de l'erreur parce qu'elle laisse une trace.
Mais la trace n'est pas toujours une condamnation.
Certaines cicatrices témoignent simplement d'une vie qui a essayé.
Certaines déceptions nous rendent plus lucides.
Certains échecs nous orientent.
Certaines ruptures nous libèrent.
Certains refus nous obligent à devenir meilleurs.
Certaines portes fermées nous apprennent à construire les nôtres.
Et certaines décisions stupides, avec le recul, deviennent les leçons les plus précieuses de notre existence.
Il faut donc apprendre à vivre avec une vérité inconfortable :
nous ne pouvons pas éviter tous les regrets.
Nous pouvons seulement choisir lesquels nous voulons porter.
Le regret d'avoir essayé peut parfois durer quelques mois, quelques années.
Le regret de ne jamais avoir essayé peut, lui, durer toute une vie parce qu'il n'a jamais reçu de réponse.
Nous ne saurons jamais exactement ce qui aurait pu arriver.
C'est précisément ce qui rend le regret de l'inaction si puissant : il ne peut jamais être définitivement réfuté.
Alors avançons.
Avec prudence, mais avançons.
Avec intelligence, mais avançons.
Avec peur, même, s'il le faut.
Car le courage n'est pas l'absence de peur.
C'est la décision de ne pas laisser la peur écrire seule notre histoire.
Et lorsque la vie nous donnera des pierres, ramassons-les.
Peut-être qu'un jour, en regardant derrière nous, nous découvrirons que nous n'avons pas seulement traversé les obstacles.
Nous les avons utilisés pour construire la maison dans laquelle nous avons enfin appris à vivre.
Un groupe rassemble des personnes. Une équipe rassemble des volontés.
Il suffit parfois de mettre dix personnes dans une même pièce pour créer un groupe.
Mais il faut davantage pour créer une équipe.
Dix individus peuvent travailler dans le même bureau, utiliser les mêmes machines, recevoir le même salaire et dépendre du même directeur sans jamais véritablement travailler ensemble.
Ils se côtoient, échangent des informations, accomplissent chacun leur tâche.
Mais leurs efforts restent parallèles.
Une équipe commence au moment où ces trajectoires cessent d'être parallèles et deviennent convergentes.
C'est une différence discrète, mais fondamentale :
un groupe réunit des individus ; une équipe les unit autour d'une destination.
Être ensemble ne signifie pas avancer ensemble
Prenons dix personnes dans un avion.
Elles partagent le même espace, voyagent dans la même direction et arriveront au même endroit.
Pourtant, elles ne constituent pas une équipe.
Pourquoi ?
Parce que leur présence est commune, mais leur responsabilité ne l'est pas. Si l'une dort, l'autre lit, une troisième regarde un film et une quatrième travaille, l'objectif collectif ne dépend pas de leur coordination.
Elles sont ensemble sans être interdépendantes.
C'est exactement ce qui peut arriver dans une entreprise.
Un service peut compter vingt personnes et fonctionner comme vingt individus séparés : le commercial poursuit ses objectifs, le financier les siens, le marketing travaille de son côté, la production protège ses propres indicateurs, les ressources humaines défendent leurs procédures.
Chacun peut même être excellent dans son domaine.
Et pourtant, l'organisation peut échouer.
Parce que la performance individuelle ne suffit pas à produire une performance collective.
Les recherches sur le travail en équipe insistent précisément sur cette distinction : des individus compétents ne fonctionnent pas automatiquement comme une équipe. Il faut notamment une compréhension partagée de la mission, une clarté des rôles, une communication efficace et une véritable coordination.
Additionner des talents ne crée pas automatiquement du talent collectif.
Le groupe additionne. L'équipe multiplie.
Un groupe fonctionne souvent selon une logique arithmétique.
Chacun apporte quelque chose. A apporte dix, B quinze, C vingt, D cinq. On additionne les contributions.
Une équipe fonctionne autrement.
Elle cherche à produire quelque chose que personne n'aurait pu produire seul.
C'est ce que l'on observe dans le sport. Une équipe de football peut posséder onze excellents joueurs et perdre contre une équipe composée de joueurs individuellement moins talentueux.
Pourquoi ?
Parce que le football n'est pas une compétition entre onze individus.
C'est une compétition entre deux systèmes de coopération.
Un attaquant ne peut pas être partout. Un défenseur ne peut pas construire seul toutes les actions. Un gardien ne peut pas défendre simultanément tous les espaces.
La force d'une équipe vient précisément du fait que chacun accepte de ne pas tout faire pour que l'ensemble puisse tout accomplir.
Le joueur renonce parfois à son geste préféré pour donner le ballon. Le buteur accepte de courir sans le recevoir. Le défenseur monte pour créer un surnombre. Le milieu couvre l'espace laissé par un autre.
Chacun devient meilleur non pas en cherchant à exister séparément, mais en comprenant comment son mouvement transforme celui des autres.
Une équipe n'est pas une collection de meilleurs joueurs. C'est un système dans lequel les joueurs rendent les autres meilleurs.
Le véritable ciment d'une équipe : un objectif commun
Voilà pourquoi la définition de l'équipe repose sur une notion essentielle : le but partagé.
Un groupe peut avoir un intérêt commun.
Une équipe possède une destination commune.
Dans un groupe, chacun peut demander :
« Qu'est-ce que cela m'apporte ? »
Dans une équipe, la question devient :
« Qu'est-ce que nous devons accomplir ensemble ? »
Ce changement de pronom transforme le comportement.
« Moi » devient « nous ».
La réussite de l'autre cesse d'être une menace. Elle devient une contribution à ma propre réussite.
Le talent du collègue ne réduit plus ma valeur : il devient une force supplémentaire à laquelle je peux avoir recours.
Les recherches sur les équipes soulignent notamment l'importance d'une compréhension partagée de la mission et des objectifs, de la coordination et de l'interdépendance.
Ce n'est donc pas l'amitié qui transforme d'abord un groupe en équipe. C'est la finalité commune.
On peut ne pas s'aimer et pourtant former une excellente équipe
C'est une idée que beaucoup de managers oublient.
Ils cherchent parfois à créer une équipe où tout le monde s'entend parfaitement.
Mais une équipe n'est pas une famille.
Les membres n'ont pas besoin d'avoir les mêmes goûts ni d'être amis. Ils doivent savoir travailler ensemble malgré leurs différences.
Un chirurgien et un anesthésiste peuvent avoir des personnalités opposées. Un pilote et son copilote peuvent ne pas être amis. Un ingénieur et un commercial peuvent avoir des visions différentes.
Mais lorsqu'une vie, un avion, un projet ou une entreprise dépend de leur coordination, leurs différences personnelles deviennent secondaires.
Dans les environnements à haut risque — aviation, médecine, opérations militaires — la qualité du travail en équipe peut avoir des conséquences considérables. La communication, la coordination, la clarté des rôles et la possibilité de signaler un problème sans être humilié ou puni sont essentielles.
Une équipe solide n'est pas celle où tout le monde pense pareil. C'est celle où chacun peut penser différemment sans cesser de marcher dans la même direction.
Le but commun ne supprime pas les ambitions individuelles : il les aligne
Certains craignent que le collectif étouffe l'individu.
C'est possible. Une mauvaise équipe peut transformer ses membres en exécutants.
Mais une véritable équipe peut faire l'inverse : donner à chacun une raison de dépasser son intérêt immédiat.
Le sportif veut gagner. Le médecin veut sauver son patient. L'ingénieur veut résoudre son problème. Le chercheur veut découvrir. L'entrepreneur veut bâtir.
Lorsqu'ils appartiennent à une équipe, leurs ambitions individuelles deviennent compatibles avec une ambition supérieure.
Le joueur veut marquer, mais surtout gagner. Le scientifique veut être reconnu, mais doit aussi faire avancer la recherche. Le salarié veut progresser, mais peut contribuer à la réussite de son organisation.
Le collectif ne détruit pas nécessairement l'ambition individuelle. Il lui donne parfois une direction.
C'est la différence entre vouloir être le meilleur et vouloir que l'équipe réussisse.
Le premier cherche un classement.
Le second cherche une victoire.
La confiance : accepter de dépendre de quelqu'un d'autre
Mais aucun objectif commun ne suffit si chacun refuse de faire confiance aux autres.
Travailler en équipe signifie accepter une vulnérabilité :
Je ne peux pas tout contrôler. Je dois compter sur toi. Tu dois compter sur moi.
Cette interdépendance peut être terrifiante.
Le chirurgien doit faire confiance à l'équipe qui prépare l'intervention. Le pilote à son équipage et aux contrôleurs. Le chef d'entreprise à ceux auxquels il délègue. Le joueur à celui qui doit être là lorsqu'il fait la passe.
La confiance n'est donc pas seulement une émotion agréable.
C'est une infrastructure de performance.
Une équipe dans laquelle personne ne fait confiance à personne devient extrêmement coûteuse.
Tout doit être vérifié, contrôlé, approuvé. Chacun protège son territoire. Les informations circulent mal. Les erreurs sont cachées. Les problèmes remontent trop tard.
L'énergie qui devrait servir à résoudre les problèmes est alors dépensée à se protéger les uns des autres.
Les travaux sur la cohésion montrent d'ailleurs qu'elle est associée à de meilleurs résultats collectifs, même si elle ne se réduit pas à la simple sympathie entre membres.
Quand la confiance disparaît, une équipe peut continuer à fonctionner ; elle cesse simplement de fonctionner intelligemment.
La responsabilité transforme le groupe en destin commun
Il existe toutefois quelque chose de plus puissant encore que l'objectif partagé : la responsabilité partagée.
Dans un groupe, lorsqu'un problème apparaît, chacun peut répondre :
« Ce n'est pas mon problème. »
Dans une équipe, la question devient :
« Comment allons-nous résoudre ce problème ? »
La différence tient à un mot :
nous.
Le sentiment d'appartenance change la manière dont nous réagissons à l'échec.
Si l'entreprise est « leur » entreprise, je fais mes heures.
Si elle devient « notre » projet, je regarde autrement les dépenses, les clients, la qualité, les délais et les erreurs.
Si le match appartient seulement à l'entraîneur, je joue mon rôle.
S'il nous appartient, je cours parfois pour couvrir l'erreur d'un autre.
La responsabilité partagée produit alors quelque chose de précieux : la solidarité opérationnelle.
Je ne t'aide pas seulement parce que je suis généreux.
Je t'aide parce que ta réussite contribue à la mienne.
Et tu m'aides pour la même raison.
Le collectif cesse alors d'être sentimental.
Il devient rationnel.
Le rôle du leader n'est pas de tout faire : c'est de faire fonctionner ceux qui savent faire
Le véritable chef d'équipe n'est pas celui qui donne constamment des ordres.
C'est celui qui crée les conditions dans lesquelles chacun peut accomplir correctement son rôle.
Les travaux sur le fonctionnement des équipes mettent notamment en avant la clarté des responsabilités, la communication, la coopération, la coordination, l'encadrement et les conditions organisationnelles favorables.
Un mauvais dirigeant demande :
« Pourquoi n'avez-vous pas fait ce que je vous ai dit ? »
Un bon dirigeant demande :
« Aviez-vous les informations, les moyens et les responsabilités nécessaires pour réussir ? »
La nuance est immense.
Le chef autoritaire veut être indispensable.
Le véritable leader cherche à rendre son équipe capable.
Il distribue les responsabilités, donne du contexte, écoute les alertes, protège la parole de ceux qui voient un problème.
Et surtout, il accepte une chose difficile pour l'ego :
si l'équipe fonctionne bien, le leader n'est pas nécessairement celui qui fait le plus de bruit.
Une équipe sait également se disputer
Il existe enfin une illusion dangereuse : croire qu'une équipe efficace est une équipe sans conflit.
C'est faux.
Une équipe sans désaccord peut simplement être une équipe dans laquelle personne n'ose parler.
Le désaccord peut être extrêmement productif lorsqu'il porte sur le problème plutôt que sur la personne.
Deux ingénieurs peuvent défendre des solutions opposées. Deux médecins peuvent interpréter différemment un diagnostic. Deux dirigeants peuvent avoir des visions concurrentes.
Ils peuvent se confronter.
Mais après la discussion, ils doivent pouvoir reprendre le travail ensemble.
La vraie question n'est donc pas :
« Sommes-nous toujours d'accord ? »
Mais :
« Sommes-nous capables de désaccord sans perdre notre objectif commun ? »
Une équipe mature ne cherche pas l'unanimité permanente.
Elle cherche une décision suffisamment solide pour permettre à chacun de repartir dans la même direction.
Le groupe demande une présence. L'équipe exige un engagement.
C'est finalement là que se situe la différence essentielle.
Dans un groupe, il suffit parfois d'être là.
Dans une équipe, il faut être impliqué.
Le groupe peut tolérer l'indifférence. L'équipe ne le peut pas longtemps.
Le groupe permet à chacun de dire :
« J'ai fait ma part. »
L'équipe demande :
« Avons-nous réussi ? »
Cette phrase change complètement la culture.
Elle empêche chacun de se réfugier derrière son propre périmètre.
Un service peut atteindre tous ses objectifs individuels et contribuer malgré tout à l'échec de l'entreprise.
Un joueur peut avoir de bonnes statistiques et perdre le match.
Un chercheur peut produire énormément de publications sans faire avancer le projet collectif.
Un commercial peut dépasser ses objectifs en vendant un produit que la production ne peut pas livrer.
La performance individuelle peut parfois être excellente tout en étant collectivement désastreuse.
C'est pourquoi l'équipe doit posséder des objectifs qui dépassent les frontières de chaque fonction.
L'équipe parfaite n'existe pas
Il faut toutefois résister à une dernière illusion.
Une équipe n'est pas un groupe miraculeux dans lequel les conflits disparaissent, les egos s'effacent et tout le monde devient spontanément altruiste.
Les individus restent des individus.
Ils ont leurs ambitions, leurs peurs, leurs rivalités, leurs susceptibilités et leurs intérêts.
La science du travail en équipe ne cherche d'ailleurs pas à nier ces difficultés. Elle étudie les attitudes, comportements et mécanismes cognitifs qui permettent à des individus différents de coordonner leurs actions autour d'une mission commune.
L'équipe n'est donc pas l'abolition de l'individualité.
C'est l'organisation intelligente de l'individualité.
On ne demande pas au violoniste de devenir pianiste. On ne demande pas au gardien de devenir attaquant. On ne demande pas à l'ingénieur de devenir commercial.
On demande à chacun de devenir excellent dans son rôle tout en comprenant comment celui-ci s'insère dans l'œuvre collective.
C'est cela, la complémentarité.
Conclusion — On ne devient une équipe qu'au moment où la victoire de l'autre devient aussi la nôtre
Un groupe peut se réunir autour d'un même lieu.
Une équipe se réunit autour d'un même destin.
Un groupe partage parfois un espace.
Une équipe partage une responsabilité.
Un groupe juxtapose des compétences.
Une équipe les coordonne.
Un groupe permet à chacun de demander :
« Ai-je fait mon travail ? »
Une équipe oblige à demander :
« Avons-nous accompli notre mission ? »
Voilà pourquoi deux entreprises possédant le même nombre de salariés, les mêmes compétences et les mêmes moyens peuvent connaître des résultats radicalement différents.
L'une possède des employés.
L'autre possède une équipe.
La différence ne se voit pas nécessairement dans les organigrammes.
Elle se voit dans les moments difficiles.
Lorsque le problème surgit, le groupe cherche un responsable.
L'équipe cherche une solution.
Lorsque quelqu'un échoue, le groupe dit :
« Ce n'était pas mon rôle. »
L'équipe demande :
« Comment puis-je aider ? »
Lorsque quelqu'un réussit, le groupe applaudit éventuellement un individu.
L'équipe comprend que cette réussite appartient à tous ceux qui ont rendu possible le mouvement.
C'est finalement cela, le passage du « je » au « nous ».
Pas la disparition de l'individu.
Son dépassement.
Car une véritable équipe ne demande pas à ses membres de devenir moins forts pour que le collectif existe.
Elle leur demande de comprendre une vérité plus ambitieuse :
seul, je peux accomplir quelque chose ; ensemble, nous pouvons accomplir quelque chose que personne d'entre nous n'aurait pu accomplir seul.
Et c'est peut-être la définition la plus simple de l'intelligence collective :
un groupe rassemble des personnes. Une équipe transforme leurs efforts en destin commun.
Pourquoi avons-nous la patience de subir quarante ans, mais pas celle de construire trois ans ?
« Quelle immense et grandiose audace il faut pour sortir du lit chaque matin et affronter les mêmes choses encore et encore. »
La phrase attribuée à Charles Bukowski paraît d'abord paradoxale.
Nous associons généralement le courage à l'exceptionnel : partir à la guerre, traverser un océan, créer une entreprise, changer de pays, défier un système, prendre une décision qui bouleverse une existence.
Mais il existe un autre courage, beaucoup moins spectaculaire : celui de se lever chaque matin et de recommencer.
Même réveil.
Même trajet.
Même bureau.
Même supérieur.
Même réunions.
Même problèmes.
Même salaire.
Même attente du vendredi.
Puis recommencer lundi.
Pendant des années. Parfois pendant quarante ans.
Une seconde formule vient alors frapper là où la première nous avait surpris :
Les gens n'ont pas toujours la patience de consacrer trois ans à construire quelque chose pour eux-mêmes, mais ils acceptent parfois de consacrer quarante ans à travailler pour quelqu'un d'autre.
Le paradoxe est vertigineux.
Nous pouvons supporter l'effort lorsqu'il est familier, mais le trouvons insupportable lorsqu'il est incertain. Nous acceptons de sacrifier des décennies à une trajectoire connue, mais hésitons à en consacrer quelques-unes à une possibilité inconnue.
Alors une question surgit :
Pourquoi avons-nous parfois plus peur de risquer trois années que de perdre quarante années ?
Le courage de recommencer
Il faut d'abord rendre justice à ceux qui travaillent.
Se lever chaque matin pour nourrir sa famille n'est pas de la lâcheté. Accepter un emploi pour payer son logement n'est pas renoncer à ses rêves. Travailler dans un métier qui ne nous passionne pas n'est pas nécessairement une vie ratée.
Il existe une noblesse immense dans la responsabilité ordinaire.
Le père qui se lève à six heures pour ses enfants. La mère qui prend deux transports pour rejoindre son travail. L'ouvrier qui accomplit son geste avec sérieux. L'infirmière qui revient après une journée épuisante. Le fonctionnaire qui accomplit correctement une mission dont personne ne remarquera jamais l'importance.
Il faut donc se méfier des discours qui méprisent cette réalité au nom de l'entrepreneuriat.
Tout le monde n'a pas besoin de créer une entreprise.
Certains veulent simplement exercer un métier utile, rentrer chez eux à une heure raisonnable et consacrer leur vie à leur famille.
Et cette existence peut être profondément réussie.
Le problème commence ailleurs : lorsque nous confondons stabilité et immobilité.
La sécurité est une nécessité. Elle devient un piège lorsqu'elle devient une excuse.
La sécurité est séduisante parce qu'elle réduit l'incertitude.
Un salaire tombe à la fin du mois. Une routine organise les journées. Une carrière semble se dessiner. Les années d'ancienneté s'accumulent. La retraite apparaît à l'horizon.
Tout semble sous contrôle.
Mais plus nous restons longtemps dans une situation, plus il devient difficile de la quitter.
Non parce qu'elle est nécessairement bonne, mais parce que son coût de sortie augmente.
Nous avons un crédit, des enfants, des habitudes, un niveau de vie, des obligations, une réputation, des collègues, un statut.
Puis nous commençons à dire :
« Je ne peux plus partir maintenant. »
Et cette phrase peut devenir une prison plus solide qu'un mur.
Car le prisonnier sait qu'il est enfermé.
L'homme habitué à sa cage peut finir par appeler cela la sécurité.
La routine ne nous emprisonne pas toujours par contrainte. Elle nous emprisonne parfois par familiarité.
Pourquoi trois ans nous effraient-ils davantage que quarante ?
Parce que nous ne comparons pas réellement trois ans et quarante ans.
Nous comparons un risque visible aujourd'hui à un coût invisible réparti sur plusieurs décennies.
Construire quelque chose pendant trois ans signifie accepter immédiatement l'incertitude.
Il faut peut-être gagner moins, travailler davantage, essuyer des refus, changer ses habitudes, apprendre, échouer et recommencer.
Le prix est immédiat.
À l'inverse, quarante ans de travail salarié sont rarement ressentis comme « quarante ans ».
Ils sont découpés en petites unités psychologiquement acceptables.
Une journée.
Puis une semaine.
Puis un mois.
Puis une année.
Puis une promotion.
Puis une augmentation.
Et un jour, quarante années sont devenues une biographie.
Personne ne se dit le premier jour :
« Je vais consacrer les quarante prochaines années à cette organisation. »
On dit :
« Je vais essayer. »
Puis :
« Je vais rester encore un peu. »
Puis :
« J'ai déjà dix ans d'ancienneté. »
Nous supportons beaucoup plus facilement une longue prison lorsqu'elle est payée en mensualités.
Le problème n'est pas de travailler pour quelqu'un. C'est de ne jamais travailler pour soi.
Il existe pourtant une distinction essentielle.
Travailler pour quelqu'un peut aussi être une manière de travailler pour soi.
Un jeune ingénieur peut accepter un emploi pour apprendre. Une jeune diplômée peut rejoindre une grande entreprise pour comprendre un secteur. Un artisan peut travailler chez un maître avant d'ouvrir son propre atelier.
Un salarié peut utiliser son revenu pour financer une formation, investir, constituer une épargne ou préparer un projet.
Dans ces situations, le travail n'est pas une destination.
Il devient une école.
Le problème apparaît lorsque l'emploi absorbe toute l'énergie disponible et qu'il ne reste plus rien pour construire la suite.
On travaille pour payer le présent. Puis on travaille davantage pour maintenir le présent. Et l'avenir est constamment repoussé.
Deux salariés peuvent avoir exactement le même poste et vivre pourtant deux réalités différentes.
Le premier dit :
« Mon emploi est ma vie. »
Le second :
« Mon emploi finance une partie de ma vie. »
Le premier dépend entièrement de son salaire.
Le second essaie progressivement de construire des compétences, des relations, une épargne, des actifs ou un projet qui augmentent sa marge de liberté.
Le problème n'est donc pas d'avoir un emploi. C'est de n'avoir aucune autre construction en cours.
L'entrepreneuriat n'est pas une fuite : c'est un pari
C'est ici que la formule sur les « trois ans » devient intéressante.
Construire une entreprise demande précisément ce que notre époque supporte de moins en moins : la patience sans gratification immédiate.
On veut savoir rapidement :
Le projet va-t-il marcher ?
Les clients vont-ils venir ?
Combien vais-je gagner ?
Quand serai-je rentable ?
Quand serai-je libre ?
Mais certaines constructions importantes ne répondent pas immédiatement.
Un arbre ne négocie pas avec la terre pour pousser plus vite.
Une réputation demande du temps. Une compétence demande des répétitions. Une entreprise doit trouver son marché. Une équipe doit apprendre à fonctionner. Une marque doit gagner la confiance. Un patrimoine doit être constitué.
Et surtout, une entreprise peut échouer.
Il serait donc malhonnête de présenter trois années d'entrepreneuriat comme une alternative magique à quarante années de salariat.
Le risque n'est pas comparable.
Le salarié reçoit généralement une rémunération régulière en échange de son travail. L'entrepreneur accepte que son revenu soit incertain et que son capital soit exposé.
Le premier achète davantage de sécurité.
Le second achète davantage de contrôle potentiel.
Il n'existe pas de liberté sans prix ; il existe seulement des prix différents.
Le véritable pari consiste à construire un actif, pas seulement à travailler davantage
La différence fondamentale n'est peut-être même pas entre salarié et entrepreneur.
Elle est entre consommer son temps et transformer son temps en quelque chose qui demeure.
Deux personnes peuvent travailler dix heures par jour.
La première reçoit dix heures de revenu.
La seconde utilise ces dix heures pour construire quelque chose qui pourra produire de la valeur demain.
Cela peut être une entreprise, mais aussi une compétence rare, un livre, un logiciel, une invention, une audience, un portefeuille d'investissements, un réseau professionnel, une propriété intellectuelle, une méthode, une réputation ou une formation.
La distinction est essentielle.
Le temps vendu disparaît. Le temps investi peut produire des conséquences qui lui survivent.
Le travail paie la journée.
La construction prépare l'avenir.
C'est précisément ce qui explique pourquoi les grands bâtisseurs raisonnent en années plutôt qu'en résultats immédiats.
Le véritable levier n'est donc pas nécessairement de travailler plus.
C'est de faire en sorte qu'une partie du travail accompli aujourd'hui continue à produire quelque chose demain.
Le monde moderne nous a appris à vouloir des résultats sans accepter la gestation
Nous vivons dans une civilisation de l'instant.
Une commande arrive demain. Une vidéo devient virale en quelques heures. Une application peut être téléchargée immédiatement. Un message reçoit une réponse en quelques secondes. Un moteur de recherche fournit une information en un instant.
Nous avons développé une attente dangereuse :
si quelque chose est bon, cela devrait fonctionner rapidement.
Or la plupart des grandes constructions humaines obéissent à une autre temporalité.
Un médecin ne devient pas expert en quelques semaines. Un athlète ne construit pas son corps en trois jours. Une entreprise sérieuse ne gagne pas nécessairement la confiance du marché en quelques mois. Une relation profonde ne se construit pas sur quelques messages. Une réputation ne se commande pas.
Le succès visible est souvent la partie finale d'un processus dont la majorité s'est déroulée dans l'obscurité.
Nous admirons les sommets parce que nous ne voyons pas les années d'ascension.
Mais pourquoi accepter si facilement la patience lorsqu'elle profite aux autres ?
C'est ici que la formule devient véritablement dérangeante.
Nous pouvons passer des années à enrichir l'expérience d'une entreprise.
Apprendre ses procédures. Comprendre ses clients. Former ses nouveaux employés. Améliorer ses produits. Construire sa réputation. Développer ses marchés.
Tout cela peut être parfaitement légitime.
Mais pourquoi sommes-nous parfois incapables de consacrer la même patience à notre propre développement ?
Pourquoi pouvons-nous dire :
« Je vais donner cinq ans à cette entreprise pour atteindre ses objectifs »
mais difficilement :
« Je vais me donner cinq ans pour construire quelque chose qui changera ma vie » ?
La réponse tient peut-être à une différence fondamentale.
L'entreprise possède généralement un système qui nous oblige à continuer : un contrat, des horaires, des objectifs, des supérieurs, des échéances, des collègues qui attendent notre travail.
Lorsque nous construisons quelque chose pour nous-mêmes, personne ne nous oblige à nous lever. Personne ne demande notre rapport. Personne ne sanctionne notre retard.
La liberté révèle alors une difficulté inattendue :
elle exige de posséder sa propre discipline.
La liberté est plus exigeante que la contrainte
C'est pourquoi certaines personnes préfèrent inconsciemment la contrainte.
La contrainte décide à leur place. Elle donne un calendrier, un objectif, une structure, une raison de se lever.
La liberté, elle, nous rend responsables du résultat.
Si je ne construis rien, personne n'est coupable. Si j'abandonne, personne ne m'a licencié. Si mon projet échoue, je ne peux pas toujours accuser un supérieur.
La liberté retire donc une excuse fondamentale :
« Je n'avais pas le choix. »
Et c'est peut-être pourquoi elle fait peur.
Être libre, c'est aussi perdre le droit de rendre les autres responsables de sa vie.
Il faut pourtant se méfier du culte de l'entrepreneur
Il serait dangereux de transformer cette réflexion en nouvelle religion.
Tout le monde n'est pas destiné à devenir entrepreneur. Toutes les idées ne méritent pas trois années d'effort. Tous les emplois ne sont pas des prisons. Toutes les entreprises ne libèrent pas leur fondateur.
Et surtout, la vie ne se résume pas à l'accumulation de richesse.
Certains choisissent une carrière stable pour être présents auprès de leurs enfants. D'autres privilégient la sécurité parce qu'ils ont des responsabilités importantes. Certaines personnes trouvent une profonde satisfaction dans un métier qui ne leur appartient pas.
Et elles ont raison.
La réussite n'est pas de devenir propriétaire de son travail. C'est de devenir propriétaire de ses choix.
C'est très différent.
Le véritable objectif : reprendre progressivement la propriété de son temps
Peut-être est-ce finalement cela que ces deux citations cherchent à nous dire.
Pas :
« Quittez tous votre emploi. »
Mais :
« Ne donnez pas automatiquement les meilleures années de votre existence à une trajectoire que vous n'avez jamais choisie consciemment. »
Commencez petit.
Apprenez.
Épargnez.
Formez-vous.
Expérimentez.
Construisez le soir.
Testez le week-end.
Lancez quelque chose à petite échelle.
Acceptez de ne pas savoir.
Puis observez.
Peut-être que le projet échouera.
Ce n'est pas grave. Vous aurez appris.
Peut-être qu'il réussira.
Alors vous pourrez progressivement lui consacrer davantage de temps.
La liberté ne nécessite pas toujours une rupture brutale.
Elle peut être construite par transfert progressif : transférer peu à peu son temps de ce qui nous nourrit aujourd'hui vers ce qui pourra nous rendre plus libres demain.
C'est une stratégie beaucoup plus réaliste que le romantisme du « quitte tout et suis ton rêve ».
Trois ans ne sont pas courts. Mais quarante ans ne sont pas éternels.
Il existe cependant une dernière illusion à détruire.
Trois ans peuvent sembler longs lorsqu'on commence.
Mais quarante ans semblent courts lorsqu'on regarde en arrière.
Demandez à quelqu'un qui vient de prendre sa retraite combien de temps ont duré ses quatre décennies de carrière.
Il répondra peut-être :
« Je ne sais pas. C'est passé tellement vite. »
C'est précisément le problème.
Le temps n'est pas seulement limité.
Il est trompeusement silencieux.
Il ne nous avertit pas lorsqu'une décennie disparaît. Il ne sonne pas lorsqu'une année vient de s'achever. Il ne nous demande pas si nous sommes prêts à vieillir.
Il avance.
Pendant que nous travaillons.
Pendant que nous attendons.
Pendant que nous remettons nos projets à demain.
Pendant que nous disons :
« Plus tard. »
Et « plus tard » possède une propriété terrible :
il arrive toujours après aujourd'hui.
Le jour où nous comprenons que nous avons eu plus peur de vivre que de travailler
Imaginez deux hommes âgés.
Le premier a consacré quarante ans à un métier qu'il n'aimait pas, mais qui lui a permis de construire une famille, de transmettre, d'éduquer ses enfants et de vivre dignement.
Il n'a peut-être rien à regretter.
Le second a passé quarante ans à répéter :
« Un jour, je créerai quelque chose. »
Il avait des idées, des projets, des rêves.
Mais il attendait le bon moment.
Le moment où il aurait plus d'argent.
Plus de temps.
Plus de confiance.
Plus de courage.
Ce moment n'est jamais venu.
Le premier a travaillé.
Le second a attendu.
Et paradoxalement, ce n'est pas forcément celui qui a travaillé le plus qui aura le plus de regrets.
Le véritable gaspillage n'est pas de travailler dur. C'est de travailler dur sans jamais demander à quoi cet effort doit finalement servir.
Conclusion — Ne craignez pas seulement l'échec. Craignez aussi la vie qui réussit sans vous.
Charles Bukowski nous oblige à regarder autrement le simple fait de se lever chaque matin.
Il y a du courage dans la répétition.
Mais il y a aussi un danger dans la répétition lorsqu'elle n'est plus choisie.
La formule attribuée à Bill Gates nous confronte alors à un paradoxe plus profond :
nous pouvons accepter quarante ans de patience lorsque cette patience est organisée par quelqu'un d'autre, mais trouver insupportables trois années d'incertitude lorsqu'elles servent à construire quelque chose qui nous appartient.
Pourquoi ?
Parce que le salaire apporte une récompense immédiate. Parce que la stabilité rassure. Parce que l'échec entrepreneurial est visible. Parce que la construction personnelle exige une discipline que personne ne nous impose. Parce que nous avons appris à mesurer le risque de ce que nous tentons, mais rarement le coût de ce que nous ne tentons pas.
Pourtant, il ne faut pas opposer stupidement salariat et entrepreneuriat.
La vraie opposition est ailleurs :
entre une vie choisie et une vie simplement répétée.
On peut être salarié et parfaitement libre. On peut être entrepreneur et totalement prisonnier. On peut travailler pour une entreprise et construire parallèlement sa propre indépendance. On peut posséder une entreprise et découvrir qu'elle possède désormais toute notre existence.
La question n'est donc pas :
« Pour qui travailles-tu ? »
Elle est plus profonde :
« Que devient ta vie pendant que tu travailles ? »
Si ton travail construit ta famille, ton savoir, ta dignité, tes compétences, ton patrimoine ou ton avenir, alors il ne t'a pas volé ton temps.
Il l'a transformé.
Mais si tu donnes chaque jour tes meilleures heures à un système qui ne construit rien de ce que tu souhaites devenir, alors il faut peut-être commencer à regarder le calendrier autrement.
Pas comme une suite de journées de travail.
Mais comme une réserve qui diminue.
Trois ans peuvent sembler longs.
Quarante ans peuvent sembler normaux.
Et pourtant, au bout du compte, les deux ne représentent qu'une portion de notre existence.
Alors ne demande pas seulement :
« Combien vais-je gagner si je prends ce risque ? »
Demande aussi :
« Combien me coûtera le fait de ne jamais l'avoir pris ? »
Car l'échec peut nous faire perdre quelques années.
La routine peut nous faire perdre une vie.
Et le plus grand danger n'est peut-être pas de consacrer trois ans à construire quelque chose qui échouera.
C'est de consacrer quarante ans à quelque chose qui réussit parfaitement — mais sans jamais nous appartenir.
La véritable force est celle qui nous permet de rester debout
Pour vivre, il faut être fort.
Mais de quelle force parle-t-on ? Certainement pas seulement de celle qui permet de soulever des charges, de courir plus vite, de résister à un adversaire ou de dominer physiquement son environnement. Il existe une force beaucoup plus discrète, qui ne se mesure ni en kilogrammes ni en victoires : celle qui permet de supporter ce que l’on ne peut pas changer, de renoncer à ce qui nous détruit, de patienter lorsque rien ne semble avancer, de continuer lorsque personne ne nous applaudit et, surtout, de conserver une confiance intérieure lorsque les circonstances nous invitent à désespérer.
C’est peut-être cela, au fond, la véritable force : ne pas laisser les événements extérieurs décider de ce que nous devenons intérieurement.
L’être humain découvre rarement sa force lorsqu’il gagne. Il la découvre lorsqu’il perd, lorsqu’il attend, lorsqu’il est déçu, lorsqu’il doit recommencer, lorsqu’une porte se ferme et qu’aucune autre ne semble encore ouverte.
Et parmi toutes les forces auxquelles il peut s’accrocher, la foi occupe une place singulière. Non parce qu’elle supprimerait les épreuves, mais parce qu’elle peut donner à celui qui les traverse une raison de ne pas s’y réduire.
La force commence là où cesse l’illusion d’une vie sans épreuves
Nous voudrions souvent être forts en étant épargnés.
Nous imaginons la force comme une armure : ne pas tomber malade, ne pas être trahi, ne pas perdre d’argent, ne pas être abandonné, ne pas échouer, ne pas voir mourir ceux que nous aimons. Mais une telle conception est impossible. La vie ne demande pas notre permission avant de nous éprouver.
La maladie ne négocie pas.
La perte ne demande pas si nous sommes prêts.
La déception ne consulte pas notre calendrier.
Et l’échec ne disparaît pas parce que nous avions prévu de réussir.
La première force consiste donc peut-être à accepter une vérité que nous préférerions éviter : nous ne contrôlerons jamais tout ce qui nous arrive.
Nous pouvons travailler, prévoir, économiser, nous entourer de personnes fiables, prendre soin de notre santé et agir intelligemment. Mais il restera toujours une part du monde qui nous échappe.
La sagesse commence lorsque nous cessons de gaspiller notre énergie à exiger de la réalité qu’elle soit différente de ce qu’elle est.
Ce n’est pas de la résignation.
C’est du réalisme.
Le faible demande parfois : « Pourquoi cela m’arrive-t-il ? »
Le fort finit par demander : « Maintenant que cela m’est arrivé, que vais-je en faire ? »
Cette seconde question ne supprime pas la douleur. Elle restitue simplement à l'être humain une parcelle de pouvoir : celui de choisir sa réponse.
Endurer n’est pas se laisser écraser
Il faut cependant distinguer la patience de la soumission.
Endurer ne signifie pas accepter toutes les injustices, rester auprès de ceux qui nous détruisent ou supporter indéfiniment ce qui pourrait être quitté. Il existe une patience noble et une patience qui devient complicité avec sa propre souffrance.
La force véritable sait parfois rester.
Mais elle sait aussi partir.
Renoncer à quelqu’un qui ne nous respecte pas peut demander davantage de courage que de continuer à le poursuivre. Quitter une relation toxique peut être plus difficile que de s’y accrocher. Abandonner une ambition qui ne correspond plus à notre réalité peut être plus douloureux que de persister par orgueil.
Nous confondons souvent persévérance et obstination.
Pourtant, persévérer consiste à rester fidèle à une direction ; s’obstiner consiste parfois à rester prisonnier d’un chemin qui ne mène plus nulle part.
Il faut parfois être suffisamment fort pour perdre quelque chose que nous voulions absolument conserver.
Car certaines pertes ne nous appauvrissent pas.
Elles nous libèrent.
Se suffire à soi-même : ne plus mendier sa valeur
Une autre forme de force consiste à ne pas dépendre entièrement du regard des autres.
L'être humain a besoin d'amour, d'amitié, de reconnaissance. Il serait absurde de prétendre le contraire. Nous ne sommes pas des îles. Nous avons besoin des autres et les autres ont besoin de nous.
Mais il existe une différence immense entre avoir besoin d'aimer et d'être aimé et avoir besoin d'être validé pour savoir que l'on a de la valeur.
Celui qui remet son estime de soi entre les mains des autres devient vulnérable à leurs changements d’humeur.
Aujourd’hui, quelqu’un l’admire : il se sent exceptionnel.
Demain, cette même personne l’ignore : il se croit insignifiant.
Une parole le valorise ; une autre le détruit.
Il ne possède plus son propre centre.
La force intérieure commence lorsque nous comprenons que notre valeur ne peut pas être négociée chaque matin sur le marché du regard des autres.
Cela ne signifie pas devenir froid ou indifférent.
Cela signifie pouvoir aimer sans supplier, donner sans mendier, être rejeté sans se considérer comme sans valeur.
La maturité consiste peut-être à ne plus demander aux autres de nous donner la valeur que nous devons apprendre à reconnaître en nous-mêmes.
La patience est une force parce que le temps refuse de nous obéir
Nous vivons dans une époque qui voudrait tout immédiatement.
Un message doit recevoir une réponse.
Un projet doit produire des résultats.
Un effort doit être récompensé.
Une difficulté doit disparaître.
Mais la vie ne fonctionne pas selon notre impatience.
Une graine ne devient pas un arbre parce que nous la regardons pousser.
Une blessure ne cicatrise pas parce que nous sommes pressés.
Une compétence ne naît pas en une semaine.
Une confiance détruite en quelques minutes peut demander des années pour être reconstruite.
La patience n’est donc pas l'inaction. Elle est la capacité de continuer à agir sans exiger que les résultats apparaissent immédiatement.
Il faut semer avant de récolter.
Travailler avant de maîtriser.
Construire avant d’être reconnu.
Pardonner parfois avant de ressentir immédiatement la paix.
Et surtout, continuer à croire qu’une période difficile n’est pas nécessairement une destination.
La patience est la forme de courage qui accepte que certaines victoires aient besoin de temps pour devenir visibles.
Mais il existe une force plus profonde : la foi
C’est ici que la réflexion sur la force rejoint celle de la foi.
La foi en Dieu ne signifie pas que celui qui croit ne souffrira plus. L’histoire humaine, y compris l’histoire religieuse, montre exactement le contraire : croire n’a jamais constitué une assurance contre la maladie, la perte, l’injustice ou l’épreuve.
La différence se situe ailleurs.
La foi peut modifier la question que l’être humain pose à la souffrance.
Sans transcendance, l’épreuve peut parfois apparaître comme un événement absurde auquel il faut simplement survivre.
Avec la foi, elle peut être inscrite dans une histoire plus vaste que le moment présent.
Le croyant peut ne pas comprendre pourquoi une épreuve lui est donnée tout en refusant de conclure qu’elle est dépourvue de sens.
Cette distinction est immense.
Ne pas comprendre n’est pas nécessairement désespérer.
Le Coran exprime précisément cette logique lorsqu’il associe la taqwa — la conscience révérencielle de Dieu — à l’existence d’une issue et affirme que celui qui place sa confiance en Dieu trouve en Lui une suffisance.
La foi ne dit donc pas forcément : « Tu n’auras pas de problèmes. »
Elle peut dire : « Tes problèmes ne sont pas plus grands que Celui en qui tu places ta confiance. »
Et cette différence peut transformer toute une existence.
La crainte de Dieu peut libérer de la peur du monde
À première vue, l'expression « craindre Dieu » semble paradoxale lorsqu'on parle de force.
Comment la crainte pourrait-elle rendre courageux ?
Parce qu’il faut distinguer la peur qui nous écrase de la crainte révérencielle qui remet les choses à leur juste place.
Celui qui ne craint que le monde finit par attribuer au monde un pouvoir immense.
Il craint de perdre son emploi.
Il craint de perdre son argent.
Il craint le jugement des autres.
Il craint d’être abandonné.
Il craint de vieillir.
Il craint de ne plus être important.
Il craint que demain ne ressemble pas à ce qu’il avait imaginé.
Et, progressivement, il devient prisonnier de tout ce qu’il pourrait perdre.
La foi introduit alors une hiérarchie différente des peurs.
Si Dieu devient le point ultime de référence, les hommes cessent d’occuper la place absolue qu’on leur accordait.
Leur approbation devient précieuse, mais non souveraine.
Leur rejet peut faire mal, mais il ne définit plus notre valeur.
La perte matérielle peut être douloureuse, mais elle ne constitue plus nécessairement la perte de tout.
Lorsque l’homme cesse de considérer le monde comme son absolu, le monde perd une partie de son pouvoir sur lui.
C’est peut-être l’une des formes les plus profondes de liberté spirituelle.
La foi ne supprime pas l’inquiétude : elle lui donne une limite
Il serait pourtant dangereux de transformer cette idée en promesse simpliste : « Plus votre foi est forte, plus vous serez heureux. »
La réalité humaine est plus complexe.
Une personne profondément croyante peut pleurer.
Elle peut avoir peur.
Elle peut connaître le deuil, la solitude, l'échec et l’angoisse.
Elle peut même traverser des périodes où sa foi elle-même semble vaciller.
La foi n’est pas nécessairement l’absence de tempête.
Elle peut être ce qui empêche la tempête de devenir notre identité.
Le Coran dit que les cœurs trouvent leur tranquillité dans le rappel de Dieu. Cette tranquillité ne doit pas être comprise comme une promesse que les circonstances extérieures deviendront toujours favorables. Elle peut être comprise comme une forme d’ancrage intérieur : le monde continue de bouger, mais le cœur n’est plus obligé de suivre chacun de ses mouvements.
Il y a une immense différence entre :
« Je suis heureux parce que tout va bien »
et :
« Je peux rester en paix même lorsque tout ne va pas bien. »
La première dépend des circonstances.
La seconde repose sur une profondeur intérieure.
La foi véritable ne dispense pas d’agir
Il faut enfin éviter une autre erreur : croire que la confiance en Dieu dispense de l’effort.
La confiance n’est pas l’abandon de toute responsabilité.
Celui qui croit en une issue doit aussi accepter de chercher la porte.
Celui qui prie pour réussir doit travailler.
Celui qui demande la guérison doit, lorsque cela est nécessaire, consulter et se soigner.
Celui qui espère sortir d’une difficulté doit également prendre les décisions qui sont à sa portée.
La confiance en Dieu et l’action humaine ne sont donc pas nécessairement opposées.
Elles peuvent se compléter.
Faire tout ce qui dépend de nous, puis remettre à Dieu ce qui ne dépend plus de nous : voilà peut-être l’une des définitions les plus simples de la confiance.
C’est précisément ce qui rend la foi puissante : elle ne transforme pas l’homme en spectateur de sa propre existence. Elle peut lui donner la force d’agir sans prétendre contrôler le résultat.
Il travaille sans garantie.
Il aime sans certitude.
Il construit sans savoir exactement ce que demain lui réservera.
Mais il avance.
La véritable force est peut-être de ne pas avoir besoin de tout contrôler
Au fond, les différentes formes de force évoquées au début se rejoignent.
Endurer demande de la force.
Renoncer demande de la force.
Se suffire intérieurement demande de la force.
Patienter demande de la force.
Mais toutes conduisent à la même découverte : nous ne sommes pas maîtres de tout ce qui nous arrive ; nous sommes responsables de la manière dont nous y répondons.
Et la foi pousse cette idée plus loin.
Elle rappelle à l'homme qu'il existe une limite à son pouvoir, mais que cette limite n'est pas nécessairement une humiliation.
Nous ne contrôlons pas le temps.
Nous ne contrôlons pas les autres.
Nous ne contrôlons pas la mort.
Nous ne contrôlons pas entièrement notre avenir.
Nous ne contrôlons même pas toutes les conséquences de nos propres décisions.
Accepter cette limite peut d'abord sembler une faiblesse.
C'est pourtant parfois le commencement de la paix.
Car lorsque nous cessons de vouloir être Dieu de notre propre existence, nous cessons aussi de porter une responsabilité que nous n'avons jamais été capables d'assumer.
Conclusion — Rester debout lorsque le monde nous demande de tomber
Pour vivre, il faut être fort.
Mais la force la plus précieuse n'est pas toujours celle qui permet de vaincre les autres. C'est celle qui nous permet de ne pas être vaincus intérieurement par ce que nous ne pouvons pas éviter.
Elle nous apprend à supporter sans nous briser.
À partir sans nous venger.
À renoncer sans nous mépriser.
À patienter sans désespérer.
À aimer sans nous perdre.
À agir sans croire que nous contrôlons tout.
Et, pour celui qui croit, à remettre à Dieu ce que ses propres forces ne peuvent porter.
La foi ne promet pas nécessairement une vie sans douleur. Elle peut offrir quelque chose de plus profond : la possibilité de traverser la douleur sans lui abandonner notre âme.
C'est peut-être pourquoi la véritable force n'est pas de ne jamais trembler.
C'est de continuer à avancer malgré le tremblement.
Car le monde peut nous retirer beaucoup de choses : de l'argent, une position, une relation, une maison, une certitude, parfois même quelqu'un que nous aimions.
Mais tant que nous conservons la capacité de croire, d'espérer et de nous relever, tout n'est pas perdu.
La plus grande force n'est pas celle qui nous promet que nous ne tomberons jamais. C'est celle qui nous donne une raison de nous relever chaque fois que nous tombons.
Et lorsque cette force trouve sa source dans la foi, l'homme découvre peut-être la forme de liberté la plus profonde : ne plus demander au monde de lui garantir la paix, parce qu'il a enfin trouvé en lui — et au-delà de lui — quelque chose que le monde ne peut pas lui retirer.
Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles !
« Deux choses sont infinies : l'univers et la bêtise humaine ; mais en ce qui concerne l'univers, je n'en ai pas acquis la certitude absolue »¹.
Ça n'arrête pas, jamais. Tout passe et repasse et c'est toujours l'impasse. L'Homme commet les mêmes conneries, les mêmes erreurs, se comporte de la même manière stupide et s'attend à un résultat différent. Si ce n'est pas de la folie, c'est forcément de l'idiotie. La sottise et la bêtise sont le propre de l'Homme. Or « la vie est une si bonne maîtresse que si quelqu'un n'apprend pas la leçon, elle la lui répète »² et « celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre »³.
La cupidité, l'avidité, la volonté de posséder davantage, d'abattre les autres pour mieux vivre, l'insatiabilité qui éteint les esprits et allume la cruauté, le conflit d'intérêts, la loi du plus fort, l'égoïsme et l'égocentrisme, le cannibalisme et le sadisme, et toutes sortes de perversions et de distorsions sont les traits majeurs de l'humain. Et oui, il n'existe aucune bête plus brutale que l'Homme, une créature parfaite dans sa sauvagerie, un méga-parasite qui marche dans le sillage du diable. Unique en son genre, il est doué de cette extraordinaire faculté de trouver une myriade d'alibis pour justifier ses torts et ses injustices. Il s'est autoproclamé la créature la plus intelligente de la planète. Pourtant, il lui suffit de jeter un coup d'œil sur les chauves-souris, de petits êtres qui pratiquent l'altruisme réciproque. Si une chauve-souris n'a pas trouvé de nourriture, elle sollicite les autres, qui la lui partagent. En outre, si une chauve-souris devient orpheline, elle sera adoptée par les autres chauves-souris de la colonie. Si tous les humains étaient unis, personne ne souffrirait d'un mal-être amer comme chicotin. Imaginons ce que John Lennon nous a demandé d'imaginer avant que ses lunettes ne soient tombées, tachetées de sang, sur la scène de crime. Il a appelé le monde à ne pas s'entretuer pour vivre en paix. Ironie du sort ! Il fut chassé de ce monde, criblé de balles. Pareil pour Malcolm X et Martin Luther King, condamnés à ne vivre que trente-neuf printemps. « Pour se faire des ennemis dans ce monde, ce n'est pas la peine de déclarer la guerre, il suffit de dire ce que l'on pense »⁴.
L'Homme est l'ennemi de ce qu'il ignore. En fait, l'équation est très simple : « l'ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence »⁵. La phobie, c'est la peur, mais le suffixe « -phobie » signifie aussi la haine. La crainte et la haine de l'autre sont étroitement liées. Dans ce contexte sont nés les termes « xénophobie », « islamophobie », « christianophobie »…
« On récolte toujours ce que l'on sème »⁶. Les parents procréent des enfants à leur image et les enfants sont prédestinés à reproduire les schémas parentaux. « La liberté n'est que les cinq premières minutes après la naissance, quand nous avons pleuré nus, sans nom, sans péché, sans orientation et surtout sans rancune humaine. Par la suite, ils décident de notre destin à notre place. Ils nous choisissent un nom, une nationalité, une religion et une secte, et nous passerons toute notre vie à combattre et à défendre, avec tant d'idiotie, des causes qui ne sont pas les nôtres »⁷. Les cartes politiques sont des lignes virtuelles établies par les seigneurs pour délimiter les granges humaines. Ces seigneurs ont attribué à ces terres un nom : « patries ». Sans te poser de questions, quand le devoir t'appelle, il faut que tu répondes. Arme-toi et défends ta patrie, quitte à sacrifier ta vie. C'est ce qu'ils ont appelé « patriotisme ». Le concept est vieux. Jadis, les esclaves défendaient leurs granges dans un monde partagé par les « dominus ». Aujourd'hui, leurs richesses, soldes, banques, actions et entreprises ne prennent en considération aucune frontière. Toi, en revanche, esclave moderne, on t'attribue un nom, une nationalité, un passeport et un drapeau, exactement comme on teignait autrefois les moutons pour reconnaître leurs propriétaires. Depuis l'aube de l'humanité, ces cartes sacrées n'ont cessé de changer, et rien n'explique leur caractère sacré, sinon cette poignée de maîtres qui la détiennent et qui nous entraînent dans un combat qui n'est pas le nôtre. « Le nationalisme est une maladie infantile. C'est la rougeole de l'humanité »⁸. Selon un vieil adage souvent prêté à Confucius, « ce qui distingue le paradis de l'enfer, ce n'est pas l'abondance du riz, mais le partage de la cuillère »⁹. Lorsque nous éliminerons les frontières entre les humains et que nous annoncerons que la terre, et tout ce qu'il y a dessus et dessous, est un héritage commun à tous les citoyens du monde, nous n'aurons plus besoin ni de guerres ni d'armées, puisque notre patrie sera la planète bleue tout entière. C'est notre environnement naturel et vital : un tout petit point bleu suspendu dans l'espace d'un univers infini. Nous espérons nous réveiller un matin et, en regardant les informations à la télévision, entendre la présentatrice dire : « Aujourd'hui, il n'y a rien de spécial. Tout le monde va bien. Passez une bonne journée. » Trop beau pour être vrai, étant donné que « HOMO HOMINI LUPUS EST » — cette locution latine signifie « l'Homme est un loup pour l'Homme »¹⁰. Il est le pire ennemi de son semblable. « En temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères ; en temps de guerre, les pères ensevelissent leurs fils »¹¹. La guerre, cette sempiternelle malédiction qui fauche les vies, naît de la rencontre entre la convoitise et l'instinct de domination, un trait de caractère profondément ancré dans l'inconscient de l'Homme, qui domine déjà les autres créatures. Massacrer des dauphins, inciser des crocodiles, décorner un rhinocéros ou estoquer des taureaux ne fait que lui mettre l'eau à la bouche à l'idée de supprimer son congénère. Qu'il soit plus pauvre, plus arriéré, plus naïf, de couleur plus foncée — tant qu'il est différent, il est une cible à éliminer, une embûche à écarter de son chemin, une source d'ennui à effacer de la carte, et « tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces »¹². Le décès du célèbre matador Ivan Fandiño a endeuillé tout le monde, alors que la mise à mort des taureaux n'a soucié personne. Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles ! L'ambassadrice d'Israël à l'UNESCO a demandé aux délégués de se lever pour observer une minute de silence pour les morts de l'Holocauste. Et les milliers de Palestiniens tués par Israël, ne sont-ils pas des êtres humains ? Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles !
« La mort d'un homme, c'est une tragédie ; la mort d'un million d'hommes, ce n'est qu'une question de statistique »¹³. Au lieu d'exprimer ses condoléances aux familles des victimes de Porto Rico, le président des États-Unis Trump a eu tendance à minimiser l'impact de l'ouragan Maria en le comparant à l'ouragan Katrina, qui avait ravagé la Louisiane en 2005. Des propos comme ceux-ci lui sont prêtés : « Vous avez seize ou dix-sept morts, ce n'est rien à côté des centaines de vies prises par une véritable catastrophe. Les Portoricains devraient s'estimer chanceux »¹⁴. Tant qu'une victime n'est pas considérée comme l'une des nôtres, sa mort ne nous dit absolument rien. D'ailleurs, la Première ministre du Bangladesh a bien fait de ne pas demander l'aide de Donald Trump, puisqu'il n'est guère préoccupé par le sort des Rohingyas, cette minorité musulmane de Birmanie décimée non seulement par des moines bouddhistes fondamentalistes, mais aussi par l'État birman. « Ils ne sont plus une minorité désormais, il faut les chasser de nos terres. Sinon, ils vont prendre le dessus sur notre religion »¹⁵. À chaque prêche, ce discours de haine est ressassé par le prêcheur intégriste. Une telle radicalité rejette viscéralement les notions de tolérance et de cohabitation. Pour survivre dans ce monde maudit, il faut faire partie de la majorité, se fondre dans la foule comme le sel dans l'eau et maîtriser l'art du suivisme en agissant comme un mouton de Panurge. Les minorités ont été, et resteront toujours, les souffre-douleurs des « masses ordinaires ». Insultes, stigmatisations, menaces de mort, violences… tels sont les instruments des bourreaux fanatiques.
Bien que le « kyokushinkai », locution japonaise signifiant « l'école de la vérité ultime »¹⁶, existe, une vérité absolue, elle, n'existe pas. Tout est relatif : la perle qui représente un trésor pour l'Homme n'est qu'un fardeau pour l'huître. Chacun voit midi à sa porte ; c'est une question de perspective. Bien plus de musulmans ont été tués par Daech que par des sionistes. « Nous ne pointerons pas une arme sur les Tunisiens qui nous ont libérés des prisons »¹⁷, a dit un jour Abou Iyadh, le chef des salafistes djihadistes. Bas les masques ! « Si tu veux connaître quelqu'un, n'écoute pas ce qu'il dit, regarde ce qu'il fait »¹⁸. L'ingratitude coule dans les veines de l'humain. Le roi Lamine Bey avait rapproché le militant Bourguiba du cercle du pouvoir ; celui-ci lui avait promis de ne pas toucher à son trône jusqu'à la fin de ses jours. Une fois le pouvoir en main, Bourguiba n'a pas tardé à arracher au Bey son costume royal et à l'assigner à résidence dans un palais presque en ruine, devenu plus tard une prison pour femmes à la Manouba. Trente ans plus tard, tel un arroseur arrosé, Bourguiba connut le même sort que son prédécesseur. Derrière le visage anodin d'un premier ministre timide et peu éloquent se cachait un loup ingrat et avide de pouvoir. « Ben Ali Baba » a détrôné Bourguiba et a fait de la Tunisie un savoureux gâteau à partager entre deux clans, les « Ben Ali » et les « Trabelsi ». « Aux prochaines élections, votez pour Ali Baba : au moins, vous serez sûrs de n'avoir que quarante voleurs »¹⁹. Le président libyen Kadhafi a prétendu qu'il n'était que le chef d'une révolte, qu'il n'occupait aucun poste dont il puisse démissionner, et que la Libye, État des masses, était gouvernée par le peuple. Hélas, tous les Libyens savaient que la mainmise sur les rouages du pays était réservée à Kadhafi et à sa descendance. Tout au long de son règne, Bourguiba s'est vanté de n'avoir jamais rien volé à l'État et de ne posséder aucune parcelle de terrain immatriculée à son nom. On aurait pu le croire, si l'on ne savait pas que le président déchu a vécu le reste de ses jours aux frais du contribuable. La vérité est tout autre : le cimetière de Monastir, aménagé dans les années quatre-vingt, a coûté plus de vingt milliards de millimes ; les festivités de son anniversaire duraient plusieurs semaines, et sa famille gaspillait l'argent à tort et à travers. Nul ne défend le vol, ce crime que personne n'approuve ; mais il est clair qu'il y a deux poids, deux mesures dans la lutte contre la pègre. Les apprentis voleurs n'ont que deux issues, dont la plus douce reste amère : crever de faim, ou être battu à mort ou brûlé vif en public via la « mob justice », une justice populaire courante en Afrique subsaharienne. Les voleurs en costume-cravate, eux, restent indemnes : ils croquent la vie à pleines dents grâce à un argent mal acquis. Corruption, malversation, détournement de fonds, pots-de-vin, prise illégale d'intérêts, serments trahis : autant en emporte le vent. Aujourd'hui encore, le monde obéit à une justice à deux vitesses digne de la vieille loi saxonne²⁰, qui consistait à exécuter un criminel s'il était de condition modeste, mais à ne le châtier que symboliquement s'il appartenait à la noblesse. Quand tu tues une personne, tu es un criminel ; quand tu en tues une vingtaine, tu es un terroriste ; mais quand tu en tues un demi-million, tu es un président salué et honoré par l'opinion internationale. Comme elles sont abominables, les larmes des crocodiles ! Nous vivons dans une société où l'hypocrisie bat son plein.
Évidemment, nous ne connaissons pas les Xhosa. Cela ne nous dit rien. Il s'agit d'une tribu sud-africaine reculée et isolée qui a montré plus d'humanité et de sagesse que notre prétendue civilisation d'hypocrites. Un anthropologue avait proposé un jeu aux enfants de cette tribu : une course, où le premier arrivé remporterait un prix — un panier plein de fruits délicieux. Lorsque le signal fut donné, tous les enfants se donnèrent la main et coururent ensemble pour franchir, contre toute attente, simultanément la ligne d'arrivée et profiter ensemble de la récompense. Stupéfait, l'anthropologue leur demanda pourquoi ils avaient agi ainsi. Ils répondirent : « Ubuntu », ce qui veut dire : « Je suis parce que nous sommes »²¹. Et oui, « comment l'un d'entre nous peut-il être heureux si tous les autres sont tristes ? »²². Plusieurs expériences sociales ont montré que les plus démunis et les sans-domicile fixe sont les plus généreux. En temps de guerre, quand les lois se taisent, la solidarité des citoyens parle. En temps de paix, l'Homme redevient un éternel insatisfait : l'avidité l'aveugle. Il est victime de sa propre invention, une société de consommation où les plus nantis comptent le plus. Plus on est riche, moins on a de morale. Mais que faire de l'éthique quand l'argent est le dieu du vingt et unième siècle ?
---Références bibliographiques---
1 Citation attribuée à Albert Einstein, physicien allemand
2 Citation attribuée à Ricky Martin, chanteur portoricain
3 Citation généralement attribuée à George Santayana (« Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter »)
4 Citation attribuée à Martin Luther King, militant américain des droits civiques
5 Citation attribuée à Averroès, philosophe andalou
6 Proverbe d'inspiration biblique (Galates 6:7).
7 Citation attribuée à Maxime Gorki, écrivain russe.
8 Citation authentique d'Albert Einstein (entretien de 1929), physicien allemand.
9 Parabole souvent présentée comme un « proverbe chinois » ou attribuée à Confucius
10 Formule proche de « lupus est homo homini », attribuée à Plaute, auteur latin.
11 Citation attribuée à Hérodote, historien grec.
12 Citation attribuée à Jean-Paul Sartre
13 Citation restée célèbre sous le nom de Joseph Staline, homme d'État soviétique
14 Propos prêtés à Donald Trump, président des États-Unis — la minimisation du bilan de l'ouragan Maria est documentée
15 Propos attribués à Ashin Wirathu, moine birman
16 École de karaté fondée par Masutatsu Ōyama
17 Promesse attribuée à Abou Iyadh, chef du mouvement djihadiste Ansar al-Charia
18 Citation attribuée au Dalaï-Lama, dignitaire bouddhiste tibétain
19 Citation attribuée à Jean d'Ormesson, écrivain français
20 Référence probable au droit saxon médiéval (Sachsenspiegel)
21 Parole rapportée d'enfants xhosa.
22 Parole rapportée d'enfants xhosa.
La gent féminine a-t-elle une part de responsabilité dans la prolifération du terrorisme ?
Chaque attaque terroriste correspond à un échec. Qui en est vraiment responsable ?
Politique de l'autruche, défaillance sécuritaire, erreurs tactiques et stratégiques, prolifération extrémiste et autres gros titres qui font la une des journaux : c'est ce que disent les experts, ces stars de dernière minute, véritables profiteurs de crise. Pire encore, ils sucent avec avidité le sang des victimes qui coule encore. Et oui, quand le vin est tiré, il faut le boire. À qui profite le terrorisme ? L'assiette au beurre revient en partie à ces mages, ces grands clercs autoproclamés qui surgissent par monts et par vaux. Ça se bouscule au portillon aux heures de grande écoute. Chacun veut mettre son grain de sel dans des plateaux télévisés douteux, un passage obligatoire pour se construire un réservoir électoral. Ils se prennent pour le messie et profèrent des laïus monotones et discordants. Leurs analyses décontextualisées et peu plausibles doivent être prises pour parole d'évangile par le peuple. Ils veulent rouler l'opinion publique dans la farine afin de redorer leur blason et d'avancer leurs pions sur l'échiquier politique. Ils mettent, sans scrupule, le nez dans les affaires de la grande muette alors que dans la logique des choses, à chacun son métier et les vaches seront bien gardées.
Certes, le terrorisme n'est pas un vain mot. Il y a de quoi se faire du mouron. Les cellules terroristes sont comme les cellules tumorales : elles faisaient autrefois partie de notre corps, avant de se métamorphoser en une véritable menace. La nation musulmane est plus divisée que jamais. Les guerres intestines entre les principales branches musulmanes ne font qu'exacerber le clivage. Les terroristes ont choisi le vandalisme comme devise : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »
L'écrasante majorité des intervenants sur le sujet du terrorisme opte pour l'alternative sécuritaire musclée qui s'avère, au ras des pâquerettes, un remède de bonne femme. Mettons en lumière les vraies raisons du terrorisme. Personnellement, j'estime que la responsabilité de la prolifération de ce fléau doit être, en partie, adossée à la gent féminine, qui a montré d'énormes signes de faiblesse face au barbarisme. En fait, le fardeau doit être épaulé par les parents, notamment la mère. L'amour maternel est, par définition, inconditionnel. La mère est l'être le plus proche de son enfant. Tel un avocat partial, elle défend, tout le temps et en toutes circonstances, la prunelle de ses yeux. La mère ne délaisse pas son fils, quelles que soient ses erreurs. Lorsqu'un délinquant est rejeté par la société, il ne lui reste qu'un dernier refuge : les bras de sa mère bien-aimée. Par instinct, elle lui vient toujours en aide et le soutient jusqu'au bout. Les femmes, selon Freud, sont du côté d'Éros et non pas du côté de Thanatos. Elles ont établi la base de la civilisation grâce aux exigences de leur amour. Elles ne sont pas seulement porteuses de la continuité humaine, mais elles soutiennent aussi les intérêts de la famille. La « Déesse Mère », qui incarne l'affection et la générosité, est censée donner l'exemple à son petit en lui transmettant la douceur, la pitié et l'empathie, des valeurs dont le terroriste est foncièrement démuni. Où est passée cette tendre mère qui doit normalement anticiper les besoins de son enfant, notamment le besoin de s'exprimer ? Ne doit-elle pas être à l'écoute de son enfant, à l'affût de son moindre pas ? Une mère n'est-elle pas une source de bonheur si importante qu'un enfant ne peut en aucun cas s'en passer plus d'une journée ? La mère a pour mission d'attendrir le cœur de son fils, de l'irriguer de philanthropie et d'humanisme. Elle doit continuellement lui inculquer l'amour d'autrui, alors qu'il reste un enfant, quel que soit son âge, jusqu'au décès de sa mère. Le terroriste a une personnalité macabre et sanguinaire. Une fois le cerveau lavé, son cœur coriace se remplit de haine et de rancune. Jour après jour, à l'insu de sa mère qui échoue clairement dans sa mission d'éducatrice, le terroriste se renferme sur lui-même et nourrit à petit feu sa soif de sang jusqu'au point de non-retour. Entre-temps, sa mère est absente. Elle s'avère incapable d'adoucir son cœur de pierre. À un certain moment, elle ne contrôle plus la situation, qui dégénère. L'enfant qu'elle a fabriqué de toutes pièces devient méconnaissable après avoir coupé le lien émotionnel qui l'attachait à sa mère. Il rompt unilatéralement le contrat moral qui l'unit à sa déesse et piétine tous ses enseignements.
Manquant d'intuition, la mère, qui ne voit pas venir la catastrophe, excelle dans l'art de rejeter la faute sur les autres. Lorsqu'elle se rend compte de la radicalisation de son fils, elle reste dans le déni et prétend que son fils était un ange alors qu'il était un intégriste en préparation. Elle accuse sévèrement le tentaculaire réseau de recrutement des djihadistes. Aucune mère n'ose avouer qu'elle a failli à sa mission. Aucune mère n'admet que son fils a appris la violence dans ses bras et qu'il s'est initié à l'agressivité sous ses yeux. Lorsqu'elle décide de ne pas faire la moindre concession pour sauver son foyer, lorsqu'elle multiplie les scènes de ménage avec son époux, elle ignore l'impact psychologique énorme de ces disputes sur son enfant. Le déséquilibre familial est l'ingrédient principal de la fabrication d'un extrémiste. C'est de ses parents que l'apprenti terroriste apprend ses premières leçons. L'agressivité se développe également lorsque la mère réprime énergiquement les désirs de son fils et s'oppose impitoyablement à ses volontés sans donner d'explications. Bref, lorsqu'un homme perd le fil qui le lie à sa mère, il perd le nord. Déboussolé, il devient une menace sérieuse pour la société, quelle qu'en soit l'appellation : infraction de droit commun, trouble à l'ordre public, délits commis en bande organisée… Le terrorisme n'est qu'une des manifestations d'un sombre précipice qui engloutit une jeunesse fortement imprégnée d'idéaux venimeux, sournois et vicieux. Lorsqu'un jeune intègre un réseau terroriste, une bombe à retardement est déclenchée. Tôt ou tard, cette bombe finira par exploser. Il suffit d'attendre que le venin fasse son effet. Un malheur s'abattra sur des civils innocents, sans alerte préalable.
Une attaque terroriste est généralement perpétrée par un commando d'individus de sexe masculin. Rares sont les incidents qui impliquent le sexe féminin. La testostérone, l'hormone de l'agressivité, est plus présente chez l'homme que chez la femme. Lorsqu'il s'injecte de la drogue, l'agressivité du terroriste décuple, ce qui lui procure un sentiment de force sans commune mesure. Le psychotrope lui donne l'impression d'être tout-puissant, d'être le roi du monde. Le médecin perçoit la mort d'un patient comme un échec. La radicalisation d'un jeune est aussi un échec de la société. Un homme est censé connaître les bras d'une femme avant de mourir. Avant tout, le jeune est un cœur à prendre. S'il choisit d'être un candidat aux attaques-suicides, c'est parce qu'aucune fille ne lui a appris à aimer la vie sans devoir y trouver un sens. Aucune belle n'est parvenue à posséder son cœur, ne lui a donné d'ailes, ne lui a fait vivre un conte de fées, d'où sa part de responsabilité. La belle doit dompter le monstre, tempérer ses ardeurs, l'aimer tel qu'il est, afin qu'il trouve son compte dans les codes de la société et non dans les promesses du terrorisme, des promesses qui ne seront jamais tenues. Si l'ascenseur social est en panne, il faut prendre les escaliers. En les montant à deux, on met plus de temps, mais on finit toujours par arriver. La vie est faite de hauts et de bas. Un jeune est susceptible de traverser un épisode dépressif au cours de sa vie. Il peut se décourager, se replier sur lui-même et vivre un mal-être profond. Il est tout à fait possible de rebondir après un passage à vide grâce à l'aide d'une fille. Une fille peut guérir un chagrin d'amour. Elle a la capacité de faire sortir quelqu'un de sa mauvaise passe, d'arrêter net un futur monstre et de le remettre sur le droit chemin. En se faufilant entre les fissures d'un cœur brisé, elle peut guérir les maux par des mots. Ainsi, les morceaux sont recollés et la structure psychologique d'un jeune en détresse est renforcée avant qu'elle ne s'effondre.
Un adolescent négligé par mégarde par ses parents ne doit pas échapper à la vigilance des filles de son âge. Une seule attention suffit à lui donner confiance en lui et à lui faire comprendre que le monde a encore besoin de lui, qu'il est trop tôt pour partir, qu'il y a tant de vie à découvrir et tant de bonheur à venir.
Entre une mère bienveillante et une bien-aimée attentionnée, un jeune homme peut s'épanouir et adopter des positions modérées sans recourir à la violence. Ainsi, la société échappe à l'horreur des attentats terroristes.
Le dernier de Mohicans : L'extermination d'un peuple.
Le lien de la vidéo :
https://www.youtube.com/watch?v=93wGaGFUnTs&feature=share
Cette vidéo me fascine. Elle donne libre cours à mon imagination, qui se perd dans un tourbillon de questions. Qui détient vraiment la vérité ? Qui a tort ? Qui a raison ? À qui appartiennent ces terres ? Outre la prestation acoustique impeccable, à laquelle on ne peut rien reprocher, l'image est ici très expressive. On peut voir, d'un côté, un Indien titulaire d'un droit ancestral et, de l'autre, des Blancs qui ont confisqué de force les terres de ses ancêtres. Tout le monde connaît la Conquête de l'Ouest, cette guerre aux feux mal éteints. Avides de richesses, les conquistadors ont débarqué sur les rives du Nouveau Monde, en quête d'une « Terre promise » où coulent le lait et le miel. Ils n'ont pas trouvé l'Eldorado, mais ils ont arraché aux Incas et aux Chibchas des monceaux d'or : ce furent cinq siècles de massacres, d'exploitation et de déni, durant lesquels les autochtones ont été dépossédés de tout — de leurs terres, de leurs cultures et de leurs langues, qu'il leur fut presque interdit de parler. Ces peuples du soleil, qui aimaient la vie et la paix, s'inspiraient de la « Pachamama » pour jouer des airs rythmiquement complexes, mais d'une beauté à couper le souffle.
Dans cette scène, on voit le très talentueux interprète de musique amérindienne Alexandro Querevalú. Né à Lima, au Pérou, et émigré en Pologne à dix-huit ans, il perpétue fidèlement la tradition de ses ancêtres. Vêtu du costume des tribus amérindiennes, flûte à la main, il interprète un air émouvant de la musique indigène d'Amérique du Sud. Le spectacle est grandiose. Plein de vie, le jeune musicien dégage beaucoup d'émotion dans son interprétation. Le titre annonce la couleur : « The Last of the Mohicans » est un morceau qui transperce l'âme. C'est aussi une autre façon de plaider la cause indienne que le mouvement « Red Power ».
Il y a un peu plus d'un siècle, le général Sheridan a pris la tête des guerres indiennes. Sa formule apocryphe, « Un bon Indien est un Indien mort », reflétait l'état d'esprit dominant chez les Américains de l'époque, qui avaient renoncé à civiliser ou à assimiler les Indiens et avaient plutôt décidé de les exterminer. Les gouvernements américains ont signé plus de quatre cents traités avec les Amérindiens et les ont tous violés. Ils leur ont extorqué leurs territoires : lorsque les autochtones se soulevaient et refusaient d'être évacués, la guerre était déclarée. Mais face aux armes à feu de la cavalerie américaine, les arcs et les flèches des Indiens ne faisaient pas le poids. Ainsi les Mohicans furent-ils décimés jusqu'au dernier. Le morceau honore ceux qui sont tombés en défendant les terres de leurs ancêtres.
Le musicien nous plonge dans un abîme de mélancolie, nous donne la chair de poule et nous amène à réfléchir aux questions existentielles que pose le droit de propriété. Dès la première écoute de cette flûte, mon âme se fissure en deux. Cet instrument est à lui seul vecteur d'émotions. La musique est aussi belle que douloureuse ; elle a quelque chose de vertigineux. L'auditoire, formé principalement de descendants des colons, est conquis. Comme le mentionne Jonathan Littell dans « Les Bienveillantes » : « Les bourreaux ne parlent pas ; ils n'ont pas de paroles. » Lorsque la musique parle, les anciens sont réduits au silence : ils veulent rompre avec un passé peu glorieux. Pendant que certains dégustent tranquillement une glace pour se rafraîchir, d'autres prennent des photos avec le virtuose ; ils ne le lâchent pas d'une semelle.
D'après Robert Brasillach, « L'histoire est écrite par les vainqueurs. » Les canons américains se sont imposés et le massacre de Wounded Knee a clos le chapitre des « guerres indiennes ». Pouvons-nous imaginer une issue différente ? Le monde d'aujourd'hui pourrait-il se passer des États-Unis, cette nation à la pointe de la technologie qui approvisionne le monde en produits alimentaires, pharmaceutiques, militaires et cinématographiques ? Les citoyens américains d'aujourd'hui veulent même défendre la Terre contre d'éventuels extraterrestres : ils ont lancé une pétition officielle appelant à construire « l'Étoile Noire », une base spatiale inspirée de Star Wars — incarnation absolue de la fantaisie populaire.
Si les autochtones avaient encore la possession de leurs terres, en feraient-ils bon usage ? Quel apport auraient-ils à offrir à notre vie contemporaine ? Des tribus isolées existent bel et bien aujourd'hui, mais personne n'en parle, car elles n'ont aucune valeur aux yeux de la société actuelle. La plupart des premiers colons européens sont morts de faim ; d'autres ont bu de l'eau souillée. La vie ne leur a fait aucun cadeau, et les indigènes ne les ont pas accueillis à bras ouverts. Au cours de l'hiver 1609-1610, surnommé « le temps de la famine », presque tout le monde périt. Ceux qui survécurent s'adonnèrent au cannibalisme. Les survivants travaillèrent d'arrache-pied pour surmonter ces difficultés et parvinrent, en quelques siècles à peine, à bâtir une nation impérialiste.
Revenons à la scène : la foule fait l'aumône à l'artiste. Comme le formule Sidali Kouidri Filali : « Ils te volent ton pain, t'en donnent des miettes, ensuite ils te demandent de les remercier pour leur générosité… Quelle insolence ! » L'artiste se donne du mal pour leur offrir un spectacle de qualité ; implicitement, il se soumet à la domination des conquérants. Cent ans plus tard, les Palestiniens joueront-ils de la musique pour les sionistes ?